Tome 1 : Chapitre 35 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Jaylen arrive dans la cuisine et, d’emblée, la pièce se refroidit. Son regard s’assombrit. C’est maintenant, alors que la clarté du jour frappe ma peau, qu’il constate les marques que ses mains ont laissées sur mon cou. Je n’ai pas vu à quoi ça ressemble, mais pour qu’il reste rigide, j’en déduis que c’est flagrant. Ce que je me demande, c’est pourquoi il semble surpris. Il savait ce qu’il faisait, non ? Je ne comprends pas trop sa réaction.
Je prends mon temps pour mâcher ma bouchée et me laisser le temps de trouver mes mots. Puis, quand je suis prête, j’avale et formule :
— C’est quoi cette histoire de… si tu as une pulsion d’étrangler, c’est pour donner la mort ? Ta main… sur mon cou… avait-elle l’intention de me tuer, Jaylen ?
Ses yeux dérivent lentement vers ses frères, comprenant qu’ils m’ont divulgué quelque chose sur lui.
Il est vêtu d’un jogging gris. Sous son torse nu, je vois les mouvements d’une respiration lente.
— C’est pourtant très clair, constate Jonas en me volant le pancake restant dans mon assiette pour le fourrer au complet dans sa bouche.
— LA FERME ! gronde Jaylen envers son frère d’un ton qui fait trembler tout mon être.
J’assimile que pour Jaylen, une prise au cou, c’est signe d’une intention de tuer… et non un geste purement érotique. Les marques prouvent à elles seules qu’il m’a vraiment étranglée, et moi… comme une délurée, je n’ai rien remarqué. Enfin, je n’ai pas vu la menace, son geste pour moi était ferme, sensuel… Je n’ai peut-être pas les idées claires. Mes souvenirs me font défaut ?
N’obtenant pas de réponse, je m’écarte et, en voulant sortir de la cuisine, je passe près de Jaylen qui, vivement, saisit mon bras.
— C’est pas ce que tu crois, me souffle-t-il pour que ses frangins ne l’entendent pas.
Je déglutis, lève les yeux vers les siens et murmure :
— J’aimerais te croire…
Je tire prudemment sur mon bras et il me libère. Je disparais à l’étage, dans sa chambre. Je me faufile dans la salle de bain et les lumières s’illuminent, m’offrant un tableau horrifique. Je me rapproche du lavabo, même si je redoute de voir les dégâts de près. Ma gorge est striée de rouge vif et je vois parfaitement les marques bleutées d’étranglement. J’effleure les blessures du bout des doigts. Dans mon œil droit, un vaisseau a éclaté, laissant une tache de sang. Je me souviens par bribes d’avoir manqué un peu d’oxygène, mais il me semble que ça n’a duré qu’une seconde ou deux… Je ne sais plus. Je croyais que c’était dans le feu de l’action et qu’il avait mal contrôlé sa force. Rien d’intentionnel…
En retournant dans la chambre, je vois surgir Jaylen. Il comprend ce que je viens de réaliser. Je dois récupérer mes affaires et rentrer chez moi.
Jaylen me bloque le passage et m’arrache littéralement mon sac des mains pour le jeter sur le lit.
— Qu’est-ce que tu fais ?! Tu ne pars pas ! Si tu sors d’ici, je ne peux pas te protéger. Si tu vas chez toi, je ne peux pas prédire ce qui t’arrivera. Je ne veux pas que le traqueur te touche. Qu’il entre chez toi pendant que tu dors. Ce mec pourrait tuer ta mère, Engy. Je dois comprendre pourquoi il est revenu.
Il évite le sujet essentiel.
Jaylen se rapproche de moi et attrape mes joues en coupe.
— Laisse-moi juste un peu de temps, Engy. Je dois connaître ses intentions pour ne pas m’inquiéter de ton sort.
On se contemple. Je n’écoute pas vraiment ce qu’il dit. J’ai une question qui me brûle les lèvres :
— La nuit dernière, commencé-je d’une voix qui manque d’assurance, est-ce que les choses ont dérapé et je ne m’en suis pas aperçu ?
— Je ne sais pas ce que mes frères t’ont dit, mais…
— Réponds-moi.
Il pince les lèvres, avant de m’offrir une réponse :
— Avec toi… j’apprends à me… contrôler.
Je hoche lentement la tête, alors qu’une larme roule sur ma joue. Et je dois garder mes paupières fermées pour ne plus le regarder en face. Il a clairement répondu que son geste avait été fait dans le but de me tuer. Même s’il a su se maîtriser, je ne peux m’empêcher de frissonner en imaginant ce qui aurait pu se produire s’il n’y était pas parvenu. Ma part rationnelle me crie de fuir à tout prix, mais l’autre, cette part de folie qui sommeille en moi, me rappelle que j’étais une coquille vide sans lui. Que depuis son retour dans ma vie, je me sens revivre grâce aux émotions.
Il pince délicatement mon menton pour que je relève la tête et surtout ouvre les yeux pour le regarder.
Lorsque je m’exécute, je plonge mes yeux dans les siens et il souffle :
— J’ai… j’ai des sentiments pour toi. Et… je ne croyais pas être capable de ressentir ça un jour. Je suis paumé, Engy, je ne sais pas comment agir, je ne sais pas comment te traiter. Je ne voulais pas te faire de mal. Je ne te toucherai plus. Ça vaut mieux. J’aurais dû être conscient du risque. Si tu savais… à quel point je voudrais juste être quelqu’un de bon, pour que tu daignes me regarder autrement que comme tu le fais en ce moment…
— Je sais pas tout ce que tu as vécu, mais t’es ravagé par une noirceur, Jaylen. Je… je comprends que t’as envie de me protéger, parce que tu ressens quelque chose de mystérieux pour moi. Mais tu ne changeras jamais, donc… y’a rien de possible entre nous.
— Et si… j’arrêtais tout ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Que je reprendrai pas le business de mon père et que je mettrai un terme aux contrats.
Je souris faiblement, non par amusement, mais plutôt avec désolation.
Je pose une main sur son torse, juste pour sentir les battements de son cœur qui sont puissants et très rapides.
— Le souci, Jaylen, c’est que la source du problème n’est pas que dans tes actions… C’est qui tu es, au fond de toi. Tu pourrais essayer d’éloigner la noirceur de ta vie, ça ne changera rien au fait qu’elle vit en toi.
— Je peux au moins essayer d’apprendre avec toi ?
— Évite seulement de me tuer pendant ton apprentissage, ce sera un bon début.
Il mord sa lèvre pour retenir un sourire.
J’essaie de détendre l’atmosphère anxiogène avec un peu d’humour. Son pouce essuie la larme qui roule sur ma joue.
— Ça n’arrivera pas.
— Je vais… rester le temps que tu règles ce truc avec le gars de la Mustang et… on va éviter de…
Il comprend très bien. Je n’ai pas besoin de terminer ma phrase : ce qui s’est produit, la nuit dernière, ne doit pas recommencer. Je ne donnerai pas en plus raison à Jonas, qui me soupçonne d’être complètement folle, prétend que je prends goût au risque. Non. Je ne me laisserai plus jamais enjôler par Jaylen.
* * *
Dans le lit de Jaylen, alors que je suis seule dans la chambre et que j’avais besoin d’un moment pour faire le point, je reçois un appel de Beverly.
Je réponds.
— T’aurais quand même pu me prévenir que tu ne te sentais pas bien et que tu partais en taxi. Fred aurait pu te reconduire.
— J’étais défoncée, Bev, et vous aussi. Je voyais mal Fred prendre le volant avec tout ce qu’il avait bu. J’ai été responsable. Ç’aurait pu être pire, j’aurais pu être partie avec un inconnu super canon, coucher avec lui et découvrir que c’est un… tueur en série.
Ah merde, pourquoi je dis ça ?
Ça m’a échappé. La nervosité sans doute.
Elle éclate de rire.
— Ouais, je pense que tu regardes trop de films d’horreur. Au fait, t’as manqué une soirée torride hier. J’ai couché avec les deux, Fred… et Shawn… Ouais… à l’arrière du Range Rover ! T’imagines ?! Best night ever ! Ils étaient un brin déçus que tu ne te joignes pas à nous pour clore la soirée. Ils te trouvent un peu… coincée et veulent absolument y remédier.
J’écarquille les yeux.
Je repense aussitôt au moment dans la cabine des toilettes au club.
— Mouais… euh… soupiré-je, mal à l’aise. On verra. Bev… t’as couché avec ces deux gars et t’es en couple avec Ethan. Je ne comprends pas.
— Je vais rompre avec lui. Tu sais… on a plein de frictions en ce moment. Et honnêtement, Fred me plaît. Le souci, c’est qu’il préfère les unions libres… Être sa copine, c’est consentir à le voir coucher avec d’autres filles. J’y travaille. D’ailleurs, Shawn et Fred voulaient s’occuper de toi pour ton anniv, et j’ai réussi à faire abstraction. Finalement, après ton départ, j’ai eu les deux.
— Ouais, d’accord… dis-je, perplexe. T’inquiète, j’ai pas l’intention de coucher avec ni l’un ni l’autre de toute façon, encore moins les deux en même temps.
Mon amie éclate de rire.
Je n’avais pas remarqué Jaylen dans la pièce. Il a très bien entendu mes propos. Son expression se durcit. Je l’observe marcher jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la salle de bain.
— C’est ce que je pensais aussi, ce n’est pas ton genre de prendre ton pied ou de t’intéresser aux mecs. Ethan me disait que tu n’étais pas du tout sexuelle, que t’avais pris aucun plaisir quand tu as couché avec lui, et ça lui a déplu.
Je fronce les sourcils. Normal que je n’aie pas eu de plaisir : c’était ma première fois, et ça m’a plutôt fait mal. Il est con, ce mec ! Bev continue :
— T’en fais pas, je romps avec lui ce soir. Je vais ainsi pouvoir dévoiler ma flamme à Fred. Dis-moi à quelle heure tu viens ?
— Quoi ?
— Me fais pas marcher, Engy ! La fête, chez Fred, comme tous les vendredis depuis longtemps. Quand je suis venue te chercher hier, tu m’as promis de venir à la boîte de nuit et à la troisième édition de la fête thématique chez Fred !
Ah merde, j’avais complètement oublié.
— Je sais pas si je vais pouvoir… c’est juste que… je suis chez quelqu’un et…
En fait, j’hésite surtout parce que je ne pense pas que sortir d’ici est une bonne chose si j’ai un traqueur après moi.
Il y a un moment de silence. Puis, Beverly finit par enchaîner :
— OK ! Alors c’était vrai que tu as rencontré un mec canon en boîte et que t’es partie avec ?! C’est quoi son nom ?!
Je soupire.
— C’est pas vraiment important.
— Je te laisse pas tranquille tant que tu ne m’auras pas dit son nom. T’as couché avec un inconnu ? Est-ce que je le connais, tu crois ? Il est bon au pieu ?
Si seulement elle connaissait le niveau de plaisir que Jaylen m’a prodigué, elle en serait morte de jalousie.
— Je…
Je n’ai pas le temps d’en placer une qu’elle remet ça :
— Attends, si t’es encore chez lui, c’est qu’il te plaît ?
— Hum…
— Emmène ton mystérieux mec canon qui n’a pas de nom à la soirée.
— Je crois pas que ce soit une bonne idée. Il est pas très…
Jaylen ouvre la porte coulissante de la salle de bain, toujours torse nu, et mes yeux s’y attardent, comme aimantés. J’oublie mes mots ou même la voix de Bev.
— Il est pas très… ? insiste mon amie.
— Euh… Je crois pas que les petites soirées à thème soient son truc et je…
— Ne soyez pas timides, amenez-vous. On va s’éclater. Je t’attends pour 21 h. Oh, et porte une robe glamour. La thématique est « soirée anonyme ». Donc… vêtements chics et masque.
Beverly raccroche sans que j’aie pu protester.
— C’est quoi cette histoire de fête thématique ?
— C’est juste que… j’ai promis à ma copine de sortir deux soirs de suite. Y’a une fête chez Fred ce soir, elle veut que j’y aille. Mais avec… l’histoire du traqueur, vaut mieux que je reste enfermée ici, le temps que tu gères… ce problème.
Jaylen se rapproche. Je reste la tête contre l’oreiller, fixant l’écran de mon téléphone. Contrariée de ne pas avoir de nouvelles de Dustin depuis des jours, j’abandonne mon portable sur la table de chevet.
Jaylen s’assoit au bord du lit, près de moi.
— Tu devrais y aller. Je jouerai les gardes du corps.
Je me redresse jusqu’à m’asseoir sur le lit.
— T’es sérieux ?
— T’es plus ma captive, petite chose. Tu peux sortir. Mais pas sans protection.
— Mon amie croit que je fréquente un mec. Je… elle… je pense qu’elle a insinué qu’elle voulait te rencontrer.
Je bégaie presque.
— Alors, tu me la présentes. C’est quoi le souci ?
Je souris et mordille ma lèvre.
— Le souci ? Bah… je sais pas, voyons voir… je lui présente un tueur en série…
— Elle ne le sait pas.
Jaylen sourit. Ça l’amuse…
— Mais moi, si. C’est grave de lui présenter… je veux dire… ce n’est pas normal. M’enfin… oublie ça. On n’a qu’à ne pas y aller.
— Non, on va y aller.
— Non. De toute manière, c’est un thème de soirée mystère ou anonyme, je sais pas trop. Les gens s’habillent bien et moi… j’ai pas de robe ni de masque.
— J’envoie Joshua t’en trouver une.
Je pouffe timidement.
— C’est ton majordome ?
— C’est surtout un frère très serviable de nature.
Jaylen s’allume une clope, vient plaquer son dos contre la couette et observe le plafond. Il est si près de moi. Je laisse passer une longue minute avant d’aborder un sujet :
— Quand t’as dit que… tu songeais peut-être à arrêter les contrats, tu crois vraiment que c’est possible ?
Jaylen souffle la fumée dans l’air et, sans me regarder, toujours en fixant un point invisible au-dessus de lui, il m’intime :
— Demande-moi d’arrêter, Engy.
— Je… non… c’est pas… T’as pas répondu à ma question, bafouillé-je.
— Demande-moi d’arrêter et tu auras ta réponse.
Jaylen ne peut pas changer, mais je vois du bon en lui. J’imagine que c’est ce que ressent une femme victime de la manipulation d’un homme dangereux : elle espère entrevoir l’humanité en lui, à laquelle elle s’accroche désespérément pour pouvoir se pardonner d’éprouver ces sentiments. M’enfin, je crois, car c’est ce que je ressens de mon côté.
Jaylen a grandi en ne connaissant rien d’autre que ce que son père attendait de lui. Peut-être que je lis un peu sa souffrance à travers ses ténèbres et j’essaie d’arriver à le comprendre.
Il vient de me mettre entre les mains un grand pouvoir. Est-ce que ses sentiments pour moi sont à ce point forts pour mettre un terme à ses activités macabres ?
Je peux le tester…
Je me lève lentement et viens me placer debout, au bord du lit, devant lui, alors qu’il est toujours couché sur le dos.
— Je veux que t’arrêtes.
Mon exigence, étrangement austère, laisse un long silence. Jaylen continue de fumer, puis au bout d’un moment, il se redresse, se trouvant si près de moi.
— En échange, j’obtiens quoi, Engy ?
Il décoche un doux sourire en coin. Je crois savoir ce qu’il veut. Encore plus en voyant comment il me dévore du regard, je peux sentir l’ivresse du fantasme qui lui berce l’esprit. Si je m’offre à lui, je sauverai peut-être des vies. Est-ce un compromis raisonnable ? Après tout, il y a une part de moi qui est irrésistiblement attirée par lui, et l’autre m’interdit de l’approcher ou d’oser penser à une telle chose. Je ne souhaite pas devenir la copine ou la complice d’un criminel et qui plus est, un meurtrier. Puis s’il se fait arrêter, j’aurai moi aussi des ennuis.
— Qu’est-ce que tu voudrais ?
Il mord sa lèvre tout en prenant délicatement mes mains pour s’assurer que je ne m’éloigne pas.
— Toi.
— T’es ambitieux. Faudrait que tu commences par me montrer ton humanité.
Il ferme les paupières.
— Je te la montre en ce moment même, en te révélant que je suis prêt à fournir des efforts pour toi. S’il n’en tenait qu’à moi, je t’attacherais au lit et je ferais tout ce que je veux de toi… Mon « humanité » te protège beaucoup depuis que nos chemins se sont croisés.
Je dois le reconnaître : il a un peu raison.
J’écarte mes mains pour qu’il évite de me toucher, car plein de sensations prennent forme dans mon corps et la tension grimpe entre nous.
Je me dirige vers l’escalier et jette un dernier regard sur Jaylen ; je le surprends à me mater les cuisses dénudées sous mon long t-shirt.
— OK, Jaylen, on a un deal. Plus aucun meurtre et peut-être que je pourrai envisager d’être… à toi…
Je lui fais un clin d’œil, juste pour l’aguicher, lui laissant imaginer tout ce qu’il pourrait me faire si je m’offrais corps et âme à tous ses désirs.
Je veux surtout découvrir si, avec un peu de « motivation », il arrive à épargner des vies.
Je sens son regard me brûler le dos quand je descends l’escalier, cette fois, sans me retourner.