Tome 1 : Chapitre 36 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
C’est à mon grand étonnement que je vois vraiment Joshua revenir au bout de trois heures. Dans un des sacs provenant d’une boutique se trouve une robe noire, longue, moulante, échancrée dans le bas avec un décolleté plongeant dans le dos. Je suis étonnée de découvrir aussi deux jarretelles, style bondage en cuir gothique. C’est peut-être une demande particulière de Jaylen.
Quoi qu’il en soit, ce sera très visible quand je vais marcher avec cette tenue. J’adore ça…
Je touche le tissu et colle la robe sur moi pour voir si elle me va. Joshua a l’œil, la taille semble parfaite. Il a même pensé à une poudre de fond de teint, non pour me faire une beauté, mais pour camoufler les marques sur mon cou. Dans un autre sac, je découvre un masque rouge en dentelle, à mettre au niveau des yeux, pour le côté anonyme. Je n’ai pas vu celui de Jaylen, car il est parti avec son sac.
J’avoue que je me pose des tas de questions. Vais-je vraiment aller à cette fête, accompagnée de Jaylen ? Est-ce que je le fais parce que l’idée me plaît, ou parce que je joue un rôle pour l’inciter à changer ? Est-ce qu’un homme tel que lui peut vraiment mettre un terme à son mode de vie ? Son père n’est plus là pour le forcer. Clairement, il ne deviendra pas moins dangereux pour autant. Il porte le sang d’innombrables victimes sur ses mains. Je ne veux pas être celle qui essaie de le changer. Après tout, je ne suis pas une missionnaire des causes perdues et des âmes tourmentées. Ce n’est pas mon rôle. Je vois bien que je suscite quelque chose d’inconnu en lui. Qu’il semble vraiment penser que je pourrais avoir un impact sur son mode de vie. C’est précisément pour ça que ma curiosité est attisée et que je ne cesse de tergiverser entre ma raison et tout le reste. Je sais que si je n’avais jamais revu Jaylen, j’aurais pensé à lui jusqu’à la fin de mes jours. Que j’aurais voulu connaître cet homme qui m’a sauvé la vie. Maintenant que je suis là… j’ai envie de réponses. Ça va devenir une obsession, de vouloir découvrir ses zones d’ombres, ses émotions. Je veux qu’il me montre qui se cache dans cette âme convertie au mal.
Après avoir enfilé la robe noire et les jarretelles dans la chambre de Jaylen, je me contemple un moment devant le miroir de la salle de bain et enfile mon masque de couleur rouge sang. Je n’ai pas besoin de me maquiller ; cela dit, j’ai mis la fameuse poudre de fond de teint pour cacher les marques de strangulation comme il a été convenu. Je me sens comme si je faisais quelque chose de mal. J’ai été violentée, et pourtant je suis là, à cacher des blessures et à aller en soirée avec lui. J’essaie de ne plus y penser, car ce que je vis est « particulier » ; non, je devrais dire toxique, tordu, déviant, malsain, irrationnel, et je ne sais pas comment gérer la situation. Ma tête m’embrouille et mes sentiments s’égarent, je n’ai plus le contrôle sur rien.
Je descends l’escalier avec aux pieds, malgré mon aversion pour cette invention de malheur, des talons hauts. Je maudis mentalement Joshua de les avoir achetés. J’aurais très bien pu enfiler mes Converse. L’effet n’aurait pas été le même, mais j’aurais au moins pu sauver mes pieds de quelques ampoules. À chaque marche, je prie pour ne pas m’étaler face contre terre. Avec mes deux pieds gauches, je ne serais même pas surprise.
Sur une table ronde dans l’entrée repose un énorme vase couleur charbon rempli d’environ une centaine de roses noires. En m’approchant, je remarque qu’elles ont encore toutes leurs épines. Elles sont magnifiques.
Jaylen m’attend au salon, en grande discussion avec Joshua. Le regard de celui-ci, qui dévie dans ma direction, incite mon cavalier à se retourner. Seulement, il semble hésiter.
Dès qu’il pivote vers moi, je découvre son masque de crâne noir. À cet instant, un frisson de frayeur m’envahit. Comme ça, Jaylen glace le sang. Enfin, plus qu’à l’habitude… Sa prestance, son allure, son aura : j’en ai la chair de poule. Pourtant, une part de moi le trouve irrésistible. C’est de ça dont il parlait : manipuler l’esprit pour arriver à convertir la terreur en quelque chose de… désirable ? C’est vrai que peu à peu, toutes les choses qui me faisaient peur s’estompent. Sinon, je ne me serais jamais offerte à lui.
Jaylen se rapproche de moi. Il porte un costard noir avec une chemise blanche en dessous et une cravate de la même teinte que son habit. Sa main relève son masque, le posant sur sa tignasse ébène. Son regard obscur me détaille avec une attention particulière. Mon masque, mes cheveux et mes lèvres… Il fait glisser le dos de son index sur mon épaule dénudée tout en matant ma robe. Au moment de voir que je porte les jarretelles, il pince les lèvres, marquant l’atmosphère de son silence. Un silence pourtant très communicatif. Il déglutit lentement et arrive enfin à prononcer quelque chose :
— Ta beauté va finir par me tuer… petite chose. Tu mets à mal mon self-control. T’as l’air d’une putain de déesse. Si tu me le demandais, je me mettrais à genoux, sur-le-champ, pour satisfaire tes moindres désirs.
Il me contemple, serre la mâchoire et reprend :
— J’ai dit à mon frère de s’inspirer de la rose noire pour te dénicher une robe. Cette fleur me fait penser à toi. Elle est si belle et si fragile qu’on a envie de la prendre, de la posséder. Ses pétales sont délicats et doux comme du satin, ça me rappelle ta peau. Mais ses épines avertissent qu’elle doit être manipulée avec soin, sinon elle fait jaillir le sang de celui qui l’agresse. J’y vois là ton caractère. Si j’en vois un te regarder trop longtemps ce soir, je crois que je pourrais perdre le contrôle. Je pourrais faire couler du sang.
Même s’il évoque qu’il défaille en voyant ma beauté, au grand jamais il ne s’agenouillera devant moi ; les jarretelles de bondage sont un signe de sa dominance. Il n’a pas exigé cela à Joshua pour que ce soit « joli ». Non… Il envoie indirectement un message à mon subconscient qu’il a le pouvoir de m’attacher, de me séquestrer, de me faire du mal et de me posséder, comme il l’a bien évoqué dans sa métaphore de la rose noire… Il a coupé mes racines et c’est entre ses mains que mon destin se trouve.
Néanmoins, ou… malgré moi, Jaylen ne me laisse pas indifférente. Bien sûr, ce n’est que physiquement. Je dois faire attention, sa beauté est un leurre et cache une âme effroyable. Il a beau se montrer gentil ou protecteur, une petite voix me rappelle que c’est peut-être de la manipulation. C’est impossible que Jaylen soit un tueur sanguinaire, ne ressentant aucune émotion, et qu’il soit cet être devant moi, élégant et agissant de manière humaine. Un tueur en série qui veut se fondre dans la société, apprend à avoir une façade. Il développe forcément des aptitudes pour couvrir le monstre en lui. Le fait de me séduire est possiblement un jeu. Un jeu qui, pourtant, attise ma curiosité. Je n’ai jamais vu un être comme lui avant, c’est quelque chose de fascinant. Glauque, mais fascinant.
Je souris avec un air malicieux avant de rebondir sur ses dernières paroles.
— Tu ne feras pas couler le sang, car on a un deal : tu cesses de tuer.
— Alors… je vais devoir reconsidérer nos plans pour ce soir. Si on va à cette soirée, tu vas attirer l’attention de tous les mecs. Il est clair que ça va finir en bain de sang. Je devrais plutôt te garder que pour moi. Je meurs d’envie de t’attacher à mon lit et d’être le seul à te désirer.
— Voyez-vous ça… serais-tu jaloux, Jaylen Somber Jann ?
— La jalousie désigne une personne qui veut quelque chose qu’elle ne possède pas. Je ne suis pas jaloux, je suis territorial. Je protège ce qui m’appartient déjà.
— Tu n’auras rien de moi tant que tu ne cesseras pas de tuer.
— J’ai encore tué personne aujourd’hui…
— Allons à cette soirée, alors. Montre-moi à quel point tu vas résister à tuer les types qui vont me regarder.
— T’es cruelle.
La tension augmente entre nous.
On se défie en se fixant, attendant presque le moment où on va s’embrasser. Évidemment qu’il ne va pas tuer des gens au manoir de Fred. Quoique… avec Jaylen, je dois m’attendre à tout.
— À vous regarder, commente Joshua dans la cuisine en décapsulant une bière, j’ai la désagréable impression de voir une version glauque de Beauty and the Beast.
— Ce qui serait palpitant, intervient Jonas qui surgit par la porte qui mène à une cave, c’est que dans cette version, la bête finisse par tuer Belle. Ce serait une fin inédite. Le monstre ne doit pas changer par amour. La réalité est qu’une bête restera toujours une bête assoiffée de sang. Mais je pardonne à mon frère Jay. J’imagine qu’il profite un peu de la demoiselle avant de lui arracher le cœur.
Un silence s’installe. Je baisse la tête pour éviter tout contact avec lui alors que je sais que ses frères l’observent avec mépris. Je croyais qu’il était parti. Jonas est à la cave depuis combien de temps ? Mais surtout, il fait quoi là-dedans ? Imaginer ce que peut renfermer le sous-sol ramène des souvenirs de la maison en face de chez moi et de ce que j’ai pu y voir lors de mon bref passage. S’il y a une serrure qui se déverrouille à l’aide des empreintes digitales pour celle-ci, je n’ose pas penser à ce qu’elle renferme.
— Je crois qu’il est temps de partir, exhorte Jaylen en plaçant une main ardente au creux de mon dos tout en toisant Jonas.
* * *
Le manoir en briques blanches est majestueux. Il est situé sur un domaine immense appartenant aux parents de Fred qui possèdent un terrain de golf prestigieux. Ses darons ne sont pas là, alors la fête bat son plein. Les premières personnes à l’extérieur sont toutes bien habillées. Les fêtes de Fred sont connues pour être disjonctées. Elles sont si connues que plusieurs étudiants de divers lycées et universités y participent. La plupart de ceux qui possèdent une voiture se garent dans le grand parking public, alors que Jaylen choisit plutôt celui qui est privé, près de la forêt. Il cache son bolide dans l’ombre, pour éviter de se faire remarquer par le traqueur, j’imagine.
Il éteint les phares, mais laisse le moteur en marche pour garder la chaleur des sièges chauffants.
— Alors, règle numéro un : reste discrète et ne parle pas à quelqu’un que tu ne connais pas ; ça pourrait être le traqueur qui te tend un piège. Moi je le connais, je sais qui c’est, mais toi, tu ne l’as jamais vu, alors reste toujours auprès de moi. Ne t’aventure pas seule nulle part. Je veux garder un œil sur toi, aussi longtemps que je n’aurai pas eu un tête-à-tête avec lui pour qu’il cesse sa chasse.
Ça me terrifie de savoir que quelqu’un m’épie et que ses intentions sont de me refiler à Navid pour que je sois utilisée sur le ranch de l’horreur. Où je serai torturée et violée à répétition.
— Engy ?
— Oui. Rester dans ton champ de vision.
— Et… ?
— Et ne pas parler à un inconnu, ça pourrait être le traqueur qui s’est glissé à la soirée et tente de me tendre un piège.
— Bien.
Il enlève la clé du contact et ouvre sa portière avant de faire le tour et d’ouvrir la mienne.