Tome 1 : Chapitre 43 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Je sens la voiture s’arrêter. Étendue sur la banquette arrière, je feins d’être assoupie. Jaylen ouvre la portière et me hisse hors du véhicule. Il me prend dans ses bras pour me transporter jusqu’à l’intérieur de chez lui. La porte d’entrée ne semble pas verrouillée, puisque je l’entends seulement donner un coup de botte et elle s’ouvre.
Surpris, Jaylen essaie d’allumer avec son coude, mais le courant semble coupé.
— Josh ? T’es revenu ?
N’obtenant pas de réponse, Jaylen me pose délicatement sur le canapé. Ma robe et mes cheveux sont encore mouillés et collent au cuir. J’ai froid, mais je résiste pour ne pas grelotter, sinon il saura que je suis consciente, que je n’ai jamais perdu connaissance.
Entre mes cils, je vois l’ombre de Jaylen se déplacer, cherchant son frère ou la raison pour laquelle il n’y a plus de courant. Il s’active à allumer le foyer. Dès que les flammes naissent, leur chaleur apaise mon corps gelé. Les faisceaux lumineux s’étendent sur les murs, offrant un peu de visibilité dans le salon.
En s’approchant de moi, Jaylen remarque ma peau recouverte de frissons. Il retire son veston et le pose sur moi. Ce bout de vêtement est encore plus ardent que le feu lui-même. Il semble s’inquiéter que je ne me réveille toujours pas. Plusieurs fois, il reste figé devant moi. Je ne le vois pas, mais je décèle sa silhouette qui me surplombe. À un moment, il se penche au-dessus de moi. Son genou s’enfonce dans le canapé près de moi et son parfum embaume l’air. Il croit pouvoir me réveiller doucement en laissant un baiser sur mon front, puis un contre mes lèvres, comme dans les contes de princesses… Seulement, notre histoire n’a rien de magnifique.
Car en ouvrant les yeux… j’observe avec effroi la stupeur qui envahit le visage de Jaylen penché sur moi.
Il est figé.
Son regard sombre me toise avec incompréhension. Doucement, il penche la tête pour trouver la source de la douleur qui l’assaille.
Il découvre le couteau.
Celui que j’ai volé dans son veston et que je viens de planter dans son flanc droit.
Il évite de bouger, comme si un seul mouvement pouvait faire déplacer la lame contre un organe vital. Il relève la tête et son souffle lourd rempli de douleur recouvre mon visage.
— Pourquoi… t’as fait ça ? siffle-t-il entre ses dents serrées.
— Pour Dustin. Je sais que c’est toi. Je l’ai lu au fond de tes yeux…
Frappé par mes mots et le supplice, Jaylen s’écarte. Il arrive à poser un genou au sol et à grimacer de douleur. Il essaie de retirer la lame, mais échappe un cri et un juron violent. Son cri me terrifie.
Je bondis vers la porte entrebâillée pour ne plus jamais revenir auprès de lui et le fuir une bonne fois pour toutes. Seulement, en ouvrant, je fonce dans une personne qui porte une cagoule !
Des bras s’enroulent autour de mon corps. Je me débats avec férocité. Je n’ai jamais vu ce type de ma vie. Il est fringué d’un uniforme militaire bleu foncé et sa posture est rigide, digne d’une machine de guerre. Une deuxième personne apparaît par la porte où se trouve la cave. Il est encore plus imposant, non pas par son corps, mais par son regard frigide, menaçant et aussi ombrageux que celui de Jaylen. Comme s’il avait vu autant de meurtres, sinon plus que Jaylen.
Le mec qui me fait penser à un militaire me tient dos contre son torse. Je touche à peine le sol avec mes pieds. Je ne sais pas qui ils sont ni ce qu’ils font chez lui, mais d’après l’inquiétude qui traverse les yeux de Jaylen, ça n’augure rien de bon. Il se dépêche de retirer le couteau avec lequel je l’ai poignardé et un sang opaque éclabousse la moquette près de lui. Il arrive à se tenir debout, face à l’intrus.
— Eh bien, eh bien, comme on se retrouve, Jaylen !
— Jäx… grince des dents Jaylen, accablé par un malaise sous l’effet du sang qu’il perd.
Jäx a un accent russe très prononcé. Il est très grand et sa carrure en impose. Ses cheveux blonds sont lissés vers l’arrière, son regard est austère, sa mâchoire est forte et carrée, et son nez est un peu déformé, comme s’il avait été brisé plusieurs fois. Malgré le charisme indéniable qu’il projette, son aura est plus que menaçante et c’est ce qui rend le personnage d’autant plus terrifiant.
— Après la mort d’Orlando, Jonas m’a contacté pour me dire qu’une indésirable causait des ennuis. De son côté, il a essayé de la faire disparaître en contactant un traqueur. Ça n’a pas fonctionné. J’ai dû m’en mêler personnellement, comme tu peux le voir. J’ai pris un vol jusqu’ici. Tu comprendras que ça ne m’enchante pas de me déplacer pour régler des problèmes qui ne devraient même pas en être. Ton frère a eu l’amabilité de me laisser la porte de ta maison ouverte pour que je puisse t’attendre. J’en ai profité pour jeter un œil à ta cave. Je voulais constater le décès d’Orlando par moi-même. Jonas m’avait prévenu qu’il était toujours dans votre chambre froide. Je dois dire que je suis presque jaloux. Vos installations sont impeccables. Alors, alors… nous y voilà… comme ça, c’est donc elle la source de tous les problèmes ? Et à ce que je vois, j’arrive au bon moment. Elle s’apprêtait à te tuer, dans ta propre maison…
Jäx claque des doigts et aussitôt, celui qui me sangle avec ses bras me rapproche de Jäx.
— Non, elle n’a rien à voir là-dedans ! Laissez-la en dehors de ça ! plaide Jaylen.
Un sourire narquois décore le visage de Jäx, montrant qu’il n’en a pas l’intention. Nerveux, Jaylen fait un pas en avant en menaçant l’individu :
— Je vous jure que si vous touchez à…
Jäx sort une arme de son veston et la pointe contre le front de Jaylen. Après un échange de regards remplis de menaces silencieuses, Jäx lui envoie un coup de crosse dans le flanc, où se trouve sa blessure, et Jaylen tombe, un genou à terre, lâchant des jurons étouffés entre ses dents serrées.
Jäx se tourne vers moi. Son regard frigide m’effraie. Des horreurs traversent ses prunelles claires. Il sourit en me détaillant.
— Jonas t’a bien décrite, petite fleur. C’est vrai que tu es une beauté phénoménale. Les traits de ton visage, ta bouche, ton regard, ton corps…
Il se rapproche et hume une mèche de mes cheveux encore humides.
— Même ton odeur est aphrodisiaque.
Il colle le canon de son arme sous mon menton pour me faire relever la tête, assez pour que je le regarde dans les yeux.
— Tu sais qui je suis, petite fleur ?
C’est en tremblant que je secoue craintivement la tête.
— Je suis Jäx Klovezki, plastronne-t-il. Un ami de longue date du parrain de la mafia russe. Je suis chargé de m’occuper du réseau qu’on a ouvert au Red Holder. Normalement, je reste en Russie et les gens bossent pour moi. Je ne me déplace jamais. À moins qu’il y ait un souci. Et le souci, en ce moment, c’est toi, ma petite fleur. D’abord, tu échappes à Navid et un de ses hommes meurt. Ensuite, je perds Orlando Jann, qui est un de mes meilleurs associés et potes d’enfance, et te voilà qui essaies de tuer Jaylen… un autre de mes meilleurs éléments. Le seul qui peut remplacer Orlando. T’en as dans le ventre… petite. Dois-je comprendre que ta beauté détruit mes hommes ? Nan…
Il rit puis se tourne vers Jaylen qui continue à se vider de son sang. Celui-ci arbore son air le plus meurtrier, sans détacher ses yeux du blond qui se dresse devant lui. Si l’expression « avoir des fusils à la place des yeux » était une image, ce serait, sans hésitation, le visage de Jaylen, en ce moment, qui la représenterait le mieux.
— Tu sais ce que je vais faire de toi maintenant ? poursuit Jäx. On va renverser ton pouvoir. Ta beauté ne sera plus ta force. Ta beauté, avec moi, sera ta damnation.
— Ne fais… pas ça… lâche Jaylen d’un ton amer, sachant où Jäx veut en venir.
— Oh si, je vais le faire. Cette fille viendra avec moi en Russie et sera mon esclave. Elle doit payer pour ce qu’elle a fait. Et ainsi, tu pourras reprendre le flambeau de ton père sans être déconcentré par les charmes de cette fille. Je sais que tu as tué ton père pour qu’il ne l’élimine pas pour tout ce qu’elle savait. Je n’approuve pas que tu agisses sans mon autorisation, Jaylen. Désormais, c’est toi qui vas bosser pour moi. Tu prendras tous les contrats.
— Non, souffle Jaylen, la sueur sur le front. J’arrête tout. Je me dissocie du réseau. C’est terminé !
Jäx éclate de rire et je tressaille.
— T’as pas bien saisi, Mister Jann. Tu n’es pas en position de négocier. J’ai fait des Jann une famille puissante, riche, à la réputation redoutable. Je vous ai protégés, je vous ai tout donné.
Jäx fléchit les genoux pour être à la hauteur de Jaylen. Tous les deux se toisent.
— Tu m’appartiens. Tu m’es asservi. Tu fais exactement tout ce que je t’ordonne. Sinon…
Jäx se tourne vers le type qui me retient et poursuit :
— Tu te souviens de Torenti ? Eh bien, c’est lui sous la cagoule. Vous avez pratiquement grandi ensemble. Vous étiez amis avant, non ? Aujourd’hui, il est sous mon commandement et il est aussi devenu une jeune recrue militaire ; il m’accompagne s’il y a du ménage à faire. Donc, si tu t’opposes à moi, il n’hésitera pas une seconde à te tuer.
Plus je me débats, plus Torenti resserre sa prise.
— Tu crois que je vais trembler devant Torenti ? crache Jaylen d’un regard critique.
— Rends-toi à l’évidence, Jaylen. Tu te vides de ton sang. Tu n’es pas en état de te dresser devant lui et puis, ta vie, en ce moment, elle dépend de moi. Torenti va emmener ta petite protégée et la ligoter dans mon 4 x 4, caché dans les bois. Elle est à moi désormais. C’est ce qu’il y a de mieux… Torenti va me ramener le nécessaire pour que je puisse te soigner, le temps de faire venir un médecin du Red. Mais je n’hésiterai pas à te laisser mourir si tu interviens ou protestes encore. Me suis-je bien fait comprendre ?
— Je… crois… pas… non… fait Jaylen en détachant ses mots pour qu’ils soient plus menaçants alors qu’il dévisage Jäx avec une telle intensité que j’en ai des frissons.
Jäx le fixe longuement à son tour. Il finit par décocher un léger sourire en coin, qui n’a rien de rassurant. J’en ai la chair de poule.
— Très bien… tu ne me laisses pas d’autres choix.
L’intrus marche lentement vers Jaylen, qui reste attentif aux moindres faits et gestes de Jäx. Il sort une paire de menottes de son veston soigneusement repassé et passe les contentions aux poignets de Jaylen. Il se serait défendu s’il n’était pas à ce point affaibli, mais Jäx ne prend pas de chance. Son regard s’assombrit par la haine, mais il n’arrive pas à réagir, car les vertiges semblent le menacer de lui faire perdre connaissance. Soit la douleur est insoutenable, soit il a déjà trop perdu de sang.
Je n’ose pas admettre à quel point je regrette de l’avoir poignardé et affaibli alors que nos vies sont en jeu… J’ai envie de hurler combien je suis désolée. Qu’il me regarde et lise le regret dans mes yeux. On va mourir à cause de moi. Ce Jäx a raison : à la seconde où j’ai été impliquée dans le réseau, ma présence a engendré une multitude de bouleversements.
Torenti saisit une poignée de mes cheveux et je grimace de douleur. Il place une lame de couteau sous ma gorge. Mon cœur se déchaîne, des larmes d’impuissance me dévorent les joues. Jaylen est menotté, pas moyen pour lui de faire quoi que ce soit, et il ne peut même pas se lever. Il garde la tête penchée, ne voulant pas affronter l’inévitable… Il concède cette défaite. Il abandonne… Il croyait que j’avais développé des sentiments pour lui. Il avait raison… mais… en le poignardant, je lui ai démontré que je le haïssais. Il n’a plus aucune envie de se battre pour nous…
La panique me gagne.
— Je ne cache pas ma déception de devoir t’éliminer, Jaylen. Tu étais prometteur. T’as été formé pas mes meilleurs agents pour devenir la machine à tuer que tu es aujourd’hui. J’ai rarement vu un talent aussi naturel que celui de ton père. Jusqu’à ce que je te vois, toi. Ton nom fait trembler les gangs ennemis, et j’irais même jusqu’à dire, certains membres de notre propre réseau. Tu allais devenir une légende. Regarde-toi, maintenant… si… faible… et tout ce désastre pour quoi ?! Pour une… simple fille. Cette nana a détruit tout l’investissement que j’ai fait sur toi. Toutes ces années… perdues. Avant de t’éliminer, je vais t’offrir un cadeau d’adieu. Tu sais comment le réseau torture un traître ?
Jaylen relève enfin la tête. Un éclair sanguinaire traverse son regard.
— Hum… oui, tu sais. On tue… leurs enfants… on… viole leur femme… On brûle leur maison, laissant tous les corps en cendre. Les lois sont les lois… À une exception près : à la fin de tout ça, la fille part avec nous. Je te promets que je vais bien m’occuper d’elle. Mais avant…
Jäx claque des doigts et Torenti me tire à nouveau les cheveux et me plaque, ventre contre le plancher.
— Non ! Non ! Je vous en prie ! supplié-je, la voix m’écorchant l’œsophage.
Plus je m’agite, plus la lame me coupe la peau du cou. Malgré la douleur, j’essaie de ramper contre le sol pour m’éloigner de Torenti, mais je sens ses mains relever ma robe, révélant mes fesses. La peur m’étrangle. Je remue, essayant de me retourner sur le dos. Je n’y arrive pas, car le bras de Torenti s’enroule autour de ma gorge et la resserre, assez pour étrangler mon cri de détresse.
Jäx, qui se délecte de la scène, se rapproche de moi, fléchit les genoux.
— Habitue-toi, petite fleur, tu seras violée tous les jours de ta vie en Russie. Profite…
À la seconde où je sens le membre de Torenti presser sur mon entrejambe, forçant brutalement une pénétration, j’échappe un cri de douleur qu’il étouffe d’une main gantée. Un horrifique frisson de dégoût déferle dans mon corps.
Subitement, j’ai envie de vomir. Torenti me pilonne si violemment que tout mon corps a l’impression d’être battu. Sa main, qui m’écrase la bouche et le nez, m’empêche de respirer. Son bras qui m’étrangle va finir par me tuer. Je sens une douleur intense entre mes cuisses. Une déchirure. Une brûlure. Du sang qui s’écoule. La brutalité avec laquelle il me viole me donne envie de mourir tout de suite.
Mes paupières sont fermées avec force sous cet assaut cruel. À un moment, mon esprit semble quitter mon corps, pour ne pas ressentir l’agression. Ce qui fait que peu à peu, je me détends, abandonnant toute résistance. Les sons deviennent lointains, tout comme les rires de Jäx et les soupirs de Torenti. Même mes sons étranglés, je ne les entends plus. J’ouvre doucement les paupières alors que mes dernières larmes s’échouent sur le sol. Même si mon esprit s’est déconnecté, je fixe Jaylen, derrière Jäx. Sans que personne s’en rende compte, il donne de violents coups avec sa botte contre ses menottes. Non pas dans l’espoir de briser les chaînes, mais de fracasser son poignet gauche. Il frappe à répétition et avec une force inouïe. Je croyais qu’il était mourant…
Un bruit de craquement retentit, mais on dirait qu’il n’y a que moi qui l’entends. Torenti et Jäx ne remarquent rien.
Blessé, Jaylen trouve la force et pose un pied au sol, puis un deuxième. Dès qu’il se dresse derrière Jäx, l’âme de Jaylen a disparu. Son regard sinistre est alimenté par le mal. Jaylen glisse son poignet gauche dans l’étau et ramasse le couteau par terre, celui avec lequel je l’ai poignardé. D’un mouvement agile, il tranche la gorge de Jäx qui s’ouvre de plus en plus profondément, et un jet de sang chaud nous éclabousse, Torenti et moi.
La force est telle que Jaylen arrive à décapiter la tête du Russe en un temps record, la laissant tomber juste sous mes yeux avec un bruit aussi lourd qu’une boule de bowling.
Me retrouvant face à face avec la tête humaine, j’échappe un cri de frayeur alors que Torenti s’écarte maladroitement avec son pantalon aux genoux.
La seconde suivante, mon violeur se prend un coup de couteau dans le dos, mais il réussit à fuir Jaylen. D’emblée, je replace ma robe et essaie de me relever, mais mes pieds se prennent dans la traîne et je retrouve le sol aussitôt. J’essaie à nouveau et me jette contre la porte en vitesse. Seulement, elle ne s’ouvre pas. Ça prend l’empreinte de Jaylen.
— Hé, Jay ! T’as oublié qu’on était potes avant ?! C’est juste une meuf ! se défend nerveusement Torenti.
Je me retourne, voyant le type qui m’a agressée refermer sa braguette et tenter de s’échapper par l’escalier pour aller à l’étage. Il laisse du sang sur les marches, ainsi qu’une tache lorsqu’il s’appuie contre le mur pour se soutenir.
Je ne reconnais pas le regard de Jaylen. Je l’ai vu tuer plus d’une fois, pourtant jamais il n’avait eu cette froideur, cette mort qui assombrit ses yeux, siphonnant toute son âme humaine. Il est complètement ailleurs. Son visage et sa chemise sont souillés de sang. Même sa main droite, avec une menotte toujours à son poignet, porte un gant rouge. La lame du couteau dégouline abondamment sur le plancher.
Il ne dit rien, il ne fait que contempler Torenti tel un prédateur examinant sa proie. C’est à ce moment que je comprends que Jaylen est en psychose. Il ne ressent plus la douleur ainsi. Et c’est exactement ce qui lui permet de tenir debout : la folie meurtrière.
Torenti arrive à la dernière marche de l’étage, mais il perd pied et déboule l’escalier jusqu’en bas. Il échappe son couteau. Voulant le récupérer, il se met à genoux, mais Jaylen écrase sa main et le poignarde une seconde fois, à présent au niveau de la poitrine. Un nouveau filet de sang jaillit par terre au moment même où Jaylen retire la lame. Il donne également un coup de botte pour éloigner son couteau de sa portée. Torenti change de stratégie : il esquive Jaylen et réussit à m’attraper dans son élan près de la porte. Son bras s’enroule autour de ma gorge. Il contourne Jaylen pour regagner l’escalier… mais lui reste calme malgré son regard toujours effrayant.
Torenti s’affaiblit et tremble derrière moi. Il clame une trêve :
— Fait chier ! Jaylen ! On est du même réseau, mec ! On est amis… Tu sais que j’ai fait qu’exécuter les ordres. Si tu continues à me planter, je vais crever, arrête !
Torenti marche à reculons, montant une marche à la fois. Jaylen fait de même, mais un peu plus lentement. Mon pied glisse lorsqu’il rencontre du sang sur la marche et Torenti resserre sa prise pour éviter que je tombe. Je suis son bouclier. Il a besoin de moi.
Lorsqu’on arrive à la chambre de Jaylen, Torenti s’agite et me bouscule. Il cherche une fenêtre ou une issue pour s’échapper. Jaylen arrive à la dernière marche. Il me fait peur à moi aussi. Assez pour que, machinalement, lorsqu’il fait un pas vers nous, je recule, heurtant mon dos contre Torenti qui resserre sa prise contre ma gorge. Je n’ose pas faire un mouvement brusque, me défendre ou faire quoi que ce soit qui puisse aggraver la situation. Le fait qu’il ne parle pas est tout aussi affolant que de le voir ensanglanté.
Par mégarde, je marche sur ma robe et mon déséquilibre fait chanceler Torenti qui, à son tour, heurte la commode derrière lui. Son bras me lâche une nanoseconde. Jaylen profite de cet instant pour saisir ma nuque et, d’un geste vif et brutal, il me jette sur son lit ! En regardant la scène que j’ai sous les yeux, je découvre Jaylen qui poignarde à maintes reprises Torenti. Ses hurlements me font froid dans le dos. Cette vision d’horreur ne fait qu’accroître mes traumatismes. Je n’ai nulle part où fuir et je suis incapable de détourner le regard. Le gars essaie vainement de se défendre, même s’il sait déjà que c’est peine perdue. Jaylen le poignarde une vingtaine de fois avant que je voie un flot de sang sortir de la bouche de Torenti.
Il est toujours vivant, alors Jaylen le projette contre son lit, juste à côté de moi, et continue de le poignarder. Cette fois, dans la clavicule. Du sang éclabousse l’air, le mur du lit, le visage de Jaylen déjà souillé et le mien. La magnifique demeure devient un lieu de massacre et de terreur. Le lit sur lequel j’ai dormi se retrouve imbibé de fluide macabre. Terrorisée, je dévie le regard sur Jaylen. Il est psychotique. Son regard est vide et à la fois allumé par la folie. Plus il en fait jaillir, plus il soupire, comme si c’était ça… sa drogue. À chaque coup de couteau, à chaque giclée de sang, il ferme les paupières, se délectant des sensations que cela lui procure, comme si c’était orgasmique. Il se met à l’éventrer à un point tel que je peux voir les intestins sortir de l’abdomen.
Torenti pousse son dernier souffle, obstrué par l’afflux de sang dans sa gorge. Celui dans sa bouche laisse entendre des bulles d’air. Son torse, son cou, tout est transpercé, laissant des trous béants et sombres qui débordent de liquide carmin. Jaylen retire la cagoule de son ancien ami et, en l’attrapant par les cheveux, il commence à trancher sa gorge comme il l’a fait avec Jäx Klovezki. Il y a une telle quantité de sang qui sort de Torenti que j’ai l’impression que tout ce sur quoi je pose mes yeux est teinté de liquide vermeil. On ne sait pas ce que représentent les cinq ou six litres que contient le corps humain avant de les voir se répandre hors de celui-ci.
Ça surpasse tout.
Encore plus quand je vois Jaylen tenir la tête par les cheveux en s’écartant du lit. Il admire son œuvre… C’est à ce moment précis que l’entièreté du tueur en série se dévoile. Pas seulement ses meurtres, mais l’excitation qui le dévore quand il tue… Ça se voit dans sa façon d’agir et… physiquement : une érection est tendue sous son pantalon.
On dirait qu’il ne remarque même pas que je suis là, complètement tétanisée. Il a littéralement pris une douche de sang tellement il en est recouvert.
Alors qu’il ferme les paupières, la respiration puissante, comme s’il était parti dans les méandres de l’enfer pour jouir de ce meurtre, je risque un mouvement. J’essaie de sortir du lit sans attirer son attention. J’ai du sang partout sur moi : les cheveux, le visage, mais lui, c’est cent fois pire. Il en est trempé : ses mains, ses cheveux, son visage, même sa chemise blanche est sombre et mouillée. Un morceau de chair, provenant du cou de Torenti, tombe au sol et Jaylen ouvre les yeux. Il me voit près de l’escalier, cherchant à fuir.
J’ai tellement peur de lui que je descends à reculons alors qu’il laisse tomber la tête et commence à s’approcher de moi. Avec la même lenteur qu’il avait pour Torenti, fantasmant à l’idée de le massacrer.
— Jaylen… tremblé-je. Tu me fais peur…
Mon pied glisse à nouveau sur une flaque de sang sur une marche et je m’accroche à la rampe et au mur.
— Jaylen ! sangloté-je. T’approche pas.
Il ne dit toujours rien et ça me glace le sang.
— T’es en psychose ! Je t’en prie, reviens à la raison ! Regarde… c’est moi. On a… on a des sentiments l’un pour l’autre.
Je foule l’escalier, tentant de m’échapper par la porte d’entrée. Sans succès. Je renonce en voyant que je suis prisonnière. Mon dos se plaque contre la porte. Je ferme les paupières quand je vois Jaylen se rapprocher, assez pour qu’il envahisse mon espace et que son souffle réchauffe mon visage.
— Ne me fais pas de mal, Jaylen… Je suis tellement désolée qu’à cause de moi t’aies dû tuer ton père, et maintenant des gens du réseau. Que tu doives en arriver là, tout ça pour moi. Je suis désolée de t’avoir poignardé. Pardonne-moi. Je sais… je sais pourquoi tu as tué Dustin et je te comprends de protéger ta famille quoi qu’il arrive. Mais je déteste la bête que tu es et c’est une malédiction pour moi d’être tombée… amou…
Je n’arrive pas à le dire. Je n’arrive pas à prononcer « amoureuse », car je ne veux pas y croire. Plutôt mourir ou être internée que de ressentir quelque chose pour un tueur.
Un déluge de larmes décore mon visage. Jaylen se tient juste en face de moi sans aucune émotion.
— Je me hais pour ce que je ressens pour toi. C’est déviant, mais… je ne peux pas cacher ça éternellement. C’est pour ça que j’ai attenté à ma vie. Je ne peux accepter ce que j’éprouve pour toi ni ce que tu es. Ça me… terrifie. Je suis dégoûtée. Comprends-tu que tu me fais perdre la tête ? Pour me protéger, je cherche à te fuir, à te faire du mal, car je sais que tu es mauvais pour moi.
Jaylen reste silencieux, observant les nombreuses expressions qui traversent mon visage, basculant entre la peur, la reconnaissance, la tristesse et la douleur. Il m’a encore sauvé la vie… J’admire la détermination qu’il a pour me prouver ses sentiments… mais il est la source de tout ce malheur. Tant que je resterai auprès de lui, je ne serai jamais heureuse. Ce n’est pas une vie pour moi.
Jaylen bouge enfin, me faisant tressaillir. Il essuie son pouce ensanglanté sur son pantalon et vient ensuite le poser contre l’écran sur la poignée. J’entends la porte se déverrouiller derrière moi.
Il m’offre la liberté. Si je pars, il ne reviendra jamais me chercher. Il comprend que nous deux, c’est terminé. Le traqueur ne sera plus à mes trousses, car Jonas aura ce qu’il voulait : que je sois loin de sa famille.
J’entrouvre la porte, m’écartant de Jaylen. Puis… c’est par un dernier regard que je lui fais mes adieux. Mon cœur fait un bond. Je vois qu’il est sorti de sa psychose puisque son expression est plus douce et… il semble être atterré. Triste que j’aie pu le voir en psychose, mais aussi de me faire fuir.
— Au revoir… soufflé-je avec une part de regret.
Je n’avais pas remarqué qu’il m’avait pris la main, comme pour me dire : « Ne me quitte pas ». Mes doigts effleurent les siens jusqu’à ce qu’ils ne se touchent plus.
Je n’avais pas non plus vu la pluie qui s’abat à la cime des arbres, mais c’est le cadet de mes soucis. Je commence à courir, m’éloignant de ce Jann. Je me fiche que ça me prenne des heures pour trouver une route ou de l’aide. Pourvu que je rentre chez moi… sans lui.
Je cours dans l’herbe quand soudain, j’entends du bruit derrière moi. Je m’arrête et me retourne. Jaylen vient de s’effondrer dans l’encadrement de la porte. Il a perdu beaucoup de sang depuis que je l’ai poignardé. Le fait de me voir en danger et violée par Torenti lui a donné la force de me protéger, comme il sait si bien le faire…
Laisse-le mourir, va-t’en ! souffle ma conscience. L’aimer… et rester… c’est de la pure folie.
Une personne saine d’esprit fuirait et trouverait les flics. Suivant ma raison, je continue de détaler sans me retourner cette fois. Je cours comme jamais, sachant que c’est exactement ce que je dois faire.
Puis…
Soudain, je m’arrête brusquement dans l’herbe, glissant et tombant à genoux.
Un hurlement qui provient droit de mon cœur éclate en écho dans la forêt. Mes larmes jaillissent à nouveau sur mon visage. Il y a une autre partie de moi qui ne veut pas. Qui m’interdit de partir. Une part sombre que Jaylen a fait naître en moi.
J’attrape le bas de ma robe et cours, cette fois en direction de Jaylen !
La pluie se mêle à mes pleurs sur mon visage, nettoyant tout le sang des agresseurs qui m’ont voulu du mal.
Je gravis les marches du porche à la vitesse de l’éclair et je m’agenouille auprès de Jaylen.
— Je peux pas ! Je peux pas t’abandonner et te laisser mourir !
Je fouille ses poches, à la recherche de son téléphone. Jaylen bouge encore, mais il est faible. Sa main vient toucher ma joue tendrement, essuyant mes larmes avec son pouce.
— J’ai merdé, Engy… Je t’avais promis de passer une journée sans tuer…
J’échappe un rire nerveux. La seule chose qu’il trouve à faire en ce moment, c’est de l’humour noir, vraiment ?
Je trouve le numéro de Joshua et le joins aussitôt.
— Yep ?
— Josh ! Viens l’aider !
— Engy ?!
— Jaylen se vide de son sang ! Y’en a partout et…
— T’es où ?!
— Chez lui ! Magne-toi !
— Y’a un médecin au Red ; je vais le chercher et j’arrive !
Jaylen ferme les paupières et je raccroche aussitôt. Je viens placer mes mains sur sa plaie pour stopper le saignement important. Il réagit plus ou moins. Il rouvre les paupières et c’est en me gratifiant d’un regard qu’il susurre :
— Je suis fou de toi, Engy. Depuis le premier jour où j’ai posé les yeux sur toi, j’ai senti ce lien… et toi aussi, tu l’as senti. Nos mondes sont différents, et pourtant… je m’accroche, car je sens qu’il y a une histoire écrite pour nous dans l’univers. Je tuerais pour toi. Je mourrais pour toi. Est-ce… ça… aimer ?
Il me l’a montré en tuant son père, Jäx, Torenti… Et en me libérant, sachant qu’il se vidait de son sang et qu’il allait y rester.
Il a raison, il y a quelque chose d’inexplicable, qui est tordu et malsain, qui nous lie. C’est ça… La folie… dans toute sa splendeur.
J’arrive plus à cacher ce que je ressens :
— Que je brûle en enfer, car je t’aime, Jaylen Somber Jann…
À suivre dans la saison 2…
