Tome 2 : Chapitre 17 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Quand Navid est parti avec ses hommes pour traquer Beverly, ils ont laissé la porte de la grange ouverte et j’ai regardé le temps filer jusqu’à voir un début de crépuscule. Je m’inquiète pour Bev ; j’espère qu’elle a réussi à leur échapper.
Épuisée et affaiblie, je m’endors à plusieurs reprises pendant quelques minutes. Toutefois, quand je suis éveillée, j’essaie de déboîter mon poignet pour glisser ma main hors de la contention, comme Jaylen l’a déjà fait avec ses menottes pour me sauver et tuer Jäx et Torenti. Le souci, c’est que c’est extrêmement douloureux et que je doute d’avoir assez de force, puisque chaque tentative échoue. J’imagine qu’il faut une dose d’adrénaline très puissante, sinon c’est impossible. J’essaie une nouvelle fois, serrant les dents alors que je vois ma main devenir bleutée.
Merde. Je dois tout arrêter. Quelqu’un approche… J’entends les pas lents et mesurés d’une seule personne.
Le stress me dévore pendant que je fixe intensément la porte de la grange, jusqu’à voir l’ombre d’un homme se dessiner.
Zachary...
Je suis sous le choc.
Il porte un costard et une cravate avec des gants noirs. Ses cheveux charbonneux sont lissés vers l’arrière avec soin et ses iris bleus hypnotiques m’examinent alors que je suis ligotée de toutes parts. Je note quelques hématomes sur sa figure ainsi qu’une lèvre et une arcade sourcilière fendues. Est-ce que Jaylen l’a trouvé la nuit dernière, quand il est parti après m’avoir laissée attachée au lit, parce que j’avais l’odeur de Zachary sur moi ?
Il semble étrangement gêné par ma nudité, puisqu’il détourne les yeux. Ou alors c’est mon état catatonique qui le rebute. Il détient Beverly. Elle est dans ses bras, inconsciente. L’espoir que j’avais qu’elle s’échappe sans se faire attraper disparaît douloureusement.
— Non… non… non, c’est pas possible, soufflé-je la voix tremblante. Bev, merde !
Je suis abasourdie de voir Zachary ici, même si je savais qu’il était lié de près ou de loin au réseau de Navid. Quand je l’ai croisé la première fois, il m’a semblé gentil et timide. Il m’a même protégée de Jonas. Il ne m’a pas fait de mal. De l’apercevoir en ces lieux, détenant mon amie, change ma perception. Je le considère tel qu’il est : effrayant.
Mes bras et mes jambes sont engourdis. Ma tête tourne encore. La température et le stress laissent mon corps marbré. Zachary dépose Beverly sur une table de bois.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ?!
Son silence amplifie ma stupeur. Il n’ose pas me regarder. Il contemple Bev allongée à poil sur la surface qui se trouve à proximité. Elle est souillée d’urine, de sperme. De la terre et des feuilles parsèment ses cheveux, m’indiquant qu’on l’a projetée au sol pour l’attraper.
— Zachary… par pitié, ne me dis pas qu’elle est… morte.
Une réaction émane de lui en m’entendant prononcer son nom. Il semble avoir frissonné. Il passe une main gantée dans ses cheveux et défroisse un peu les manches de son veston. Il se tourne enfin vers moi et répond :
— Pas encore…, mais ça dépendra de toi.
De moi ? C’est quoi ces conneries ? Je vais avoir la vie de mon amie entre les mains ?!
J’ai tellement froid que ma peau est rigide et ma voix paraît enrouée comme si j’avais un rhume. Zachary retire lentement son veston et c’est d’une manière soignée qu’il l’accroche au mur sur un clou de travers. Il remonte les manches de sa chemise blanche et sort un couteau de sa poche dont il exhibe la lame sous mon regard effaré.
— Crois-moi, j’aurais aimé ne pas te voir ici… et… dans cet état. Jaylen aurait dû mieux te protéger. Où il est, d’ailleurs ?
Puisque je ne réponds pas, il enchaîne sur autre chose :
— Navid m’a contacté pour que je traque la fille qui s’était échappée. D’après ce que je sais, l’homme qui lui a injecté le sédatif avait pris une seringue déjà utilisée. Donc ça n’a pas fonctionné. Je comprends qu’ils ont tous été distraits par… toi. Navid m’a aussi demandé de te faire disparaître, parce qu’il en a terminé avec toi. Il a dit que tu n’étais pas impressionnée par ses jeux, et ça l’a gavé. Il ne veut pas que j’attende l’aube pour te tuer. Il préfère que je m’en occupe tout de suite.
Zachary laisse son regard hypnotique tomber sur mon corps. Je suis totalement vulnérable. Il prend une grande inspiration en lorgnant chacune de mes formes, puis détourne les yeux, comme si ses pensées venaient de le troubler. Il serre même la mâchoire et le poing contre le manche du couteau.
C’est moi ou il est intimidé de voir une femme nue ?
— Je me suis fait beau pour toi, Engy.
Il passe une main dans ses cheveux et je détaille ses vêtements. C’est pour ça qu’il est aussi chic ? Le costard et les cheveux lissés à la perfection ? Je ne sais pas ce qu’il cherche ou attend de moi, mais tout ce qui m’intéresse, c’est Beverly.
— Laisse mon amie partir…
— Malheureusement, en fuyant dans la clairière, elle a surgi dans le sentier et je l’ai percutée avec ma voiture pendant que je la pistais. C’était pas voulu, mais… je l’ai blessée. Navid a donc… exigé que je l’élimine. Mais comme je t’ai dit… sa mort va plutôt dépendre de toi.
Il s’approche de Bev, comme s’il s’apprêtait à l’égorger.
— Quoi ?! Non ! Non ! Fais pas ça ! Je t’en supplie ! Dis-moi ce que je dois faire !
Zachary promène sa lame contre la cuisse de mon amie. Le bruit du métal qui frotte contre la peau rigide de Bev me fait frissonner. Ça lui laisse une marque. Un trait rouge se dessine après le passage du couteau. Mais ça ne saigne pas.
— Ne lui fais pas de mal, Zach. Elle a besoin d’un médecin. Je t’en prie ! T’es pas obligé de faire ça. Si c’est pour l’argent, je paierai le double.
Même si je n’ai pas d’argent, j’essaie tout de même de le convaincre. Zachary relève la tête, intéressé par moi. En pleine réflexion, il plisse les yeux. Puis… il vient vers moi. Lorsqu’il se trouve à quelques centimètres, je tourne doucement la tête : il brandit son couteau près de mon visage. Sa lame effleure ma joue et glisse sous mon menton, puis je déglutis lentement.
Il est si stoïque qu’on dirait qu’il ne ressent rien du tout. Aucune émotion. J’ose croiser son regard si particulier. Je n’ai jamais vu un bleu métallisé et brillant comme ça avant lui. Le même bleu qu’on retrouve sur une mouche de cadavre…
Zachary penche légèrement la tête sur le côté, plongé dans ses songes. On dirait qu’il attend que je le supplie à nouveau… alors je tente le coup.
— Ne lui fais pas de mal… Zach. Je ferai tout ce que tu voudras.
Je sens sa respiration devenir lourde. À croire qu’il rêvait d’entendre ses mots.
— Pourrais-tu être à moi… Engy ?
À cet instant, je fronce les sourcils, n’ayant pas vraiment compris le sens alors que la phrase est assez précise.
— Quoi ?
Son couteau pique le dessous de mon menton pour me relever le visage, ainsi je confronte son regard, plongeant le mien dans le sien.
— Offre-toi à moi, et je laisse partir ton amie, puis je ferai croire à Navid que je l’ai tuée. Par contre, si un jour elle parle du ranch, je devrai la retrouver et la tuer…
Offrir ? Quoi, comment ? Pourquoi ? Dans quel sens ? Physique ? Couple ? Je ne comprends rien. Une nuit ? Pour toujours ?
Il voit que je suis perturbée et s’éloigne, comme s’il voulait me laisser le temps d’assimiler sa demande. Il range son couteau dans sa poche et s’intéresse à présent aux outils sur l’établi. Du bout des doigts, il caresse le manche d’une masse pour ensuite s’en emparer. Elle semble extrêmement lourde. Une minute passe. J’aimerais pouvoir parler, mais les mots refusent de sortir de ma bouche. C’est comme si j’étais paralysée. Tout ce qu’il y a devant moi me semble être un cauchemar éveillé. J’attends qu’il m’explique, qu’il développe.
Au bout d’un moment, il finit par marmonner en regardant la masse dans ses mains.
— Tic-tac… tic-tac…, je te laisse dix secondes, Engy.
— Quoi ? Mais je… je… sais… je saisis pas ce qui se produit ! bégayé-je. Je suis un peu perdue, mes pensées ne sont pas claires et…
— Acceptes-tu de m’appartenir, Engy ? articule Zachary de manière très claire.
Mon premier réflexe est de pousser un :
— Quoi ? Non ! Je veux pas… que…
Sa réaction est instantanée. Je vois littéralement son visage se transformer, passant d’une gueule d’ange à celle d’un détraqué. Sa posture est plus rigide, ses muscles plus tendus. Au même moment, Zachary brandit la masse de toutes ses forces et fracasse la tête de Beverly sur la table. Le son saisit mon âme qui chute directement en enfer pour me laisser devant une vision d’horreur. Un sang opaque gicle grossièrement sur lui et jusqu’à moi ! J’expulse un cri provenant d’une terreur viscérale. Mon hurlement fait trembler mon être tout entier. Le liquide morbide de ce carnage me colle au visage et à la poitrine.
Zachary se retourne vers moi et je sursaute, craignant qu’il me frappe aussi la tête avec la masse.
Sa chemise est souillée et sur sa figure perlent des milliards de gouttelettes écarlates.
Je vois Zachary tourner les talons, abandonnant la masse sur l’établi, et s’emparer d’une hache. Beverly est toujours vivante. Des spasmes envahissent ses jambes et son ventre.
Désemparée, je m’agite, tire sur mes liens et hurle. Zachary scinde avec une telle sauvagerie le membre de Beverly qu’il tombe au sol. Il vient de lui couper le pied alors qu’elle respire encore. Je suis incapable de dire quoi que ce soit. Aucun mot ne sort de ma bouche, juste des cris qui se succèdent.
Zachary tranche le bras de mon amie et une artère principale se sectionne, ce qui fait qu’un jet de sang, encore sous le rythme des battements de son cœur, se déverse sur lui de manière saccadée. Je continue de hurler, détournant le regard, laissant mon corps s’affaisser, comme si je n’avais plus de tonus ; seuls les liens des cordes me soutiennent. Les mots sortent enfin de ma bouche et je ne reconnais pas le timbre de ma voix :
— ARRÊTE ! A… ARRÊTE…
Je pousse des lamentations entre mes sanglots pour ne plus entendre le son de la hache qui démembre mon amie. Quand soudain, ma tête oscille jusqu’à ce que je m’évanouisse.
Je reviens tranquillement à moi, la tête qui tangue. D’entre mes cils ma vue est trouble, mais je perçois tout de même Zachary. Il jette des morceaux du corps de Beverly dans une brouette pour aller les porter à l’extérieur. Sûrement pour les enterrer… Sur la table, il reste la tête. L’horreur va me hanter à jamais. Il y a tellement de sang sur la surface de travail que ça dégouline de tous les côtés.
Zachary revient dans la grange et je me raidis. Il retire sa chemise ; à croire que les taches dessus l’agacent. Il va même jusqu’à prendre le tuyau d’arrosage pour laver ses gants et il passe ses mains dans ses cheveux pour les nettoyer et les replacer.
Quand il s’approche de moi, le torse nu, les gants et les cheveux mouillés, je me rétracte de peur.
— Il me fallait une réponse, Engy, explique Zachary. Un jour tu me pardonneras, comme tu as pardonné à Jaylen d’avoir tué Dustin.
La stupeur me heurte. Comment peut-il savoir autant de choses sur moi ? Il me stalke depuis combien de temps, ce traqueur ?
— J’ai pas pardonné à Jaylen, tremblé-je en rétorquant sèchement. Et toi, je te jure que…
Il met sa main contre ma bouche pour me faire taire.
— Il tue et tu t’offres corps et âme à lui. Tu agiras de la même manière avec moi. Maintenant, je t’accorde une dernière chance… Je t’explique et cette fois, écoute attentivement…
Son expression s’adoucit, puis il retire sa main et son pouce vient essuyer une goutte du sang de Bev sur ma joue, ce liquide carmin qui me dégoûte au point de nouer mon estomac fragile. Zachary semble avoir un trouble de la personnalité ; je l’ai vu être si gentil, puis là, il dévoile une autre facette de lui, celle sans pitié, de nature cruelle. Alors que maintenant, il me parle à nouveau avec un regard tendre qui ne laisse pas entrevoir une once de barbarie.
— Sois mienne, et j’offrirai à Navid la mort de Jaylen en compensation de sa perte, au lieu de la tienne. Selon le code, il peut tuer ce Jann, mais il n’en a pas le cran et personne ne peut l’affronter ; c’est pour ça qu’il se tourne vers toi. Sois mienne, car après tout, Jaylen a tué Jäx, et je le sais. Ce qui fait que bientôt, tout le réseau va l’apprendre ainsi que la mafia, et la tête de Jaylen sera mise à prix. Tu deviendras aussi une cible, un dommage collatéral, si tu restes avec lui. Sois à moi, corps et âme, et accepte la mort du Jann. Refuse-toi à moi et je te tue sur-le-champ ; et juste après, je m’occupe du rival comme convenu. Mais sache une chose, Engy : si tu acceptes, je prendrai soin de toi. Je te protégerai mieux que lui. Regarde où tu es… il n’a pas su éviter cela…
Choquée, j’entrouvre la bouche, incapable de parler.
Peu importe mon choix, il a Jaylen dans sa mire.
— Tic-tac… tic-tac…, entame Zachary sous mon regard qui s’assombrit de terreur.
Je serre les dents et les poings avec hargne. J’ai tellement envie de crier « VA TE FAIRE FOUTRE ! », mais j’imagine ensuite être démembrée comme Beverly. Zachary s’empare de son couteau avec la lame automatique. Je note que son attitude change. Il semble dérangé par un bruit, un son que lui seul perçoit.
Il ferme les paupières comme si cela l’aidait à écouter plus attentivement, puis d’un coup, il brame :
— Ferme-la !
Restant de marbre, je l’examine. Je n’ai pas parlé. Il a entendu qui ? Il entend des voix ?
Il s’envoie des coups à la tête, comme si quelque chose n’allait pas dans son crâne. Il est perturbant. On dirait vraiment qu’il a deux personnalités. Il se met à faire les cent pas devant moi, arborant des expressions en réponse à ce qu’il semble entendre dans son esprit. Il a une discussion avec lui-même ? Quand il s’intéresse à nouveau à moi, il s’approche, venant appuyer la lame affûtée contre ma gorge, et je laisse échapper un gémissement.
— Ne me regarde pas comme ça. Maintenant, donne-moi ta réponse. T’as dix secondes. Si tu dis rien après ce délai, je te trancherai la gorge. Et me force pas à le faire, parce que j’en ai pas envie. Mais y’a pas d’autres moyens, tu comprends ? Alors, je commence… Neuf… huit… sept… six… cinq… quatre… trois… deux…
Il a sauté le dix ! Il va trop vite !
— J’accepte ! tremblé-je de tout mon être. Zach ! J’accepte ! J’accepte !
J’ai tellement peur qu’il ne m’entende pas ou qu’il ne comprenne pas mes mots que je les répète sans cesse, espérant qu’il ne réagisse pas comme il l’a fait avec Beverly. Or, mes mots ont un effet direct sur lui. Il s’écarte, me libérant la gorge de la décapitation qu’il me réservait, et semble envahi par une euphorie totale. Il inspire puissamment et ferme les yeux. Ma réponse suffit à l’apaiser. C’est instantané. Son attitude change radicalement.
Zachary coupe chaque lien qui me retient captive dans cette grange. Avant que mon corps affaibli ne s’écroule, il me rattrape.
Être détachée ne me soulage pas, puisque je ne suis pas entièrement libre. Je suis en état de choc, je crains toujours pour ma vie. Je viens de me donner à cet homme. Ce maniaque qui promet de tuer Jaylen et qui a massacré mon amie… Un des rares liens qui me rattachait à mon existence d’autrefois, celle avant que je sombre dans un univers totalement barbare et pervers.
Mes bras sont endoloris et mes genoux flageolent par manque de force. Zachary s’empare de mes vêtements jetés dans une poubelle près de l’établi, et c’est le corps frêle que je m’empresse de me vêtir. Mais j’ai du mal, alors Zachary prend les devants et m’aide à enfiler mon jean noir, le sweat et mes Converse.