Tome 2 : Chapitre 20 - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Engy
23 h 40
Je suis inquiète. Jaylen est parti depuis quelques minutes. Bien qu’il soit fort, sur les terres de Navid se trouvent des gardes armés. Va-t-il revenir sain et sauf ?
C’est en restant assise sur le canapé, à contempler la braise des bûches dans la cheminée que j’entends Jonas se prendre une bière dans le frigo. Il garde un œil sur moi après la menace de son frère. Cet abruti s’installe sur le sofa juste en face du mien. Mon regard dérive sur lui pour observer la main qu’il passe dans ses cheveux d’un blond polaire. Ce qui capte mon attention, ce sont les nouveaux tatouages dessus. Ç’a clairement été fait dans les vingt-quatre dernières heures, après que je suis partie avec Bev. Je remarque aussi la cicatrice monstrueuse, celle que Jaylen lui a laissée en sectionnant sa phalange. Son doigt a retrouvé de la mobilité et semble bien guérir.
— Pour une fille qui a été « torturée », je te trouve étrangement calme, remarque-t-il.
Ne jamais sous-estimer la colère d’une femme.
En apparence, je semble sereine, mais à l’intérieur bout une haine qui réclame vengeance. Il faut que Navid paie et que Zachary subisse le même sort que celui qu’il a réservé à Beverly.
Je reprends des forces mentales et cherche un moyen pour que Zachary ne surgisse pas ici. Physiquement, mon corps souffre et je rêve de m’affaler dans le lit de Jaylen pour m’endormir et ne plus penser aux horreurs de la grange, préférant vivre dans le déni pour me protéger. Mais une pensée germe dans mon esprit depuis tout à l’heure…
« Retourner auprès du traqueur. »
Assurément pas pour lui appartenir, mais pour trouver une solution afin de l’empêcher de s’en prendre à Jaylen. Je sais, ç’a l’air complètement irréfléchi, voire suicidaire, et ça va à l’encontre de tout ce que Jaylen attend de moi, à savoir rester à ma place et ne plus me mettre en danger. Mais je crains qu’il n’y ait pas d’autres solutions.
Jonas a raison sur un point et je crois que la vérité m’a écorchée. « Vivre auprès de Jaylen signifie que tu dois savoir t’élever ! Sinon t’es qu’une fille paumée, fragile, que tout le monde peut souiller ! »
— Je suis… surpris que t’aies réussi à t’échapper des terres de Navid. Ils t’ont vraiment fait subir une des tortures de Jay ?
Jonas dépose son téléphone sur la table basse et je me perds dans mes songes. Comme il est pote avec le traqueur, il doit forcément avoir son numéro. Je dois trouver un moyen de mettre la main dessus.
En croisant le regard salace de Jonas, je constate qu’il esquisse un sourire. Il s’étend sur le canapé, pose sa bière près de sa ceinture et me lorgne.
— Qu’est-ce qui te fait marrer ?
— Les sévices avec le tuyau d’arrosage.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, Jonas.
— C’est surtout excitant. Parce que… c’est moi qui en ai parlé à Navid. J’ai vu Jaylen le faire une fois…
— Oh, t’inquiète, je sais, le coupé-je. Navid a pris un malin plaisir à me raconter ta petite histoire reliée à ça.
— Je fantasme depuis longtemps à l’idée de te voir nue, attachée et torturée dans cette grange. Je suis déçu d’avoir raté ça.
Je l’incendie du regard, exaspérée par ses envies sadiques à mon égard.
— Est-ce qu’un jour tu arrêteras de souhaiter ma souffrance, Jonas ?!
Il sourit.
— Oui. Le jour où tu mériteras ta place parmi les Jann.
— Comment ?
— Quand tu cesseras d’être une victime…
Alors, le jour où je ne laisserai plus personne m’atteindre… pas même lui ? C’est ce qu’il sous-entend ?
Jonas vide sa bière et je laisse le temps s’écouler jusqu’à ce que je demande :
— Ça signifie quoi, tes tatouages merdiques ?
Il arque un sourcil, surpris de voir que j’ai de l’intérêt pour ça. Puis, il regarde sa main et me montre la phalange de l’auriculaire.
— Le couteau représente un acte que mon père a commis et qui m’a hanté pendant une bonne partie de mon enfance. Sur l’index, c’est une croix inversée. Pour moi, il n’existe aucune règle dans ce monde et y’a pas de Dieu tout puissant qui punit et récompense les humains. Sur le majeur, c’est le symbole de l’anarchie, parce qu’avec ma sociopathie, j’aspire à aucune structure sociale et je ne me plie à aucune loi ni à aucun système gouvernemental. La vie est un terrain de jeu, un peu comme un échiquier, pour moi. Les faibles tombent, les plus rusés gagnent. Et ce sont les humains supérieurs qui peuvent profiter au maximum de la vie, de leurs envies, de leurs privilèges. Regarde les gens qui pensent dominer le monde, à quel point ils se permettent tout : viols impunis, assassinats cachés, trafic, clubs privés où les riches paient pour torturer des gens afin de se divertir. C’est ça, le pouvoir…
Quand il a prononcé ce mot « pouvoir », j’ai vu l’intensité de ce que ça provoque en lui. Ses yeux ont scintillé et je vois qu’il est prêt à tout pour l’obtenir.
— Pourquoi il n’y a rien sur l’annulaire ?
Il sourit, affichant une rangée de dents blanches.
— Quand je serai à la tête de l’empire du crime, il y aura une couronne sur ce doigt.
— L’empire du crime ? Lequel ? La mafia ?
— Plus haut que ça.
Je pouffe amèrement.
— Tu vis dans un monde fantasmagorique dans ta tête.
— T’as tout compris, murmure-t-il à présent. Ça signifie que dans mon monde, tout est permis…
Il me sonde avec un air enjôleur. Jonas est effrayant quand sa voix devient tendre avec son petit accent russe.
J’ai envie de lui demander de me parler de ce truc avec son père, mais je sais qu’Orlando est un sujet très délicat pour les frères Jann, alors je m’abstiens. De toute manière, je dois me concentrer sur ce que j’ai à faire et couper la discussion avec lui.
— Je crois que je vais essayer de dormir un peu.
— Je vais aller me laver. Dois-je t’attacher dans la douche pour que tu ne fasses pas de bêtise et que je puisse garder un œil sur toi ?
— Abuse pas, Jonas. Avec ce que j’ai vécu, je compte me tenir tranquille pour un bon moment. J’ai compris la leçon aujourd’hui : être loin de Jaylen me met en danger.
Amusé, il hoche la tête, peu convaincu.
— Pourtant, tu voulais le quitter et t’as fui dans les bois.
— J’ai abdiqué. J’ai eu peur. J’ai pas réfléchi. Visiblement, tu ne sais pas ce qu’est un état de choc.
— Mouais… De toute façon, tu ne peux pas aller bien loin, ça prend l’empreinte d’un Jann pour déverrouiller la porte. Et je ne t’apprends rien, toutes les fenêtres sont pare-balles, donc incassables. Juste le fait de savoir que si tu oses quitter mon frangin il me tuera, ainsi que toi, devrait suffire à te convaincre de pas jouer à l’idiote cette nuit. Quand Jay aura tué Navid et détruit le ranch, on aura de gros ennuis avec le réseau. Alors si j’étais toi, j’aggraverais pas la situation. T’en as assez fait.
Jonas s’éclipse vers la salle de bain située au rez-de-chaussée et non celle à l’étage dans la chambre de Jaylen. Je feins de rester sur le canapé à contempler les flammes dans la cheminée, mais je jette un bref regard vers la pièce où il disparaît. Aucune pudeur, ce mec : il laisse derrière lui une porte entrouverte alors qu’il se déshabille, me permettant de voir son dos taillé et ses fesses super fermes. Non, je ne me rince pas l’œil, je voulais juste m’assurer qu’il est suffisamment occupé pour filer à l’étage et m’occuper de mon plan…
Arrivée à l’escalier, je grimpe chacune des marches et fonce directement vers la table de nuit de Jaylen pour lui faucher une arme. Il en conserve toujours une dans ce tiroir. Seulement, en l’ouvrant, je ne trouve que des boxers et un couteau automatique. Ce n’est pas le massif avec lequel il m’a masturbée ; celui-ci est petit et sa lame est rétractée.
Fait chier.
La seule idée efficace que j’avais pour empêcher Zachary de nuire était de lui mettre une balle dans la tête à la seconde où je le verrais. Je souhaitais le prendre par surprise. Là… avec ça, il faudra que je le poignarde à plusieurs reprises ; je dois donc être très près de lui. C’est risqué. Je peux y arriver si je fais ça bien.
Mais qu’est-ce que je raconte ?
Je parle de tuer une personne… ? J’en suis vraiment arrivée là ? De toute manière, il n’y a aucune autre issue. Je dois l’arrêter avant qu’il s’en prenne à Jaylen et moi ou même qu’il révèle la mort de Jäx.
Décidée, je me dépêche de dévaler l’escalier le plus discrètement possible. Je m’empare du téléphone de Jonas sur la table basse et me mets dans un angle pour qu’il ne me voie pas depuis la salle de bain. J’ai eu le temps d’apercevoir qu’il était sous le jet de la douche. L’eau est si chaude qu’une buée s’étend dans l’air.
Je me dépêche de glisser mon pouce sur l’écran. Ce dernier s’illumine et je reste surprise de ne pas avoir besoin d’un code.
Je fais défiler sa liste de contacts jusqu’à ce qu’un nom m’interpelle : Zachary Jeff’Ossen Ross.
En cliquant dessus, une ancienne conversation s’affiche et je bute dessus, Jonas a écrit :
Tu ferais quoi si t’étais à ma place… ?
Et juste après, il a envoyé une pièce jointe surnommée « Sweet Dreams ». En l’ouvrant, je découvre une photo de moi, endormie dans le lit de Jaylen.
Je lis la réponse de Zachary.
Je me glisserais sous les draps pour lui faire l’amour. Envoie-moi encore des photos, chaque fois que tu la vois ; ça m’aide à patienter avant qu’elle m’appartienne.
Le dégoût s’empare de moi.
Je mords ma lèvre avec énervement et m’empresse d’envoyer un message en me faisant passer pour Jonas :
T’es où ? J’ai Engy, inconsciente, dans ma bagnole. Tu la veux ?
La réponse met du temps à apparaître.
J’angoisse.
Allez, dépêche-toi.
Plus le temps passe, plus Jonas risque de sortir de la douche.
J’attends encore et encore, et c’est six minutes plus tard que la réponse vient enfin !
J’arrive au motel. Je la cherchais, justement. J’ai fait tous les sentiers du ranch. Apporte-la-moi.
Je me souviens que Jaylen m’avait dit que Jonas dormait au Dakota Motel. Ça doit être le même que Zachary. Du moins, je vais devoir vérifier. Je regarde sur Internet le trajet à faire, et une fois que je l’ai noté mentalement, je me déplace dans le débarras pour récupérer du ruban adhésif. En ouvrant plusieurs compartiments et coffres à outils, j’en trouve. J’en coupe un bout avec mes dents et viens appuyer la surface collante au dos du téléphone de Jonas, espérant récolter une de ses empreintes encore fraîches. Le seul endroit où je n’ai pas mis les miennes.
J’inspecte le ruban transparent et j’en ai une très nette.
Je remets son appareil sur la table basse du salon, prenant soin d’effacer les derniers messages, et surveille furtivement la salle de bain : Jonas est toujours sous la douche et fait mousser ses cheveux avec du shampoing.
Je me hâte en allant vers la porte d’entrée de la villa.
J’appose le ruban contre l’écran de la poignée et une lumière rouge s’allume, indiquant que l’accès est refusé.
Quoi, comment ça ?
J’avais vu Bev faire ça une fois, pour déverrouiller la tablette numérique de son père et espionner les photos d’une enquête qui l’intéressait. Ç’avait fonctionné à merveille.
Je recommence.
Et ça ne fonctionne toujours pas !
Énervée, je frotte le ruban et soudain… la lumière bleutée apparaît suivie d’un bruit d’engrenage provenant du verrou qui s’active, me donnant accès à la sortie.
Merci pour ce foutu truc, Bev ! Si je croyais aux fantômes, je pourrais penser que mon amie a permis que ça fonctionne, dans l’espoir que je retrouve ce Zachary.
En vitesse, ma main récupère le trousseau de clés de la Jeep de Jonas. D’un pas pressé, je franchis le seuil de la porte pour me faufiler sous la pluie battante.
Je n’ai pas mon permis de conduire, ce qui fait que si la police m’intercepte, la Jeep de Jonas sera remorquée et je me ferai arrêter. C’est pourquoi je respecte les limites de vitesse, même si je suis à bout de nerfs ; je voudrais juste accélérer.
Mon père m’a déjà appris à conduire et j’ai eu des cours – je devais passer mon permis dans le courant de l’été –, mais avec tout ce qui m’est arrivé et la rencontre avec Jaylen, j’avais d’autres préoccupations.
La playlist de Jonas est composée de musiques de BoyEpic, Machine Gun Kelly, NEFFEX, NF, G-Eazy, et même d’artistes russes que je ne connais pas. J’appuie sur une musique au hasard et c’est I End Here de MRKRYL
qui est diffusée.
J’ai dissimulé le couteau dans la poche du sweat de Jonas que je porte toujours. Je suis animée par un feu de vengeance qui commence à me consumer. Les essuie-glaces chassent la pluie sur le pare-brise et, au bout de quelques minutes sur une route déserte, j’aperçois les néons lumineux et défectueux d’un motel miteux.