Tome 2 : Chapitre 21 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Je recommence à trembler et ça réveille les douleurs qui se trouvent partout dans mon corps. J’ai mal aux poignets et aux chevilles à cause du bondage, et aux fesses, là où j’ai eu des coups de pistolet électrique. Durant un instant, j’ai envie de partir. Comme si je prenais conscience de la folie que je suis en train de faire. Vais-je vraiment toquer à cette porte, alors que Zachary s’attend à trouver Jonas, et non moi qui se jette sur lui pour le poignarder jusqu’à ce que mort s’ensuive ? Ai-je l’étoffe d’une meurtrière ? Serai-je assez rapide contre un tueur expérimenté ? Et si je me retrouvais tétanisée ? Et si j’arrivais à lui planter le couteau une ou deux fois, mais que, prise de peur, je m’enfuyais ? Le laisser en vie après une tentative ratée serait très risqué.
Je dois le faire jusqu’au bout.
En me rapprochant lentement avec le véhicule, je note que l’endroit est délabré. Le motel est jumelé à un restaurant qui tombe en ruine et qui sert assurément du café froid et des sandwichs périmés. Les chambres aux portes rouges sont sur deux étages. Je peux distinguer une piscine sur le côté, qui semble abandonnée. J’ai le temps d’apercevoir deux types assis sur des chaises de camping dans le bassin vide. Ils boivent de la bière et fument. Je me demande s’ils viendraient m’aider si j’étais en danger. C’est rassurant de voir des gens à proximité, mais à la fois inquiétant ; je ne veux pas sortir en sang et qu’ils appellent les flics si je réussis à poignarder le traqueur. Quoi qu’il en soit, le mieux est de la jouer discrète.
Je crois que c’est le genre d’endroit où la clientèle est composée d’hommes qui viennent prendre une chambre pour une heure ou deux, profitant des services de prostituées.
En arrivant au coin du bâtiment, j’aperçois la Mustang noire garée devant une porte. Ça me confirme que c’est le bon motel. Un choc nerveux s’empare de moi. Je serre le volant à deux mains, roulant très lentement par peur d’arriver trop vite. Mais je dois me garer, alors je le fais à quelques mètres de son véhicule avant d’éteindre le moteur.
Mon cœur bat à cent à l’heure. Ma tentative me terrifie encore plus que la grange. Ça peut paraître bizarre, puisque j’étais attachée, à la merci de tortionnaires et de violeurs. Sauf que là, je m’apprête à tuer. Si je rate mon coup, le traqueur pourrait m’assassiner et personne ne saurait ce qui m’est arrivé. Entre les mains de Zachary, je doute qu’on me retrouve.
Ma poitrine se compresse tellement que ma respiration est difficile. Comme une crise d’angoisse. Je me cale dans mon siège, n’ayant pas encore le courage de sortir. Une goutte de sueur froide longe ma nuque pendant que je baisse le volume de la radio, tout en fixant la porte de la chambre de Zachary en face de son bolide.
Je dois y arriver.
Je vais y arriver.
Je baisse le rétroviseur pour regarder mon reflet et placer mes cheveux, sans oublier d’essuyer mon front qui perle de nervosité. À ce moment, dans le miroir, je vois un sac sur la banquette arrière.
Je me détache, me retourne et l’attrape pour le tirer vers l’avant. On dirait le sac de vêtements de Beverly ; celui qu’elle traînait parfois quand elle passait la nuit chez un petit ami ou un amant. Est-ce qu’elle l’a oublié dans la Jeep de Jonas quand il l’a emmenée à la villa ?
Je l’ouvre et constate aussitôt que c’est à elle. C’est son parfum. Il y a un pull blanc, des chaussettes, des collants, une robe, des talons, un jean, des préservatifs… et des produits de beauté.
J’appuie ma tête contre le siège et lâche un rire nerveux tandis qu’une larme de tristesse s’échappe et roule sur ma joue. Je me vois toujours dans le rétro alors qu’une idée, inspirée de Bev, germe dans ma tête : séduire Zachary pour mieux le manipuler et le tuer. Ce sera toujours mieux que de tenter de lui sauter dessus à la seconde où il ouvrira la porte. Enfin… j’espère.
Je fouille dans le sac et m’empare des collants que je fourre dans la poche de mon sweat.
Déterminée à opérer mon plan plus vicieux, mais moins risqué, j’ouvre ma portière. Seulement, je ne fais que quelques pas vers la porte du motel avant de me raviser aussitôt pour revenir vers la Jeep alors que la panique s’empare de moi. Je tiens la poignée, comme si je voulais regagner mon siège et partir, mais je bute.
La pluie perle sur la Jeep et tombe en cascade sur la vitre où je contemple mon reflet. J’ai mauvaise mine. Je ne me reconnais plus. Sans aucun doute, j’ai le regard d’une jeune femme qui s’apprête à tuer. Je ne le fais pas seulement pour protéger les Jann et moi. Je le fais aussi pour canaliser toute la noirceur qui engorge mes pensées depuis des mois. J’ai besoin de me libérer de mon impuissance et de ma haine. Chaque fois qu’on m’a attachée, violentée, menacée, je ne pouvais rien faire. Zach est celui qui paiera pour toute la rage qu’il y a en moi. Je suis là aussi parce que je refuse d’appartenir au traqueur.
Je lâche la poignée. J’ajuste un peu mes cheveux humides, me retourne et marche en direction de la porte qui se trouve devant la place de parking de Zachary.
Je toque.
La porte s’ouvre.
La silhouette de Zachary se dessine dans l’embrasure, et mes yeux trouvent les siens..
Un silence insoutenable sature l’air.
Ça se voit qu’il est décontenancé de me voir débarquer de mon plein gré.
Il sort de la douche. Il n’a plus aucune trace de son crime. Il a fait disparaître le sang de mon amie comme si rien n’était arrivé. Il est torse nu, ses cheveux sont mouillés, et il ne porte qu’un pantalon soigné. Zachary jette un bref coup d’œil derrière moi, vérifiant sans doute si Jonas est dans la Jeep ou pire… Jaylen, pour le flinguer.
C’est le moment : je dois jouer le jeu.
— Désolée de m’être enfuie… C’était la pression, je supportais plus la grange et ce que je venais de voir… Ce n’était pas de toi que je me sauvais. Parce que j’accepte ta proposition. Je veux m’offrir à toi, en échange de ta protection.
Il met un moment avant de s’assurer que je suis vraiment seule et pour déchiffrer mon état d’esprit. Puis, d’un calme inquiétant, il s’écarte, ouvrant la porte pour me laisser entrer. Sur le coup, j’hésite, seulement, je dois prendre mon courage à deux mains et foncer.
Je passe le seuil.
En entrant, un effroyable frisson me dévore la chair jusqu’aux os. Il fait froid. Je ne peux pas dire si ça vient de la pièce ou de lui. La chambre est un peu sens dessus dessous. Je détaille l’endroit : lampe fracassée, cendrier rempli, couette de lit de travers, rideaux vert foncé tachés, moquette aux nombreux cernes suspects, odeur insupportable, et même une capote utilisée qui dépasse de sous le lit. Peut-être que Jonas et le traqueur ramènent des filles régulièrement. Cela dit, je soupçonne du sang par terre, près de la table et non loin des toilettes. Pendant mon observation, j’entends Zachary refermer la porte derrière moi et la verrouiller, ce qui augmente mon stress.
Ça y est, je suis dans l’antre du traqueur et meurtrier qu’est Zachary.
Je me tourne avec précaution pour l’observer. Il s’assure que les rideaux sont bien fermés, puis s’intéresse à moi.
— Quelqu’un sait que t’es là ?
Son ton est neutre et étrangement posé pour quelqu’un qui vient à peine de démembrer un être humain.
— Non.
— Le message de la part de Jonas que j’ai reçu, il venait de toi ?
— Oui.
— Et pour Jaylen ?
— Il sait que Navid m’a martyrisée, alors il est allé au ranch. Mais il ne sait pas que tu étais là et qu’à partir de maintenant, je t’appartiens.
Zachary s’empare de son téléphone pour envoyer un message à la suite de ma révélation.
Eh merde ! Il met en garde Navid ?
— Tu as bien fait de revenir vers moi. Je vais bientôt révéler que Jaylen a tué Jäx, et si en plus, il détruit le ranch qui est une des sources de revenus du réseau, les Jann deviendront une cible à abattre. Toi y compris, si tu restes à ses côtés.
J’essaie de me détendre, car mes tremblements sont visibles. Les nerfs ? Le froid ? La peur ? Je ne sais pas. Je croise les bras pour cacher mes tétons qui durcissent, même si ça ne se voit pas.
J’ai envie de vomir. Je crois que j’ai subi trop d’adrénaline et de stress. Mon corps n’arrive plus à se stabiliser.
Le traqueur fait un pas, puis deux vers moi. J’ai le réflexe de reculer, mais je me force à rester sur place pour lui montrer que je n’ai pas peur. Une fois près de moi, il contemple chaque trait de mon visage, et c’est avec le dos de ses doigts qu’il caresse ma joue et mon menton. Il continue à m’étudier. Je redoute le moment où il pourrait lire la vérité dans mes yeux. Seulement, Zachary dévoile beaucoup de naïveté. Il a l’air comblé de me voir ici et ne cherche pas à savoir si cela cache quelque chose.
— Jaylen n’aura plus aucun pouvoir sur toi quand je l’aurai tué. Je te protégerai des menaces bien mieux que lui. Et sache une chose sur moi : je ferai tout pour te rendre heureuse. J’ai tant rêvé de trouver quelqu’un comme toi, capable d’accepter qui je suis. Je fantasme à l’idée qu’un jour, tu me regardes comme ce Jann. Avec passion, admiration et désir. Ça prendra du temps, je sais. Mais je suis patient.
— J’ai une question... Navid a accepté le marché ? Lui donner la mort de Jaylen au lieu de la mienne ?
— Oui, en échange de sa tête d’ici 48 heures.
Pour ne pas lui montrer que ses mots m’atteignent, je détourne le regard. C’est dubitative que j’émets :
— Quand Jaylen apprendra que je suis avec toi... je...
— T’as rien à craindre, Engy, me rassure-t-il. T’es en sécurité. Détends-toi ; je te sers un verre ? Ça te fera du bien après ce que tu as enduré dans la grange. Je dois dire que… tu es épatante. Ta résistance est admirable. Ce que je découvre de toi, jour après jour, me plaît.
Il se dirige vers une bouteille d’alcool sur sa table de chevet. Je vais accepter, car je crois que j’ai besoin de boire pour me donner du courage. Ce que je vais lui faire, c’est… inimaginable, et je n’arrête pas de grelotter. Si je ne me calme pas, je vais être maladroite et tout faire foirer.
— Je veux bien, oui.
Pendant qu’il prend deux tasses près de la machine à café, je me retourne pour examiner sa platine et sa collection de vieux vinyles. Je fais semblant de m’intéresser à ses affaires… Du bout des doigts, j’effleure les albums de John Cougar, Silence Circle, Christine 1983, Black Sabbath, Black Betty, The Flirts, Toto, Daryl Hall & John Oates, Joan Jett, Bon Jovi, Laura Branigan, Corey Hart, Billy Idol, Footloose 1984, Bronski Beat, Quiet Riot, oh ! et… Bonnie Tyler…
Il y en a tellement.
Zachary est un jeune homme qui semble vivre dans les années passées. Il n’y a qu’à regarder sa musique, sa bagnole, son look irréprochable et ses cheveux toujours bien lissés vers l’arrière, comme s’il allait à un gala. Il ne lui manque que le cigare, mais il préfère la cigarette.
Des images de Bev en train de se faire violer, et celles de Zachary lui fracassant le crâne à coups de masse, me heurtent de plein fouet, sans prévenir. C’est si soudain qu’un vertige me monte à la tête. Les sons s’atténuent, ma vision devient floue, et Zachary apparaît à côté de moi. Il parle, mais je n’entends pas.
D’un coup, mon ouïe revient et je vois clairement Zachary me tendre la tasse et dire :
— Ça va pas ?
— Si. Juste… la journée qui a été pénible, j’ai encore des douleurs, je suis fatiguée et j’ai l’estomac vide. Je vais avoir besoin de me reposer et de reprendre des forces.
— Bien sûr, t’as qu’à t’étendre sur un des lits. Je te fais un massage si tu veux, pour soulager tes tensions et vérifier tes douleurs. Je peux te masser jusqu’à ce que tu t’endormes. Je vais prendre soin de toi.
— J’en meurs d’envie…, soufflé-je en déglutissant.
Je prends la tasse remplie d’alcool et n’attends pas longtemps pour engloutir de grandes gorgées. Ça me brûle l’œsophage et me monte direct à la tête.
— Vas-y doucement…, remarque-t-il.
Je l’ignore et vide d’un coup le contenu de mon verre jusqu’à la dernière goutte, ce qui me laisse un arrière-goût amer à m’en faire frissonner. Il y a même des grumeaux, comme si le verre contenait un peu de sable. Sa chambre est tellement infecte que je ne suis pas surprise qu’il m’ait refilé une tasse sale.
Je grimace et Zachary m’enlève la tasse pour m’inciter à prendre place sur le lit, mais je feins une envie de faire pipi.
— Avant… je vais utiliser les toilettes.
Il me désigne la minuscule pièce et je m’empresse d’aller m’y réfugier. Je remarque qu’elle est crade, un cafard se faufile à la vitesse de la lumière dans un trou du carrelage mural. Le minimum s’y trouve : toilettes, douche dans une baignoire et un lavabo. Il y a de l’accumulation de moisissures sur le plafond et des cernes de sang sur les murs. Ça sent beaucoup la Javel. C’est étonnant de voir autant de saleté, sachant que Zachary est très soigné et propre. C’est un contraste surprenant.
Je referme avec difficulté, car la porte frotte dans l’encadrement. Quand j’y arrive, je remarque qu’il n’y a pas de verrou.
De mieux en mieux.
Je me contemple dans le miroir fissuré qui sépare mon visage en deux. Je ne le crois toujours pas. On dirait que j’hallucine. Je suis dans un motel avec un tueur en série qui vient à peine de tuer Beverly, de la découper en morceaux et qui est obsédé par ce que possède Jaylen. Et moi…, je m’apprête à trouver la force de le charmer pour mieux le… tuer.
Je me pince les lèvres, me retenant de rire comme si j’avais perdu la tête. C’est tout de même ça, en fait : j’ai perdu la tête.
Ça mérite un moment de silence.
Je ferme les paupières et arrive peu à peu à me détendre. Une fois moins sur les nerfs, j’ouvre les robinets du lavabo. Toute la tuyauterie émet une vibration et un bruit de métal érodé derrière le mur. Une eau de couleur douteuse sort, puis elle devient de plus en plus claire. Je vérifie la température et quand elle se réchauffe, j’enduis ma nuque et mon visage d’eau pour apaiser mes sueurs froides. Maintenant que j’ai les mains plus chaudes, elles arrêtent de trembler.
Je m’occupe ensuite de retirer le couteau et les collants de ma poche. J’enlève mes chaussures, le sweat, mon pantalon et mes chaussettes. Je reste en soutien-gorge et en culotte. Soudain, je me sens étourdie et je perds l’équilibre. C’est pourquoi je m’assois sur le rebord de la baignoire. Je ne me sens pas très bien. Faut que je me calme, sinon je vais faire une crise de panique.
Je me concentre pour enfiler les collants ; or, je les déchire un peu. Il faut une notice pour savoir porter ce foutu truc ?!
À présent, j’entends une faible musique provenant de la chambre. Il a mis un vinyle. Je reconnais Mr Sandman
, mais une version slowed. Ou alors, peut-être que la platine fonctionne au ralenti ? Ou c’est mon esprit qui déraille… Il est vrai que je me sens bizarre. Quoi qu’il en soit, la chanson aux effets de ralenti me fiche la trouille ; on dirait un film d’horreur et moi, je suis celle qui va se faire découper une fois que je traverserai la porte.
Zachary toque et je sursaute.
Il ne craint pas que je m’échappe, puisqu’il n’y a pas de fenêtre.
— Tout va bien ?
— Oui, une minute, dis-je le souffle court.
J’ai le cœur qui bat à cent à l’heure. J’ai vraiment du mal à respirer. Je passe enfin la deuxième jambe et arrivée en haut des cuisses, je découvre des attaches, des sortes de pinces que je dois relier à ma culotte, un peu comme des jarretelles.
Une fois que c’est fait, je replace mes cheveux humides et mon soutien-gorge une dernière fois. Au moment de redresser la tête, un nouveau vertige s’empare de moi. Ça va passer, c’est assurément dû au fait que ma pression est élevée. J’attrape du bout des doigts le petit couteau à la lame rétractée et viens le dissimuler dans mon soutien-gorge, de façon à ce qu’il ne tombe pas et passe inaperçu.
J’ouvre la porte d’un coup avant de m’évanouir d’hésitation et tombe nez à nez avec Zachary…