Tome 2 : Chapitre 22 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
L’expression sur le visage de Zachary est immédiate. La même que j’ai aperçue dans la grange quand il m’a vue nue. Un mélange d’air décontenancé et de gêne. Mon corps a un effet sur lui et semble le déstabiliser. À moi de miser sur sa faiblesse.
Il serre la mâchoire, recule d’un pas et détourne le regard, s’intéressant à la commode pour y dénicher une chemise blanche qu’il me remet.
C’est d’une voix sérieuse qu’il lâche :
— À quoi tu joues, Engy ? Enfile ça, s’il te plaît.
Un tueur poli et intimidé ? Intéressant.
J’écarte sa main et pose la mienne sur son torse. Il s’écarte, gentiment. Il y a un grand miroir près de la commode où se trouve la télévision et Zachary se contemple, évitant ainsi de me dévisager. C’est tout de même très bizarre, la façon qu’il a de fixer son reflet, à croire que lui seul voit quelque chose d’imperceptible.
— Je veux juste m’offrir à toi… et… te remercier de m’avoir permis de sortir de la grange… de ne pas m’avoir tuée.
Avec dégoût, je touche sa main pour l’inciter à se tourner et à me regarder. Dès que nos doigts s’effleurent, il écarte la main. Je jette un coup d’œil dans le miroir et on dirait que Zachary communique avec lui-même.
— T’as pas envie de moi ?
Il se retourne très lentement et, par instinct, je fais un pas en arrière.
— Si… mais avant que je te fasse l’amour… tu dois savoir une chose sur moi, Engy…
— Euh… ouais…, d’accord…
— Dans l’enfance, j’ai subi des traumatismes qui ont fragmenté ma personnalité. Mon psychiatre, quand j’étais petit, disait plutôt que j’étais Asperger psychopathique et une femme dans le domaine appelait ça une forme de schizophrénie infantile. Personne n’a jamais pu me diagnostiquer réellement et me comprendre. Reste que je sais aujourd’hui que j’ai une sorte de trouble dissociatif de l’identité.
— C’est-à-dire ?
— On est deux.
— On ?
Je sens littéralement mes iris se dilater. Zachary approche la chemise qu’il tient dans sa main et insiste pour que je me couvre. Je passe un bras dans la manche et il disparaît derrière moi pour m’enfiler le deuxième bras.
— Je suis pas… toujours le même.
— Une forme de psychose ?
Il revient en face de moi après m’avoir vêtue de sa chemise.
— Non. Deux personnalités. Tu dois savoir que moi, c’est Zachary. T’as absolument rien à craindre de moi. Je suis ce qu’il y a de plus docile et simpliste. Je déteste la violence. J’aime plutôt l’élégance et être attentionné avec les femmes. J’ai un faible pour les années 1960 et 1980. Ce que je cherche, c’est la fille parfaite pour « nous ». Toutes les autres avant toi étaient terrifiées quand elles finissaient par découvrir l’autre… Mais avec toi, ce sera différent.
— Qui est l’autre ?
— Il s’appelle Zach. C’est lui qui me parle, qui tue, et parfois, pour me protéger des horreurs et des atrocités qu’il fait, il bloque certains souvenirs. Ça m’évite d’avoir envie de me pendre, sachant tout ce que mes mains ont commis et le nombre de victimes qu’elles ont faites. J’espère que tu arriveras à me pardonner pour ton amie, car j’ai pas pu arrêter Zach. C’est lui qui avait le contrôle. En revanche, il était d’accord pour qu’on te sorte de la grange. Il sait que tu m’obsèdes, que tu es la seule pouvant l’accepter, lui aussi, car tu t’es donnée à un tueur en série… Alors, Zach m’offre la chance de te garder en vie. Il te fera pas de mal.
C’est quoi ce délire ?!
OK, Zachary est un cas plus pathologique que je le croyais. C’est… Je ne sais pas si c’est intrigant ou si j’ai envie de prendre mes jambes à mon cou. Donc, si j’ai bien compris : son cerveau s’est fragmenté après des traumas, divisant sa personnalité pour en créer deux bien distinctes, ayant chacune des comportements propres. Une sorte d’alter ego. Ça existe vraiment ? C’est la première fois que je vois un cas comme lui. Ça me semble si… surréel. Mais attends… si Zachary est le type adorable et galant, Zach est alors celui que je redoute. Car c’est ce fils de pute qui veut tuer Jaylen, qui a démembré Beverly. Il me sera plus facile de le, ou les, tuer quand j’aurai Zachary devant moi, puisqu’il semble inoffensif. Dans ce cas, j’ai intérêt à ne pas faire réagir Zach…
Une question me brûle les lèvres :
— Tout à l’heure, tu as dit que tu allais supprimer Jaylen. C’étaient tes mots… ou l’autre qui parlait ?
— Zach me soufflait ce qu’il réserve à ce Jann. J’aurais pu dire « il » va tuer Jaylen, mais t’aurais pas compris, alors j’ai dit « je ». Maintenant que tu sais, ce sera plus facile pour moi de dire « on » puisque lui et moi, on te veut, même si c’est d’une manière différente. Moi, je veux prendre soin de toi, t’aimer et tout faire pour que tu tombes amoureuse de moi. Je veux te faire l’amour, même si je ne l’ai jamais fait ; Zach, oui… et d’ailleurs, il veut te faire des trucs déviants pour lesquels t’es pas encore prête. C’est pour ça qu’il vaut mieux pas le provoquer et te couvrir, car tu l’as excité en te déshabillant et il se manifeste lors de pulsions.
Zachary commence à boutonner la chemise que je porte et j’ai peur que ses mains remarquent que j’ai un sein légèrement plus galbé que l’autre à cause du couteau. Il me fait flipper. Je me sens tellement mal que je ne perçois plus mes jambes, comme si le sang avait quitté mon corps. Je perds aussi ma force.
J’ai peut-être bu l’alcool un peu trop vite.
Je me concentre plutôt sur le traqueur et sur les quelques fois où je l’ai vu pour me rappeler ses changements de personnalité. Je me souviens qu’il m’a semblé attentionné quand il a vu que j’avais froid dans la ruelle et qu’il m’a donné son manteau. Il était serein, propre, élégant… En ce moment, il inspire confiance et ne dégage aucun machiavélisme. Mes yeux dévient vers les siens qui sont hypnotiques. Sa timidité, son apparence de citoyen ordinaire et le fait que son regard cherche à me sécuriser, me jurant silencieusement qu’il ne me veut aucun mal, font que j’ai de la difficulté à imaginer qu’il a cette autre personnalité.
Il n’a rien en commun avec le meurtrier que j’ai rencontré dans la grange, qui prenait son pied à découper le corps de Bev. Même son odeur n’était pas la même. Tout comme sa gestuelle ainsi que son côté sadique et impulsif. Ce n’est pas le même regard, pas la même aura. Deux opposés.
Je détache mes yeux des siens, car sa gueule d’ange est un leurre. Je dois m’en méfier. Même si Zachary a l’air inoffensif et déteste la violence causée par son alter ego, je dois m’en tenir au plan : je dois le distraire et l’avoir très près de moi pour pouvoir le poignarder dans la carotide.
Je prends sa main et l’approche de mon visage, de manière innocente, pour que sa paume touche ma joue. Un nouveau vertige s’empare de moi et ma vision devient floue, mais j’en fais abstraction. Zachary est obnubilé par ce que je fais. Je crois qu’il n’a jamais été désiré. À voir la façon dont il se crispe, je pose un baiser dans sa paume, puis sur la pulpe de son index. Je place ensuite sa main vers mon entrejambe, sous la longueur de la chemise, et dès que le bout de ses doigts entre en contact avec ma culotte, il prend une grande inspiration. On dirait un puceau qui touche une femme pour la première fois de sa vie. Je ne veux pas déclencher son côté sombre, je veux séduire le puceau et le manipuler. Et ses mains doivent être occupées pour me permettre de le poignarder rapidement. Alors d’une manière ou d’une autre, ça se passera uniquement quand ses mains seront sur moi.
— Il faut pas brusquer les choses, Engy. On fera l’amour, mais pas tout de suite…
— T’as raison, mais je veux le massage dont tu m’as parlé.
Je m’assois au bord du lit, prends les mains de Zachary pour qu’il me masse, et il commence à caresser mes cuisses. Je le laisse faire et m’étends sur le dos.
Oh seigneur… qu’est-ce qui m’arrive ?! Une fois couchée, j’arrive plus à me relever ! Des effets indésirables m’envahissent, des sueurs froides, ainsi que l’engourdissement de tous mes membres. On dirait que je suis défoncée, mais je n’ai pris aucune drogue.
Une vague de chaleur me donne le tournis. Je défais les boutons de la chemise, car je vais suffoquer. Je la retire et me couche sur le ventre pour que Zachary reprenne son massage. Il s’exécute en caressant mon dos et ma nuque de ses mains ardentes. Visage dans le matelas, je sens ma tête lourde. Mon corps est si flasque que je n’arrive presque plus à bouger. Même ma langue est engourdie.
J’arrive à marmonner un faible :
— Qu’est-ce que tu m’as fait ?
Je sens Zachary se pencher jusqu’à ce que son souffle effleure mon oreille :
— T’inquiète pas, Engy. J’ai mis du GHB et un peu de Fentanyl dans ta tasse. À faible dose, parce que ton corps pourrait mal réagir. Je voulais seulement que tu te reposes et dormes un peu. Je me charge du reste. Tu verras, au début, ça donne l’impression d’être saoul et, normalement, les effets commencent une vingtaine de minutes après l’ingestion des substances. Ç’a été plus rapide dans ton cas, t’as bu trop vite. Rassure-toi, les symptômes de ces drogues durent en moyenne quatre heures. Peut-être un peu plus.
Mon cerveau agit en mode dépersonnalisation. C’est-à-dire ? Je sens un détachement avec mon propre corps à l’instant même. Mon esprit devient spectateur. Comme si tout autour de moi était irréel. Comme un mauvais bad trip. Ou comme si je rêvais. Je suis là, mais je n’entends que faiblement et ne vois que vaguement ce qui se passe.
Par contre, je sens très bien ses mains qui me massent.
— C’est pour ton bien. Je dois t’amener ailleurs cette nuit, et comme tu t’es enfuie une fois, je ne veux pas prendre le risque que tu recommences. Dès que tu t’endormiras, je te pose sur ma banquette arrière et on part d’ici.
Le couteau, Engy ! Le couteau ! hurle ma conscience.
— Je veux que tu me fasses confiance… Je te l’ai dit, Engy, je vais te protéger mieux que Jaylen l’a fait. Plus personne ne saura où tu te trouve. Plus aucun homme ne te touchera. Je sais où il y a une caravane abandonnée dans une forêt. C’est là que tu vivras. C’est pas le paradis, je le reconnais. Et… oui, tu y seras attachée au lit, mais je te promets que ce sera temporaire, c’est par précaution, pour te protéger du réseau et de toutes les menaces possibles.
Bon sang ! Je dois trouver un moyen d’agir avant de disparaître et que plus personne ne me retrouve. Juste m’imaginer captive dans une caravane avec un tueur en série qui change de personnalité selon ses envies, ça me tétanise.
Allez… Engy, réagis… Il faut se ressaisir. Réfléchir à une solution !
J’essaie d’ouvrir les yeux, car mes paupières sont lourdes.
— Quand Jaylen sera mort, Zach obtiendra plus de contrats du réseau. On aura suffisamment d’argent pour vivre. Tu m’attendras attachée dans la caravane, je te ferai l’amour tous les jours et tu finiras par tomber amoureuse de moi. C’est à ce moment-là que je te détacherai… Enfin… je devrais dire on, car Zach ne s’en privera pas, c’est le prix à payer pour qu’il accepte de ne pas te tuer. Mais tout sera parfait… Tu t’habitueras à nous et on prendra soin de toi. Si tu tombais enceinte, je t’avoue que je trouverais ça magnifique. Je caresserais ton ventre en savourant ce rêve devenu réel, d’avoir une famille. Par contre, Zach n’aime pas les gosses, alors il s’en débarrasserait. L’important, c’est qu’il te laisse vivre, toi. C’est tout ce qui compte pour moi. Oh, et… je sais que t’aimes lire, j’ai vu tous tes bouquins dans ta chambre, et que t’as un talent pour le dessin, alors je vais t’apporter des romans et des cahiers. Engy, on comblera tous tes désirs et…
Il marque une pause, et ce silence engendre une froideur chez lui. J’entrouvre les paupières alors que je suis dans un état second et à peine lucide. Zachary vient se coucher à côté de moi pour me regarder dans les yeux. J’en ai la chair de poule.
C’est pas du tout le même regard…
Son aura a radicalement changé, basculant vers les ténèbres, ne laissant qu’une enveloppe charnelle démoniaque et dénuée d’âme. Le regard timide de Zachary a disparu, laissant place à son autre personnalité. C’est Zach qui se trouve devant moi.
Soudain, il me retourne sur le dos et m’enfourche, plaquant mes bras au-dessus de ma tête. La température de ses mains a chuté, elles sont glacées comme la mort, et c’est la même voix que dans la grange qui s’adresse à moi désormais :
— Sache que si tu nous trahis, Engy Sinclair, si tu tentes de te sauver, je te pourchasserai, te décapiterai et… baiserai ta dépouille durant des jours pour la remplir de mon foutre. Et comme une dinde bien fourrée et juteuse, je te dépècerai pour faire cuire ta chair putride et la déguster. J’ai fait ça avec la dernière fille que Zachary aimait bien. Je l’ai passée au blender. Elle était délicieuse. Elle m’avait vu tuer, j’ai dû l’éliminer. Hum… Mais toi, Engy, t’auras jamais peur de moi, pas vrai ? T’as pardonné à Jaylen d’avoir tué ton ami, tu feras de même avec moi qui ai massacré ta copine ?
Je sens sa langue lécher le bord de ma bouche où j’ai laissé échapper un peu de bave à cause de ma mâchoire engourdie.
À cet instant, le traqueur semble attiré par les freins d’une voiture qui s’arrête devant la chambre du motel. Il se jette hors du lit, écarte un pan de rideau pour identifier l’inconnu, puis peu après, on toque à la porte. Pendant qu’il est occupé, l’adrénaline dans mes veines me permet de me dégourdir les doigts et de récupérer le couteau. Je le dissimule dans ma main, paume contre le lit.
Zach ouvre la porte et quelqu’un passe le seuil. Durant une nanoseconde, j’espère que ce n’est pas Jaylen qui m’a trouvée, puisqu’il ne comprendrait pas ce que je fiche ici accoutrée de la sorte. J’imagine la scène : lui, tuant Zach d’une balle dans la tête, suivi de moi, pour trahison en croyant que je le trompe.
— Putain, Djo, qu’est-ce que tu fous ici ?! s’énerve Zach en claquant la porte après qu’il est entré dans la chambre.
Tout mon corps se crispe en entendant « Djo ». C’est une blague ?! Jonas est ici ?!
Oh non, non, non !
— Ouais. J’ai utilisé le traceur de ma Jeep pour venir ici dans un Uber. Alors, c’est officiel ? Engy quitte mon frère pour toi ?
J’entends des pas lents et mesurés s’approcher du lit. Je reconnais aussitôt le parfum de Jonas, arôme costaud qui marque son territoire dès qu’il est dans une pièce. Par chance, je n’arrive pas à ouvrir les yeux, ainsi je ne vois pas l’horrible image de moi en sous-vêtements, droguée et vulnérable face à Zach et Jonas dans une chambre de motel infecte. Je sens qu’il se penche juste au-dessus de mon visage. Sa respiration marquée démontre qu’il est agacé. Soudain, il saisit mon visage pour le tourner un peu, voir si je réagis, mais rien.
— Qui l’a droguée, Zach ou Zachary ? s’amuse Jonas.
Alors, il est au courant des troubles de la personnalité du traqueur ? Je parie qu’il a une préférence pour Zach…
— Un commun accord. Cette nuit, on l’amène à la caravane et plus jamais tu la reverras. Tu seras enfin débarrassé d’elle.
— Ah ouais, la fameuse caravane dont tu m’as parlé. C’est bien… Alors, Zach, amuse-toi bien avec elle et fais de sa vie un enfer.
Je savais que Jonas me détestait, mais à ce point, c’est horrible.
— Pourquoi cette colère contre elle ? Tu devrais jubiler de savoir qu’elle est ici et loin de ton frère.
D’entre mes cils, j’observe Jonas s’écarter du lit et se prendre un verre d’alcool. Il ne sait pas que je le regarde. Il enchaîne :
— Je suis en colère parce qu’elle est pathétique ! Elle se jette si facilement dans tes bras, alors que mon frère est allé tuer, ENCORE, pour elle ! Engy vaut rien à mes yeux. Et la voir ici, droguée, vulnérable, me prouve encore une fois qu’elle est trop faible et n’a pas le niveau pour ma famille. Elle ne sera jamais une Jann. De toute façon, elle est venue à toi, ça me prouve qu’elle n’a jamais aimé mon frère. Alors, bon débarras.
Je contemple Jonas au pied du lit, qui s’assoit sur un fauteuil dans un coin sombre de la pièce. Il a les bras sur les accoudoirs et ses doigts fraîchement tatoués caressent les gouttes d’eau condensée sur son verre. Ma main qui cache le couteau n’a toujours pas bougé. Quand il me fixe, je peux sentir son venin piquer chaque partie de mon corps qu’il détaille. Il a envie de me faire mal. Et ça se confirme quand il lance à Zach :
— Avant que tu partes, tu me dois un service, car c’est moi qui ai appelé Navid pour lui dire qu’Engy était dans un café et qui lui ai suggéré de t’appeler ensuite pour la faire disparaître. J’ai fait tout ça pour que tu puisses la sauver et qu’elle te voie en héros. Tu voulais qu’elle tombe sous ton charme; eh bien, c’est fait ! Tu m’es redevable.
— Bien sûr ; tu veux quoi en échange ?
— Baise-la devant moi.
Zach semble trouver ça amusant, comme une bonne blague entre potes avec une complicité malsaine.
— Zachary maintient qu’il sera le premier à lui faire l’amour.
— Rien à foutre de ton petit alter ego, et depuis quand tu passes ses envies avant les tiennes ? Engy est venue ici, elle s’est mise en sous-vêtements pour coucher avec toi. Fonce.
J’entends Zach déglutir, ce qui m’indique qu’il boit de grandes gorgées d’alcool, avant de déposer la bouteille pour ensuite ouvrir sa braguette et retirer son pantalon.
Quoi ?!
Zach fait ce que Jonas demande ?! Zachary, qui est contre toute violence, disait me protéger… il est où ?! Pourquoi il n’arrête pas son alter ego ?!
L’adrénaline s’active dans mon corps comme si on me l’avait injectée. Mon cœur cogne. Même si mes yeux sont fermés, je note que le traqueur grimpe sur le lit. Je suis totalement pétrifiée. Mes membres sont engourdis, mais je sens encore très bien le couteau sous ma paume.
À l’instant où son genou écarte une de mes cuisses, une vive pulsion remplie de colère électrise mon bras. Je ne contrôle pas mes gestes, mais j’entends le dispositif faire expulser la lame et vois ma main poignarder l’épaule de Zach !
Merde ! J’ai raté le cou !
C’est la terreur au ventre que j’use de toute ma force endormie par la drogue pour l’atteindre une seconde fois. Il se penche brusquement vers moi et je le taillade au visage ! Tout ce que j’ai le temps d’apercevoir, c’est une coupure profonde partant de son front, passant sur sa paupière et sa joue jusqu’à la ligne de son menton. Un sang opaque sort de sa plaie béante.
J’ai littéralement défiguré le traqueur ! Il est encore plus effrayant, et rater ma seule chance de l’éliminer vient de signer mon arrêt de mort. Pendant qu’il est blessé et qu’il souffre, j’arrive à rouler sur la couette et à tomber par terre ! Zach revient à la charge ! Hors du lit, il se penche sur moi et d’emblée, mon couteau vient se planter dans son ventre. Il se raidit, son regard fixe le vide. Puis d’un coup, il devient si lourd contre le manche du couteau que son corps tombe sur moi.
Je laisse échapper deux ou trois lamentations, essayant de l’enlever, mais c’est Jonas qui lui agrippe les chevilles pour l’écarter de moi et le retourner sur le dos.
J’arrive à m’asseoir faiblement, dos contre la table de chevet.
Ma vision redevient double.
Je cligne plusieurs fois des paupières pour voir le couteau dans son ventre. Zach n’offre plus aucun signe de vie.
Oh. Bon. Sang.
Je viens de tuer…
Je viens de tuer Zach ?!
Jonas fléchit les genoux pour prendre le pouls du traqueur au niveau du cou. Il n’en trouve pas, pas même contre le poignet.
Voyant la stupéfaction dans mes yeux, il s’approche de moi et remarque à quel point je tremble, que je suis au bord des larmes. Il pose sa main sur ma bouche, anticipant mon envie de lui cracher dessus et de hurler.
— Chuuut… Engy. C’est exactement ça, que je voulais voir…
Il retire sa main et je bafouille :
— Voir… quoi… ?
Une larme brûlante roule sur ma joue.
— Te voir passer d’un statut de victime à une Jann. Découvrir ce que Jaylen voit en toi.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Et pourquoi t’as appelé Navid ? Regarde ce qui est arrivé à Bev…
— T’as besoin d’une piqûre de vérité, Engy. Beverly n’en avait rien à foutre de toi. Elle n’a pas arrêté de te critiquer quand elle était en voiture avec moi. C’est pas ton amie. Et j’ai appelé Navid parce que c’était ton dernier test.
Sous le choc, je n’arrive plus à parler.
Il m’explique :
— Depuis le début, tout ce qui t’arrive dépend de moi. Je gravite autour de toi, faisant de toi une Jann. Les traumas et les menaces t’endurcissent. Je voulais voir l’étincelle que Jaylen voit en toi. T’as surmonté la grange avec la torture du tuyau d’arrosage ; personne ne peut faire ça. J’ai poussé Zach vers toi pour que t’aies aucune issue. Pourtant, t’as pris mon empreinte pour t’évader, t’as volé ma Jeep et tout ça, pour aller séduire un tueur en série et le massacrer. T’es complètement timbrée. Et c’est exactement ça que je voulais voir de toi. Jusqu’où tu es prête à aller pour ma famille. Pour Jay. T’as fait tes preuves, tu as prouvé ta valeur.
Même si mes paupières sont lourdes, j’arrive à soutenir son regard. Sa tignasse d’un blond polaire contraste avec son regard sombre. Je ne l’ai jamais vu aussi sérieux. Comme si la partie était terminée. Comme s’il avait enfin fini de jouer avec moi.
— On a réussi, souffle-t-il de façon presque inaudible.
— Réussi… quoi ?
Ça demande toutes mes forces de juste pouvoir parler.
Il passe une main dans ses cheveux et ajoute après avoir mordu sa lèvre :
— Jaylen et moi, on a réussi à implanter la folie en toi…
Jonas essuie ma joue et mon épaule. Je n’avais pas remarqué que le sang de Zach avait coulé sur moi.
Il poursuit :
— Jay te façonne et… ça fonctionne. Et moi, j’ai seulement accéléré les choses. Désormais, t’as le goût du meurtre… et ça, c’était l’objectif. Mais il ne te l’avouera jamais. C’est vrai que je jubilais à l’idée de te voir souffrir dans la grange, ou mourir… mais c’est bien plus exaltant de te voir être imperturbable et tuer Zach.