Tome 2 : Chapitre 29 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Joshua est allé s’enfermer quelques minutes dans le sous-sol avec Jaylen et un ordinateur. Celui qui va jouer mon petit ami s’y connaît un peu, il va tenter de pirater le plus d’informations possible sur Navid, dont ses cartes de crédit, pour savoir s’il utilise de l’argent. Ça permettra de le trouver et de le suivre à la trace. En bref, tout ce qui pourrait permettre à Jaylen de mettre la main sur des éléments intéressants. Pendant ce temps, j’attends dehors près de la Jeep que Joshua soit prêt à partir.
Au bout d’une dizaine de minutes, je les vois sortir tous les deux. Jaylen se dirige vers sa Challenger. Il doit aller au garage pour réparer sa vitre fracassée. Je m’adresse à Josh :
— Alors ? Vous avez trouvé quelque chose de concluant sur Navid ?
— Très concluant. Ce n’est pas Navid directement qu’on a trouvé, mais Jay a un solide moyen de pression pour qu’il vienne à lui.
Joshua se glisse derrière le volant, enfin prêt à m’emmener chez mes parents. Je m’engouffre à mon tour et il semble remarquer que sous ma veste à capuche, j’ai pris soin d’enfiler un pull à col roulé noir pour cacher le plus de marques possible sur mon corps.
— Quel type de moyen de pression ? Tu vas rien me dire, je parie.
— Non, vaut mieux que tu ne t’occupes pas de ça. Laisse Jaylen se charger de tout, t’en as assez bavé. Là, tu vas aller passer un moment avec tes parents et faut plus que tu penses à Navid.
Le moteur est en marche et la radio diffuse la chanson Head Above de Lyrah
. Je boucle ma ceinture et Joshua emprunte le sentier qui mène à la route, suivant de près le bolide de Jaylen au moteur qui gronde et enterre presque notre musique. J’aime sa Challenger couleur noir démon, ses roues charbon, ses vitres teintées, comme celles d’une limousine qui cache tout ce qu’on fait quand on est à l’intérieur, et ses phares rouge sang qui créent des reflets contre la pluie qui tombe. Avant, quand on était voisins, elle me foutait les jetons. Aujourd’hui, son bruit agressif et son conducteur me sécurisent.
Je profite de pouvoir discuter avec Joshua, puisque je suis seule avec lui.
— As-tu des conseils pour m’aider à vivre dans la même maison que Jonas ? Donne-moi un espoir que ce ne sera pas toujours insupportable. Je refuse de croire qu’il ne ressent rien du tout et qu’il passe sa vie à manipuler les gens.
Joshua me lance un regard avenant.
— Savoir vivre avec, c’est savoir le comprendre, et c’est impossible de le cerner totalement. Mais comme c’est mon jumeau, je sais une chose très importante sur lui : ne jamais lui faire confiance. Jamais. Même quand il se montre gentil, il est en train de servir ses intérêts. Il n’y a rien à faire, Engy, il ne changera pas. C’est pathologique. Il faut seulement apprendre à ne pas tomber dans ses pièges.
— Jonas a déjà fréquenté la grange ?
Je pose la question, car Navid semblait dire qu’il y passait du bon temps.
— Oui. Et régulièrement avec Zach. C’est le genre d’endroits qui l’inspire. Je crois qu’il aimerait bien être proxénète comme Navid, voire un jour prendre sa place. Enfermer ses victimes, faire venir des clients et regarder tous les sévices, la souffrance, les actes abjects et les meurtres. C’est ça, son truc.
Arrivée à l’entrée de l’autoroute, la voiture de Jaylen emprunte un embranchement différent du nôtre et on se sépare.
— Il irait jusqu’à toucher aux… enfants ?
— Non, et j’ose pas l’imaginer. Il n’a aucune limite, mais on a une valeur commune entre frères : on ne touche pas aux enfants. C’est ce qui nous empêche de devenir de vrais monstres.
— Pourquoi tu supportes tout ça ? osé-je demander. Je veux dire… je sais que tu es complice, que tu as fait des choses, mais je ne sens pas chez toi ce sadisme, ce goût particulier pour la violence, et tu m’as déjà dit n’avoir jamais tué. Ça ne t’a jamais effleuré l’esprit de partir et de vivre sans criminalité ?
— Si, mais je suis lié à eux, Engy. Je suis leur pilier en étant la dernière personne avec une conscience. Sans moi, ils vont se déshumaniser. Et ils sont mes piliers, car sans mes frères, je perds tous mes repères. Je ne peux pas vivre une vie normale loin d’eux, parce qu’on a survécu aux horreurs et aux traumatismes de l’enfance uniquement grâce aux liens qui nous unissent. Sans mes frangins, j’ai peur de sombrer seul dans mes pensées et de découvrir ce qui s’y cache…
— Qu’est-ce que tu veux dire par « ce qui s’y cache » ?
— Je me suis tellement préoccupé de mes frères toute ma vie que j’ai fait abstraction de mon développement. Je ne sais pas quels sont mes traumas et en voyant mes frères, je préfère ne pas découvrir les miens. Je ne fréquente pas de femmes, par peur de me révéler quelqu’un de dangereux. Je ne veux ni voir ni connaître la noirceur en moi. Quand j’étais petit, un cauchemar m’a marqué, à tel point qu’il m’arrive encore de le faire. Je me trouve devant un miroir et j’ai un masque sombre sur le visage. Je n’arrive pas à l’enlever. Je suffoque. On dirait qu’il fait partie de moi, de mon identité, qu’il est fondu dans ma peau. Malgré la douleur, c’est avec acharnement que j’arrive à l’arracher.
— Qu’est-ce que tu découvres ?
— La malédiction des Jann. Ma peau se défait en lambeaux pour révéler le vrai Joshua : horrible, démoniaque et dangereux, avec la même noirceur dans les yeux que mes frères. Puis je me réveille en sursaut. Ça représente bien ma vie au quotidien. Tu ne le vois pas, mais je porte un masque qui permet de cacher ma laideur. C’est peut-être parce que j’ai honte d’être un Jann. Je pourrais partir, faire ma vie, trouver une femme, fonder une famille, finir mes études, avoir un super travail honorable. Mais tu sais… je crois que tôt ou tard, le masque que je porte tombera. Et j’ai peur d’être celui que je ne veux pas, de me réveiller un matin pour trouver ma femme et mes enfants morts parce que mon dark side était dissimulé et vivait en moi silencieusement, sans que je le sache. Tu comprends ?
J’acquiesce. Mais si ça se trouve, il n’a pas à se craindre. Il n’a peut-être même pas la noirceur des Jann en lui.
— Qu’est-ce que tu étudies ? Jaylen m’a parlé d’autopsies, mais j’ai pas vraiment compris.
— J’ai fait des études de thanatologie en Russie quand j’avais tout juste quinze ans. C’était avec un thanatologue affilié dans le milieu criminel. Et là, son collègue coroner m’offre des cours en médecine. Mon but n’est pas de faire carrière, mais juste d’apprendre. Ça me passionne. Gamin, mon père pensait que j’étais autiste, car j’étais silencieux, toujours concentré et fasciné par des éléments auxquels les gens ne portent pas attention. Il n’a jamais considéré que je puisse juste être attiré par la connaissance.
— Mais tout ce qui touche particulièrement au corps humain post mortem, ça vient d’où tu crois ?
— J’ai pas connu ma mère, mais elle était coroner. C’est sur une affaire que mon père et elle se sont rencontrés, d’ailleurs. Lui était enquêteur des crimes majeurs avant ma naissance, et elle devait déterminer la cause d’un décès suspect qu’il lui avait amené. Quand j’étais gamin, on avait une pièce avec une table d’autopsie, plein de cartons de dossiers illégaux, diverses bouteilles de liquide et des instruments rangés dans des placards. C’étaient toutes les affaires du cabinet de ma mère, stockées là depuis sa mort. Il y avait même un faux squelette médical. J’ai passé de nombreux jours enfermés dans cette pièce. Je finissais par jouer avec ce qui se trouvait autour de moi et me prenais pour un médecin légiste. Je lisais des dossiers et j’imaginais recevoir un corps humain, donc je plaçais le faux squelette sur la table pour l’examiner avec une attention particulière. Je passais le temps avec la seule distraction qui s’offrait à moi.
— Comment ça, « enfermé » ?
— Une fois, je dormais dans le lit de mon père et il est rentré saoul en pleine nuit. Il m’a trouvé, s’est énervé, m’a tiré de mon sommeil, m’a traîné jusque dans la cave et m’a poussé dans la pièce. Il l’a verrouillée. Pour que je ne revienne plus dans son lit et que j’apprenne la leçon, il a demandé à mes frères de ne pas me laisser sortir. Jaylen m’apportait mes repas. J’y suis resté… une année entière…
Je fixe Joshua, outrée. Avant que je puisse dire quoi que ce soit, il poursuit :
— Si j’allais dormir dans le lit de mon père, c’est parce que Jonas, pendant toute son enfance, a uriné au lit, et on avait le même matelas au sol et les draps n’étaient jamais changés. Donc, une fois, je m’étais dit : « Mon père n’est pas là, je vais aller dormir dans son lit », mais il m’a trouvé. Sa punition a été extrême, je sais. Mais une des règles les plus importantes à la maison était qu’on n’avait pas le droit d’entrer dans sa chambre, sous aucun prétexte. Jamais. Il y avait des armes qui n’étaient pas sous clé, des papiers privés de ses contrats, puisqu’il s’était reconverti en tueur à gages pour la mafia, et c’était le lieu où il ramenait de jeunes filles pour les violenter. On entendait les hurlements, ça nous réveillait plusieurs fois par semaine. Une fois… c’était une adolescente. Elle avait réussi à s’échapper de son lit et s’était cachée dans notre chambre. Elle retenait ses pleurs en plaquant une main contre sa bouche et en tenant la porte de l’autre, par peur qu’Orlando la trouve. Elle ne nous avait pas vus dans l’obscurité derrière elle. Tu peux te douter de la suite… Mon père a défoncé la porte alors qu’il était entièrement nu. Il l’a projetée sur notre matelas, entre Jonas et moi, puis il l’a étranglée tout en la sodomisant. Et enfin, il l’a tuée. Je n’oublierai jamais le regard qu’avait Jonas dans la pénombre ni le mien qui se reflétait dans la lueur de ses yeux. Même s’il n’a pas d’empathie, les sons, la vue, le geste, tout ça a percuté son esprit. Je m’inquiétais de son trauma et non du mien.
Le paysage défile sous mes yeux, j’ai l’impression qu’on roule trop vite, car je sens que je vais vomir. J’apprécie qu’il s’ouvre à moi, qu’il me fasse confiance. Ça a dû lui prendre beaucoup d’années avant d’arriver à en parler. Jonas ne se confiera jamais, je crois, et Jaylen, j’ai déjà essayé, mais il se referme. Le sujet d’Orlando est très délicat.
— Ton père était une ordure… j’ai pas les mots… Tu crois que Jonas pourrait s’inspirer du comportement d’Orlando ?
— Absolument. Je pense qu’il est tellement traumatisé par la succession d’horreurs qui le hantent que pour se débarrasser de ça, il n’a d’autre choix que de créer ses propres horreurs. Des actes pires qui surpassent les souvenirs marquants pour mieux les oublier.
— En gros, il préfère être hanté par ses gestes que par ceux de votre père.
— C’est un moyen pour lui de maîtriser ses séquelles en les exploitant.
Lorsqu’on arrive dans mon ancien quartier et que Joshua arrête la Jeep devant la maison de mes parents, une drôle de sensation m’envahit. La dernière fois que je suis venue, c’était l’été, j’ai présenté Joshua à mes parents afin de pouvoir vivre secrètement avec Jaylen. Là, on est le 19 novembre, les arbres ont changé de couleur, les nuages sont gris et une pluie constante tombe du ciel.
— Prête ?
— Je crois, oui. Merci pour… tu sais… te taper un moment avec ma famille en jouant le faux petit ami.
— Ça me fait plaisir.
Joshua est super mignon avec son pull gris parfaitement repassé sous sa veste en cuir, ses cheveux bruns un peu ondulés à la coupe de Shawn Mendes. Sans parler de sa gueule d’ange avec les mêmes fossettes que son jumeau quand il sourit. Or, celui de Jonas est vicieux, alors que Joshua arbore toujours un sourire sécurisant. Si un jour il a une petite amie, il sera le gendre parfait à présenter aux parents. Il est poli, intelligent, noble, respectueux. La liste de ses qualités est longue.
Arrivée sur le porche suivie par Josh, je toque et c’est nul autre que… Marshall, le père de Bev, qui m’ouvre.