Tome 2 : Chapitre 3 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
À l’intérieur, l’endroit empeste la fumée de cigarette et de cigare. Mes yeux et ma gorge piquent. Au bout du couloir se trouve un très long bar avec une seule barmaid, très jolie, un peu badass, avec un corps tonique et une crête noire sur son crâne aux côtés rasés. Le genre de nana formée pour casser des gueules, et non pour faire la belle. Elle porte un top en cuir, tout comme son pantalon moulant. Ses bras, sa clavicule, ses mains et son ventre sont couverts de tatouages. Elle en a également un au-dessus de son arcade sourcilière. Le sosie de l’actrice et mannequin Ruby Rose, sans aucun doute. Même si elle joue la dure à cuire et qu’elle a une gestuelle un peu garçonne, son visage est très féminin. Elle me surprend à l’observer et me décoche un sourire en coin presque accueillant. Je le lui retourne, un brin intimidée. Mon attention dévie vers les trois serveuses qui ont carrément les seins à l’air et ne portent qu’un string. C’est à ce moment que mes yeux repèrent plusieurs petites scènes de prestations érotiques sur des barres de striptease. Une nana complètement dénudée danse et quelques motards, au pied du podium, la reluquent avec appétit. La fille de joie glisse son dos contre la barre en fléchissant les genoux pour ensuite écarter les cuisses, offrant une vue directe sur sa vulve qu’elle touche avec ses doigts aux ongles manucurés. Mes joues s’empourprent.
Seigneur…
Instinctivement, je me retourne vers Jaylen pour voir s’il a maté le sexe de la fille et étonnamment, son attention est plutôt dirigée à l’opposé, comme s’il cherchait quelqu’un.
Honnêtement, je me sens un peu gamine à côté de ces femmes voluptueuses et sensuelles, au sex-appeal en puissance. En plus, elles portent des talons impressionnants et sont si grandes qu’elles ont l’air de mannequins tout droit sorties de Las Vegas. Alors que moi, je ne fais pas tout à fait un mètre soixante avec mes Converse. J’arrive au torse de Jaylen qui, lui, doit mesurer environ un mètre quatre-vingt-dix.
Je n’étais pas préparée à toute cette nudité autour de moi. Un vieil homme à la barbe blanche, qui sirote sa bière, me jette un regard vicieux. Ses yeux tombent au niveau de ma poitrine, comme s’il tentait de m’imaginer complètement nue. Mal à l’aise, je tire les pans de ma veste afin de cacher la forme de mes seins.
J’ai le réflexe de tourner les talons, mais Jaylen est derrière moi. Mon mouvement de recul démontre mon hésitation et Jaylen effleure mon dos de sa main pour m’inciter à avancer jusqu’à une table, dans une section privée à l’écart.
J’essaie d’avoir l’air plus à l’aise en obéissant et c’est à cet instant que je constate que les têtes de tous les membres du réseau sont tournées vers nous. Ça ne dure pas, car plusieurs motards détournent les yeux pour ne pas attirer l’attention de Jaylen, alors que d’autres, qui ont arrêté de discuter entre eux, font comme s’il n’était pas là, mais on sent leur malaise.
C’est… impressionnant.
Je ne suis pas la seule qui ressent cet effet menaçant quand Jaylen entre dans une pièce, mais voir des motards être intimidés, c’est… fascinant. Il faut dire que dans le réseau, tu ne veux pas être ami avec le faucheur d’âmes, surtout qu’il a une réputation qui le précède depuis la Russie. Les Jann ont une notoriété acquise et viennent d’un milieu bien plus dangereux que le Red et ces simples motards qui bossent pour Thompson dans la vente d’armes, la prostitution de rue et le marché de la drogue. Jaylen est lié à la mafia depuis l’enfance. Et c’est leur bras droit, Jäx, qui a créé ce petit réseau qu’est le Red sur le territoire des États-Unis. Jaylen peut écraser tout le monde autour de nous. Seulement, si un jour Thompson apprend que Jaylen a supprimé Jäx, ce sera considéré comme une faute grave et un affront envers la mafia qui se retournera contre lui… Sa tête sera mise à prix au sein du réseau. Mais Jaylen ne craint aucun membre du Red. Si ce jour arrive, il les attendra un à un et en fera un bain de sang.
Au moment de s’asseoir sur la banquette, une personne interpelle déjà Jaylen et l’entraîne à l’écart pour discuter.
Deux filles font un show privé pour deux mecs un peu à l’écart. Une se tient debout, dos à eux, les poignets enchaînés sur un gros X en cuir contre le mur, et l’autre nana la cajole, la doigte… Je détourne le regard quand soudain je croise celui d’un type. Il est assis seul dans un coin du bar à me fixer sans ciller depuis je ne sais combien de temps. Sa main tient son verre d’alcool et son pouce caresse la condensation qui coule. Son look de beau gosse riche détonne dans ce bar de bikers. Il porte un costard avec un manteau caban au col relevé par-dessus. Ses cheveux foncés sont soignés et placés vers l’arrière. Les côtés sont rasés. Même à cette distance, je perçois le bleu perçant de ses yeux. Durant un long moment, je n’arrive pas à détourner le regard, ne comprenant pas pourquoi il m’inspecte de la sorte. Je me demande si je ne l’ai pas déjà vu quelque part. Il dégage quelque chose. Un peu comme quand on a cette impression qu’un mauvais esprit nous observe et qu’on ressent cette même présence dans divers moments. Comme s’il me suivait. Comme s’il… me connaissait déjà…
La barmaid s’approche, une bouteille de Jack Daniel’s à la main ainsi que deux verres.
— Tout se passe bien, Engy ? me demande-t-elle en ouvrant la bouteille et en versant l’alcool dans les verres pour Jaylen et moi.
Elle connaît mon nom ?
— T’as l’air troublée, remarque-t-elle.
— Non, ça va, je…
J’essaie de jeter un œil derrière elle pour observer le type qui m’a presque hypnotisée avec son regard mystérieux, mais elle me cache.
— Quelqu’un t’embête ?
Elle s’écarte pour examiner ce qui m’intrigue et à ce moment, je découvre que le gars a disparu.
— Euh non, non, ça va.
— Moi, c’est Véra Zolanski, fait-elle en brandissant une main que j’accueille dans la mienne.
Sa poigne est ferme. Clairement, elle s’entraîne. On dirait qu’elle est tout droit sortie d’un jeu vidéo de guerre. Sur deux de ses phalanges, je peux voir une dague et une goutte de sang. Sur sa main se trouve une croix inversée.
— Engy, mais… tu connais déjà mon nom.
— En effet, Jaylen m’a parlé de toi.
Jaylen traîne souvent ici ? Il lui a dit quoi, à elle ? Et sur moi ?
— Vous vous connaissez depuis longtemps ?
— Yep, depuis des années. Je viens du même milieu que lui, en Russie. Mais je me suis installée ici pour m’éloigner des horreurs des Pavlenski.
— Pavlenski ?
— Ouais. Barron Pavlenski, le parrain de la mafia ; tu le connais pas ? Jaylen t’en a pas parlé ? Cette famille est barbare et je ne supporte plus les crimes qu’ils commettent. Même le fils, Mikhaïl, met sa petite sœur Seyvanna dans son lit. Beaucoup soupçonnent des abus depuis qu’elle a au moins six ans. J’ai vu trop de choses abominables pour rester un jour de plus là-bas. Je préfère être ici, à bosser pour le Red quelques soirs par semaine, et le reste de mon temps, je suis au pénitencier pour femmes. J’ai trouvé du boulot comme matonne.
Jaylen jette un regard sur nous et ne semble pas inquiété par l’échange entre Véra et moi, signe qu’elle doit être de confiance. Alors je me détends un peu.
— Oh, et… relaxe, ma belle, Jay et moi, on n’a jamais été ensemble. Je préfère les femmes.
Elle me fait un clin d’œil avant de partir, me laissant stupéfaite. J’avais la tête d’une fille jalouse ? Je ne me questionnais même pas à savoir si elle avait déjà couché avec Jaylen. Bon, peut-être un peu. Ça m’a effleuré l’esprit.
Je m’empare d’un des verres et engloutis quelques gorgées. L’alcool me brûle l’œsophage, mais ça va peut-être m’aider à me détendre ; c’est vrai que j’ai l’air tendue et coincée.
L’homme avec qui Jaylen parle est un motard à la barbe et aux cheveux châtains. Il s’intéresse à moi et comme ils sont un peu plus près, j’entends ce qu’il demande à Jaylen.
— Une nouvelle fille pour moi ?
— Non, riposte sèchement Jaylen. Elle est à moi.
Le motard semble surpris. Il offre tout de même une poignée de main à Jaylen, lui souhaitant une bonne soirée, et s’éclipse.
Jaylen vient s’asseoir près de moi.
— Comment ça, une nouvelle fille pour lui ? Ça veut dire quoi ?
— C’est Alan Ross. Son rôle ici est de gérer la prostitution de rue. Il cherche souvent de nouvelles filles. Celles qui font le trottoir baisent dans des caisses en échange de billets de dix, sucent dans des ruelles ou au motel pour de la cocaïne. Tu vois le truc.
— T’es en train de me dire que ce type, Alan, m’a prise pour une traînée ?
Jaylen place son verre au bord de ses lèvres tout en esquissant un sourire. Une fois qu’il avale une gorgée, il admet :
— On peut dire ça…
— Qui gère la prostitution à l’intérieur du Red ?
— Thompson, mais pas que les strip-teaseuses et les chambres à l’étage. Il s’occupe aussi de la marchandise comme les armes ou la drogue… Je t’en ai déjà parlé.
— Et où est-ce qu’il est ce… Thompson ?
— Il va pas tarder.
J’appréhende la rencontre entre Thompson et Jaylen, sachant que Jaylen a tué Jäx. Et si jamais on m’interroge, moi, vais-je être en mesure de mentir sans que ça se voie ? Après tout, Véra a relevé toutes mes réactions et pensées silencieuses juste en me scrutant dans les yeux.
J’enchaîne les gorgées. Après avoir vidé mon premier verre, je remarque que Véra a laissé la bouteille sur la table, alors je m’en sers un deuxième sous le regard critique de Jaylen, que j’ignore. Mais plus vite je boirai, plus vite j’oublierai où je me trouve. Je vais même me verser un troisième verre, mais cette fois, le remplis jusqu’au bord.
J’ai chaud et les demoiselles qui se pavanent nues me sortent de ma zone de confort. Toute cette prostitution me gêne.
— Ralentis.
— Ou sinon quoi ?
— Tu seras saoule.
— Et alors ? T’as peur de quoi ? Que je monte sur scène et que je me mette à poil pour danser ? Ça te ferait bien plaisir. C’est ton genre d’endroit et c’est ici que tu traînes, non ? T’as couché avec celle-ci ? Ou celle-là ? La rouquine est super mignonne. Laquelle suce le mieux ? Laquelle se soumet le plus à tes délires ?
En entendant ça, Jaylen écarte la bouteille pour que j’arrête de boire et se penche pour venir murmurer près de mon oreille :
— Hum… dis-moi, petite chose, tu ne te montrerais pas un peu jalouse ?
— Aucunement. Tu peux coucher avec qui tu veux et faire ce qui te plaît. On n’est pas un couple. D’ailleurs, je ne sais pas ce qu’on est. Je m’en fiche. Mais je ne serai jamais jalouse.
— Dommage…, ta possessivité et ton agressivité m’excitent.
Ses doigts pressent ma nuque où son souffle caresse ma jugulaire jusqu’à déposer un baiser humide à l’endroit stratégique qui déclenche une marée de frissons sur l’entièreté de mon corps. J’en ai même dans le cuir chevelu et dans le dos, là où je ne croyais pas cela possible. Une chaleur se déverse également dans mon bas-ventre lorsqu’il touche ma jambe avec son autre main.
J’ignore Jaylen pour rester inébranlable et bois cul sec.
Je n’aurais pas dû faire ça.
Ça brûle. Je me retiens de tousser. Les effets commencent à se manifester. Un étourdissement me monte à la tête. J’ai chaud, je suis toute moite. J’enlève ma veste et reste en débardeur.
Un homme en chemise blanche avec les manches relevées et les mains ornées de bagues en or passe une porte noire au fond de la salle. Il va s’asseoir au bar et Jaylen se redresse dans l’idée d’aller se joindre à lui, sans oublier de me dicter gentiment :
— Il est là. Tu bouges pas.
Il se lève et, sous mes yeux, sa main replace la bosse tendue et de travers dans son pantalon. L’excitation qui m’envahit m’incite à serrer les cuisses.
Jaylen disparaît au bar.
Est-ce que ce sont les lieux qui le stimulent ou vraiment moi ? Alors, je ne le dégoûte pas depuis Torenti ? Il ignore à quel point ça apaise mes inquiétudes de savoir qu’il me désire encore. Je suis tellement en manque de lui que son parfum me fait perdre la tête ; sa proximité et son corps me déstabilisent.
J’observe à distance les deux gorilles qui servent de gardes du corps à Thompson. Peut-être que Thompson sait tout… et qu’il est nerveux, sachant que Jaylen a tué Jäx ? Mais ça ne semble pas être le cas. D’après sa gestuelle, il a l’air détendu.
Le temps passe et je termine mon quatrième verre. Ma vessie va exploser. Je repère le panneau rouge qui indique où sont les toilettes.
À la seconde où je me lève, Jaylen le détecte comme un puissant radar alors que je n’ai pas fait de bruit. Je lui fais signe que je vais aux toilettes et il est catégorique : il me l’interdit, pointant de son index le banc pour que je me rassoie sur-le-champ. Il se retourne pour poursuivre sa discussion avec Thompson.
Je rêve ou il m’a donné un ordre ? En plus, devant certains regards, même celui de Thompson qui semble satisfait. C’est humiliant. Je ne pourrai pas me retenir longtemps.
C’est pourquoi je me lève, sachant qu’il ne se retournera pas deux fois, puisqu’il croit que je vais lui obéir, et file vers les toilettes.
Je fonce vers le couloir et, comme je perds l’équilibre à cause de l’alcool, je me tiens au mur. Je trouve rapidement la porte et la pousse. Une fois dans la cabine, je baisse mon jean en vacillant un peu et m’assois sur la cuvette. J’aurais dû ralentir ma consommation.
En finissant d’uriner, je m’essuie et me rhabille. Je me lave les mains et contemple mon allure dans la glace. Mes cheveux ne ressemblent à rien. Et pourquoi Jaylen ne veut-il pas me voir avec une queue-de-cheval ? Pour encore me contrôler ou parce qu’il trouve ça moche ? Avec un sourire provocateur, j’ai l’idée de le défier. Je récupère un élastique de ma poche et essaie de me faire une couette. Ce n’est pas si mal ; moi, je trouve que ça me va bien. Elle est longue et lisse. Ça tire un peu mes traits fatigués et fait ressortir mes yeux émeraude.
En trouvant la sortie et en longeant le couloir où le sol me semble instable, je prends à nouveau appui sur le mur. Ma vision redevient trouble. Le son Sallandim de Morphia
se diffuse dans le bar et fait trembler un peu le plancher. Jaylen a changé d’endroit ; il est sur la banquette et sait que je ne l’ai pas écouté, mais il m’attend en sirotant son verre. Ç’a l’air d’aller. Thompson ne le soupçonne pas d’avoir tué Jäx. On va pouvoir rentrer sans souci, je crois. Avant d’aller le rejoindre, je stoppe net en apercevant une belle blonde super mignonne, avec un sourire aguicheur, des fossettes et un corps parfait, s’approcher de lui. Je me raidis et me décale du couloir des toilettes pour aller me cacher derrière une énorme colonne en béton. Je jette un œil furtif pour détailler la strip-teaseuse qui l’enfourche, l’empêchant de se relever et de partir.
Il semble me chercher du regard, mais ne me voit pas. Moi si. J’essaie d’écouter leur conversation, mais avec la musique, j’entends une phrase sur deux.
— T’étais passé où ?! Mon lit s’est refroidi sans toi.
La nana est couverte de cicatrices sur les cuisses, les bras, le dos. On dirait qu’elle a été mutilée. Je dirais même étranglée violemment, car une brûlure marque le tour de sa gorge, comme si elle s’était pendue jadis, ou qu’une corde avait charcuté sa peau. Le genre de lésions qui ne partira pas.
Contre toute attente, j’observe les gestes brusques de Jaylen qui agrippe ses poignets alors qu’elle sourit, comme si c’était un jeu habituel.
Il lui ordonne de s’écarter, sûrement par peur que je voie ce qui se passe. Mais elle opte plutôt pour un lap dance en roulant des hanches contre les siennes tout en caressant ses seins près de son visage. Elle plonge également ses mains dans la tignasse de Jaylen pour l’ébouriffer de manière sensuelle tout en se déhanchant contre lui. On dirait qu’ils se connaissent, qu’elle sait comment le chauffer… Elle porte seulement un string doré, ses seins nus sont magnifiques, ses cheveux sont soyeux et d’où je suis, sa peau a l’air d’être aussi lisse que du satin. Jaylen va même jusqu’à saisir sa mâchoire pour ensuite lui murmurer quelque chose. Sa main est si près de sa gorge… geste qui, dans un élan de pulsion, va l’exciter et lui donner envie de la baiser jusqu’à… la tuer. Moi, tout ce que je retiens, c’est qu’il la connaît intimement.
C’est peut-être pour ça que Jaylen ne me touche pas ; il a tout ce dont il a besoin et je ne fais pas le poids contre cette déesse. Comment ai-je pu être aussi bête ? Jaylen ne s’est pas privé pendant cinq mois.
Je ne sais pas si c’est l’alcool qui me pique les yeux au point que ma vue se brouille de larmes, mais je ne me sens pas bien. Je n’ai pas envie d’être ici, et encore moins de regarder ça.
À côté de moi, un néon rouge affiche « Exit ». J’ai l’occasion de partir et je la saisis sans attendre.