Tome 2 : Chapitre 30 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Je fais attention à ma gestuelle et à mon expression faciale, car je sais exactement pourquoi Marshall est là, et il ne doit pas voir sur mon visage l’angoisse que ça me procure. Il est quand même flic ; il va me faire passer un interrogatoire et je ne suis pas douée pour mentir. Mes yeux fuient les regards rivés sur moi quand j’entre dans la maison : celui de mon père, de ma mère et de Marshall. Je retire mes Converse et Joshua enlève aussi ses chaussures.
— Qu’est-ce qui se passe ? fais-je en essayant d’avoir l’air intriguée.
Ma mère, déjà vêtue de sa tenue d’hôpital pour partir un peu plus tard, commence :
— Marshall cherche Beverly. Il est venu me voir pour me poser une question. Je lui ai dit que tu passais me voir, donc il a voulu t’attendre pour te la poser à toi aussi.
Marshall me fait signe de venir m’asseoir dans le séjour. Il semble un peu intrigué par Joshua, ne le connaissant pas, mais c’est le cadet de ses soucis. Je me pince les lèvres pour retenir mon malaise. Il prend place sur le canapé en face. Joshua s’installe à côté de moi, jouant le rôle du petit ami. Il ne me colle pas, laissant un petit espace entre nous pour ne pas en faire trop.
Ma mère en profite pour le saluer et mon père lui offre une poignée de main, ravi de le voir.
Mes parents sont urgentistes et mon père, ça fait une éternité que je ne l’ai pas vu. Il a toujours ses cheveux gris, son air sérieux, mais ses rides sont un peu plus profondes. Ma mère a l’air fatiguée, mais elle reste très belle, avec ses cheveux teints en brun pour cacher ses quelques cheveux blancs et son visage digne d’une actrice hollywoodienne dans la cinquantaine. Elle a encore la pêche, un beau visage et un corps magnifique. C’est une femme très investie dans son métier, mais qui ne voulait pas particulièrement être mère. Sa passion, c’est son travail, et elle y dédie sa vie.
Étant un peu nerveuse, je tire sur mes manches pour couvrir mes mains et ajuste mon col. Marshall porte l’uniforme et quand il me regarde, ce n’est plus le père de mon amie qui est en face de moi, mais un flic qui entame des démarches sérieuses. Il est très formel, sortant son carnet de notes et son crayon, puis commence ses questions avec un regard autoritaire :
— Quand as-tu vu Beverly pour la dernière fois ?
À cet instant, je suis happée par les images de sa fille dans la grange, et le son de ses cris résonne dans ma tête. Joshua me touche la main et ça me sort de mes songes.
— Euh… je… à mon anniversaire, je crois ? En juin dernier.
Vais-je être mise en état d’arrestation ? Qu’est-ce qui va sortir de ma bouche ? A-t-il trouvé le corps de Zachary au motel ? Il y avait peut-être des caméras de sécurité dans cet endroit, filmant mes allées et venues. Et là, sa fille qui disparaît; il me soupçonne ? Je commence à être paranoïaque. Ma gorge est si serrée que sur le coup, je pense que c’est dû à mon col.
— Elle ne t’a pas envoyé de messages ?
— Non, en fait, mon téléphone a été saisi pour l’enquête de… la… disparition de Dustin.
Je n’aide pas mon cas. J’ai l’air d’une criminelle. Ça se voit. Ils le savent tous, ils attendent des aveux. D’une minute à l’autre, Marshall va me lire mes droits et ça me glace le sang : « Engy Sinclair, je vous arrête pour le meurtre de Zachary Jeff’Ossen Ross, pour complicité dans la mort de Dustin Hooper et de Berverly Moreno. Vous avez le droit de garder le silence. Si vous renoncez à ce droit, tout ce que vous direz pourra être utilisé contre vous devant une cour de justice. Si vous n’avez pas d’avocat, un juge vous en assignera un d’office. »
— Et depuis tout ce temps, tu ne t’en es pas procuré un pour parler à tes amies ou à Beverly ?
— C’est… exact, pas de téléphone.
— Tu habites où maintenant ? On ne te voit plus beaucoup…
— À Charlson.
Il arque un sourcil.
— Charlson, il n’y a rien là-bas. Qu’est-ce qu’une jeune femme fait dans une ville où y’a pas de magasins, pas de population, pas d’université, que des champs et des forêts ?
— C’est illégal ? fait soudain Joshua en s’adressant au flic suspicieux.
Joshua a senti ma nervosité et détourne l’attention vers lui le temps que je me détende.
— Et vous êtes ?
— Joshua Jann. Je suis le copain d’Engy. On vit ensemble.
— Ça fait combien de temps ?
— Quelques mois.
Il s’intéresse à nouveau à moi.
— Et dis-moi, Engy, comment as-tu contacté ta mère pour lui dire que tu venais la voir si tu n’as plus de téléphone ?
— J’ai appelé avec celui de mon copain…
— Marshall, où voulez-vous en venir ? intervient mon père. Est-ce qu’il est arrivé quelque chose dont on ne serait pas au courant et vous soupçonnez ma fille ? Dites-le-nous, on va appeler un avocat ; vous ne pouvez pas l’interroger comme ça. Vous aviez dit une question et elle vous a répondu. Elle n’a pas revu votre fille depuis son anniversaire, il y a de ça cinq mois. Que se passe-t-il ?
— J’essaie seulement de recueillir toutes les informations qui pourraient m’aider à retrouver ma fille.
Marshall a l’air désemparé, se laissant emporter par ses craintes.
— Elle va revenir, soutient mon père. Elle est majeure, elle n’est pas rentrée, ça peut arriver. Faut pas s’inquiéter.
— En fait, oui, je suis inquiet. Elle n’est pas rentrée de la nuit. J’ai essayé de l’appeler, mais son téléphone est éteint et la localisation est désactivée. Ça ne lui ressemble pas. À l’aube, avant d’aller au boulot, j’ai fouillé sa chambre; je suis allé sur son ordinateur pour inspecter ses réseaux, voir les derniers messages envoyés ou reçus, pour savoir avec qui elle était. Et je suis tombé sur… une conversation sur Messenger. Une conversation avec… Ian Hooper.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? réagit ma mère, qui connaît bien les parents de Dustin.
Je ne suis pas surprise qu’il soit tombé sur les échanges entre elle et lui, car Bev a longtemps flirté avec le père de Dustin et justement, quand on était au café, elle était en train de m’avouer qu’elle était majeure et qu’elle allait vivre avec lui.
— T’étais au courant, Engy ? me demande Marshall. Si tu sais quoi que ce soit, il faut me le dire. Ces messages prouvent qu’ils ont une liaison, et c’est grave, car ce n’est pas récent. J’ai découvert que monsieur Hooper a eu des relations sexuelles avec ma fille quand elle était mineure.
— Marshall ! s’emporte ma mère. Il doit y avoir une erreur !
— Sauf votre respect, Donna, j’ai des preuves écrites, des échanges de photos et de vidéos ; c’est suffisant pour le mettre en état d’arrestation. Mais avant, je cherche à découvrir s’il cache d’autres choses. Avant d’arriver ici, j’ai repris le dossier de la disparition de son fils, que l’enquêteur avait mis aux archives, et quelque chose cloche sérieusement avec Ian Hooper. Déjà, son fils se volatilise. Ensuite, il déclare que son arme et sa voiture ont disparu également. À présent, c’est ma fille qui ne donne plus signe de vie, et je découvre qu’il est lié à elle. Il y a quelque chose de pas net avec lui. Le dernier message que Beverly a reçu sur son ordinateur venait de monsieur Hooper, qui lui demandait d’être sienne, de faire sa vie avec lui et de passer le voir dans la journée. Après, plus aucun échange. Si elle n’était jamais allée chez lui, il aurait envoyé un nouveau message, demandant « Où es-tu passée ? Réponds-moi. » Ce genre de trucs. Mais y’a rien. Ce qui me pousse à le suspecter de quelque chose. Je crois qu’il sait où elle se trouve. Il est forcément le dernier à l’avoir vue.
Ce sont des paroles de papa en détresse, et non de flic. Ses inquiétudes sont fondées, mais soupçonner Ian est une mauvaise piste.
Je me souviens que Jonas m’a dit avoir trouvé Beverly dans une station-service et quand elle l’avait reconnu, elle lui aurait demandé de la conduire là où j’étais. C’est pourquoi elle s’était trouvée chez Jaylen, là où elle n’aurait jamais dû atterrir. Elle devait être en chemin pour aller voir Ian. Sa caisse doit encore être garée là-bas. Ce n’est qu’une question de temps avant que le commerçant la fasse remorquer. Un avis sera ensuite envoyé à Marshall, puisqu’il en est le propriétaire. Il va devoir récupérer le véhicule mis à la fourrière. Il enquêtera sur l’endroit où a été trouvée sa voiture, puis visionnera les caméras de la station-service. À partir de là, il verra probablement sa fille partir avec Jonas. Il pourrait soupçonner Joshua, puisque les jumeaux ont des traits communs. Finalement, Marshal risque de remonter jusqu’à moi. Avec ses skills de hacker, Joshua devrait essayer d’effacer les enregistrements où on aperçoit son frère.
Perdue dans mes songes, je n’ai pas remarqué que Marshall me posait une nouvelle question :
— Pardon, quoi ?
— Selon toi, serait-il capable de faire du mal à son fils et à ma fille ?
— Je… euh… non. Sincèrement, je ne crois pas. Il a des problèmes d’alcool, mais il n’irait pas jusqu’à…
Je m’arrête de parler avant de divulguer qu’ils sont morts.
— J’ai essayé de l’interroger ce matin, mais il a refusé d’obtempérer, de venir au poste, et il était saoul à cinq heures du matin. Je vais tenter d’obtenir un mandat pour fouiller sa maison.
Marshall se lève et donne une carte du bureau de police à mon père.
— Si vous avez une information, quoi que ce soit, tenez-moi au courant.
Ça me brise le cœur de voir Marshall dans cet état, dans le néant. Ça le torture de ne pas savoir. Mais ce que sa fille a subi avant de rendre l’âme est pire que tout ce qu’il pourrait imaginer…
Je me retiens pour ne pas parler avant qu’il franchisse la porte. Je reste en contrôle. Néanmoins, je sens que ma force n’est pas éternelle et qu’un jour, je vais craquer.

Un peu plus tard, autour d’un repas, après avoir échangé nos inquiétudes à propos de Beverly et Dustin qui ne donnent pas signe de vie, mes parents se sont tournés, avec Joshua, vers leur sujet préféré : la médecine.
Je termine mon repas et comme ils s’entendent bien et que tout se passe à merveille, je décide de les laisser pour aller aux toilettes.
C’est en m’éloignant, passant par le couloir, que je m’arrête devant la porte de ma chambre ouverte. Elle est exactement pareille que lorsque je l’ai laissée. J’entre, et passe mes doigts sur mon bureau pour tapoter mes livres. J’ouvre un tiroir pour récupérer deux photos de moi et Dustin. Une quand on était petits dans un manège de la fête foraine qui était venue à Williston, et l’autre prise lors d’une soirée au lycée. J’avais une robe bleue en satin et Dustin, un superbe costard. Je les range soigneusement avant que mes émotions me fragilisent et que la peine que je cache me submerge. Je me sens comme le jouet Jack in the box : si on tourne la manivelle, le clown jaillit brutalement de la boîte, sans prévenir. Même chose pour moi : mes cauchemars sont comprimés dans une petite boîte et il ne faut pas jouer à les faire sortir, car ce qui en surgirait ne serait que douleur et traumas.
Je m’intéresse ensuite à la fenêtre et reprends exactement la position que j’avais quand j’espionnais mes voisins. Un peu à l’écart, tirant le rideau. Ça me rappelle des souvenirs, pourtant pas si lointains. Venir ici m’aide à faire le point, on dirait que j’essaie de retrouver mes repères, mes valeurs. J’essaie de ne pas penser à Zachary, car les images flottent pas loin dans ma tête. Celles du couteau qui taillade la moitié de son visage et le poignarde dans le ventre. Combien de temps avant que l’employé du motel le trouve ? Ce meurtre sera dans les médias ? Ils vont relever des empreintes dans la chambre ? Vont-ils découvrir aussi que c’était un tueur ? Avec son ADN, ils vont peut-être relier plusieurs crimes non résolus ? Quand Jaylen l’apprendra, va-t-il m’aider à ne pas me faire arrêter par la police ? Si un jour on me passe les menottes, et que Marshall découvre toute l’histoire, va-t-il me remercier d’avoir tué l’assassin de sa fille ? Non… il va me maudire d’avoir entraîné Bev dans un univers risqué.
Mes pensées me martèlent le crâne sans fin. J’aimerais ressentir le silence. C’est pour ça que revenir ici arrive à m’apaiser. Me permet de me concentrer sur qui je suis en dehors de l’univers des Jann. J’étais une simple fille qui écoutait du Palaye Royale en boucle sur ce lit et qui dessinait ou qui lisait des polars et des romances au lieu d’étudier pour son examen du lendemain. Je suis celle qui voulait aller à la faculté des arts. Rien de palpitant. Mais ô combien sécurisant.
J’observe toujours la maison d’en face, laissée à l’abandon. Orlando l’a payée cash et Jaylen ne la vendra pas, pour que personne ne découvre les éléments suspects encore à l’intérieur, tels que les traces de sang, les chaînes, la baignoire souillée d’ADN de femmes disparues. De toute manière, il ne peut pas ; elle est au nom de son père qui n’a pas été déclaré mort. Il la garde inhabitée, avec les fenêtres et la porte barricadées. Ça détonne dans le quartier.
Je tressaute en voyant un reflet dans la vitre, indiquant une présence derrière moi. En me retournant, je découvre ma mère dans l’encadrement de la porte.
Je n’aime pas me faire surprendre ; j’ai développé cette nervosité désagréable et elle le remarque.
— Je voulais pas te faire peur. Je peux entrer ?
— Oui, c’est ta maison, dis-je en riant.
Elle s’approche de moi en lâchant d’une voix posée et réconfortante :
— Mais ça reste ta chambre quoi qu’il arrive. Même si tu es partie, sache que c’est ta pièce et qu’elle sera toujours disponible, aussi longtemps que tu en auras besoin.
Elle me contemple longuement, comme si les traits de mon visage avaient changé. Je n’ai assurément pas le même regard qu’avant. Moins joyeux, moins pétillant. Il doit refléter un peu la noirceur que les frères Jann m’ont apportée et la souffrance que je ressens chaque jour. Elle s’approche suffisamment pour venir déplacer une mèche de mes cheveux et, sur le coup, je recule par peur qu’elle repère une blessure.
— Désolée… je sais que… je suis rarement affectueuse, donc tu n’es pas habituée.
Elle laisse retomber son bras et reprend :
— Je sais, j’ai été peu présente. Je ne t’ai pas vue grandir et je m’en excuse du plus profond de mon cœur, Engy.
Oh non… je sens qu’elle est triste. C’est la première fois que je la vois comme ça. Elle se justifie :
— J’ai été submergée par le travail et je t’ai oubliée. Je l’admets. Depuis que tu n’es plus à la maison, je me rends compte du vide que tu laisses. Je veux juste que tu saches que je sais que tu souffres parce que Dustin est parti. Maintenant, apprendre qu’il lui est peut-être arrivé quelque chose, comme à Beverly, fait que je m’inquiète pour toi. Ton regard est si différent. Mais je suis fière de toi, de la femme que tu es devenue. Tu as trouvé une bonne personne, Joshua est adorable, et j’espère qu’il prend soin de toi mieux que moi, et qu’il t’apporte tout l’amour dont tu as besoin.
Elle me prend dans ses bras et je me fige, dans un état de sidération. D’aussi loin que je me souvienne, ma mère ne m’a jamais prise dans ses bras. J’ai envie de pleurer. Je tremble doucement, usant de tout mon contrôle pour ne pas craquer. Mais ma famille, ce n’est plus mes parents, c’est Jaylen. Je dois rester forte et garder mes secrets pour les préserver.
Je l’enlace pour lui retourner son câlin.
— Je t’aime, Engy.
— Moi aussi, maman.
Elle s’écarte et cette fois, je la laisse replacer une mèche de mes cheveux qui tombe devant mon visage.
— Est-ce que tu es enceinte ?
Là, je suis choquée.
— Quoi ?! Non !
— Ne te fâche pas, c’est juste que j’ai remarqué que tu touches parfois ton ventre et tu sembles avoir des vertiges.
Ça m’arrive de me tenir le ventre, car je veux éviter de vomir tous les secrets morbides qui me hantent et me causent des douleurs. Mais c’est comme ça presque tous les jours désormais. Encore plus après avoir vu Marshall, car le secret me donne la nausée.
Et impossible que je sois enceinte : je suis allée chercher mon injection de contraception en septembre, ma prochaine dose est donc prévue pour décembre. Je vais voir mon médecin chaque trimestre pour ma piqûre.
Ma mère, en mode analyse de symptômes, est en alerte et ça me fait sourire.
— Non, pas de grossesse, et je ne veux pas d’enfant, alors…
Je lis sa déception flagrante.
— Joshua, il est bien… et…
— Merci, maman, de te mêler de ma vie sentimentale, mais mentalement et tout, je suis pas prête à être mère.
— C’est vrai que c’est tôt, mais je pensais que tu me cachais une grossesse par peur de ma réaction. Sache que j’aurais bien accueilli la nouvelle.
Avoir des enfants, c’est mort pour moi ; j’ai déjà dépassé les limites de la folie en couchant et en vivant avec un tueur en série, je ne vais certainement pas mettre au monde un enfant dans cette horreur. Mon mental est trop atteint et Jaylen a trop de problèmes psychiatriques.
— Bon, euh… je vais devoir partir. Papa et toi, vous partez bientôt pour le boulot, on ne va pas s’éterniser.
— Reviens nous voir avec Joshua, quand tu veux, et n’oublie pas, si tu as des nouvelles de Beverly, d’appeler tout de suite son père.
— Oui, bien sûr…