Tome 2 : Chapitre 39 (Engy) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Durant le trajet, il ne me parle pas. Il appréhende. Il me sent angoissée, voire apeurée.
On arrive sur la route bordée d’arbres qui mène à sa demeure, et l’inquiétude me dévore les entrailles. Les quelques feuilles d’automne restantes ne protègent pas la Challenger de la pluie torrentielle. Jaylen accélère la vitesse des essuie-glaces et j’entends le bruit du tonnerre gronder.
À la radio, l’animateur annonce des averses et des rafales violentes et enchaîne ensuite sur une information qui vient de lui être transmise :
— « Un crime d’une cruauté rare est survenu il y a quelques heures ; je vous en ai parlé plus tôt. Les dernières informations nous permettent de vous en dire plus. On a l’identité de la victime dont on peut révéler le nom : il s’agit de Donna Sinclair, urgentiste du Medical Center de Williston. Elle a été retrouvée assassinée dans son véhicule qui était garé sur son lieu de travail. Son mari a été placé en garde à vue et interrogé par les enquêteurs. Les autorités vont étudier les enregistrements des caméras de sécurité du parking souterrain pour tenter de savoir ce qui s’est passé. »
Mon teint devient blême d’un coup. Mon cœur s’arrête net. Ma tension chute, provoquant un violent étourdissement, et le décor tout autour devient flou. Je touche la poignée pour sortir, oubliant que le système permet seulement à Jaylen de l’ouvrir. Il freine le véhicule avant qu’on approche de la porte de la maison, voyant que je suis en état d’hyperventilation. Il s’empresse de s’éjecter de la voiture, de la contourner et de m’ouvrir. Je me précipite pour sortir. Incapable de me tenir debout, mes genoux frappent la terre mouillée et ma robe et mes mains trempent dans la boue.
J’essaie de trouver de l’air, mais tout ce que j’arrive à faire, c’est une succession de bruits de respiration comprimée. Jaylen tente de m’aider, de me relever, seulement je repousse sa main comme si son toucher allait me troubler davantage. Je n’ai plus de mots, plus de souffle, ma trachée semble se rétrécir. Toutes mes pensées et mes émotions se bloquent, je suis en état de sidération. Le choc est trop grand pour arriver à saisir mon état émotionnel. Seul mon corps réagit au malaise.
Jaylen fléchit les genoux, m’attrape par les épaules et me place pour que mon dos vienne s’appuyer contre sa voiture. Je me retrouve assise face à lui avec ma respiration défaillante. Il saisit ma mâchoire pour que je me concentre sur lui, mais son visage est flou et ma tête tangue comme si j’allais perdre connaissance.
— Retiens pas ta douleur. T’as le droit, Engy…
Il place désormais sa main à la base de mon cou, là où il sent que ma poitrine est comprimée. Il appuie fortement sa paume pour changer le rythme de mon souffle saccadé. D’un coup, l’air de mes poumons est expulsé et, à ce moment, toutes mes émotions se relâchent. Un gémissement ressemblant à de la détresse se fait entendre, suivi d’un déluge de larmes qui se mélangent à la pluie sur mon visage.
J’ai retenu trop de douleur, trop longtemps, et je ne peux pas contenir mes émotions face à la mort de ma mère.
Je sanglote de tout mon être, fatiguée de cette vie, de la mort de Dustin, des sévices de la grange, de la mort de Bev, et là, de ma mère… Quand est-ce que ça s’arrêtera ?
J’appuie ma tête contre la tôle du véhicule et la main de Jaylen contre ma poitrine aide à désamorcer ma crise de panique en me rappelant comment inspirer et expirer.
Peu à peu, son visage devient clair et dans ses yeux, je peux lire qu’il sait comment je me sens. Excepté que, contrairement à moi, lui devait apprendre à retenir ses émotions. Il me force tout de même à lâcher prise et à pleurer si j’en ai besoin.
— Je te promets que je trouverai qui a fait ça. Et je l’empalerai vivant avec un bâton de bois entre les jambes, remontant ainsi ses intestins jusqu’à les faire sortir de sa bouche pour qu’il en goûte rapidement la saveur avant de mourir.
Je ferme les paupières, laissant mes larmes brûlantes couler.
— T’as pas besoin de chercher, Jaylen, je sais qui a fait ça… c’est entièrement ma faute.
Un éclair surgit juste au-dessus de nous et avant que la foudre ne nous frappe, Jaylen m’incite à me relever. C’est les genoux encore un peu flageolants que j’arrive à traverser le déluge pour me mettre à l’abri sous le porche. Il me tourne le dos pour contempler la pluie, redoutant ce que je vais lui révéler. J’essaie de prendre mon courage à deux mains, car en ce moment, plus rien ne va. Ma mère est morte par ma faute, parce que j’ai agi seule au motel et que j’ai mis Zach en colère.
Pour respirer calmement en laissant la buée s’échapper d’entre mes lèvres, je m’adosse à la porte pour prendre appui.
Seulement, c’était entrouvert.
Je bascule vers l’arrière et tombe dans le hall d’entrée. Je ne m’écroule pas sur le marbre, mais sur quelqu’un, et je veux vite m’écarter malgré l’obscurité. La première chose qui me frappe est l’odeur écœurante qui me donne envie de vomir. Elle est si puissante qu’elle me fait tousser. Je patauge dans du liquide ainsi qu’un corps rigide et glacial qui gît par terre. Un éclair illumine le ciel, m’offrant une vue sur Jaylen qui passe le seuil pour découvrir l’intérieur de sa demeure.
J’arrive enfin à m’écarter et à me relever, malgré le liquide sombre et visqueux qui me fait glisser et souille le bas de ma robe. Debout, je me tourne vers l’escalier et le séjour. En découvrant l’horreur et en voulant fuir à tout prix, je recule et mon dos heurte Jaylen.
À mes pieds, il y a deux corps avec chacun une balle dans le crâne. Sur le bout de la rampe aux finitions en fer forgé, la tête d’une adolescente est embrochée. Avec la panne de courant, seuls les éclairs m’offrent une vue macabre sur son visage ivoirin, ses yeux révulsés dans leur orbite, sa bouche déformée par l’empalement et la chair séchée à la base de son cou décapité. Mes yeux s’y attardent. Je suis choquée par l’intensité et la monstruosité du crime.
Quand la foudre fait jaillir une nouvelle clarté par les fenêtres, j’aperçois dans le salon un homme éventré sur le canapé, avec ses organes qui reposent sur la moquette. Sur l’autre canapé, je reconnais… Beverly. Enfin, les membres qui en restent. Zach l’avait enterrée. Elle est couverte de boue, d’hématomes importants, et sa tête est… Je la repère dans la cuisine, près de l’évier. Ses cheveux autrefois magnifiques ne sont plus qu’un amas de nœuds, de fluides de cadavre et de terre. Une autre adolescente entièrement nue et présentant des marques de strangulation repose sur la moquette du séjour. Mise à part Bev, tout ça, c’est assurément l’œuvre de Jaylen au ranch qui a été déplacée ici…
Je me retourne vers lui, le regard complètement perturbé.
— T’as tué les victimes ?! C’étaient des adolescentes qui… T’as dit qu’elles étaient en vie et… t’as fait quoi à celle que tu as étouffée ?! Tu…
Je jette rapidement un œil pour voir s’il n’y a pas également les enfants, pour savoir si ça aussi c’était un mensonge, si Véra les a vraiment récupérés…
Il tente de me toucher, mais je m’écarte. C’est instantané : je me penche avec l’envie de vomir, mais rien ne sort. Mon estomac se tord violemment et je ne me sens pas bien.
— Engy, faut pas rester ici !
— Est-ce que t’as couché avec elles en les tuant, en les torturant ?! osé-je demander, le regard livide.
— Arrête !
— Pourquoi t’as gardé ce secret ?!
— Engy, C’EST PAS le moment !
D’emblée, il sort son téléphone et envoie un message. Probablement à ses frères pour qu’ils viennent sur-le-champ.
— Je savais que c’était pas une bonne idée d’aller au Devil’s Fever cette nuit. On aurait dû suivre le plan.
— Quel plan ?!
Il fourre le téléphone dans sa poche.
— Le plan était que Joshua t’emmène dans un autre État, dans un lieu isolé que je connais et qui n’apparaît sur aucune carte. Ça aurait permis à Navid de venir à moi et que je le tue, tout comme les membres du réseau qui auraient été avec lui. Mais Jonas en a fait qu’à sa tête, il a préféré sortir au bar et repousser le plan, ce qui a permis à Navid d’avoir une avance sur moi, de trouver en un temps record où je vis et d’entrer pendant la coupure de courant.
— C’était de ça que vous parliez entre vous ? De me faire disparaître ? Si tu me caches, je ne reverrai plus jamais ma famille. Je veux pas partir. Je te signale que je viens d’apprendre que ma mère a été tuée et mon père, arrêté et interrogé. Il a besoin de moi, je ne peux pas partir comme ça ! Surtout que je sais qui a fait ça et… je dois… je dois le dire à la police pour aider mon père et…
Alors que je commence à paniquer, il me saisit brusquement par les épaules.
— Engy, putain ! Tu n’iras pas dénoncer le réseau, parce que tu es impliquée toi-même derrière tout ça ! Eh merde ! Ouvre les yeux ! On n’a pas besoin des flics ! Je suis en train d’abolir ce réseau, justement en commençant par le trafic humain du ranch. Une fois Navid mort, je vais faire sauter le Red Holder. Tu peux être sûre qu’ensuite, c’est la mafia de mon propre pays qui me traquera. Et là, ce sera pire que tout ce que tu peux imaginer. Tu dois être inexistante à partir de maintenant.
Je le pousse pour qu’il me lâche. Ses mains ont laissé des marques sur mes bras.
— Oh, j’entends ce que tu me dis, Jaylen. En d’autres termes, pour que je sois inexistante, tu prévois de me séquestrer et je ne verrai plus jamais la lumière du jour. Parce qu’en plus, tu t’es rendu compte que je ne sais pas me défendre, donc pour être sûr qu’il ne m’arrive rien, tu vas me foutre dans une maison isolée ? Un sous-sol lugubre ? Ainsi, tu es sûr de me garder que pour toi.
Il respire un grand coup et une lueur effrayante apparaît dans ses yeux. Je m’écarte, n’étant plus certaine de ses intentions et de tout ce qu’il me cache. Une chose est sûre : je ne veux pas être enfermée pour toujours pour satisfaire sa possessivité.
— Tu me connais, Jaylen, tu sais que j’aurais refusé de suivre Josh si cela voulait dire que je disparaissais à jamais. Mais sache que je te connais tout aussi bien ! Tu avais prévu de le faire par la force. Peut-être même de m’injecter un sédatif, car tu sais que je ne vais pas me laisser faire. La vérité, c’est que tu as peur que pour une fois, je ne te choisisse pas. Tu préfères m’enfermer à nouveau et me voir malheureuse plutôt que de me voir partir. Alors, tu as manigancé ce plan ignoble avec tes frères. M’enlever et m’enchaîner, c’est ça, l’avenir que tu m’offres ? Et après, quoi ? Tu vas espérer que je développe le syndrome de Stockholm qui t’assurera que je dépends de toi toute ma vie ? Tu pourras enfin vivre ta vie de tueur autant que tu veux et me baiser jusqu’à ce qu’un jour tu me tues par ta folie ? Ce sera facile ensuite de m’enterrer ou de me découper, personne ne me retrouvera jamais. T’es doué pour ça. Regarde-moi en face et prouve-moi que j’ai tort.
Il met du temps à répondre et ma crainte grandit. J’espère au plus profond de mon être qu’il va me dire que je me trompe, que ce n’était pas son intention.
— C’est pour te protéger, Engy.
Sa réponse me brise le cœur alors que je manque de m’effondrer. Je mords ma lèvre, retenant ma respiration, sinon je vais pleurer.
Il tente à nouveau un contact.
Je recule. Mon dos heurte la table du hall d’entrée et un vase tombe, puis se fracasse. Jaylen saisit ma mâchoire pour que je concentre mon attention sur lui et non sur les dégâts derrière moi.
— Tu préfères mourir ? Regarde autour de toi, Engy. Regarde l’état de ta copine Beverly ! Regarde ce qui est arrivé à ta mère ! Ça va continuer ! Parce que tant et aussi longtemps que j’aurai des ennemis, tu resteras une cible ! Après ce qu’on t’a fait dans la grange, je me suis juré que plus JAMAIS on te touchera ! Je t’ai souvent dit que s’il n’en tenait qu’à moi, je t’enchaînerais ou te ligoterais quelque part, très loin d’ici. Ce n’est pas une surprise, encore moins un secret. Il s’avère que je ne suis pas seulement fou de toi ; je t’aime, putain ! ! Tu sais comment je le sais ? Parce que je t’ai laissée vivre et donné autant de liberté que ton bonheur le réclamait. Je crois que c’est ça l’amour. Mais tu vois ce que ça me fait, Engy ? Ça me rend faible, je perds ma vigilance et ma protection défaille. Chaque fois que t’es pas près de moi, il t’arrive malheur.
Avec son pouce, il essuie la larme qui roule sur ma joue.
— Tu sais… t’avais raison à mon sujet. Oui, je préfère que tu me HAÏSSES parce que je suis prêt à tout pour te garder en sécurité, même à te séquestrer. Les émotions et l’empathie que j’ai pour toi m’affaiblissent et permettent à mes ennemis de t’atteindre, car je baisse toujours ma garde pour te rendre heureuse. Réalises-tu combien de fois tu as été agressée parce que j’étais pas là pour te protéger ? Cette liberté que tu avais n’existera plus.
— Arrête…, lâché-je. Je… tu me fais peur… fais pas ça. Je te laisserai pas faire.
— Je ne te laisse pas le choix. Ma décision est déjà prise, Engy. Si j’ai finalement accepté cette sortie au bar, c’est uniquement parce que Josh m’a rappelé que c’était ton dernier moment de liberté… Je voulais t’offrir un semblant de normalité… Vois-le comme tu veux.
Mon cerveau va disjoncter. Il se passe trop de choses. Les cadavres qui nous entourent, Navid, le réseau, Jaylen et ses plans, ma mère assassinée, mon père arrêté, Zach. Je veux juste respirer. Je n’ai pas les idées claires, je n’arrive pas à réfléchir. Je vais vomir ou m’évanouir. Peut-être les deux.
Je pousse Jaylen afin de trouver la sortie et prendre l’air. Je franchis le porche.
— Engy ! tonne Jaylen.
Dès qu’il franchit le seuil à son tour, j’entends un violent coup percuter quelqu’un derrière moi.
Je me retourne et découvre Zach dans l’ombre du porche, hache à la main. Il vient de frapper la tête de Jaylen qui s’est effondré à ses pieds.
Il est inconscient.
Estomaquée, je recule dans l’herbe mouillée en observant Zach qui me sourit. Mon dos se plaque contre une autre personne et en me retournant, je tombe nez à nez avec Navid.