Tome 2 : Chapitre 8 (Traqueur) - Somber Jann (Saison 1 & 2)
By Cynthia Havendean
Je gare ma Mustang devant la porte rouge écaillée du motel miteux où je vis ces derniers temps. Clope aux lèvres, je m’extirpe du véhicule et m’intéresse au coffre. Je m’assure qu’il n’y a personne autour et l’ouvre. À l’intérieur, il y a une demoiselle. Cette petite blonde est inconsciente, a du ruban adhésif sur la bouche et les membres attachés. Je viens juste de la récupérer, il y a à peine quinze minutes. Quand j’étais au Red, après qu’Engy a filé, j’ai croisé Boythe. Il m’a paru désespéré en me suppliant de retrouver son ex, Sabrina, et son fils. Il m’a informé qu’il n’avait pas beaucoup de fric et que Jaylen avait décliné sa demande. J’ai accepté. En échange, il m’a donné l’argent qui lui restait, ce qui n’était pas grand chose. Ayant une dette envers moi, puisque les coûts d’une traque, d’un enlèvement et d’une torture suivie d’un meurtre sont au-dessus de ses moyens, il va s’occuper de ma réputation. C’est-à-dire : vanter mon travail auprès de Thompson, du réseau et des particuliers dans l’ombre, s’assurant également d’écraser la notoriété de Jaylen. Ça me suffit.
C’est désert ici. Le seul bruit provient du panneau en hauteur, au bord de la route, où le néon de la lettre « M » du Dakota Motel crépite. J’attrape la meuf, la balance contre mon épaule et entre dans ma chambre. À l’intérieur, c’est sale, mais je n’en ai rien à foutre. Jonas, qui dort régulièrement ici, contribue à l’état des lieux. Je trébuche sur une vieille boîte de pizza et accroche quelques bouteilles vides de whisky avant d’arriver dans la salle de bain afin de mettre Sabrina dans la baignoire. Je ne perds pas de temps pour retourner à la voiture et fermer le coffre. J’ouvre ensuite la portière pour prendre le bébé de Boythe qui n’a même pas deux mois, je crois. Je lui ai injecté un petit sédatif pour ne pas l’entendre pleurer. Je l’installe à côté de sa mère dans la baignoire et referme la porte, attendant qu’ils se réveillent.
Il reste deux bouteilles de whisky neuves sur le téléviseur. J’en ouvre une pour boire quelques gorgées.
Au même moment, on cogne à la porte.
— Je passerai demain ! tonné-je.
C’est sûrement le proprio du motel qui veut son blé de la semaine pour la chambre. Il insiste en toquant une fois de plus.
— Putain, je suis occupé, là ! T’auras ton fric demain !
Le voilà qui recommence. Il cogne sauvagement, ce qui me fait réagir. J’approche de la porte, observe par le judas, mais ne discerne que du noir, comme si quelqu’un bloquait la vue avec son doigt. Je vais lui donner son foutu fric et il me laissera tranquille.
J’ouvre la porte, mais la seule chose que je distingue, c’est la main de Jaylen qui me saisit par le col. D’un geste violent, il me fait reculer dans la chambre. Mon dos heurte la commode. Je m’écroule avec ma bouteille de whisky dans la main. J’essaie de me redresser, mais il m’envoie un coup de botte en pleine gueule ! Du sang, provenant de ma lèvre et de mon nez, jaillit dans l’air. Pour me débarrasser du goût métallique sur ma langue, je crache le liquide sur la moquette verte.
Je sais très bien pourquoi il est énervé.
Il n’a pas terminé. C’est pourquoi il agrippe mon veston à deux mains, me relève sur mes jambes en deux temps trois mouvements et son poing rencontre mon visage à nouveau. Le coup me laisse sonné, avec une vision trouble jumelée à un tintement dans mes oreilles. Lorsqu’il me relâche, j’embrasse le sol. Je me retrouve dépourvu de mes sens et avec la tête qui oscille.
À croire que je suis saoul.
Je peux sentir l’épaisse coulée de sang qui sort de ma narine et cascade sur ma bouche. Je lèche la substance pour ensuite la cracher à nouveau par terre.
Il me laisse reprendre mes esprits et une fois que j’arrive à me remettre sur pied, un peu chancelant, je lui fais face. Je saisis la lampe sur la table de chevet que je fracasse contre le meuble pour récupérer le cordon d’alimentation que j’enroule autour de mes doigts : je suis prêt à l’étrangler s’il s’approche. Il ne s’y risque pas, alors je me rue sur lui, même si ma vue est trouble. Ce Jann s’écarte au dernier moment. Je perds pied contre ma bouteille par terre et m’écroule, tête contre la commode.
À présent, c’est mon arcade sourcilière qui saigne.
Jaylen fléchit les genoux à côté de moi et, de son ton railleur, déclare :
— T’es tellement doué pour tuer les gens, Zach, que tu arriverais à te foutre en l’air tout seul en t’éclatant la gueule contre un meuble.
Je dois reconnaître qu’il a une bonne droite, car c’est son poing qui m’a littéralement mis K.O. C’est moi l’imbécile qui s’est relevé trop vite.
— Je te sers un verre de whisky ou on continue les hostilités ? grommelé-je.
Le sang orne mon visage et obstrue ma vision. J’arrive tout de même à l’apercevoir. Il sourit. Lui et moi, on n’est pas potes, reste qu’on aime bien se chercher. On peut se donner une poignée de main et juste après, vouloir s’entretuer. C’est le jour et la nuit.
— C’est bon, Jay, je sais pourquoi t’es là. Et… tu te trompes. J’ai pas touché à la fille. J’ai croisé ta précieuse Engy par pur hasard. Je lui ai parlé, parce que je l’ai aperçue dans la ruelle, mais t’as aucune inquiétude à avoir, je lui ferai aucun mal. C’est du passé, tu le sais. Toi et moi, on est réglo. Même si Jonas m’a refilé un contrat pour l’enlever et l’envoyer au ranch de Navid, je l’aurais jamais fait. Sinon, entre toi et moi, elle y serait déjà. Étant donné que tu ne l’as pas assez bien protégée et qu’à de nombreuses reprises, j’aurais pu la kidnapper.
Surtout au moment où il l’a renvoyée chez elle après l’épisode de la cabane. Elle était vulnérable toute seule. Engy a passé des jours enfermée dans sa chambre et plusieurs nuits de suite, je me suis introduit dans la maison de ses parents pour la regarder dormir… Jaylen croyait lui rendre sa liberté, mais ça aurait pu avoir de graves conséquences si mes intentions envers elle avaient été mauvaises. J’avais dans l’idée d’aborder la fille le soir de son anniversaire, quand elle est sortie en boîte avec sa copine et deux types. Elle a remarqué ma voiture dans la ruelle, puis Jaylen a débarqué, surgissant de nulle part, et lui a injecté un sédatif dans le cou pour s’assurer de la capturer avant que je m’en approche. Il lui a fait plus de mal que de bien ; ce sera facile pour moi de charmer Engy. Elle comprendra qu’avec moi, elle obtiendra tout ce dont elle rêve.
Il sort une arme coincée dans sa ceinture, enlève le cran de sûreté pour ensuite appuyer le canon contre mon front humide. Je l’ai insulté en lui balançant la vérité.
Il presse le gun un peu plus et évoque :
— Pourquoi ton odeur était sur elle… ? Dans son cou… sur sa peau…
Il attend de voir ce que j’ai à raconter pour le dissuader de m’abattre.
— Ah… ça… Putain, Jay. Vous avez du mal à communiquer, tous les deux. Elle a tellement peur de toi qu’elle n’a pas osé te l’expliquer ? La raison est que je lui ai simplement prêté mon manteau ; elle avait froid. Promis, j’ai été un vrai gentleman. Je l’ai pas touchée ou agressée. Je ne l’approcherai plus jamais, si c’est ce que tu veux.
— T’as tout compris. Tu ne la regardes plus jamais, tu ne l’approches plus, et surtout, tu ne t’adresses plus jamais à elle. Si un jour je te surprends ou qu’elle me dit que tu l’as regardée, je te brûlerai à l’acide et je te retirerai les viscères si rapidement que t’auras le temps de voir la couleur de tes tripes avant de crever.
Je sais qu’il peut le faire, il l’a déjà fait. Jaylen est fascinant, il parvient à torturer des gens, tout en les gardant en vie.
— Ç’a le mérite d’être clair. Tu l’as revendiquée et tout le réseau le sait.
Jaylen baisse son arme, à contrecœur assurément. Ça se voyait dans son regard qu’il jubilait à l’idée de me faire exploser la cervelle. Selon le code du réseau, comme il l’a revendiquée, aucun homme ne peut la toucher et on peut considérer que j’ai effleuré la limite du code. Seulement, moi, j’agis en solo, je suis un marginal. Faut savoir que je ne suis pas un membre officiel, mais on a besoin de mes services à l’occasion. Donc, le code ne s’applique pas forcément à moi.
Mes petites tendances maniaques refont surface. Ces TOC qui me poussent à soigner mon allure, à défroisser ma chemise, à replacer mes cheveux pour toujours être présentable. Ironique quand on sait que je vis dans la saleté. Reste que moi, je dois constamment être impeccable. Si j’ai une tache sur mes vêtements, il peut arriver que je devienne agité et anxieux. Ça fait partie des caractéristiques des troubles obsessionnels qui m’habitent. Être maniaque a ses avantages, comme celui d’être un bon traqueur. Mais je peux passer des jours et des nuits à chasser une victime, oubliant de manger tant que je n’ai pas mis la main dessus.
Je me relève et me préoccupe de mon reflet dans le miroir de la chambre pour réajuster mes vêtements et mes cheveux. Derrière moi, Jaylen remarque le jeu d’échecs sur la petite table près de la fenêtre, déduisant que ça appartient à Jonas. Il est conscient que son frère passe beaucoup de temps ici.
— Pour ce qui est de mon frangin, j’ignore quelle sorte d’amitié tu as développée avec lui, mais si c’est une histoire de fric, la prochaine fois qu’il te refile un contrat, viens me voir ; je te filerai le double pour annuler son offre. À partir de maintenant, tu te tiens loin de ma famille, de mon business et de ma copine.
J’acquiesce pour lui indiquer que je suis d’accord. Il s’éclipse en laissant la porte ouverte. Je le regarde regagner sa voiture au bord de la route.
Lorsqu’il disparaît de ma vue, mon air conciliant change, laissant place à de la haine. Je joue les gentils, le mec qui a compris l’avertissement, mais à l’intérieur de moi, une voix meurtrière me dit de le faire tomber. De prendre tout ce qu’il a. Je vais charmer sa copine jusqu’à ce qu’elle succombe et je tuerai Jaylen. Je le remplacerai au sein du réseau. J’aurai de meilleurs contrats, plus d’argent, plus de notoriété et les gens me craindront. Comme avant sa venue. Avant, c’était moi le tueur en série de l’ombre, celui que tout le monde redoutait. Il me suffit de révéler son petit secret – que c’est lui qui a tué Jäx – et le compte à rebours commencera : il deviendra une cible, sa tête sera mise à prix et c’est moi qui aurai le contrat.
Je suis surpris par une silhouette sur le seuil de la porte. La personne retire sa capuche et je reconnais Jonas, avec sa tignasse d’un blond blanchi. Il est en train de bouffer un cheeseburger.
— Qu’est-ce que tu branles ?!
Il me montre son cheeseburger à moitié dévoré et bafouille :
— J’ai vu mon frère partir, se moque-t-il en avisant ma sale tronche ensanglantée. Il t’a pas loupé. J’allais t’en foutre une en arrivant parce que tu m’as abandonné au Red, mais il l’a fait à ma place.
Je m’esquive dans la salle de bain pour nettoyer le sang sur mon visage et marmonne :
— Je crois qu’il a pas apprécié que je cause avec sa petite protégée…
— Tu m’étonnes, fait-il avec sarcasme. D’ailleurs, pourquoi t’es parti sans m’attendre après avoir discuté avec Boythe ?
Je reviens dans la chambre avec une serviette pour me sécher.
— Il m’a refilé un petit boulot… si tu vois ce que je veux dire. Une femme et un gosse à ramasser chez un type.
— Euh…, t’aurais pu m’embarquer. Je me suis retrouvé à pied.
— T’avais du fric, t’aurais pu prendre un taxi.
— J’avais que dix balles sur moi et j’avais la dalle, comme tu peux voir.
Jonas avale ses dernières bouchées et je sens qu’il souhaite aborder un sujet en particulier.
— Je sais que t’as plus ce contrat, que tu ne dois plus enlever Engy, mais tout à l’heure j’avais juste le goût de jouer et de l’effrayer. Elle était toute seule contre deux mecs ; pourquoi tu m’as menacé avec ton couteau ? Je sais qu’elle ne te laisse pas indifférent, mais tu vas devoir lâcher prise. Déjà que mon frère la baise, j’ai pas envie de voir mon pote fantasmer sur elle aussi.
Jonas s’assoit sur la chaise de la petite table près de la fenêtre et déplace un pion de la partie d’échecs qu’on a entamée plus tôt.
— Justement, j’ai réfléchi à tout ça… Toi, tu aimerais qu’elle soit loin de ton frère et de ta famille ; ça peut toujours se faire. Mais sans l’enlever, ni la retenir captive, ni la tuer… Je penche vers une approche plus…
Voyant où je veux en venir, Jonas pouffe.
— Attends, t’es sérieux ?! Tu la convoites ? Tu songes à la séduire et tout ? Franchement, je ne comprends pas ce que tu lui trouves. Je peux pas croire que sa beauté rende des légendes comme mon frère et toi vulnérables. J’ai envie de gerber. Aucune nana devrait avoir du pouvoir sur toi ou lui. Moi, ça ne m’arrivera jamais, aucune femme n’usera de ses charmes ou n’aura de pouvoir sur moi.
— Je veux Engy. Elle couche avec un tueur en série… Aucune fille fait ça. Je l’ai épiée assez souvent pour savoir que son regard pétille quand elle admire Jaylen. Tu m’as aussi dit qu’elle avait sauvé la vie de ton frère. Ce n’est pas rien… C’est la seule qui peut me convenir compte tenu de ce que je suis.
— Sauver Jaylen ? T’oublies un détail important : cette sale pute l’a poignardé.
— Et c’est diablement sexy. Tu trouves pas ?
— T’es aveugle, Zachary… Engy déguste son pouvoir, qui est d’enjôler un psychopathe. Elle a très bien compris son don et commence à l’utiliser sur mon frère. Elle n’aime pas Jay. Elle l’a sauvé parce qu’il est son protecteur et qu’elle était effrayée toute seule, sans lui. Je la sens pas… À la moindre occasion, elle va trahir ma famille. Elle pourrait conduire mes frères à leur perte. Jaylen a tué le bras droit de Navid le soir où le pick-up rouge a tenté un enlèvement sur Engy. Jay a tué… enfin bref.
Il arrête de parler au moment où il manque de dévoiler que son frère a tué Jäx. Mais je le sais déjà. Il reprend :
— C’est semblable à un jeu d’échecs : les décisions de Jaylen ne sont pas réfléchies et les directions qu’il prend fragilisent nos forces. Les pions tombent et il n’y a pas d’issue ; les prochains, ce sera nous. On va vers notre perte avec elle dans nos rangs. Elle agit comme une reine en se plaçant au-dessus des tours et des fous. Elle n’est pourtant rien de plus qu’un pion faible déjà écroulé dès le début de la partie. Mais Jaylen ne se débarrasse pas d’elle, ce qui nous empêche d’avancer.
— Moi, je vais t’en débarrasser, Jonas. Convaincs-la que je suis fait pour elle. Je veux qu’elle vienne vers moi d’elle-même, sans l’arracher à ton frère. Et pour ce qui est des problèmes qu’elle cause, on sait tous les deux que tout découle de toi.
Agacé, il soupire.
— Et si on énumérait toutes tes manigances ? Ton appel à Navid pour l’enlèvement d’Engy ? Pousser ton frère à tuer ton père…
— C’est bon, arrête.
— T’es aussi responsable d’avoir fait venir Jäx… Tu me l’as déjà dit et, bizarrement, on ne le trouve plus… La tête de Dustin qui a incité Engy à vouloir se suicider… Rends-toi à l’évidence : rien de tout ça ne se serait produit si t’avais pas orchestré chaque situation. Maintenant, écoute-moi. Engy a résisté à toutes les horreurs que tu as mises sur son chemin ; laisse-la tranquille.
— Non, pas toutes, riposte-t-il avec un regard de défi. Elle survivrait pas une nuit sur le ranch de Navid…
Je comprends qu’il ait de la rancœur contre elle, parce qu’elle était censée être sa première victime et Jaylen la lui a enlevée. Je me souviens de l’initiation que Navid avait choisi de faire passer à Jonas : en premier lieu, il devait trouver une fille ; il a choisi sa voisine. Ensuite, Navid devait la kidnapper à bord du pick-up rouge et une fois au ranch, Jonas devait torturer Engy jusqu’à ce qu’elle se soumette au réseau. S’il avait réussi à la rendre docile pour les futurs clients, il aurait pu enfiler une cagoule et un uniforme de garde et commencer à œuvrer pour Navid. Il aurait officiellement intégré le réseau. Mais Jaylen est intervenu quand il a découvert que l’enlèvement de la voisine était une initiation pour Jonas. Il ne voulait pas que son frère bosse au ranch. Alors, il a sauvé Engy. Par la suite, Jonas était tellement en colère que son frère soit tombé sous son charme qu’il m’a appelé pour la traquer, puis la tuer ou l’envoyer au ranch. Mais je ne l’aurais jamais fait. Parce qu’elle est la seule qui puisse m’accepter tel que je suis. J’ai espoir qu’elle soit mienne. Je serai patient.
Jonas marche jusqu’à la salle de bain pour aller pisser, mais s’arrête net en ouvrant la porte. Il découvre la femme ligotée et le bébé dans la baignoire.
Il se tourne avec un sourire sadique.
— Tu vas faire ça devant moi ?
Jonas est un voyeur. Il aime me contempler quand je tue ou commets des atrocités.
— Je sais pas… tu m’as saoulé. Je préfère que tu t’en ailles pour cette nuit.
— OK… voilà ce qu’on va faire. Tu me laisses regarder… comme à chaque fois, et en échange, je pousse Engy dans tes bras.
Un long silence pèse dans la pièce. Je réfléchis. C’est vrai qu’il pourrait être un atout. C’est marrant que Jonas ne se doute pas qu’une fois que j’aurai la fille, je tuerai son frère. Et que, s’il se met en travers de mon chemin, il sera le suivant…
— C’est d’accord.