Jour 1 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
FONDATION DES LUMIÈRES |
Mlle CHEVALIER Phébée |
Hameau du parc du Bois-Rouge |
1, rue du Passereau |
78460 CHEVRIÈRE-LES-BOIS |
61000 ALENÇON |
Chevrière-les-Bois, le 11 mai 2026
Objet : Admission en stage de master 2
Sciences de l’information et des bibliothèques * * *
Chère mademoiselle Chevalier,
Après une étude approfondie de votre candidature, de vos résultats universitaires et de votre lettre de motivation, j’ai le plaisir, au nom de la Fondation des Lumières, de vous informer que nous avons accepté votre demande de stage de master 2, dans le cadre de vos études sur les sciences de l’information et des bibliothèques.
Ce stage est prévu pour une durée de six mois, nous conviendrons ensemble de sa date effective et nous mettrons en relation avec votre université à Angers pour les modalités administratives.
Nous vous informons que notre fondation propose des logements destinés à nos étudiants chercheurs en histoire, mais dont vous pouvez bénéficier. Vous trouverez les tarifs et modalités sur notre site Internet, rubrique Logement.
Nous vous prions de nous confirmer votre acceptation le 18 mai au plus tard, et de téléverser les pièces administratives listées dans le document joint sur notre portail en ligne.
Nous serons ravis de vous accueillir au sein de notre équipe, et je me tiens à votre disposition pour tout complément d’information.
Je vous prie d’agréer, mademoiselle Chevalier, l’expression de mes sentiments distingués.
William Parker,
conservateur de la bibliothèque
et des services communs de documentation
* * *
📖 Le Récit de Phébée
— ’Morning! Déjà debout ? Et prête ? T’es pas humaine…
Ma colocataire britannique, et doctorante en histoire, n’est pas du genre lève-tôt.
Moi, oui.
Il est 6 h 15 ; douchée, habillée, mes boucles disciplinées dans une tresse bien serrée, je suis tout de même en manque sévère de caféine, alors j’allume la machine à expresso sans tarder. Mais je peux me rassurer, Pippa est encore moins réveillée que moi. En pantoufles et pyjama, ses longs cheveux blonds en bataille, elle donne l’impression de s’être battue avec son oreiller toute la nuit.
Je hausse un sourcil en la voyant s’écrouler sur le canapé.
— Tu sais ce qu’on dit en France ? Que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt.
— Tu parles, tant que le soleil est couché, on devrait rester au lit. Principe biologique de base que personne ne respecte jamais, et après, on s’étonne de vieillir trop vite.
Le niveau de français de Pippa est juste incroyable. Elle peut débattre sur n’importe quel sujet sans jamais accrocher un mot, c’est impressionnant et ça me fout un peu la honte quand je pense à mon propre niveau d’anglais.
— Tu sais qu’il est 5 h 30 en Angleterre ? dit-elle. Rien que pour ça, j’ai envie de retourner chez moi. Ça me ferait une heure de sommeil en plus.
— N’importe quoi, tu es là depuis plusieurs mois, tu t’es parfaitement habituée au décalage horaire, c’est juste que tu es une vraie marmotte.
— Et toi, une poule ! Je ne connais personne qui se lève aussi tôt que toi.
— C’est dans mes gènes.
— Hum… ronchonne-t-elle en bâillant. Je vais finir ma nuit ici. Ah non, c’est vrai, je ne peux pas, j’ai rendez-vous avec ma directrice de thèse. Je veux mourir…
— Elle te rejoint à la fondation ?
— Non, on se voit à Saint-Germain-en-Laye.
Elle s’écrase un coussin sur le visage et fait la morte.
Pendant qu’elle comate, je vais prendre mon café sur le balcon. Il donne sur le parc de la fondation et explose sous les couleurs de l’automne. Le Bois-Rouge porte bien son nom, et moi, j’ai une chance inouïe de faire mon stage ici.
La Fondation des Lumières est à une trentaine de kilomètres de Paris. C’est un centre de recherche réservé aux doctorants en histoire du monde entier, lesquels obtiennent une bourse et peuvent y rester jusqu’à un an pour leurs travaux, logement compris.
Celui que je partage avec Pippa n’est pas très grand, mais il est incroyable. Des poutres apparentes au plafond, un vieux parquet en chêne, de grandes fenêtres encadrées par des moulures en pierre, deux chambres, un petit salon-cuisine et une salle de bains.
Pippa et moi, on est arrivées à la fondation à deux mois d’intervalle – je suis la petite dernière. Si j’avais bien sûr vu les brochures et visité le site Internet un nombre incalculable de fois, je n’étais pas préparée à la réalité. Ici, les bâtiments du XVIIe siècle donneraient presque l’impression d’avoir été volés à l’université d’Oxford.
Des tourelles, des façades aussi ouvragées que de la dentelle, une chapelle, des dépendances et des couloirs partout. Quant à la bibliothèque dans laquelle je suis en stage, c’est l’une des plus belles et des plus anciennes de la région parisienne, sans compter que le fonds est exceptionnel. Franchement, ici, je suis vraiment aux petits oignons, je n’aurais pas été mieux ailleurs.
— Tu commences à quelle heure ? me demande Pippa.
— Huit heures. Et toi, ton rendez-vous ?
— Neuf heures. Je vais rentrer avant midi, tu veux qu’on déjeune ensemble ? J’avais envie de pique-niquer pendant qu’il fait encore beau.
— Si tu veux !
— Allez, je file me préparer.
Elle se lève en traînant les pieds et s’enferme dans la salle de bains.
J’adore cette fille et je pense souvent que j’ai de la chance d’être tombée sur elle.
Pippa et moi, on a toutes les deux vingt-trois ans. Elle est en deuxième année de thèse, elle a commencé son doctorat en histoire avec une année d’avance. En plus d’être carrément jolie, c’est une tête, même si elle refuse de l’admettre.
Quant à moi, si le directeur de la fondation a vanté mes mérites en m’acceptant en stage ici, j’ai aussi conscience de ne pas avoir été admise que pour mon talent. Mes parents sont très amis avec Andrea Bergonzi, le trésorier, lequel a fortement appuyé ma candidature et facilité mon accès aux logements étudiants.
Du coup, j’ai un peu subi le syndrome de l’imposteur. Ma mère m’a tout de suite rappelé qu’il n’y a jamais aucun mal à recevoir un coup de pouce, que ce qui serait honteux serait de me croiser les bras malgré ça. Ce que je ne ferai jamais.
J’ai encore un sacré chemin à parcourir avant d’atteindre mon but. Si un jour j’arrive à devenir bibliothécaire dans un endroit aussi prestigieux que celui-ci, je serai la plus heureuse du monde.
J’avale une tartine en vitesse, lave ma vaisselle, et sors une feuille de papier à lettres de mes affaires avant de m’installer à la table du salon.
Comme tout le monde, j’ai perdu le goût d’écrire à la main depuis longtemps, mais il y a une seule personne pour qui je continue à le faire, c’est tante Potiron, la sœur de ma mère.
D’aussi loin que je me souvienne, on l’a toujours appelée comme ça parce qu’elle se teignait les cheveux en orange et qu’elle adorait l’automne. Dès octobre, elle faisait une orgie de citrouilles, en gâteaux, en purée, en soupe, buvait du thé à la châtaigne et ramassait tout un tas de feuilles séchées qu’elle stockait dans des paniers pour décorer sa maison. J’adorais ça. Petite, je passais toutes mes vacances de la Toussaint chez elle, en Normandie, dans la ferme qu’elle avait achetée. On fêtait Halloween, on décorait sa maison, elle m’asseyait sur ses genoux et me lisait des histoires. Et quand je repartais chez moi, elle m’écrivait de longues lettres dans lesquelles elle me racontait d’autres aventures qui m’émerveillaient.
Depuis quelques années, ma tante est atteinte de la maladie d’Alzheimer, alors c’est moi qui lui écris, et je sais que ça lui fait du bien.
Ma très chère tante Potiron,
Je t 'écris depuis la fenêtre de mon appartement qui donne sur le parc du Bois-Rouge, tu adorerais la vue.
Les arbres sont rougis par l 'automne, et les espaces verts, couverts de feuilles. Tu sais, il m 'arrive même de croiser des écureuils. Les chênes ont fait tomber leurs glands, si tu les voyais se ruer dessus pour s 'en mettre plein la bouche avant de grimper aux arbres et cacher leur butin pour l 'hiver ! Je crois que les écureuils roux sont parmi les animaux les plus malicieux du monde entier. Il y a un grand cèdre dont les branches frôlent la fenêtre de ma chambre, je suis presque certaine que si je laissais des noix sur le rebord, elles n 'y resteraient pas bien longtemps. Mais je ferais hurler le gardien qui détesterait voir la façade envahie par des chapardeurs.
Tout est si beau, ici. Je me sens bien à la fondation, et je crois que j 'ai vraiment trouvé ma voie et ma passion. Oui, je sais ce que tu penses, que je suis comme Obélix avec la Potion Magique, je suis tombée dans les livres quand j 'étais toute petite. C 'est vrai, et c 'est sans doute un peu grâce à toi. Tu te souviens de toutes les histoires que tu me lisais ? Certaines me faisaient un peu peur, mais je les adorais !
Tu sais, hier j 'ai
Je lève les yeux quand Pippa sort de la salle de bains ; les cheveux mouillés, elle me regarde remplir frénétiquement la feuille blanche posée devant moi.
— Tu écris à ta tante ?
— Comme tous les lundis, même si elle ne me répond jamais.
— Ça doit être un peu dur.
Je hausse les épaules.
— Quelqu’un pourrait le faire pour elle, mais l’époque des correspondances par lettres est définitivement révolue, que veux-tu… Place aux messages audio de moins d’une minute ! C’est dommage, parce que je crois que, quand les gens s’écrivaient, ils avaient plus de choses à se dire, ils s’aimaient davantage, parce qu’ils prenaient le temps.
— Oh… tu fais ton Calimero !
— Tu connais Calimero ?
Elle rit.
— Mais oui, ce petit poussin noir de dessin animé avec une coquille d’œuf sur la tête, il n’est jamais content et il lui arrive tous les malheurs du monde. C’est vieux, mais ma mère disait toujours que je faisais mon Calimero quand je me plaignais.
— On a les mêmes références, mais je ne fais pas mon Calimero, je dis juste que recevoir des lettres serait plus sympa que ces messages qui t’obligent à coller sans arrêt ton téléphone à l’oreille. Dans cent ans, les gens auront une antenne relais qui leur aura poussé dans le derrière, je te le dis !
Pippa éclate de rire, puis elle passe derrière ma chaise et se baisse pour enrouler ses bras autour de moi et imite la voix de Calimero.
— Oh, my little Calimero! It’s so unfair! Moi, je dis qu’il faut que tu te trouves un mec romantique qui t’écrive des lettres pour te crier son amour, son désir et ses fantasmes les plus secrets !
— T’es bête !
— Ben quoi ? Tu peux toujours rêver ! ajoute-t-elle en se redressant. Allez, je dois te laisser. Je préfère partir tôt, si je suis en retard, ma directrice va me tuer.
Je souris, termine rapidement ma lettre et colle un timbre sur l’enveloppe, avant d’y noter l’adresse de ma tante. Puis j’attrape mes affaires avant de partir. Sept heures trente, j’ai vingt-cinq minutes pour poster mon courrier et revenir. Je me dépêche de sortir, la boîte aux lettres est à neuf cents mètres, à l’entrée de Chevrière-les-Bois.
J’ai un pot de yaourt qui me sert de voiture, la Twingo d’occasion que mes parents m’ont offerte pour mes dix-huit ans. Mettre de l’essence me coûte une blinde, cette bagnole est un gouffre, alors je l’utilise le moins possible et fais tout ce que je peux faire à pied. C’est-à-dire presque rien, car ici, on est loin de tout. Il faut aller jusqu’à Saint-Rémy-lès-Chevreuse ou Rambouillet pour faire ses courses dans un magasin digne de ce nom.
Je cours plus que je marche, m’efforçant de ne pas penser que les quelques kilos que j’ai pris l’année dernière me font un peu plus transpirer que d’habitude. Les perdre ? Un jour, quand je serai motivée !
La lettre postée, il me reste dix minutes pour rentrer, j’ai intérêt à me dépêcher. J’accélère le pas, totalement essoufflée, jusqu’à ce qu’une voiture s’arrête à ma hauteur.
La vitre côté passager s’ouvre sur un résident que j’ai croisé quelques fois à la fondation sans jamais avoir eu l’occasion de lui parler. Brun et à peine plus vieux que moi, il me fait un peu penser à Ian Somerhalder dans Vampire Diaries. Peut-être le petit sourire en coin. Ou ses yeux d’un vert saisissant.
— Salut ! Tu vas à la fondation ? me demande-t-il.
— Euh, oui.
— Tu veux que je te dépose ?
La logique voudrait que je refuse poliment, ne serait-ce que parce que je ne le connais pas très bien, même pas du tout, mais parfois j’ai un drôle de sens des priorités : je préfère passer pour une fille pas très indépendante plutôt qu’être en retard au boulot.
Mon père serait désespéré. Que je réfléchisse… Non, il ne le serait pas, puisque je tiens de lui ma stricte habitude à être toujours à l’heure. Quoi qu’il en coûte…
— Merci, c’est gentil.
Il se penche pour ouvrir la portière afin que je m’installe. Je lisse bêtement les plis de mon pantalon, et c’est très gênant, j’ai l’impression de coller partout. Mais mon chevalier servant semble ne pas le remarquer et affiche un sourire Ultra Brite. Je ne me souviens pas avoir déjà vu des dents aussi blanches, j’ose à peine montrer les miennes.
— Tu es super matinale, me fait-il remarquer.
— Un courrier urgent à poster.
— Tu es stagiaire à la bibliothèque, c’est ça ?
— Oui, depuis trois mois. Et toi, doctorant ?
— En deuxième année de torture et de masochisme.
Il me fait sourire.
— C’est sympa de t’être arrêté pour moi.
— Je t’en prie, t’es mignonne, je ne perdais pas au change.
Je reste bouche bée de sa franchise. Ou de sa plaisanterie. En fait, je ne sais pas laquelle de ces deux explications me choquerait le plus.
— C’est juste là, à droite, je lui dis machinalement, comme s’il ne le savait pas.
— Et en plus tu fais GPS, tu as toutes les qualités, s’amuse-t-il. J’habite ici depuis quelques mois, tu sais.
— Désolée !
Il gare sa voiture sur le parking, je me dépêche de descendre.
— Merci, il faut que je file.
— Attends, comment tu t’appelles ?
— Oh, pardon. Phébée, avec un e à la fin.
— Super, Phébée-avec-un-e, moi c’est Matias, sans h. Tes parents étaient fans de mythologie ?
Je souris.
— Pas plus que ça. Je dois y aller, sûrement à une autre fois !
— Mais j’espère bien, renchérit-il avec un sourire déstabilisant.
Je cours pour rejoindre le bâtiment qui abrite la bibliothèque, le sourire aux lèvres.
Lui, on peut dire qu’il ne doute de rien !
— Bonjour, mademoiselle Chevalier, commence mon boss d’un ton pincé, on a failli vous attendre.
— J’arrive, j’arrive !