Jour 11 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Salut Phébée,
Je suis vraiment désolé pour hier soir ; quand je me suis rendu compte que tu n’étais plus là, on m’a dit que tu venais de partir en voiture avec quelqu’un.
Je me sens carrément nul, ça n’aurait pas dû se passer comme ça…
Au départ, j’avais vraiment l’intention de te proposer un verre à deux, mais quand j’ai annoncé que je sortais, les potes ont voulu se greffer. J’aurais dû leur dire non, je suis sincèrement désolé. Genre vraiment.
Je dois partir quelques jours à Paris, est-ce que tu me permettrais de me rattraper à mon retour ? J’aimerais passer un moment rien qu’avec toi pour mieux te connaître, et juré, je ne t’emmènerai pas à une soirée karaoké, j’ai compris que ce n’était pas ton truc. * * *
Je t’ai laissé une carte de visite dans l’enveloppe, il y a mon numéro de téléphone dessus. Ne te moque pas, c’est juste que j’arrive à les refourguer à personne !
Laisse-moi un message pour me dire si tu as lu mon message, si tu veux bien.
Et à bientôt j’espère.
Matias
* * *
📖 Le Récit de Phébée
C’est parce qu’à presque 8 heures aucune lettre n’avait encore été glissée sous ma porte que j’ai fini par l’ouvrir pour me rendre compte qu’un papier plié en quatre avait été déposé sur la poignée. Il est tombé à mes pieds, je l’ai ramassé, ouvert et lu aussitôt, à moitié dans le couloir, aussi surprise que déçue, saluant à peine les quelques personnes qui sont passées devant moi.
Chaque matin, depuis dix jours, je reçois une lettre de mon inconnu dans une enveloppe soigneusement fermée, et c’est la première fois que je n’en ai pas.
Voilà, je suis d’une humeur de chien.
J’entre dans mon appartement, la lettre de Matias à la main, avec une sacrée moue sur le visage. Je devrais être touchée qu’il s’excuse, d’autant qu’il me paraît sincère, mais en réalité je m’en fiche. Je ne ressens presque rien, sinon un étrange vide, comme si on m’avait volé ma routine ou, pire, mon attente.
Si je voulais une preuve que Matias n’était pas mon inconnu, la voici. Ce n’est pas la bonne écriture. Pas les bons mots. Même l’odeur du papier me paraît étrangère. Tout est trop réel, trop explicable, trop concret. Rien à voir avec la part de mystère qui m’accompagnait chaque matin. Mais pour être honnête, ça me rassure. Si j’avais découvert que Matias était mon inconnu, je n’aurais pas du tout su comment réagir. Je crois que ça m’aurait carrément angoissée !
Pourquoi est-ce qu’il ne m’a pas écrit ?
Je reste immobile, la lettre ouverte dans la main, et essaie de me raisonner.
C’est absurde de se sentir trahie par quelqu’un que je ne connais même pas. Et pourtant, c’est bien ce qui se passe. Mon inconnu a manqué à l’appel. Et alors qu’il ne m’a jamais rien promis, ça me laisse un goût d’abandon, un mélange d’impatience et de trouble que j’ai quand même un peu de mal à gérer.
Pourquoi est-ce qu’il ne m’a pas écrit ?
Je relis le nom de Matias sur la feuille.
Il écrit pour réparer quelque chose. Moi, je cherche seulement à comprendre la raison pour laquelle mon inconnu ne m’a rien laissé, pas même un mot griffonné à la hâte. Juste ce silence, planté entre ma porte et moi, plus lourd que toutes les excuses du monde et qui me dit que, peut-être, il s’est lassé de m’écrire.
Est-ce que j’en fais trop ?
Sûrement, mais…
Pourquoi est-ce qu’il ne m’a pas écrit ?
Je fais doucement claquer la porte derrière moi et reste appuyée contre le battant, la lettre toujours dans la main, comme si la lâcher revenait à admettre qu’il n’y en aurait plus jamais d’autres, ou, au mieux, que je suis très certainement en train d’exagérer la situation. Mais je veux exagérer la situation, parce que ça m’énerve.
— Tu comptes rester plantée là encore longtemps ?
Je sursaute. Pippa vient d’apparaître dans le salon, les bras écartés dans un bâillement gracieux. Ses cheveux blonds sont tressés en une natte soignée qui lui retombe sur l’épaule. Je suis morose, et elle, elle dégage une lumière tranquille.
— Ça ne va pas trop, on dirait… dit-elle en s’approchant. Un souci ?
Je grimace.
— Il n’y a pas eu de lettre.
Elle fronce les sourcils en regardant le papier que j’ai toujours dans la main.
— Comment ça, pas de lettre ?
Je lui tends le mot de Matias. Elle le prend délicatement, entre deux doigts, le lit en diagonale, puis lève vers moi ses yeux clairs.
— De toute évidence, ce n’est pas lui, ton mystérieux correspondant…
J’acquiesce. Pas besoin d’en dire plus.
Pippa referme le mot avec soin et me la rend.
— Et tu es déçue.
— Déçue que ce ne soit pas lui, l’inconnu ? Non… Hier soir, ça m’est apparu comme évident. Ce n’est pas ça.
— Alors quoi ?
Je soupire.
— Je me sens idiote. En dix jours, l’inconnu a réussi à me rendre accro à ses lettres. Et ce matin, rien. Juste ce message d’excuses de Matias. Tu me trouves bête ?
Elle sourit.
— Non, pas du tout. On s’habitue vite aux bonnes choses.
— Oui…
Ma voix vacille comme une flamme. Pourquoi suis-je aussi émotive ? J’ai bien conscience que ce n’est pas très normal que ça me touche autant, mais c’est pourtant ce que je ressens.
Pippa me regarde, penche la tête, puis va s’asseoir sur le canapé, m’invitant du regard à la rejoindre. J’obéis, sans conviction.
— Peut-être qu’il a eu un contretemps.
— Ou peut-être qu’il s’est juste lassé.
— Arrête, tu dramatises. Il t’a écrit dix fois, Phébée. Chaque jour. On ne passe pas autant de temps à raconter des morceaux de soi pour disparaître du jour au lendemain sans raison valable.
Je fixe le plafond.
— Alors quelle raison, selon toi ?
Pippa se mord la lèvre, réfléchit, puis se racle la gorge.
— Peut-être qu’il s’est retrouvé nez à nez avec Matias, justement ? Imagine : l’un arrive pour déposer ta lettre, l’autre débarque pour s’excuser et aussi déposer une lettre. Scène de film un peu gênante. Dans le doute, ton inconnu a rebroussé chemin, l’air de rien.
Je visualise la scène et souris. Elle a quelque chose de plausible, de presque comique.
Je ris malgré moi. Ce rire un peu nerveux qui soulage sans vraiment consoler.
— Tu crois vraiment que c’est possible ?
— Franchement, oui. Et même si ce n’est pas ça, il y a cent raisons d’être en retard ou d’avoir eu un empêchement. Laisse-lui le bénéfice du doute.
— Tu as raison…
Elle attrape ma main.
— Ce n’est qu’une journée. Tu ne vas pas tirer un trait sur cette mystérieuse correspondance juste parce qu’il n’y avait pas de lettre aujourd’hui. Je suis sûre que, demain, tu en auras une. Et puis, si ça se trouve, il est juste en panne d’encre. Ou alors non, je sais ! Il est allé faire un footing dans le Bois-Rouge et il a croisé un ours. Lequel lui a proposé d’aller pêcher du saumon dans le lac. Il n’a pas résisté.
Je finis par glousser.
— N’importe quoi !
Je fixe la porte, comme si c’était elle qui pouvait décider de ce qui continue et de ce qui s’arrête.
— Et si plus rien ne vient ?
— Alors tu sauras au moins que ça a eu lieu, que ça t’a fait du bien et que cette personne existe vraiment.
Je la regarde, étonnée par la justesse de ses mots. Pippa n’a pas toujours l’air de comprendre ce que je vis, mais là, elle touche juste.
Elle se lève et s’étire, légère.
— Allez. Café ? J’en fais un corsé, comme tu l’aimes. Ça t’aidera à patienter avant ta prochaine crise existentielle.
Je souris enfin, vraiment. Au fond elle a raison, rien ne me dit que c’est terminé. Alors, pendant que Pippa s’affaire dans notre petite cuisine, je pose la lettre de Matias sur la table, regarde la carte de visite qu’il m’a laissée et me décide à lui répondre. Parce que, dans toute cette histoire, il est quand même venu s’excuser.
Je regarde l’heure, 8 h 15, je suis à la bourre. Je ne termine pas mon café, me dépêche de prendre mes affaires et claque la porte de l’appartement pour descendre l’escalier au pas de charge.
— Hé, où tu vas, la tornade ? m’arrête Livio en me voyant arriver dans l’allée alors qu’il est en train d’ouvrir la porte.
— Bosser, je suis en retard !
— Les étoiles t’ont fait rater le réveil ? s’amuse-t-il.
Je lui souris, je ne vais quand même pas lui parler de Matias.
— On va dire ça ! Pardon, mais je file. Bisous !
Je lui envoie un baiser de la main et traverse la cour à toute vitesse. Dehors, il fait carrément froid, il va falloir que je pense à changer de manteau.
Je pousse la porte de la bibliothèque en retenant mon souffle. Huit heures vingt.
Le parquet craque et mes chaussures résonnent dans le silence. Les regards se lèvent derrière les écrans, dérangés par mes pas précipités. Un cliquetis de clavier s’interrompt. Personne ne dit rien, mais ce silence poli et cette retenue feutrée ont quelque chose de plus pesant qu’un reproche. Sac glissé sur l’épaule, j’entre dans le box des bibliothécaires. Mes trois collègues sont déjà là. Évidemment.
— Bonjour, tout le monde, je lance joyeusement, et pardon pour mon retard !
— Panne d’oreiller ? s’amuse Antoine.
Je souris, l’air coupable.
— Petit souci logistique. Je rattraperai mes heures, ne vous inquiétez pas.
— Tu fais plus d’heures que tout le monde, intervient Sylvie, alors personne ne va te reprocher d’arriver un peu plus tard.
William Parker mis à part… Mais il n’est pas là pour voir.
Edwige sourit pendant que je retire mon manteau.
— Au fait, il y avait une enveloppe pour toi dans la boîte quand je suis arrivée, je l’ai posée sur ton bureau.
Je reste immobile, mais ne peux pas m’empêcher de jeter un œil à ma table. Puis tout se met à chauffer dans ma poitrine. C’est la même enveloppe ivoire, bordée d’un mince liseré rouge, que je reçois chaque matin.
Mon cœur s’emballe, je pourrais en crier de soulagement.
Je prends sur moi pour garder un visage impassible.
— Ah bon ? Merci, Edwige.
Ma voix tremble à peine, juste assez pour que je m’en rende compte. Je m’installe et accroche mon sac sur la chaise avec un naturel étudié.
Edwige hausse les épaules, déjà replongée dans son ordinateur.
Les claviers se remettent à taper, les pages à tourner. Tout le monde retourne à ses obligations, et l’ordre tranquille de la matinée reprend. Mais moi, je n’entends que le sang qui cogne contre mes tempes.
Je tends la main vers l’enveloppe. Le papier a cette texture un peu granuleuse que je reconnaîtrais entre mille. Mon pouce glisse sur le pli du rabat, hésite, retombe.
Pas maintenant. Pas ici. Il a écrit. Il a écrit !
J’ai cette sensation idiote d’être observée, comme si le simple battement de mon cœur pouvait trahir mon secret. Alors, je la glisse discrètement dans mon sac, entre mon carnet de notes et mon agenda. Je suis surexcitée.
J’allume machinalement l’ordinateur et baisse les yeux sur mon clavier, feignant d’être absorbée. Pippa a raison, je suis quand même un peu excessive. Tant pis, j’assume !
* * *
Enfin midi, le déjeuner attendra. Je prends mon sac, file tout droit aux toilettes et m’enferme dans une cabine.
Autour de moi, des pas résonnent, deux voix féminines échangent quelques mots à propos de leurs travaux de recherche, m’en fous, ça ne me perturbe pas. Je décachette l’enveloppe.