Jour 14 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Huit heures pile. J’ai l’impression de participer à une mission d’infiltration, sauf que mon matériel se résume à une enveloppe et un cœur qui tape bien trop fort dans ma poitrine. Comme toujours, le samedi matin, il n’y a pas grand monde à la bibliothèque, juste quelques doctorants qui ne lèvent pas le nez de leurs bouquins. Je repère vite le seul homme du lot, un gars d’une bonne trentaine d’années, sûrement un prof d’histoire venu pour la journée, et qui n’a probablement rien à voir avec mon mystérieux inconnu.
J’avance dans l’allée principale en faisant le moins de bruit possible et me dirige tout droit vers le rayonnage de la section Antiquité.
Céramiques de la Grande-Grèce. Reliure en cuir noir, titrage élégant en fer à dorer, le livre est là, tranquille, posé sur la table, comme si de rien n’était. Personne ne le regarde, personne ne le prend.
Je m’approche, y glisse la lettre entre les pages, et le referme aussitôt.
Voilà. Mission accomplie.
En théorie, mon inconnu viendra la récupérer dans dix minutes, alors si je veux respecter la règle tacite qui consiste à ne pas découvrir qui il est, je ferais mieux de partir avant qu’il arrive, mais la joueuse en moi – laquelle a été très sage, jusque-là – a très envie de rester. Je pourrais, comme ça, l’air de rien, passer derrière le rayonnage de l’alcôve et consulter un livre au hasard. De là, j’aurais une vue parfaite sur la table.
Non, c’est nul…
Je resserre mon col de manteau et trace jusqu’à la sortie.
Je n’ai jamais aimé transgresser les règles, je me ferais presque pitié.
— Alors ? me demande Pippa quand je retourne à l’appart.
— J’ai déposé la lettre.
— Tu l’as croisé ?
Je secoue la tête.
— J’ai pas osé attendre.
Pippa se met à rire.
— Trop sage, mate. Moi, je me serais planquée pour voir.
— Aucun doute là-dessus. Allez, je vais me préparer pour aller au musée, tu veux venir ?
Elle regarde son pyjama, avise les restes du petit déj sur la table et grimace.
— Merci, mais non merci ! Tu me raconteras.
— Je n’y manquerai pas.
* * *
Emmitouflée dans un manteau et une écharpe parce que les températures ont décidé de me rendre dingue, je croise les doigts pour que ma Twingo démarre.
Elle ne démarre pas.
Je tape sur le volant, agacée à l’idée de devoir faire des réparations alors que je n’ai pas une thune de côté. Je lève les yeux sur les fenêtres du troisième étage et me résigne à monter voir Livio pour lui demander s’il peut une nouvelle fois charger ma batterie.
Je sors de la voiture en courant, capuche sur la tête, et le vois en train de traverser la cour dans un blouson en cuir marron qui lui donne l’allure d’un acteur américain des années 60. Il n’a absolument pas l’air gêné par la pluie qui déferle.
— Encore un souci de batterie ? devine-t-il.
— Ouais, je crois que l’Univers n’a pas du tout envie que j’aille voir cette expo.
— Je te dépose au RER, si tu veux.
— Non, écoute, je ne veux pas abuser, j’allais juste te demander si tu pouvais de nouveau recharger ma batterie.
— J’ai peur que ça ne serve à rien, il va falloir la changer… Allez, viens, je t’emmène.
— Mais tu ne vas quand même pas revenir me chercher en fin de journée…
— Non, je vais t’accompagner.
J’ouvre grand les yeux.
— Hein ? Au musée ?
— Ben ouais. À moins que ça t’ennuie ?
— Non ! Mais cette sortie, c’est un défi de mon admirateur secret, je finis par avouer. Il paraît qu’un tableau en particulier, de l’expo de Frederic Leighton, lui a fait penser à moi.
Ça le fait rire.
— Pas de problème pour moi. Je suis curieux.
— Sûr ?
— Certain ! Monte, je sens qu’on va bien se marrer.
Une fois dans le RER, on met à peine plus d’une heure pour arriver et, une fois à Paris, le temps n’est pas meilleur que dans la vallée de Chevreuse.
Le musée d’Orsay se dresse devant nous, juste en bordure de la Seine, comme un pont entre deux siècles. Horloge monumentale, arches élégantes, ferronneries ciselées, c’est vraiment un musée exceptionnel.
— C’est la première fois que tu y viens ? me demande Livio.
— Oui… c’est super beau.
— Attends de voir l’intérieur ; c’est une ancienne gare et toute la structure a été conservée. C’est impressionnant.
Grâce à nos billets, on évite la file d’attente, puis on entre dans le musée, accueillis par des verrières hautes et métalliques. La lumière glisse sur toute une rangée de statues blanches le long de la grande nef.
— Waouh… je souffle.
— Canon, hein ?
— Carrément…
À l’intérieur, le murmure des visiteurs s’élève comme un bruissement d’ailes, et chaque pas résonne doucement sur le marbre.
— Apparemment, c’est au deuxième, me dit Livio.
Je hoche la tête et le suis à travers les allées sans que nous prenions vraiment le temps de nous arrêter. Priorité à l’expo de Leighton.
Quand on arrive à l’étage en question, changement d’ambiance radical. Les plafonds sont plus bas et la lumière est filtrée par des voiles de toile grisée. Livio s’arrête devant l’entrée.
— Je file aux toilettes, je te rejoins, me dit-il.
J’acquiesce et entre.
Des dieux grecs, des nymphes, des guerriers, des déesses… Leighton était, de toute évidence, très inspiré par la mythologie. Mais j’avoue que je suis surtout subjuguée par les couleurs or, pourpres, les bleus nocturnes qui vibrent sous les spots.
— Phébée ?
Je me retourne, surprise, et tombe nez à nez sur Matias qui semble tout aussi étonné que moi.
— Je ne m’attendais pas à te trouver ici, dit-il en souriant.
— Moi non plus.
Mais pas au point de repartir dans mon délire « Matias est là, ce n’est pas un hasard, c’est lui mon inconnu ». Je suis désormais catégorique sur ce fait.
— Je bosse dans les réserves sur des vieux manuscrits depuis deux jours, m’explique-t-il. Et toi ? En visite ?
— Oui, pour voir l’expo de Leighton.
— Parce qu’il a réalisé un tableau à ton effigie ? s’amuse-t-il.
Comme je fronce les sourcils, il me fait signe de le suivre.
— Quand je l’ai vu, j’ai tout de suite pensé à toi. Tu vas voir pourquoi. Viens, je vais te montrer.
Sans comprendre de quoi il retourne, je lui emboîte le pas jusqu’à un portrait qui m’en décrocherait presque la mâchoire tant c’est inattendu. La femme qui est représentée de profil, avec un immense chapeau et des manches à froufrous, me ressemble. Mêmes cheveux châtain clair et bouclés, même nez droit, les yeux bleus et… une petite fossette sur le menton.
— Phœbé, commente Matias, fille du Ciel et de la Terre.
— Euh…
— Ouais, hein ! Même tête, même prénom, ça se pose là, non ?
Je ne sais même pas quoi dire tant je suis choquée.
Je prends une photo avec mon portable dans l’intention de la montrer à mes parents, à l’occasion, puis je lève les yeux en direction de Livio qui vient vers moi d’une démarche vive. Inutile de se demander pourquoi, il a vu Matias, il n’en faut pas plus pour que ça le gonfle.
Matias l’aperçoit aussi, mais au lieu de se laisser impressionner, il sourit en me prenant par l’épaule quand Livio arrive vers nous.
— Tiens, Livio, regarde ce tableau que j’étais en train de montrer à Phébée. Tu ne trouves pas qu’il y a un air de famille ? Un air, seulement, car il est évident que notre Phébée est cent fois plus jolie. Et moi, tu ne trouves pas que je ferais un super Apollon ? ajoute-t-il en se mettant de profil. Phébée et moi on est faits l’un pour l’autre. C’est écrit.
Qu’on me coupe un bras s’il n’est pas en train de chercher la merde.
Livio plisse les yeux.
— Tu devrais peaufiner ta culture. Phœbé était la grand-mère d’Apollon.
Matias éclate de rire.
— Oh, oh ! T’as encore oublié ta bonne humeur au vestiaire ? Tu sais, moi, je ne fais que constater la réalité. J’y peux rien si j’ai un physique de rêve.
Je lève les yeux au ciel. Matias est dans la provocation pure et Livio y saute à pieds joints. Je le vois fulminer et s’apprêter à rétorquer quelque chose, alors je m’interpose. Ça commence à bien faire.
— Merci pour la surprise, Matias, nous, on va continuer la visite. À une prochaine ?
— J’y compte bien !
Je souris poliment et entraîne Livio par le bras. Ses muscles sont durs sous le cuir de sa veste. Tendu à l’extrême, il me suit, sans rien dire.
— Ça va aller ? je lui demande.
— Ça irait mieux dans un monde sans lui.
Je soupire.
— Tu exagères…
Je n’aime tellement pas le voir crispé comme ça.
— Et si on montait sur la terrasse ? je lui propose. J’ai vu sur le plan que c’était accessible et je crois qu’il a arrêté de pleuvoir.
— Bonne idée, finit-il par dire avec un timide sourire.
Nous grimpons l’escalier, croisant étudiants, touristes et groupes scolaires. On dirait que tout le monde a eu la même idée que nous.
Sur le rooftop, il y a un bar avec des tables et des chaises, hélas toutes occupées. On s’approche quand même. L’air est frais, un peu mordant, et les quelques rayons de soleil qui ont réussi à traverser les nuages se reflètent sur la Seine, qui s’étire tranquillement en contrebas. Au loin, le Louvre d’un côté et la coupole des Invalides de l’autre. C’est beau.
On avance jusqu’à la rambarde ; la pluie a laissé quelques gouttes sur le métal, je passe le doigt dessus pour dessiner une traînée.
— Tu étais déjà monté ? je demande à Livio.
Il pivote pour me faire face et me sourit.
— Non. Tu m’épates, Fossette, tu arrives toujours à rester calme, même quand tout menace de partir en vrille.
— Tu ne devrais pas prendre les choses à cœur comme ça. Matias est un provocateur et toi, tu le sais très bien.
Un éclat passe dans ses yeux. Je sens qu’il va botter en touche.
— C’était donc ce portrait que ton inconnu voulait que tu voies.
Qu’est-ce que je disais ! Je le connais tellement bien…
— Avoue que c’est quand même pas commun.
Il éclate de rire.
— C’est le moins qu’on puisse dire ! Tu dirais quoi s’il te proposait de le rencontrer, là, maintenant ?
— Au musée ? Je dirais non, je suis avec toi ! Je ne t’abandonne pour personne, docteur Bergonzi !
— Futur docteur.
Je lui souris, m’apprête à répondre quelque chose mais suis interrompue par la vibration de mon téléphone. Je le sors de mon sac et regarde l’écran.
— Excuse-moi, c’est ma mère.
Je décroche et m’éloigne un peu.
— Hello, maman !
— Bonjour, mon cœur.
Sa voix tremble un peu. Quelque chose ne va pas.
— Il y a un problème ?
— Oui, c’est tante Potiron… On ne t’en a pas parlé pour ne pas t’inquiéter, mais avant-hier elle a quitté la maison de retraite en chemise de nuit, en pleine nuit. On ne l’a retrouvée que le lendemain matin vers 7 heures, errant pieds nus dans le village. Elle était frigorifiée et ne savait plus où elle était.
— Mais comment elle a pu partir sans qu’on la voie ?
— Elle a échappé à la vigilance de l’équipe en passant par une issue de secours. On est partis pour la maison de retraite dès qu’on a su. Elle va bien, mais depuis, elle refuse de s’alimenter et ne cesse de demander à te voir.
Je sens ma poitrine se serrer.
— Tu veux que je vienne ?
— Je suis embêtée de te demander ça, mais ça l’aiderait peut-être, oui.
Je pense aussitôt à ma voiture, évidemment hors service.
— D’accord, je vois pour prendre un train cet après-midi ou demain matin.
— Cet après-midi, ça ne sert à rien, une ambulance vient la chercher dans une heure pour passer des examens à l’hôpital d’Évreux, et tu ne saurais pas où dormir – dans l’urgence, on a pris un petit hôtel pas super. Demain matin, ce sera parfait.
— Je vais faire ça.
— Merci, ma chérie. Elle sera soulagée de te voir.
— Je te tiens au courant de l’heure à laquelle j’arrive. Bisous, maman.
Je raccroche. Livio plisse le front, il a entendu une partie de la conversation.
— Un problème chez toi ?
— Ma tante Potiron a fugué il y a deux jours, ils l’ont retrouvée, mais depuis elle refuse de manger et me réclame. Je vais devoir prendre un train demain matin.
Il secoue la tête.
— Tu vas mettre une heure de plus en train qu’en voiture, c’est con, je vais t’emmener.
— Mais…
— T’inquiète, ce n’est pas la mer à boire et ça me fait plaisir.
Je suis très touchée, cependant je ne peux pas m’empêcher de faire la moue.
— C’est adorable, mais tu me rends toujours service, et toi, tu ne demandes jamais rien… Ça commence à devenir gênant.
— C’est mon côté super-héros, et les super-héros sont là pour aider les gamines qui ont des fossettes, conclut-il en appuyant doucement sur la mienne.
— Hé, je ne suis pas une gamine !
Il recule en arquant un sourcil taquin.
— Vu ta taille, on pourrait en douter. Allez, on ira ensemble, et tu n’y penses plus, d’accord ?
Je lui souris, plus reconnaissante que jamais de l’avoir dans ma vie.
— Merci, presque-docteur Bergonzi.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
