Jour 17 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Cette fois encore, je n’ai pas vu la journée passer. La mission de William Parker occupe tout mon temps, ça plus trouver un garagiste qui puisse réparer ma voiture sans que ça me coûte un bras. En sachant qu’en vrai, ça m’en coûtera au moins deux, voire trois.
Dix-sept heures trente, le meilleur garde du corps du monde est avec moi. De toute façon, quand elle a lu la lettre, Pippa a décrété qu’aller au musée seule était OK, mais pas dans une ferme perdue au milieu de la pampa chevrotine. D’ailleurs, ça fait dix minutes qu’elle me joue le grand numéro de la future victime d’un thriller.
— Je dois vraiment être folle pour accepter de t’accompagner à travers la forêt jusqu’à une ferme paumée qu’on ne connaît même pas. Si ça se trouve, les propriétaires vont nous égorger et faire des confitures avec nos organes.
Sa voix résonne dans les couloirs de la fondation. Les deux doctorants qu’on croise se regardent en souriant. Je remonte la fermeture Éclair de mon blouson, l’air de rien.
— Si quelqu’un doit nous égorger, j’espère que ce sera dans un endroit plus stylé que la campagne chevrotine.
— Ah oui, pardon, se moque-t-elle. Mademoiselle a des standards même pour sa mort.
Je souris, tandis qu’on descend l’escalier.
— Rappelle-moi, reprend Pippa qui en fait décidément des caisses, c’est bien l’inconnu qui t’épie depuis des jours qui t’envoie maintenant dans une ferme glauque, c’est ça ?
— Il ne m’épie pas, il m’admire à distance. Comme un naturaliste.
— Un naturaliste, c’est comme un taxidermiste ? se moque-t-elle. Cela dit, dis-toi que les stalkers disent exactement ça dans les reportages. « On n’épie pas, on admire. »
Je pouffe de rire, puis on sort dans la cour, sous un ciel qui s’effiloche déjà dans un camaïeu de rouge. La nuit va vite tomber, pour ne rien arranger à la trouille de Pippa.
On arrive juste au parking quand une portière claque. Mon corps reconnaît le bruit avant mon cerveau.
— Hé ! s’exclame Pippa en voyant Livio. Les meilleurs arrivent toujours au bon moment pour nous sauver !
Livio, sac en bandoulière, barbe de fin de journée, nous regarde comme si on venait d’être surprises à voler le scanner du labo.
— Vous sauver de quoi ?
Je sens la chaleur me grimper aux joues. Évidemment. Timing parfait. Il fallait que ce soit lui, maintenant. Je m’apprête à aller à un rendez-vous de mon inconnu, et je me sens immédiatement coupable. De quoi ? D’aimer recevoir ses lettres et en même temps d’être contente de voir Livio chaque fois que je le croise ? D’essayer de concilier des choses qui n’ont rien à faire ensemble ? C’est exactement ça.
J’ouvre la bouche pour répondre, aucune phrase intelligente ne sort. Mais Pippa, elle, ne laisse jamais un silence survivre plus de deux secondes.
— On va se faire recruter par une secte, annonce-t-elle aussi joyeusement que si on allait au spa. Lettre anonyme, petite ferme derrière la forêt, ambiance douteuse. Le package complet.
— Ton inconnu ? me demande Livio en plantant ses yeux dans les miens. Il s’accroche !
Si je pouvais me téléporter dans un fossé, là, maintenant…
— Et il montre de plus en plus d’imagination, répond Pippa à ma place, pardon, d’admiration. Tu viens avec nous ?
Je lui fais les gros yeux, mais elle semble s’en moquer complètement. L’idée que je pense jouer sur deux tableaux ne l’effleurant même pas.
Livio hausse un sourcil.
— C’est quoi, le deal ?
— Marcher à travers la forêt, trouver une ferme où mademoiselle a rendez-vous à 18 heures, et la suite… personne ne sait. Enfin, on se doute que ce n’est pas pour le rencontrer, monsieur est du genre secret. Comme tous les tueurs en série.
Je soupire.
— C’est supposé être une surprise.
Livio me sourit.
— Super, j’adore les surprises, je vous suis !
Sauf qu’une partie de moi aurait voulu qu’il décline poliment et me laisse seule avec mes contradictions. Tandis que l’autre a totalement envie qu’il vienne, parce qu’il est rassurant, et parce que j’aime être avec lui.
Bon sang, jusqu’où peut-on se raconter qu’on ne fait que suivre le fil des choses, sans jamais admettre qu’on le tient si fermement entre les doigts qu’il est en train de nous lacérer ?
Moi, mon admirateur secret et mon meilleur ami transformé en crush dans la même équation. J’ai beau me dire que c’est nul, les choses n’ont pas l’air de vouloir être autrement. Si l’Univers avait un service après-vente, je demanderais un remboursement immédiat. Franchement, qui a commandé ce chaos ?
À mesure qu’on avance le long du sentier, les arbres se resserrent autour de nous. L’odeur d’humus mouillé remonte du sol, et les feuilles mortes craquent sous nos pas. La lumière orangée du ciel s’effiloche entre les branches noires, et un corbeau croasse au loin. Ambiance cent pour cent creepy, Pippa ne va jamais s’en remettre.
— On aurait dû prendre la route, se plaint-elle en se collant à Livio. Je vous préviens, si un truc me saute dessus, je m’évanouis direct.
— T’inquiète, répond Livio, hilare. Les monstres préfèrent la viande rouge. Oh, mince… j’avais oublié, on en est aussi, et toi pire, t’es une roast-beef !
— Je te déteste !
Une branche craque dans le sous-bois. Pippa hurle en sursautant et m’agrippe la manche avec une force insoupçonnée, bien calée entre Livio et moi.
— Vous avez entendu ? C’était quoi, ça ?
Livio lève les mains, dramatique.
— Relax, c’est sûrement un joggeur en legging fluo qui s’est perdu. Le seul monstre ici serait son sens du style.
J’éclate de rire et même Pippa sourit.
— J’vous déteste, marmonne-t-elle. Si je meurs, je vous hanterai.
— Tu nous hantes déjà vivants, Pippa, on ne pense qu’à toi ! je lâche.
On avance en se bousculant, en se lançant des piques, tandis que nos voix se mêlent au bruissement des feuilles. La clarté s’amenuise à une allure folle ; sous les arbres, les insectes s’en donnent à cœur joie, mais entre nos éclats de rire et nos blagues débiles, la forêt est bien moins effrayante.
On arrive vite sur la route qu’on ne regrette finalement pas d’emprunter, et, éclairés par la lampe torche, nous trouvons la ferme cinq minutes plus tard, au bout d’un chemin bordé de haies sauvages.
C’est une jolie petite longère à pans de bois, et même si le jour a sacrément décliné, sans les arbres autour de nous, on la voit encore très bien. Elle est au milieu d’un terrain tout en verdure, entourée de pommiers qui ont presque perdu toutes leurs feuilles.
On arrive jusqu’au pas de la porte au-dessus de laquelle un globe lumineux est accroché.
— Tu frappes, m’intime Pippa.
Aucune idée de ce qui m’attend derrière, on n’a vu aucun panneau en arrivant, rien.
J’hésite une demi-seconde, regarde Pippa et Livio, et frappe.
La porte s’ouvre presque aussitôt sur un homme d’une quarantaine d’années. Barbe épaisse, cheveux mi-longs, blond vénitien, soigneusement décoiffés, dans le genre « je n’ai pas fait exprès » qui a pourtant pris au moins dix minutes dans la salle de bains. Jean un peu élimé, pull en laine à torsades, bracelet de perles au poignet. Hipster qui s’assume.
— Bonsoir, nous salue-t-il avec un sourire tranquille. Je suppose que vous êtes Phébée ?
— Euh oui, c’est moi, bonsoir. Je ne suis pas venue seule, j’espère que ça ira ? je dis en me décalant pour que Pippa et Livio apparaissent derrière moi.
— C’est parfait, au contraire ; plus on est nombreux et plus ils sont contents. Entrez, entrez.
Mon regard croise celui de Pippa qui pense exactement comme moi, à coup sûr.
Qui sont ces « ils » ?
Il s’écarte, la porte grande ouverte, et deux chiens apparaissent pour nous faire la fête. Livio, complètement dans son élément, s’agenouille pour caresser le plus petit, un yorkshire qui a l’air d’avoir fait la Seconde Guerre mondiale tant il paraît vieux.
— Bonsoir ! lance une voix joyeuse. Je suis Claire, la femme de Mathieu. Suivez-moi, et mettez-vous à l’aise, surtout !
On la suit jusqu’à une grande pièce à vivre. Plafond bas avec de grosses poutres sombres et un peu tordues, sol en tomettes rouges recouvert de tapis, buffet massif, table en chêne, chaises qui doivent grincer rien qu’à les regarder de travers. Une cheminée flambe et, au milieu de tout ça, des chiens.
Partout.
Un cavalier king-charles est roulé en boule en mode bouillotte sur les genoux d’une femme, affalée dans un énorme fauteuil à oreilles. Elle le caresse avec extase. Par terre, sur un tapis, une autre femme est allongée de tout son long, la tête posée contre le flanc chaud d’un labrador couleur miel qui ronfle avec une conviction admirable. Et dans le canapé, un homme est assis entre un dogue allemand immense qui prend toute la place et un genre de chien de chasse moustachu.
Pippa me donne un coup de coude discret, mais à part hausser les épaules, je ne sais pas quoi dire. Qu’est-ce qu’on fait là ? Je ne sais pas.
Mathieu, le propriétaire, se retourne vers nous, les mains jointes, ravi comme si on venait de lui livrer un cadeau-surprise.
— Bienvenue dans notre séance de câlinothérapie animale.
À ma droite, je sens Pippa se figer. À ma gauche, Livio sourit déjà. Évidemment. Lui, c’est son habitat naturel, ce genre d’ambiance. Donnez-lui trois animaux au mètre carré et il signe pour l’année.
— C’est une blague ? me murmure Pippa.
— Aucune idée…
— Vous pouvez vous installer où vous voulez, nous dit Claire. Dans un fauteuil, par terre, sur un coussin… Ici, on choisit juste l’endroit où on veut être heureux.
Une partie de moi a envie de reculer vers la sortie comme si je venais de m’apercevoir que je suis entrée dans la mauvaise salle, mais l’autre est fascinée.
— Allez, on y va, susurre Livio, déjà en train de viser un coin du deuxième canapé.
On avance. Je m’assois sur le bord à côté de Livio, le dos bien droit, tandis que Pippa se laisse glisser sur un gros coussin, son sac serré contre elle. Livio, lui, a l’air d’un type qui vient de trouver le paradis sur Terre ; le yorkshire l’a suivi et se couche déjà contre lui.
On n’a pas le temps de se demander ce qu’on est supposés faire qu’un chien arrive. Un petit corgi trottine vers Pippa, s’arrête devant elle, la regarde longuement, penche la tête… puis se colle contre sa cuisse avec un soupir d’aise.
Je vois ma coloc fondre comme neige au soleil.
— Oh sweetie, you immediately recognized your compatriot. Come here, let me pet you! *1
Moi, je sens tout à coup une présence contre ma jambe. Je baisse les yeux : un gros chat roux m’observe, yeux mi-clos. Puis il grimpe sans plus de cérémonie sur mes cuisses, tourne deux fois sur lui-même, et se laisse tomber, lourd et chaud.
— OK, d’accord. Bonjour. Installe-toi, fais comme chez toi, je souffle en riant.
Le chat roule sur le dos et me montre son ventre, les quatre pattes en l’air.
Si ça, ce n’est pas de l’invitation !
Le silence qui suit est seulement rompu par les craquements du feu, les ronflements du labrador et la respiration tranquille des autres chiens. Même les humains ne se parlent pas, c’est étonnant et complètement addictif.
Je sens mes épaules se détendre malgré moi. La chaleur du chat traverse mon jean, alors je pose la main sur son pelage, un peu maladroitement au début, puis mes doigts trouvent un rythme. Sous ma paume, le ronronnement vibre, profond, comme un moteur.
— Laissez-vous aller, et profitez, nous dit Mathieu. Ils vous apportent de l’apaisement autant que vous leur en apportez, soyez-en certains.
Je me surprends à sourire. Un sourire un peu idiot. Pippa a exactement la même expression. Le corgi s’est roulé sur le dos, pattes en l’air, lui offrant son ventre, qu’elle ne cesse de caresser.
Quel endroit de folie !
Mathieu et Claire se sont installés un peu en retrait, sur deux chaises. Ils nous observent avec la satisfaction tranquille de ceux qui regardent leur plan se dérouler sans accroc. Je ne sais pas qui sont ces gens, mais tout de suite, je m’en fiche.
Livio ferme les yeux, la tête renversée sur le dossier, un sourire d’enfant au coin des lèvres. Le york est écrasé contre lui, alors qu’un chat noir vient de décider que son épaule ferait un excellent promontoire.
Alors je fais pareil, je me laisse aller contre le dossier et ferme les yeux.
Je caresse le chat un long moment avant de me rendre compte que j’ai dangereusement glissé contre Livio, mon visage tourné à quelques centimètres du sien, le chat noir couché sur nos deux épaules. Je n’ose plus bouger.
Livio ouvre les yeux et croise mon regard. Mon cœur se met à battre très fort.
Ma main droite caresse le chat, ma gauche se pose sur le canapé et rencontre celle de Livio. Je m’apprête à la retirer, mais ses longs doigts attrapent les miens et les serrent doucement.
Il sourit.
— Profite, Fossette, dit-il avec un clin d’œil avant de fermer les paupières. On est bien.
Facile à dire ! Se rend-il seulement compte que j’ai du mal à respirer ?
Non, évidemment. Il joue les meilleurs amis, et moi, je suis en feu.
— Ce qu’on aime, se met à expliquer Claire, c’est offrir à nos animaux des moments de partage avec les humains. Ils adorent ça. Ils choisissent avec qui ils veulent être, et combien de temps ça va durer.
— Et pour les humains, c’est une source d’énergie et un ressourcement extraordinaires, continue Mathieu. On voit à quel point ça fait du bien à tout le monde. Le corps se pose, le cerveau arrête de courir partout. Le pouvoir des animaux est immense, il nous libère.
Je ne les entends plus. Le pouce de Livio va et vient sur le dos de ma main, tendre et chaud. Je le laisse faire sans bouger, mais dans mon ventre c’est la Troisième Guerre mondiale. Tout explose.
Je ne sais pas très bien où commence le pouvoir des animaux et où finit celui de Livio. Mais mon corps, lui, ne confond rien : chaque mouvement de son pouce envoie une onde brûlante jusque dans ma poitrine. J’aime qu’il me touche. J’aime vraiment ça. Pourtant, on s’est déjà frôlés des milliers de fois, mais ce soir, c’est différent, et je n’ai pas envie qu’il s’arrête.
Je perçois à peine la voix de Claire, et à peine le murmure de Mathieu, le ronronnement du chat. Tout se rétrécit à ce minuscule territoire : la chaleur de la paume de Livio contre la mienne, et l’odeur discrète de sa peau. Je ferme les yeux à mon tour.
Continue. Ne t’arrête jamais.
Me vient alors une pensée que je n’avais encore jamais osé avoir.
J’aimerais que ce soit lui, mon inconnu.
Lui et personne d’autre.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
