Jour 2 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Chère Phébée,
On ne se connaît pas, mais on s’est croisés plusieurs fois au centre de documentation, moi en train de bosser à la bibliothèque, toi occupée à pousser un chariot ou à porter des piles de livres.
Je ne pense pas que tu m’aies déjà remarqué, mais moi, en te voyant jouer les Shiva en étant partout en même temps, j’ai souri.
Pendant des années, j’ai cru que le job de bibliothécaire consistait à dire aux gens de parler moins fort. Je sais, les clichés ont la vie dure, mais je crois que c’est à cause de Monstres Academy ! T’as la réf ?
Revenons-en à ma lettre, parce que tu dois te demander pourquoi je t’écris.
Sache que j’ai longuement hésité à le faire et surtout que c’est la première fois que j’envoie ce genre de courrier à quelqu’un.
Ma raison est simple, j’avais envie de te dire que je trouve ton sourire extraordinaire.
C’est tout.
OK, je prends le risque que tu déchires ma lettre, éclates de rire, que tu me trouves complètement crétin ou désaxé, mais je ne suis aucun des deux. Je suis juste le mec le plus imprévisible que tu n’aies jamais rencontré.
Et certainement le plus romantique.
Je ne te donne aucun indice sur moi, ni même mon prénom, parce que cette lettre n’engage à rien et n’a qu’un seul but : te faire sourire.
Un inconnu
* * *
📖 Le Récit de Phébée
Un admirateur secret ? Non, mais, je rêve…
— Pippaaaa !
Elle sort de la salle de bains, brosse à dents dans la bouche et bandeau dans les cheveux.
— Quoi ?
Je m’approche et secoue la lettre et l’enveloppe devant elle.
— Très drôle, vraiment très drôle… Mais moi qui pensais que les Anglais étaient plus subtils que ça, je suis presque déçue.
— Hein ?
À la manière dont elle fronce les sourcils, on pourrait jurer qu’elle n’y est pour rien et qu’elle n’a jamais écrit cette lettre. Mais ce n’est pas la peine de me la faire à l’envers.
— Oh, s’il te plaît, ne fais pas comme si tu ne savais pas.
— Ne savais pas quoi ? insiste-t-elle, embarrassée par le dentifrice qui lui dégouline de la bouche.
Je lui colle la lettre sur la poitrine d’un air amusé.
— Ça, petite maligne.
Elle accuse un mouvement de recul, jette un œil rapide à l’enveloppe ivoire bordée d’un liseré rouge, et retourne dans la salle de bains pour se rincer. Quand elle en ressort, une grosse ride transversale lui barre le front.
— Qu’est-ce que c’est ?
— La lettre que tu as glissée sous la porte de notre appartement pour me faire croire qu’un amoureux transi m’avait écrit, pardi ! Tu me prends vraiment pour une quiche ?
— Mais pas du tout ! Je n’ai jamais vu cette lettre de ma vie, I swear !
Je lui arrache la lettre des mains pour lire à voix haute.
— « OK, je prends le risque que tu déchires ma lettre, éclates de rire, que tu me trouves complètement crétin ou désaxé, mais je ne suis aucun des deux. Je suis juste le mec le plus imprévisible que tu n’aies jamais rencontré. Et certainement le plus romantique. » Certainement le plus romantique ? C’est quasiment mot pour mot le genre de gars que tu me souhaitais hier, pour qu’il m’écrive des lettres enflammées.
— OK, mais… je te jure que je n’y suis pour rien.
— C’est juste le fruit du hasard, et comme par hasard un truc comme ça ne m’était encore jamais arrivé. Tu en suggères l’idée et BAM ?
Pippa se remonte les cheveux et enfile ses chaussures.
— J’aimerais avoir eu cette idée géniale, mais ce n’est pas le cas. En plus, ce n’est même pas mon écriture… Si ça se trouve, c’est Matias.
— Le gars qui m’a déposée à la fondation ? Ça m’étonnerait…
— Pourquoi ?
— Parce qu’il n’a pas l’air d’être le genre à s’embarrasser de subtilités.
— J’avoue… Je ne le connais pas très bien, mais il n’a pas le profil de l’emploi, tu as raison. Bon… je te laisse jouer les Sherlock Holmes, je dois partir sinon je vais rater mon train, et je n’ai aucune envie d’aller à Paris en voiture.
Je la regarde d’un air suspicieux.
— Mets tes yeux bleus dans mes yeux bleus et dis-moi que c’est pas toi.
Elle lève les mains.
— Puisque je te dis que non ! Il faut vraiment que j’y aille. Tu te souviens que ce soir je ne rentre pas ?
— Oui, oui, je m’en souviens.
— Oh, mais ne me regarde pas comme ça, je te dis que je n’y suis pour rien !
Sauf que ça me paraît tellement gros que je n’arrive pas à croire qu’elle n’ait pas joué un rôle là-dedans. Quel qu’il soit.
— Je file, et bon courage pour ton enquête ! lance-t-elle en m’envoyant un baiser de la main avant de claquer la porte.
Je me mets aussitôt à la fenêtre pour la suivre du regard quand elle monte dans sa voiture.
Et si ce n’était vraiment pas elle ?
La lettre toujours entre les doigts, je m’attarde sur l’écriture, régulière, souple, déliée, sans aucune faute d’orthographe, et à la ponctuation impeccable. Je ne suis pas graphologue, mais quelle que soit la personne à qui elle appartient, j’y devine une grande délicatesse et une grande sensibilité.
Je plie soigneusement la feuille en deux pour la remettre dans son enveloppe, la range dans la poche arrière de mon jean et pars moi aussi travailler.
Dans les couloirs, impossible de ne pas regarder le moindre garçon que je croise, cherchant le plus petit signe qui le trahirait, mais aucun des doctorants que je salue ne me prête plus d’attention que ça.
Il y a environ soixante-dix résidents à l’année, dans la fondation, dont la moitié au moins d’hommes, et, bien sûr, ils ne se trouvent jamais au même endroit au même moment. Si Pippa n’y est effectivement pour rien, ça pourrait être n’importe qui. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
Je traverse la cour pavée pour gagner le bâtiment en face, arrive à la bibliothèque seulement occupée par trois doctorantes, et entre dans les bureaux réservés au personnel. S’il y a douze salariés permanents à la fondation, on n’est pas nombreux dans l’équipe du centre de documentation. Cinq, en comptant le directeur qui en est aussi le conservateur, les trois bibliothécaires, et moi.
— Bonjour, Phébée, me salue Edwige, ma collègue de la section Antiquité et Moyen Âge. On a reçu une grosse commande de documents, hier, il faudra les coter et les enregistrer avant de les mettre en rayon, tu peux t’en occuper ?
— Avec plaisir.
Le temps de me resservir un café, et je m’enferme avec le chariot de livres dans la salle d’équipements, puis je me mets au travail. Il y a une soixantaine d’ouvrages, ça me prend toute la matinée pour en coter à peine une vingtaine, retranscrire les informations de chaque notice et les enregistrer dans la base de données. Travail aussi fastidieux que minutieux, où la moindre faute de frappe peut poser de réels problèmes de référencement.
Si je suis stagiaire, j’apprécie d’avoir la confiance de l’équipe qui ne vient plus vérifier toutes les cinq minutes si ce que je fais est correct. En trois mois, j’ai appris à être autonome tout en étant la plus rigoureuse possible. Sous la tutelle de quelqu’un comme William Parker, personne n’en attendait moins de moi. Ici, l’exigence et l’excellence ne sont pas qu’une illusion, et doivent être à la hauteur de la réputation de la fondation.
À midi, alors que je range mes affaires pour rejoindre les collègues au self, ça frappe à la porte.
— Hé, salut, Fossette, je ne te dérange pas ?
Je souris en voyant le visage de Livio, ses épais cheveux châtains ondulés et un peu en bataille, et ses yeux noirs comme la nuit. Son seul défaut, c’est le surnom ridicule qu’il me donne depuis toujours, juste parce que j’ai une toute petite fossette au menton.
Livio, c’est le fils du fameux ami de mes parents qui m’a permis d’être prise en stage ici. On se connaît depuis qu’on est gosses. Il est en deuxième année de thèse, et il a été mon point de repère quand je suis arrivée à la fondation.
Je crois que c’est l’un des mecs les plus gentils que je connaisse, l’un des plus mignons, aussi. J’en pinçais sévèrement pour lui quand j’avais quinze ans, avant de comprendre que Livio avait une nette préférence pour les blondes, minces et élancées, tout le contraire de moi.
Et puis quand je nous vois aujourd’hui, je ris. Il est immense, je suis petite, il chausse du 46 et moi du 37, il aime les tripes, je ne veux pas en entendre parler. Il n’y a pas plus dépareillés que nous ! C’est plié, on ne sera jamais qu’amis, mais les meilleurs du monde, c’est certain.
— Entre, j’allais partir au self.
— Je pensais faire une pause au bord de la rivière, tu veux venir avec moi ? demande-t-il en me montrant un sac en papier. J’ai préparé des sandwiches et des chips et il y en aura bien assez pour deux.
— Tu m’invites à déjeuner et tu as fait les sandwiches ? Le rêve !
— C’est pour toutes les fois où j’ai piqué tes nuggets dans ton assiette quand on était gamins !
— Han… je te détestais tellement ! Tu faisais ça systématiquement.
— Question de survie.
Je ris et regarde l’heure.
— Je ne pourrai pas faire une pause de plus de cinquante minutes, mais… OK !
— Ça va, tes parents ? me demande-t-il tandis qu’on sort dans la cour, au centre des murs en pierre de la fondation.
Massifs, sculptés par endroits et percés de bow-windows et de fenêtres à croisillons. C’est une telle merveille architecturale que, chaque fois que je lève les yeux, j’en perdrais presque mes mots.
— Tranquille, comme d’habitude. Mon père bosse à fond en télétravail, ma mère rentre le plus tôt possible pour être avec lui, je ne suis pas sûre que ma présence leur manque plus que ça, ils ont toujours aimé roucouler !
Livio éclate de rire, mais ce que je dis est la pure vérité. Je suis fille unique, mes parents passeraient sous un train pour moi, mais ils adorent être tous les deux. Je les ai toujours vus très amoureux.
— Pippa est à Paris, c’est ça ? m’interroge Livio.
— Oui, elle rentre demain. Au fait…
Je mets la main dans ma poche et en ressors l’enveloppe pliée.
— J’ai trouvé ça dans l’appart, quelqu’un l’aurait fait glisser sous notre porte, mais je suis presque sûre que c’est un coup de Pippa.
Livio arque un sourcil et ouvre l’enveloppe pour en lire le contenu.
— Eh ben… Pourquoi tu penses que c’est elle ?
— Parce que la veille elle a évoqué l’idée que ce serait bien que je trouve un mec qui m’écrive des lettres romantiques, et comme par hasard, le lendemain, on m’en laisse une.
— Cool.
Je pouffe de rire.
— « Cool » ? Imagine que ce n’est pas Pippa, ce serait carrément flippant. Ça voudrait dire qu’il y a un mec qui me reluque sans que je le sache.
— Vois le bon côté des choses.
— Qui est ?
Il me fait un large sourire exagéré, montrant toutes ses dents parfaitement alignées.
— C’est un mec romantique, Fossette !
— Ou un psychopathe.
— Un psychopathe romantique. Qui trouve que tu as un joli sourire.
Je fais la moue.
— Si ça se trouve, tu es de mèche avec Pippa.
À voir la tête qu’il fait, je suis loin du compte.
— Non, je suis bête, toi, t’es pas du tout du genre romantique !
— Je peux l’être, se renfrogne-t-il, presque vexé.
Je lui souris en lui donnant un petit coup de coude.
— De toute façon, je connais ton écriture, tes lettres, ce sont des pattes de mouche !
Il lève les yeux au ciel tandis qu’on se dirige vers le parc. On passe devant les bancs installés sous les érables rouges dont les feuilles résistent encore à l’automne, alors que partout ailleurs elles jaunissent et sèchent à vue d’œil.
Un gros tas a été formé au pied d’un marronnier ; Livio attend qu’on soit juste à côté pour me pousser d’une main, histoire de me faire tomber dedans, mais je me rattrape au tronc de justesse.
— Hé !
Il est hilare.
— Allez, t’adorais ça, te rouler dans les feuilles quand t’étais gamine.
— Non, tu adorais me rouler dans les feuilles, nuance, et apparemment, ça n’a pas beaucoup changé.
Je me baisse et ramasse plusieurs bogues de marron que je lui lance.
Il les évite sans mal et, avec ses grandes jambes, il me distancie en moins de deux.
Je finis par le rejoindre sans prendre la peine de courir, ça ne servirait à rien du tout.
On marche environ dix minutes jusqu’au bord d’un ru qui traverse une clairière pour se déverser dans un petit lac quelques centaines de mètres plus loin. Sans surprise, on découvre que plusieurs doctorants ont eu la même idée que nous, déjà installés dans l’espace pique-nique qui y a été aménagé. Il faut dire que l’endroit est juste incroyable, entouré d’herbes hautes, d’arbres et de buissons rouges, jaunes, orange, et parsemé de quelques roches autour desquelles pousse de la bruyère sauvage. On dirait un décor de cinéma.
Tout le groupe me regarde arriver, un peu étonné que je sois avec Livio. Il faut dire qu’on a plutôt l’habitude de me voir à la bibliothèque occupée à ranger des livres que marcher dans un parc en compagnie d’un garçon.
— Ça va jaser à coup sûr, je chuchote à Livio.
— T’inquiète, les gens ne sont pas là pour ça. Viens, on va se mettre là.
On s’assoit dans un coin d’herbe, quelques mètres plus loin, tandis que Livio sort les sandwiches de son sac.
— Mais… c’est notre stagiaire de bibliothèque, s’élève une voix derrière nous. C’est grâce à elle qu’il n’y a pas un brin de poussière sur les tables, faut être gentil avec elle.
Je me retourne et plisse les yeux devant Matias et son sourire de séducteur.
Livio part au quart de tour.
— Elle n’a pas été engagée pour faire le ménage, mais même si c’était le cas, je ne vois pas où serait le problème. Il y a des gens suffisamment mal éduqués pour qu’on doive tout le temps passer derrière eux. Ton cas peut-être ?
Un « ooooooh ! » général fuse autour de nous, suivi d’éclats de rire.
Matias s’approche un peu en souriant.
— Non, moi je suis le chevalier servant qui s’arrête sur la route pour proposer aux stagiaires en détresse de les ramener à la fondation, pas vrai, Phébée-avec-un-e ?
Nouvelle exclamation générale.
Je me contente de sourire, pas envie de me donner en spectacle.
— Vous vous connaissez ? me glisse Livio à l’oreille.
— Oui… je te raconterai.
— Ce mec est un sale con.
— Ah…
Matias me contourne et s’agenouille devant moi comme si Livio n’existait pas.
— Je suis toujours un peu taquin, m’en veux pas, c’est pas méchant. Et c’est cool que tu sois venue déjeuner ici. Tu veux t’asseoir avec nous ?
Je regarde Livio : je ne l’ai jamais vu aussi tendu.
— Merci, mais je suis déjà accompagnée.
Matias hoche la tête avec un petit clin d’œil.
— C’est toi qui vois ! À bientôt, j’espère.
Il se relève et se fond dans le groupe qu’il semble bien connaître, aussitôt embarqué dans une conversation animée.
— Tu m’expliques ? demande Livio.
— Rien de spécial à dire, il m’a raccompagnée à la fondation hier matin, alors que je rentrais à pied de la boîte aux lettres.
— Méfie-toi de lui. On se connaît depuis la fac. Il ne s’intéresse à rien ni personne à part son nombril. Tout ce qu’il fait est étudié.
— OK…
Livio a l’air super catégorique, et, d’accord, Matias ne m’a pas l’air d’être l’humain le plus délicat du monde, mais j’ai plutôt l’impression qu’il est plus malicieux et grande gueule qu’autre chose.
— Tu peux me faire confiance, insiste Livio. Je parie que, sans te connaître, il ne s’est pas gêné pour faire une allusion intéressée ou laisser entendre que toi et lui pourriez bien vous entendre à l’horizontale, je me trompe ?
— Eh bien, pas de façon aussi directe, mais oui.
— Qu’est-ce que je disais ? Ce mec réfléchit d’abord avec sa bite, le reste vient après. Un conseil : garde tes distances.
— OK, c’est noté.
Mon regard croise celui de Matias qui lève sa bouteille comme pour trinquer avec moi. Je hoche la tête poliment.
Je ne connais rien de lui et ne sais pas du tout quelle est l’histoire entre lui et Livio, mais ce dont je suis certaine, tout à coup, c’est que non, ce n’est pas lui qui m’a écrit cette lettre.
Mais alors qui ?
Je soupire et croque dans mon jambon-beurre.
Espérons que je finisse par le savoir…