Jour 24 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Je lis la lettre une deuxième fois, un sourire accroché aux lèvres.
Je ne sais pas ce qui me fait le plus d’effet : l’idée de la petite virée dans le village, la brioche et une boisson chaude, ou le fait que je sais désormais exactement qui a écrit ces lignes. Cette fois, ce ne sera pas seulement Livio qui tirera les ficelles. Moi aussi, je vais jouer. Et je l’avoue, j’ai hâte.
J’arrive à 8 heures à la bibliothèque et cache ma lettre.
William Parker a laissé un message sur mon bureau pour me dire que le photographe arriverait en tout début d’après-midi. Comme si j’allais oublier…
Je suis en train de coter des documents quand, à travers la vitre, je vois Livio entrer dans la grande salle, sac en bandoulière, écharpe sombre autour du cou ; il se dirige vers une table, près d’une fenêtre. Il pose son sac, sort son ordinateur, quelques feuilles, et récupère un corpus épais comme un parpaing, sur les livres d’heures. Quand il lève la tête, nos regards se croisent.
Je sens mon cœur faire un petit bond ridicule.
Il m’adresse un sourire fatigué, mais sincère. Je le lui rends, puis me force à ne pas me réfugier derrière mon écran.
C’est maintenant.
Je prends une grande inspiration, attrape un crayon et un carnet comme si j’avais une excellente raison de le rejoindre, et traverse la salle jusqu’à sa table.
— Bonjour, docteur Bergonzi, dis-je en prenant un air professionnel. Bien installé ?
— Autant qu’on peut l’être après une nuit pourrie, répond-il. Tu as meilleure mine que dimanche.
— J’ai fait de mon mieux !
Je joue avec le capuchon de mon stylo.
— Tu fais quelque chose ce soir ? je lâche, en essayant de paraître détachée.
Il réfléchit une seconde.
— J’avais prévu une soirée passionnante à corriger des notes de bas de page. Pourquoi, tu as mieux à proposer ?
— Toujours ! Enfin… là, ce n’est pas moi qui propose. C’est mon inconnu.
Ses yeux s’assombrissent à peine, une microseconde que je capte quand même.
— Un nouveau défi ?
— Oui. Une mission très secrète dans une boulangerie, avec boisson chaude et épicerie à Chevrière-les-Bois à la clé.
Il esquisse un sourire quand je lui explique le défi en détail.
— C’est violent, comme programme.
— On a connu plus extrême. Bref, il me conseille de ne pas y aller seule, alors je me suis dit que tu pourrais m’accompagner. Enfin, si tu veux. Si tu n’as pas peur de te lancer dans une aventure de haut niveau.
Ses lèvres se relèvent franchement cette fois.
— Une aventure de haut niveau avec toi et des croissants à la clé ? Je crois que je peux sacrifier mes notes de bas de page.
— Parfait ! On partira vers 17 h 15, on se donne rendez-vous dans le hall ?
— Compte sur moi !
Je retourne à mon poste avec l’impression d’avoir avalé une ampoule électrique. J’avais la trouille de lui demander, mais maintenant, j’ai hâte !
À 11 heures pile, le photographe débarque.
Il s’appelle Antonin, la barbe bien taillée, un bonnet bordeaux qui cache une calvitie naissance que j’ai bien remarquée sur sa photo de présentation ; il pousse une valise pleine de matériel qui fait au moins ma taille. William Parker l’accueille comme si c’était un chef d’État, costume trois-pièces, veste boutonnée, sourire crispé et sueur au front.
— Monsieur Parker, enchanté, enchaîne Antonin d’un ton posé.
— Le plaisir est pour nous, vraiment, balbutie notre directeur. La Fondation des Lumières tient à offrir un nouveau visage au monde, mais en restant fidèle à son âme, enfin, nous vous avons préparé un programme très complet…
Il se tourne vers moi en souriant.
— Mlle Chevalier a préparé votre venue, elle sera votre guide et vous montrera le meilleur de notre établissement. Elle a également réuni quelques doctorants qui se prêteront volontiers au jeu du shooting.
Je hoche la tête en cachant un sourire. William est tellement tendu qu’on dirait un câble prêt à rompre.
— Vous commencerez par la bibliothèque. C’est le cœur de la fondation, que nous souhaitons mettre en valeur – le sérieux, la rigueur et le prestige.
Le photographe lui sourit, il a tout à fait compris l’enjeu.
— C’est entendu, monsieur Parker, je ferai de mon mieux.
— Eh bien, je vous laisse. Nous déjeunerons ensemble, si vous voulez bien.
— Avec grand plaisir.
Mon boss hoche la tête, pose sur moi un regard entendu et nous laisse tous les deux.
— On dirait qu’il joue sa vie aujourd’hui, murmure le photographe, très amusé.
— Vous n’avez pas idée… Venez, je vais vous montrer où trouver les plus belles perspectives de la bibliothèque.
* * *
La journée défile à toute vitesse.
Antonin mitraille tout avec son appareil, change d’objectifs, se couche presque par terre pour prendre des contre-plongées, dans l’idée de faire croire que la fondation, c’est Oxford, version vallée de Chevreuse.
À 17 heures, j’ai tellement piétiné à travers les couloirs que j’ai l’impression d’être passée sous un rouleau compresseur. La bonne nouvelle, c’est qu’Antonin a tout photographié en une journée et qu’on ne remettra pas ça demain. Je récupère mes affaires, enfile manteau, écharpe et bonnet, et rejoins Livio dans le hall.
— Vivante ?
— À peu près… Je crois que j’ai atteint mon quota de sourires professionnels pour l’année.
Il se met à rire.
— Prête pour ta mission boulange-café-Chez Nanni ?
— Plus que prête. Je meurs de soif, de faim et d’un moment de calme. Allez, on y va !
Dehors, l’air est frais et humide, et le ciel commence à rosir derrière les arbres. Livio propose qu’on prenne sa voiture, j’accepte avec joie.
— Tu n’as toujours pas fait réparer la tienne.
Je fais la moue.
— Non… il faut que je m’en occupe, mais le remorquage coûte une blinde.
Il hoche la tête sans rien dire et m’ouvre la portière.
Le trajet est court jusqu’au village, à peine cinq minutes que je suis ravie de ne pas avoir faites à pied tant il fait froid. Chevrière-les-Bois apparaît avec sa petite place, son église, sa fontaine et ses lampadaires jaunes qui viennent de s’allumer.
Livio se gare près de la boulangerie.
— Première étape de la mission, annoncé-je en désignant l’enseigne.
Une clochette tinte quand on pousse la porte. L’odeur de pain chaud et de sucre caramélisé nous enveloppe. Derrière la vitre, des rangées de brioches dorées, de chouquettes, de croissants brillants, l’étal est étonnamment achalandé pour une fin de journée.
— On prend quoi ? demande Livio.
— Une grosse brioche au sucre ? Elle a l’air incroyable.
— Allez !
À peine dehors, j’ai déjà envie de mordre dedans, mais le deal est d’attendre qu’on soit au bar du village, un genre de PMU où je ne serais jamais allée de prime abord, mais ce n’est pas comme si on avait beaucoup d’autres choix à Chevrière-les-Bois.
Le café est à quelques mètres, une enseigne en bois, quatre tables, deux banquettes en skaï, un comptoir en zinc un peu cabossé et un patron pas forcément très heureux de nous voir. On s’installe près de la vitrine.
— Deux chocolats chauds, s’il vous plaît.
— Avec chantilly, ajoute Livio. On est en mission, il faut faire les choses bien.
Le patron sourit à peine à notre bonne humeur, tant pis, on n’est pas là pour lui.
Quand les tasses arrivent, je cale mes mains autour de la porcelaine chaude et la monte à hauteur de visage pour la sentir. Ce qui devait arriver arriva : de l’index, Livio soulève légèrement ma tasse et je me retrouve avec de la crème sur le nez.
— Alors, Fossette, les souvenirs reviennent ? se moque-t-il.
Je roule des yeux en m’essuyant, me rappelant que, quand on était gamins et qu’on partageait un chocolat viennois, Livio faisait toujours ça.
— Très drôle, babouin !
— Oh, oh ! s’esclaffe-t-il. Tu ne m’avais pas appelé comme ça depuis dix ans, au moins !
— Si t’insistes, je le ferai plus souvent.
Il plisse les yeux et les pose sur ma bouche avant de tendre la main.
— Tu as un peu de crème, là, dit-il en passant le pouce sur la commissure de mes lèvres.
L’effort est surhumain pour ne pas frissonner, mais j’y parviens.
Je repose ma tasse et souris. Contrôle total.
— Quand j’étais petite, le mercredi après-midi, ma mère nous faisait du chocolat chaud, à mes copines et à moi. Elle mettait toujours trop de cacao, c’était presque une pâte, mais j’adorais ça. On remplissait notre tasse de petits-beurre en morceaux et on les mangeait à la cuillère.
— Je te rappelle qu’on a le même souvenir. On faisait ça chaque fois qu’on venait chez vous, tu te souviens ?
Je hoche la tête et sors la brioche de son sachet.
J’en prends un morceau et le mange. C’est moelleux, beurré, sucré juste ce qu’il faut. La chaleur se répand dans tout mon corps.
— Alors ? fait-il, amusé. On est censés analyser la texture et le goût, c’est ça ?
— Oui, et dire ce que ça nous rappelle !
— À toi l’honneur.
Je mange un nouveau morceau et réfléchis.
— La brioche a la texture d’un nuage, et le goût est celui du beurre qui a décidé de se réincarner en câlin.
— Concept intéressant.
— Et ça me rappelle…
Je m’interromps. Ma mémoire fait un zoom sur une image : Livio et moi, assis sur le trottoir devant une boulangerie d’Alençon, en train de se partager une brioche identique à celle-ci, un samedi après-midi. À se demander si, ce soir, mon inconscient ne m’a pas fait choisir une brioche au sucre exprès. Livio se plaignait de sa mèche impossible à dompter, moi, je faisais semblant de ne pas regarder les quelques poils qui commençaient à lui pousser sur le menton. On avait quatorze et quinze ans, et je commençais à craquer pour lui. J’étais toute fine, à l’époque, mais je me trouvais grosse. Lui disait que je ne l’étais pas.
Il fronce les sourcils dans l’attente de ma réponse.
— Donc, ça te rappelle… ?
— Ça me fait penser à toi, je lâche avant de pouvoir me censurer.
Il relève la tête, surpris. Lui ne s’en souvient probablement pas.
— Ah bon ?
— Oui. Tu te rappelles la boulangerie en face de l’arrêt de bus, pas très loin de ma maison ? On y allait souvent quand tu venais en vacances chez moi. Et on prenait une grosse brioche pour deux. Tu coupais toujours des parts plus grosses pour moi, alors que moi, je trouvais que je ressemblais à un éléphant et que ce n’était pas la peine d’empirer mon cas.
Un sourire lent étire ses lèvres.
— Je m’en souviens très bien. Et tu n’as jamais rien eu d’un éléphant.
Il me regarde droit dans les yeux.
— En fait, je m’en souviens tellement bien que je crois que c’est ce moment-là qui m’a fait préférer les brioches au sucre à tout le reste.
Une vague chaude me traverse la poitrine.
— Et toi ? je lui demande. Quel était ton meilleur goûter ?
— Pas vraiment un goûter, une fin de repas, avec le café, quand mon père sortait les biscotti aux amandes. Ma mère râlait parce qu’on mettait des miettes partout.
— Je m’en souviens ! Il y a même une fois où tu t’es étranglé avec une amande parce que tu mangeais trop vite. Mon père a dû te taper dans le dos pour que tu recraches. Après, tu étais super vexé, alors je t’ai fait un bisou sur la joue. On avait huit ou neuf ans.
— Tu te souviens de tout ça ?
— Bien sûr que je m’en souviens, ça fait partie de notre vie.
Un silence s’installe, dense et puissant, comme si on réalisait toutes les choses qui nous lient depuis des années.
Je déglutis, tandis que nos doigts se frôlent plusieurs fois dans le papier, et que chaque contact me fait l’effet d’une petite décharge. Je ne sais pas s’il s’en rend compte.
— Je vais fermer ! lance le patron d’un ton bourru.
Livio, amusé, fait un double haussement de sourcils.
— Étape trois ?
— Étape trois !
On remballe les restes de brioche, on paie et on se retrouve une nouvelle fois dans le froid. Je resserre mon écharpe et le col de mon manteau et tourne la tête en direction de Chez Nanni.
— Vaut mieux qu’on se dépêche, je ne sais pas à quelle heure ferme l’épicerie.
— 19 heures, je crois, me répond Livio, on est large.
On avance dans la rue ; le centre est si petit que tout se trouve au même endroit.
La vitrine est simple, avec un « Chez Nanni » écrit en gros. À l’intérieur, des étagères en bois chargées de bocaux, de pâtes, de fruits et légumes, de confitures, de bougies, de petits objets de fabrication locale.
— Je dois acheter un souvenir, j’explique à Livio.
— J’ai peur que tu n’aies pas l’embarras du choix.
Je flâne entre les quatre rayons du magasin, caressant les étiquettes du bout des doigts. Mon regard accroche un petit panier rempli de sachets en tissu. Je prends l’un d’eux, le porte à mon nez ; un parfum de pin, de forêt froide et de cabane en bois s’en dégage.
— Ça sent les vacances de la Toussaint chez tante Potiron, je murmure. Son vieux buffet qui sentait le sapin et la cire.
Je prends un deuxième sachet et le tends à Livio.
— Je choisis ça et t’en offre un, comme ça, tu penseras à moi chaque fois que tu ouvriras la porte de ton placard pour prendre un pull.
Je mets de l’humour dans ma voix, mais mon cœur bat fort.
— Je n’ai pas besoin de ça pour penser à toi, dit-il d’une voix sourde.
À tel point que je ne suis pas sûre de l’avoir vraiment entendu.
On paie et on ressort dans la nuit tombée. Le froid nous cueille, net et vivifiant.
La place est presque vide, les lampadaires projettent des halos jaunes sur les pavés, rendant nos ombres un peu fantomatiques. Je resserre mon écharpe autour de mon cou. Livio marche à côté de moi, les mains enfoncées dans les poches, le sachet de pin quelque part contre sa hanche.
Je pense à la lettre que j’écrirai demain. À ce que je choisirai de lui dire. À ce que je tairai encore.
Pour l’instant, je garde pour moi ce qu’il ne sait pas : que ce soir, ce n’est pas seulement mon inconnu qui m’a fait un cadeau en me faisant venir ici.
C’est Livio.
Et j’adore ça.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
