Jour 25 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Je suis assise sur mon lit, couette en mode carapace autour des épaules, et je relis la lettre que je viens de lui écrire. Chaque mot est vrai. J’ai vraiment adoré la brioche, le chocolat chaud, l’épicerie Chez Nanni, et encore plus le fait de partager tout ça avec lui. Mais tout est faussé, parce que je fais semblant d’ignorer ce que je sais.
OK. Lui écrire en faisant comme si je n’avais pas compris qui il était pourrait passer pour de la manipulation pure et simple. Et, d’une certaine façon, ça l’est. Mais si je veux le pousser dans ses retranchements, si je veux voir jusqu’où il est prêt à aller, ça implique ce genre de transgression, dans laquelle je me ménage une longueur d’avance.
Dois-je culpabiliser ? Non. Depuis des semaines, il tient les rênes de cette histoire sans me les donner complètement. Il décide des lieux, des heures, des défis, de ce qu’il va me montrer de lui ou garder caché. Alors, tout ce que je fais, c’est reprendre un tout petit morceau de contrôle.
Il ne doit pas savoir que je sais.
Pas encore.
Je veux qu’il commence à se poser des questions. Qu’il sente que quelque chose bouge, que mes lettres changent, que je ne suis plus seulement la fille surprise qui suit docilement ses consignes. Je veux qu’il se demande jusqu’où il peut jouer à être cet inconnu. Je veux qu’il se demande ce que je ressens, pour lui, Pour l’inconnu, pour les deux à la fois.
Peut-être que c’est un jeu dangereux, mais si je veux savoir ce que je représente vraiment pour Livio, et avoir une vraie réponse, il va bien falloir que quelqu’un ose sortir du cadre. Et pour l’instant, ce quelqu’un, ce sera moi.
Je plie la lettre et je la glisse dans l’enveloppe. Il pleut. Tout à l’heure, j’irai la cacher « à l’endroit habituel », dans la bibliothèque.
Je m’étire comme un chat, sors de mon lit et me traîne jusqu’à la salle de bains.
* * *
Je rentre du boulot plus tard que d’habitude, à 18 h 30. Je pousse la porte de l’appartement, une odeur de café flotte dans le salon. Pippa est affalée sur le canapé, PC sur les genoux, un gros pull couleur moutarde sur le dos et une tasse entre les mains. Elle lève la tête en m’entendant refermer la porte.
— Ah, te voilà. J’allais lancer un avis de recherche.
— Parker m’a fait faire du rab pour choisir les photos pas encore retouchées qu’il a reçues ce matin. Jamais vu un homme aussi indécis de ma vie. Je te jure que ça vaut une médaille.
— J’ai des cookies industriels, ça compte ?
— Absolument.
Je la rejoins sur le canapé. Elle pousse la boîte de biscuits vers moi, je m’en empare sans demander mon reste. On grignote en silence quelques minutes, les jambes recouvertes du même plaid, YouTube en fond sur un concert de Benson Boone, jusqu’à ce que quelqu’un frappe à la porte. Trois coups rapides.
Je lance un regard à Pippa.
— Tu attends quelqu’un ?
— Non.
Je me lève, un cookie encore dans la main, et vais ouvrir.
Matias est là, jean sombre, sweat noir, cheveux un peu humides à cause de la pluie. Il a ce sourire qu’il pense désarmant, mais qui me met toujours légèrement sur la défensive.
— Salut, dit-il. Je dérange pas ?
En guise de réponse, je me décale pour l’inviter à entrer.
Quand il voit Pippa, il sourit.
— Les cookies, c’est la vie !
— T’en veux ? demande-t-elle en lui tendant le paquet.
Il ne se fait pas prier.
— Café ? je demande.
— Merci, sans sucre, s’il te plaît.
Il s’assoit à côté de Pippa et tape dans la boîte de biscuits.
— Ça vous dit un escape game spécial Halloween à Rambouillet, ce soir ? On y va à plusieurs. Il paraît que les décors sont dingues. On a réservé une salle pour neuf, il nous reste trois places.
Mon cerveau imprime « escape game » et dessine la séquence suivante : scénario fun/groupe/ambiance sombre/prétexte en or pour m’amuser avec quelqu’un en particulier.
— Qui vient ?
— Maxence, Marine, Dávid, Léa, Michael… et moi, me répond Matias. Alors ? Vous êtes partantes ?
— Carrément ! répond Pippa à ma place.
Je lâche un petit soupir en souriant.
— J’en suis aussi. Il reste encore une place, tu as dit : je peux demander à Livio de venir avec nous ?
Un éclair passe dans ses yeux, trop rapide pour être clairement interprété : agacement, défi, sûrement les deux.
— S’il est d’accord, ça me va, dit-il d’un ton neutre. On se retrouve sur le parking de la fondation dans quarante minutes, c’est OK ?
— Parfait, répond Pippa en se levant comme sur des ressorts.
Il l’imite, prend un dernier cookie et se dirige vers la porte.
— À tout de suite !
À peine Matias parti, Pippa se tourne vers moi avec un sourire carnassier.
— Escape game, babe! Halloween. Dark atmosphere. You. Livio. In the same room.*1
Elle claque des doigts.
— L’Univers valide.
Je ris, nerveusement, et attrape mon téléphone, m’installe de nouveau sous le plaid.
Mes doigts restent suspendus au-dessus du clavier une seconde. Puis j’écris.
J’hésite un moment et écris un dernier message.
Je grimace un peu, mais j’appuie sur « envoyer » avant de me censurer.
La réponse arrive presque tout de suite.
Je me marre toute seule.
J’ai déjà hâte d’y être.
* * *
L’escape game se trouve dans un bâtiment sans charme, au beau milieu d’une zone commerciale à l’entrée de Rambouillet. Mais dès qu’on franchit la porte, tout change.
L’accueil est plongé dans une semi-pénombre. Des jack-o’-lanterns partout, garnis de bougies qui vacillent avec un réalisme dérangeant. Musique d’ambiance creepy à souhait : notes de piano dissonantes, un violon lointain, et de temps en temps un grincement ou un rire étouffé qui pourrait très bien venir d’un haut-parleur… ou d’ailleurs. Toiles d’araignées artificielles, portraits de famille en noir et blanc, vieux phonographe au pavillon couvert de poussière, pendule qui indique 23 h 58, et sur une chaise, un mannequin en costume victorien est assis, tête baissée, mains croisées sur les genoux. Tout y est.
— Sympa, murmure Livio à mon oreille. On dirait le salon d’accueil de la famille Addams.
Je hoche la tête, un peu plus près de lui que nécessaire. Je n’ai pas la trouille, mais presque.
On nous explique rapidement le principe : on a soixante minutes pour « briser la malédiction » d’une famille et sortir de la demeure avant minuit, en fouillant, résolvant des énigmes et en coopérant. Ambiance manoir hanté, portes qui grincent et passages secrets.
Je jette un coup d’œil à Livio, il a l’air complètement dans son élément.
On entre dans un couloir sombre, puis dans la première pièce : un salon ancien, cheminée factice, fauteuils usés, tableaux de famille sinistres aux murs. La porte se referme derrière nous avec un déclic. Les lumières baissent encore.
— Eh ben, murmure Pippa en se rapprochant légèrement de moi, pas très rassurée. On est bien.
Une voix désincarnée se met à parler : récit de malédiction familiale, ancêtre assassiné, héritage ensorcelé. Puis un chronomètre lumineux s’allume au-dessus de la porte : 60:00. Le compte à rebours commence.
— Bon, on fouille ? lance Maxence.
Et aussitôt, tout le monde se disperse.
Je commence à inspecter une étagère de livres, tandis que Livio se penche sur un vieux secrétaire en bois. Nos épaules se frôlent.
— Je prends le côté gauche, tu prends le droit ? propose-t-il.
Je hoche la tête, et pendant qu’on fouille les tiroirs, nos mains se rencontrent deux fois sur la même poignée. Je sens sa chaleur, la légère rugosité de ses doigts. Mon cœur s’emballe, alors je recule…
— Pardon…
— Non, c’est moi, répond-il en se penchant pour me regarder.
Une lumière clignote soudain dans un cadre derrière nous : le visage du portrait se transforme en crâne, déclenchant un cri collectif. Pippa hurle de rire. L’instant se brise, on se remet à fouiller.
Simultanément, on trouve un compartiment secret, une clé et un premier code, puis on file tous dans la deuxième pièce, plus sombre encore, éclairée seulement par une lampe-tempête et des bougies factices. Les choses s’accélèrent. On se parle, on se croise, on se touche en passant, on rit nerveusement. L’adrénaline monte en même temps que la tension entre Livio et moi. Puis, au moment où on aperçoit une lueur bleue au fond de la salle et que tout le monde se met à brailler qu’il faut aller par là, la lumière s’éteint d’un coup.
Noir complet.
Des cris, puis des éclats de rire. Je fais un pas en avant, les mains devant moi, et trébuche en voulant éviter un truc par terre.
Une main attrape alors mon poignet.
— Phébée ? murmure Livio tout près de mon oreille.
— Oui, je suis là.
Son bras s’enroule autour de ma taille pour me ramener contre lui.
Le nœud dans mon ventre manque me faire perdre l’équilibre une nouvelle fois.
— Je ne te lâche pas.
Non, surtout pas…
On avance comme ça, lui contre mon dos, moi les mains en avant.
La lumière bleue se remet à clignoter à intervalles réguliers, nous donnant à peine le temps de repérer où on est entre deux plongeons dans le noir.
— Suis-moi, murmure Livio.
Il me prend la main et m’entraîne avec une assurance qui force le respect.
Autour de nous, le groupe continue de chercher l’issue. Livio s’arrête d’un coup, moi derrière lui. Instinctivement, je pose mes mains sur son dos pour ne pas lui rentrer dedans. Mes doigts s’accrochent à ses épaules.
— Ça va ? murmure-t-il en se tournant.
— Oui, je crois.
Mais ma voix tremble un peu, son eau de toilette éveille tout un tas de sens en moi. Envie de le toucher, de le sentir à même ma peau.
Dans cet espace saturé de sons, il existe une petite bulle où il n’y a que lui et moi, presque collés l’un à l’autre. Je pourrais m’écarter, faire une blague, dire que je vais tout déchirer, mais je ne bouge pas.
La lumière bleue s’arrête encore une fois de clignoter. De nouveau, on ne voit plus rien. Le souffle de Livio effleure ma tempe, il se rapproche, me touche les mains. Je sens presque son cœur battre contre ma poitrine, ou peut-être est-ce le mien, je ne sais plus.
Ses mains glissent le long de mon dos, pour me maintenir contre lui, alors que quelqu’un vient de nous bousculer.
— Désolé ! s’excuse Michael sans savoir que c’est nous.
Instinctivement, Livio resserre son étreinte. Je me laisse aller une seconde, la joue presque contre son torse. Dans le noir, sans regards, sans lettres, sans anonymat, juste nous deux, dans un pseudo-manoir hanté, en train de nous agripper comme si on était la bouée de l’autre. On ne bouge plus, et je ne sais pas combien de temps ça dure. Quelques secondes, peut-être. Assez pour que quelqu’un nous surprenne vraiment.
— Je l’ai ! hurle la voix de Matias sans qu’on sache ce qu’il a précisément trouvé.
Une lampe de secours rouge s’allume soudain, baignant la pièce dans une pénombre sanglante. On se voit à nouveau, ou presque. Livio a le visage penché vers le mien. Nos yeux se rencontrent, de très près. Je vois tout : le trouble, le désir, la retenue.
L’impression de chavirer.
Je déglutis et ma voix se fait toute petite.
— On devrait… reprendre le jeu.
— Oui, murmure-t-il, sans pour autant faire mine de me lâcher.
Et je sais, aussi sûrement que le chronomètre continue de défiler au-dessus de nos têtes, qu’on ne pourra pas rester dans cet entre-deux encore très longtemps. Parce que si pour l’heure on est au milieu d’un escape game, on est aussi en train de devenir notre propre énigme.
Des semaines durant, j’ai jonglé entre Livio, l’inconnu, les lettres, les défis, faisant semblant de pouvoir ranger ce que je ressentais dans des petites cases bien ordonnées. Mais désormais, dans cette lumière rouge, collée à lui, je vois bien que tout se mélange. Il n’y a plus deux personnes différentes.
Il n’y a plus que lui, et moi, coincée pile entre ce que je veux et ce qui me fait peur.
Il me rend complètement folle.
Et le pire, c’est que je commence sérieusement à aimer ça.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
