Jour 26 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Je lis la lettre trois fois de suite. Et souris.
Un livre, le soleil du soir, les mots qui ont inspiré Shakespeare, je crois que j’ai rarement eu autant envie d’être ce soir.
* * *
À 17 heures, il y a toujours quelques doctorants éparpillés dans la grande salle, penchés sur leurs livres. J’éteins mon ordinateur, range ma table de travail et souhaite bonne soirée à tout le monde.
Je passe par l’appartement pour troquer ma tenue de bibliothécaire contre mon combo habituel : jean confortable, pull oversize, baskets ; j’attache mes cheveux en chignon approximatif, enfile mon manteau et ressors de chez moi à 17 h 20. Dehors, le jour glisse doucement à travers les nuages, laissant filtrer un doré presque irréel contre les vitres hautes. Le spectacle promet d’être beau.
Quand je reviens dans la grande salle, le silence s’est épaissi et mes collègues sont partis. Il ne reste que deux ou trois doctorants, dont Livio que j’aperçois installé devant une baie vitrée, casque sur les oreilles. Il est concentré, front plissé, stylo entre les doigts. Je préfère ne pas le déranger.
Sans faire de bruit, je monte l’escalier de bois jusqu’au premier étage. La mezzanine s’ouvre en partie sur la fameuse alcôve : un renfoncement arrondi, encadré de vitraux légèrement fumés qui donnent sur le Bois-Rouge. Au centre, sur un épais tapis chamarré et face à la baie, deux fauteuils club en cuir installés de chaque côté d’une liseuse sur pied déjà allumée. Je m’approche. Sur l’un des accoudoirs a été posé un plaid en laine soigneusement plié et qui ne se trouve pas là en temps normal. Et sur l’assise, bien en évidence, un livre relié d’un bleu profond, dont le signet en satin doré dépasse.
— Toi, on peut dire que tu ne fais jamais les choses à moitié… je murmure pour moi-même.
J’effleure le cuir du fauteuil du bout des doigts et lève les yeux vers les vitraux. La lumière du couchant inonde l’alcôve de teintes dorées et orangées, et à travers la baie, les arbres du Bois-Rouge ressemblent à un tableau impressionniste avec des taches de feu, de vert et de brun.
J’avoue, c’est vraiment très beau.
Quand je m’assois, le fauteuil m’engloutit presque. Je retire mes chaussures, cale mes jambes sous moi, et étale le plaid sur mes genoux. Puis je prends le livre.
Sur la couverture, en lettres dorées je lis Amours tragiques et mythes antiques.
J’ouvre à la page marquée par le signet. Un encadré en italique attire tout de suite mon attention : « Pyrame et Thisbé, d’après Ovide ».
Le texte évoque l’histoire de deux jeunes amants, à Babylone, qui vivaient dans des maisons mitoyennes, et dont les pères se détestaient. Leur seul moyen de communiquer était de se parler à travers la fente du mur qui séparait leurs demeures.
Mes yeux glissent sur le début du passage que je ne peux m’empêcher de lire à voix haute :
— « Pyrame et Thisbé, lui le plus beau des jeunes gens, et elle la plus belle des filles de l’Orient, vivaient dans des maisons voisines que séparait un seul mur. C’est ce mur qui, longtemps, les empêcha de se rejoindre, mais c’est aussi par une fente de ce mur qu’ils apprirent à se parler en secret. Et à s’aimer. »
Les mots restent suspendus dans l’air, se mélangent aux reflets du soleil sur les vitraux. Je sens un frisson remonter dans ma nuque.
Un seul mur. Une fente pour se parler en secret.
Aucun parent qui nous sépare, mais comment ne pas penser à Livio et moi ? À ces lettres glissées sous ma porte, à ce rôle d’inconnu qui lui sert de mur. À moi, de l’autre côté, qui fais semblant de ne pas savoir qui se cache derrière.
L’extrait continue sur la façon dont deux êtres peuvent tout se dire sans jamais vraiment être face à face, jusqu’au jour où le mur devient lui-même insupportable.
Je ferme un instant les yeux.
Je suis comme eux… J’ai parfois envie de ne plus simplement trouver les lettres romantiques, mais de traverser ce fichu mur de mots anonymes à coups de bélier.
— Tu t’isoles ?
La voix de Livio me fait sursauter. Je tourne la tête et pose une main sur ma poitrine.
— Tu m’as fait peur…
Il tient un stylo entre les doigts, qu’il fait tourner machinalement.
— Désolé. Je t’ai vue monter avec l’air de quelqu’un qui préférait qu’on ne le remarque pas, mais comme tu ne redescendais pas…
Il s’approche et s’assoit sur le muret qui borde la baie vitrée. La lumière du soleil couchant découpe son profil. J’en soupirerais presque.
— Qu’est-ce que tu lis ?
— J’ai reçu un nouveau défi de mon inconnu. Pyrame et Thisbé. Tu connais ?
Un coin de sa bouche se relève.
— Un peu, répond-il avec une modestie ridicule pour quelqu’un qui a sûrement déjà feuilleté l’original en latin au moins trois fois.
Je me racle la gorge et relis à voix haute les quatre lignes. La main de Livio cesse de faire tourner le stylo. Quand je relève les yeux, il me dévisage.
— Un mythe qui a inspiré Roméo et Juliette, il paraît…
— C’est vrai, confirme-t-il. Quatrième livre des Métamorphoses.
— Un mur qui sépare deux maisons, et une fente pour communiquer en secret, ça me parle, je conclus le plus innocemment du monde.
— Ah ?
— Disons que je peux m’identifier au concept du mur, d’une certaine façon.
Je referme le livre mais garde la page avec un doigt.
— Tu n’as jamais eu l’impression d’être séparé de quelqu’un par un truc invisible ?
Livio détourne le regard vers les arbres.
— Si, répond-il après un silence. Plus souvent que je ne l’aurais voulu. C’est ce que tu ressens avec ton inconnu ? Ça te ronge à ce point ?
Sa question me surprend tellement que je sens mon cœur accélérer.
— Je… non…
— Tu pourrais tomber amoureuse de lui ?
Je fronce les sourcils, cette question est terrible.
— Je… Pourquoi tu me demandes ça ? C’est très gênant.
Il sourit.
— Juste pour savoir. Il a de la suite dans les idées, il est romantique, tu pourrais être sous le charme.
Je serre un peu le livre entre mes mains.
— Il n’existe pas vraiment. Enfin, tant que je ne le rencontre pas.
— Et tu en as envie ?
Une fraction de seconde, j’imagine que lui répondre « oui » ferait qu’il se révélerait à moi, maintenant. Je déglutis.
— Je ne sais pas…
— Qu’est-ce qui t’en empêcherait ?
Je me râcle la gorge.
— Ne le prends pas mal, mais en parler avec toi me met mal à l’aise.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on a failli… parce qu’on est…
— Tu as peur que je sois jaloux ?
Je claque la langue.
— Mais enfin, non !
Comment pourrait-il être jaloux de lui-même ? Je pourrais presque en sourire si je n’étais pas autant dans le contrôle de la situation.
On reste là, quelques secondes, à se regarder, à flotter sur cette ligne invisible qu’on repousse depuis des semaines. Mais il ne se passe rien. Livio ne révèle rien.
Alors je finis par rouvrir le livre, parce que je sens que si je reste plongée dans ses yeux deux secondes de plus, je vais faire une bêtise.
— Tu veux écouter la suite ?
— Je t’en prie.
Je lui lis un autre court passage, qui parle cette fois de la façon dont Pyrame et Thisbé rêvent d’un moment où ils pourraient enfin se tenir en plein jour l’un face à l’autre, sans mur, sans ruse. C’est tellement, tellement nous…
Pendant que je lis, je sens son regard glisser sur moi. Ma voix ne me semble pas tout à fait stable. Livio ne se doute pas que je sais, et c’est ce qui rend ce passage bien plus fort encore. J’en ai presque les mains qui tremblent.
Quand je referme le livre, le soleil a disparu derrière les arbres. La lumière est plus douce, un peu bleutée. La lampe sur pied prend le relais.
— Alors, verdict ? demande-t-il.
— Tragique. Mais beau.
Je caresse la couverture d’un geste machinal.
— Ils auraient juste pu se parler franchement. Ça leur aurait évité… beaucoup de drames.
Ce n’est plus une perche que je lui tends, mais une poutre.
Il rit doucement, faisant semblant de ne pas relever.
— Tu sais bien que sans quiproquo, les histoires d’amour seraient beaucoup trop simples et bien moins intéressantes.
— Parfois, ce qui est simple est tout aussi fort.
Je ne sais pas s’il m’a entendue. Livio se lève, fait deux pas vers moi.
Il est tout proche, assez pour que je sente sa chaleur malgré le froid qui s’infiltre par les vitraux.
— Tu veux que je te laisse finir ta lecture ?
— Non, je réponds.
Trop vite.
— J’aime te regarder lire, dit-il, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
Mon ventre se tord.
Aussi, je rouvre le livre au hasard, plus pour me donner une contenance que par réel intérêt. Je sens son regard sur moi, constant, presque tangible. Le fauteuil me semble soudain minuscule. L’alcôve, aussi.
« Parfois, ce qu’on cherche n’est pas aussi éloigné qu’on le croit », a-t-il écrit dans sa lettre. Non, c’est tout proche. Je le sais aussi sûrement que l’air est nécessaire pour respirer. Je le sais et je le veux. Lui. Je n’ai jamais été aussi consciente de la véracité de cette phrase qu’en cet instant précis, avec Livio à quelques centimètres de moi, la lumière du soir autour de nous, et ce livre ouvert sur mes genoux comme le symbole d’un mur qu’il va bien falloir décider de franchir un jour.
— En fait, j’aime te regarder tout court, ajoute-t-il d’une voix extrêmement rauque.
Pendant une seconde, j’arrête de respirer. J’oublie le livre, l’alcôve, la fondation tout entière. Il n’y a plus que ce regard-là, qui ne ressemble plus exactement à celui de mon meilleur ami, et le fait que mon cœur bat tellement fort que je suis sûre qu’il l’entend.
— Livio… tu devrais faire gaffe à ce genre de phrases.
— Pourquoi ?
— Parce que ça donne envie de… mal les interpréter.
Sa respiration se suspend. La mienne aussi.
Il fait un pas de plus vers moi, se penche, pose les mains sur les accoudoirs pour me regarder droit dans les yeux.
L’alcôve rétrécit d’un coup.
— Et si ce n’était pas une mauvaise interprétation ?
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Mais tout est en train de se fissurer, tout ce que j’essaie de tenir encore à distance, pour ne brûler aucune étape. Pourtant, je le provoque. Je me sens si contradictoire, si perdue en réalité.
Il ne bouge pas, ne recule pas. Moi non plus.
Je sens qu’il me laisse une porte de sortie. Je ne la prends pas.
Alors, il se penche encore, jusqu’à ce que je sente son souffle effleurer ma joue, puis ma bouche. Mes yeux se ferment presque d’eux-mêmes. Si je tourne un tout petit peu la tête maintenant, ce sera fait.
Le mur sera pulvérisé.
— Phébée…
Il prononce mon prénom comme une question ou comme une prière, je ne sais pas. Je ne dis rien, mais tout en moi hurle que je le veux, que j’en crève depuis des années, qu’il est en train de me tordre le bide et que s’il me touche, je lui retirerai tous ses vêtements en moins de deux secondes avant de me jeter sur lui pour l’entraîner par terre avec moi et lui montrer combien j’ai envie de lui.
Ici.
Maintenant.
Mais c’est à ce moment précis qu’un bruit monte soudain de l’escalier : des pas lourds, un trousseau de clés qui tinte contre une rambarde.
— Il y a encore quelqu’un là-haut ?
La voix d’Alphonse résonne, étouffée mais très claire.
Je rouvre les yeux d’un coup. Livio se fige. On reste suspendus une fraction de seconde, les lèvres presque jointes, et le cœur en vrac.
— Merde, souffle-t-il.
Il se redresse, s’écarte d’un pas. Moi, je referme le livre sur mes genoux comme si j’avais été prise en flagrant délit de crime contre l’humanité, alors que mon seul écart, c’est d’avoir failli me rouler par terre avec mon meilleur ami au milieu des livres et des amours tragiques de Pyrame et Thisbé. Ovide nous aurait adorés…
Alphonse apparaît au bout du couloir, en contre-jour.
— Ah, vous êtes là, dit-il en souriant. Tout le monde est parti, et je me demandais d’où venait la lumière.
Il plisse les yeux.
— Vous comptez rester travailler ? Je vais enclencher le système de sécurité.
Qui consiste en une alarme que les doctorants qui veulent travailler la nuit doivent désactiver et réactiver en sortant.
Je rassemble tant bien que mal ma voix.
— Pour ma part, je vais partir.
— Tout pareil, répond Livio d’une voix calme. On en a pour une minute.
Alphonse hoche la tête, nous sourit poliment et redescend les marches.
Le silence retombe. Je n’ose pas regarder Livio tout de suite. Mon cœur cogne toujours contre mes tempes, et ma bouche garde le fantôme d’un baiser qui n’a pas eu lieu.
Livio se passe une main dans les cheveux.
— Alphonse a un timing parfait. On y va ?
Il me jette un coup d’œil en coin.
J’acquiesce, incapable d’articuler quoi que ce soit d’intelligent.
Je laisse le livre sur le fauteuil, puis je me lève, les jambes flageolantes, le cœur plein de tout ce qu’on vient de frôler sans vraiment oser le toucher.
Livio me prend par les épaules pour me faire avancer, un petit sourire aux lèvres.
— Allez, Fossette, on ne va pas en faire tout un plat.
Sa nonchalance est désarmante, mais c’est lui qui a raison.
Je l’imite et fais mine de lui mettre un mini coup de poing dans les abdos.
— Non, même pas un fromage.
Plat, fromage, dessert, tout ce qu’il veut, mais une chose est sûre : ce soir, Pyrame et Thisbé ne seront pas les seuls à rêver d’un monde sans mur.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
