Jour 28 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Je ne peux m’empêcher de sourire en lisant la lettre.
Quelque chose est en train de se fissurer, chez Livio.
On se rapproche !
Je regarde l’heure sur mon téléphone. Huit heures quarante-cinq. Pippa vient juste de se lever.
Je la rejoins dans le salon ; elle me regarde par-dessus sa tasse comme si elle lisait dans mes pensées. Je me prépare un café, m’affale avec elle dans le canapé, restes de crêpes encore sur la table. Pippa sourit, ce qui veut dire qu’elle va me poser une question sur Livio et moi. Je commence à la connaître par cœur.
— Alors ? Où t’en es avec Livio ?
Et voilà ! Je prends le temps de mâcher un morceau de crêpe, l’avale et bois une gorgée de café. Je la sens particulièrement impatiente.
— J’en suis… à marcher sur une ligne très fine entre « on va se sauter dessus » et « on fait comme si de rien n’était ». Ce n’est pas très clair, mais fidèle à la réalité.
Elle plisse les yeux, d’un air conspirateur.
— Tu sais très bien que « faire comme si de rien n’était » n’a jamais mis fin à aucun tiraillement. Soit tu laisses couler et, un an plus tard, tu te plains que rien ne s’est passé, soit tu secoues un peu l’arbre et tu ramasses les fruits qui en sont tombés. Et moi, personnellement, je vote pour secouer.
— Mouais…
— Lance-lui un défi à ton tour, donne-lui rendez-vous et provoque-le. Dis-lui que tu sais. Si tu veux mon avis, c’est la meilleure façon de mettre les choses à plat. Enfin, sauf si tu n’es pas très pressée…
— Bof… Je préfère que ce soit naturel, pas fabriqué.
Elle pousse un soupir à fendre l’âme.
— Si tu veux mon avis, à ce rythme, il gèlera en enfer avant qu’il dise la vérité !
Je souris.
Elle se lève d’un bond et prend l’élastique qu’elle a autour du poignet pour s’attacher les cheveux.
— Bon, allez, ménage ! Je déteste le samedi matin.
Je grimace en regardant le bazar autour de nous et me remonte les manches.
Quand il faut y aller…
À 18 heures, Léa vient nous demander si on veut rejoindre la troupe pour regarder le Dracula de 1931. Je n’ai pas vu beaucoup de films en noir et blanc, Pippa non plus, alors on accepte volontiers avant de préparer plaids et chips pour la soirée.
On est une dizaine quand on arrive. Matias a séché de toute évidence, et Livio est en train d’aider Maxence à mettre en route le vieux projecteur chargé d’une grosse bobine noire installé sur une table au milieu de la salle.
Murs en pierre, étagères vides, boiseries qui craquent et grands vitraux qui donnent sur le parc, la salle vidéo de la fondation semble totalement hors du temps. Des guirlandes de petites lampes sont accrochées sur le mur du fond, et juste en dessous, un écran blanc, comme au cinéma, a été tiré. Plus vintage, on meurt.
L’ambiance est bricolée mais chaleureuse, tout le monde a rapporté un peu de son appart pour faire de cette salle un salon commun.
On se met à plusieurs pour déplacer les poufs et les coussins géants rangés dans un coin, et on s’installe par petits groupes sous les plaids, et devant des montagnes de chips et de pop-corn, avant que la lumière ne s’éteigne.
Livio appuie sur un bouton du projecteur, une lumière jaillit sur l’écran blanc. Discrètement, il vient se mettre juste à côté de moi qui me suis assise en tailleur sur un énorme coussin moelleux, tout au fond de la pièce. Il me sourit quand nos regards se croisent.
— Je peux m’asseoir avec toi ? me demande-t-il en me rejoignant.
— Fais comme chez toi !
Son grand corps est tout près du mien, et, comme chaque fois, je sens mon ventre former ce nœud familier. Je reste calme.
Sur l’écran, l’image grésille avec un charme ancien, et le son de la musique d’orgue installe le frisson. Les silhouettes en noir et blanc glissent sur la toile. À gauche, Dávid chuchote une référence à Pippa, tandis que Maxence lui envoie un pop-corn pour qu’il se taise. Mais au bout de dix minutes de film, tout le monde commente les plans comme si on se trouvait dans un cours de cinéma.
Je suis la seule à me taire, occupée à jeter des coups d’œil à Livio. La lumière tombe sur son profil. Sa mâchoire qui bouge quand il parle, ses épaules qui se secouent quand il rit.
Je déglutis ; il me fait beaucoup trop d’effet, ça devient presque stressant. Puis, soudain, il s’allonge sur le coussin, un bras glissé sous sa nuque, une jambe repliée devant lui. On est si près que je sens sa respiration contre mon bras, la chaleur de son pull, l’odeur de son eau de toilette.
Alors que je suis toujours assise en tailleur, les mains appuyées sur le sol de part et d’autre de mes hanches, sa main frôle la mienne, et la tension, qui ressemblait déjà à une corde tendue, s’étire davantage, me mettant à cran.
Je tourne la tête vers lui, mais il regarde fixement l’écran, droit devant lui, comme s’il n’avait pas remarqué le contact de nos peaux. Il ment. Je sais qu’il ment. Parce que quelque chose nous aimante ; je suis incapable de faire un geste pour m’éloigner et lui non plus. Un frisson remonte le long de mes bras, et je respire plus vite. J’ai envie de lui, putain. C’est en train de me tordre les boyaux. Littéralement. S’il me demandait de me coucher à ses côtés, je lui sauterais dessus devant tout le monde, j’en aurais rien à cirer, et lui montrerais à quel point je peux être plus qu’une meilleure amie sage et modérée.
Je n’arrive plus à tenir ; en moi, toutes nos contradictions s’entrechoquent, et de toute façon elles ne veulent plus rien dire. Sans réfléchir, ma main attrape la sienne pour la retourner et entrelacer mes doigts aux siens.
Cette fois, il me regarde et c’est moi qui fixe l’écran.
À ce jeu-là, l’un de nous va perdre, c’est certain.
Et c’est moi.
Livio détache ses doigts. J’en ai un tel coup au cœur que j’ai du mal à respirer.
Les autres sont devant nous, absorbés par le film, et ne se rendent compte de rien.
J’ai presque envie de pleurer et dois me retenir pour ne pas montrer combien je suis blessée.
Livio se redresse et approche ses lèvres de mon oreille, provoquant en moi un frisson comme je n’en ai jamais eu.
— Ça va ? chuchote-t-il.
Je déglutis.
— Non…
Je vais exploser si je reste là.
Je me lève sans faire de bruit et quitte la salle le plus discrètement possible.
Je me retrouve dans le hall de la fondation et reprends mon souffle en regardant le plafond aux volutes peintes.
Depuis quand n’ai-je pas ressenti un tel désir ? Une éternité. Non, en vérité, ça ne m’est jamais arrivé, pas avec autant d’intensité.
La porte de la salle s’ouvre et se referme doucement derrière moi.
Je sursaute et me retourne sur Livio.
— Hé… murmure-t-il.
Il plaisante ?
Je ferme un instant les yeux.
— On ne peut pas continuer comme ça.
— Je suis désolé…
Sa main se pose sur mon bras, aussi légère qu’une feuille d’automne.
Je recule comme s’il m’avait brûlée.
— Tu veux qu’on en parle ? demande-t-il d’une voix chaude.
Si chaude…
Alors, je sens la logique se déployer devant nous, les raisons, les prudences, les éventuelles catastrophes, je sens sa crainte autant que son désir pour moi. Je pourrais, si j’étais sage, répondre oui, que j’ai besoin qu’on en parle, mais la perspective d’une discussion rationnelle à l’instant où nos cœurs battent à l’unisson me paraît si ridicule.
J’ai passé des semaines à réfléchir, je ne veux plus réfléchir.
— Non, je souffle. Je ne veux pas parler. Je veux agir, je veux faire péter le plafond de verre sous lequel on est coincés. Je veux mieux respirer, Livio, mais quand tu es avec moi, j’étouffe, parce que je crève de ne pas pouvoir te toucher, tu comprends ? C’est trop dur.
Je lève la tête, capte son regard aussi fiévreux que le mien, le cœur sur le point d’exploser. Son regard est si profond que j’en perdrais presque l’équilibre.
— Fossette…
— Merde, arrête de m’appeler comme ça, je ne suis plus une enfant !
Une étincelle fait briller son regard.
— Non, tu n’es plus une enfant.
Sans prévenir, il glisse un bras autour de ma taille pour me coller à lui. Je suis plus que consentante quand il prend ma bouche.
Je le dévore.
Ce baiser, c’est tout ce que je retiens depuis des jours, depuis que j’ai découvert qui il est. Sa main vient se perdre dans mes cheveux, mes doigts sur sa nuque, sa langue et la mienne ne font qu’une.
Il y a quelque chose de presque sauvage entre nous.
— Chez toi… je murmure contre sa bouche, ou ici, sur ce sol, tu choisis.
Livio s’écarte pour me regarder, sonder l’urgence en moi, et il n’est pas déçu quand je me jette à nouveau sur sa bouche, presque incontrôlable.
Alors, il m’entraîne avec lui à l’extérieur. On est totalement hermétiques au froid et on traverse la cour sans cesser de nous embrasser.
Il nous faut un temps infini pour monter les trois étages jusqu’à son appartement : chaque marche est un prétexte pour s’arrêter, pour se toucher, pour nous coller encore, pour échanger des baisers qui défont la raison un peu plus chaque fois.
À peine la porte de son appartement ouverte, je le pousse à l’intérieur et l’aide à retirer son sweat, son tee-shirt. Pas de pudeur, juste de l’urgence, parce que le désir nous brûle littéralement. Puis Livio me guide vers le canapé, me fait m’asseoir et s’installe à genoux devant moi. Il retire mes chaussures, mes chaussettes, pose ses doigts sur mon jean, le dégrafe et le fait descendre jusqu’à mes chevilles. En sous-vêtements devant lui, je sens la texture du canapé sous mes cuisses et n’ai plus de souffle, déjà en manque de sa peau.
— Tu es si belle, murmure-t-il en frôlant ma joue du bout des doigts.
— Trop ronde, mais on s’en fout…
— Parfaite.
Il m’embrasse.
Ses lèvres dictent l’instant, m’invitent à ne pas réfléchir, à ne poser aucune condition. Il se met debout, retire son jean et tout le reste, m’offrant ce qu’il a de plus humain, de plus beau, de plus intime, parce que c’est lui et juste lui.
— Tu es magnifique… je murmure à mon tour.
Il ne prononce pas un mot et me tend la main pour que je me lève aussi, touche mes épaules, glisse la main sur ma nuque, le long de mon dos, lentement, pour me délester des derniers morceaux de tissu qui me cachent.
Plus aucune question, plus aucun doute, plus de lettres, plus de défis, juste la vérité du désir entre nous, et le baiser que nous partageons et qui va nous conduire là où nous l’avions imaginé sans jamais vraiment l’espérer.
— Tu ne vas pas t’arrêter, cette fois ? je demande.
Il secoue la tête, me caresse les cheveux et se penche pour m’embrasser encore, tout doucement. Puis il me prend la main et m’emmène dans la mezzanine où se trouve sa chambre.
Là-haut, on se cherche sans bruit, comme si le moindre son pouvait briser le sort. Ses mains et ses lèvres déposent sur ma peau des promesses infinies. Quand il se dresse au-dessus de moi, le souffle court et les mouvements saccadés, mes doigts trouvent le creux de son cou et y restent, comme pour que je me souvienne de la façon dont il respire.
Le temps s’effrite, il n’y a plus que le présent et l’épaisseur de chaque seconde qui passe.
Je ne veux que lui.
— Livio… je murmure, alors que mes yeux deviennent flous.
Il se crispe, se laisse aller, puis son grand corps s’affale sur le mien. Son cœur bat vite, moi, je commence à peine à me calmer.
Nous restons ainsi un long moment, sans bouger, puis il roule sur le dos, tourne la tête et m’adresse un petit sourire désarmé.
— Je suis désolé, dit-il, la voix basse. Tu es ma meilleure amie et il y a tant à dire…
Je me mets de côté pour lui faire face et appuie mon front contre le sien.
— Pas maintenant.
Il accepte, alors nous restons là, enlacés, tandis que la pluie d’automne s’abat soudain contre les vitres.
Dehors, la nuit suit son cours, mais ici, dans le silence de son appartement, nous avons franchi quelque chose qui ne s’expliquera que plus tard, lorsque nous pourrons parler sans crainte, sans faux-semblants, sans limites. Demain ou après-demain, qu’importe, je sais qui il est et je l’accepte.
Je me laisse aller contre son épaule, la bouche encore pleine du goût de ses lèvres.
Je dors à demi quand quelques coups discrets retentissent contre la porte d’entrée, puis d’autres, plus pressants. Je lève la tête, regarde l’heure sur le réveil de Livio, il est presque minuit.
Livio enfile un caleçon et va ouvrir, les cheveux en bataille.
— Désolée de te déranger, dit la voix de Pippa. Phébée est avec toi ? J’ai oublié mes clés à l’appart, je ne peux pas entrer.
Je soupire, m’enroule dans le drap et descends en vitesse de la mezzanine.
L’expression de Pippa, en me voyant, est sans équivoque : elle jubile.
Je ramasse mes affaires et m’habille en vitesse dans la salle de bains. Une fois prête, je me tourne vers Livio, désolée.
Immobile dans l’encadrement de la porte d’entrée, il me regarde avec cette douceur qui m’apaise comme rien d’autre.
— Vas-y, dit-il. On se voit demain.
Je lui réponds par un sourire et je rejoins Pippa sur le palier. Elle me prend aussitôt par le bras, chuchotant déjà des remarques amusées.
— Tu as passé une bonne soirée, apparemment.
— Gna gna gna !
Je fouille dans mes poches et grimace.
— Désolée, j’ai oublié mes clés et mon téléphone dans la salle vidéo.
— Il faut dire que vous êtes partis avec… précipitation, hein. La porte n’a pas été verrouillée, allons-y. Oh, et ne pense pas que je ne vais pas te poser de questions, tu te mettrais le doigt dans l’œil, je veux absolument tout savoir !
Je souris et me mets à fredonner.
— « C’est l’histoire de la vie, le cycle éternel… »
Elle éclate de rire et me suit à travers les couloirs jusqu’à la salle.
Les coussins ont été remis en place et mes affaires, posées sur l’étagère en bois. Je les récupère, puis on remonte jusqu’à l’appartement.
— Une tisane ? me propose-t-elle en espérant que je vais tout lui raconter maintenant.
Mais je suis vannée.
— Pas pour moi. Une douche et au lit !
Amusée, Pippa plisse les yeux, me souhaite une bonne nuit, et me laisse sans insister.
Une demi-heure plus tard, je me couche avec un sourire aux lèvres.
Parce que j’ai adoré cette journée.
Parce que je souhaite déjà être demain.
Et qu’il y en ait tellement d’autres. Des centaines.
Non, des milliers.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
