Jour 4 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Chère Phébée,
On oublie souvent que, pour l’Univers, chaque chose a un prix, aussi infime soit-il. Ainsi, une simple pièce de dix centimes jetée dans un puits posséderait le pouvoir insoupçonné de changer une vie, de dépasser les limites et de repousser les frontières tout simplement parce qu’on a envie d’y croire.
Pour moi, un vœu, c’est un peu comme un phare dans la nuit, on a envie d’avancer vers lui et de croire que tout va changer. Pour ça, le puits est tout indiqué.
Les hommes du Néolithique faisaient des offrandes alimentaires, les Germains jetaient des armes dans des puits pour rester forts, tandis que les Celtes s’y baignaient dans le but d’augmenter leur fertilité. Quant aux Romains, qui jetaient des pièces, ils pensaient qu’un don favorisait la chance.
Mais dans tout ça, le plus important à retenir, c’est qu’il paraîtrait que l’impact d’un souhait est si puissant que, à l’instant où il est formulé, il nous conduirait à vouloir foncer vers l’inconnu.
Aujourd’hui, j’ai bien conscience que l’imprévisible, c’est moi, et que des dizaines de questions doivent se bousculer dans ta tête à mon sujet. Mais rassure-toi, tu n’es pas la seule. Par exemple, moi, je donnerais cher pour avoir la réponse à une seule des questions que je me pose à ton sujet.
J’aimerais connaître le vœu que tu as fait.
Ton inconnu
PS : ceci est ma troisième lettre, mais n’oublie pas qu’à n’importe quel moment, si elles t’importunent, tu peux me dire d’arrêter de les écrire.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
Il est 12 h 30, et il fait si beau que le self a complètement été déserté en faveur du parc. L’été indien fait durer le plaisir. Personne n’aurait l’idée de s’enfermer plutôt que de profiter de la lumière de l’automne.
Pippa avale sa dernière bouchée de sandwich, en même temps qu’elle termine la lettre que j’ai reçue ce matin quand elle dormait encore.
— Eh bien, ça devient sérieux, cette histoire…
— Pour laquelle tu n’y es pour rien, on est toujours d’accord ?
Exaspérée, elle soupire.
— Je ne sais pas combien de fois il faut que je te le dise : non, je n’y suis pour rien. De toute façon, je n’aurais jamais l’esprit suffisamment romantique pour imaginer un truc pareil. Et je te rappelle que je suis bien assez occupée dans la vie pour perdre une heure de mon temps à écrire des lettres à ma coloc !
Je ris.
— Une heure, comme tu y vas ! Il ne s’agit que de quelques lignes.
— Le bout du monde, pour moi. Il n’y a rien de mieux que les vocaux, figure-toi ! Simples, rapides et efficaces. Tu peux donner le ton sans que ton interlocuteur puisse mal interpréter ce que tu dis. Tu devrais essayer.
Je lui donne un gentil coup sur l’épaule.
— Hé ! Je ne suis pas un dinosaure, je fais des vocaux, moi aussi !
Elle sourit et se renverse en arrière pour s’allonger dans l’herbe, puis elle met ses lunettes de soleil avant de replier un bras sous sa tête.
— De qui il s’agit, à ton avis ? me demande-t-elle.
— Je n’en ai aucune idée…
— Tu as pensé à essayer de le piéger ?
— Faire le guet devant la porte ?
— Par exemple.
Je souris en imaginant la scène, moi couchée à même le sol toute la nuit devant ma porte pour être là pile au bon moment.
— Autant installer une caméra quelque part, parce que, me connaissant, je finirais par m’endormir. Pas sûre d’être prête à investir pour me la jouer Mission : Impossible ni à écoper d’un bon mal de dos !
Pippa sourit.
— Aucune chance que ce soit Matias ?
Je hausse les épaules.
— Oui, non, peut-être ? Qu’est-ce que j’en sais après tout ?
— Tu aimerais que ce soit lui ?
— Tu rigoles ? Je le connais à peine !
Elle se met à rire.
— Ben quoi, il est mignon.
— Ben, vas-y, toi, s’il te plaît autant.
Pippa hausse un sourcil.
— Tu sais que quelqu’un m’attend outre-Atlantique, hein ?
Je souris. Elle est si discrète sur sa relation amoureuse que j’avais presque oublié ce détail. Je ne sais pas grand-chose à propos d’Archie, à part qu’au départ c’était son meilleur ami, qu’ils sont ensemble depuis quatre ans et qu’il est parti un an aux États-Unis pour bosser sur sa thèse en chimie des fossiles. Ou un truc comme ça.
— C’est quand la prochaine fois que vous vous revoyez ?
Pippa grimace.
— Pendant les vacances de Noël ; il devrait revenir de Boston pour deux semaines.
— Ça doit être difficile, cette séparation forcée…
— Ça l’est, oui, mais je rentre en Angleterre en février, et lui en juin. Ce sera plus facile après.
Cette fois c’est moi qui fais la moue, parce qu’on habite ensemble depuis trois mois et que je me suis vraiment habituée à sa présence. Pourtant, en arrivant ici, lorsque le directeur m’avait avertie que je devrais partager mon appartement avec une doctorante, je n’étais pas ravie, mais Pippa, c’est une fille super, je n’aimerais pas que nos chemins se séparent.
Elle voit la tête que je fais, cueille une fleur de pissenlit et la jette sur moi.
— Allez, tu viendras me voir à Nottingham !
— Pour tomber sur un shérif impitoyable ? Jamais de la vie !
Elle rit et pique une chips dans mon paquet.
— En théorie, je dois soutenir ma thèse l’année prochaine, tu viendras fêter ça avec moi. Ah, voilà le plus beau ! lance-t-elle en regardant derrière moi.
Je me tourne vers Livio qui arrive avec un grand sourire aux lèvres. Les compliments, il adore ça.
Il s’assoit avec nous et extirpe un sandwich de son sac à dos.
— T’es sortie de ta grotte ? demande-t-il à Pippa.
— Ouais, mais je ne vais pas tarder à y retourner !
Si Livio et Pippa se comprennent aussi bien, c’est qu’ils travaillent tous les deux sur le Moyen Âge. Lui étudie les livres d’heures, et elle, les communautés monastiques. Forcément, leurs sujets se rejoignent, et il n’est pas rare que je me retrouve au milieu de leurs conversations. Je sens que, cette fois encore, je vais y avoir droit. Oh, ce n’est pas inintéressant, c’est juste que j’ai un peu l’impression d’être ignare. Ces deux-là savent tellement de choses…
— Mais tu vois, ajoute Pippa, en ce moment, je suis un peu distraite par une certaine fille qui reçoit des lettres anonymes tous les matins.
Livio se tourne vers moi, je grimace.
— Une troisième lettre ?
— Oui, ce matin j’ai eu un mini cours sur les puits aux vœux.
— Sexy, se moque-t-il. Il veut te choper, c’est sûr.
Je hausse un sourcil et lui réponds très sérieusement :
— Vu le contenu des lettres, ce n’est pas ce qui transparaît de prime abord, mais oui, je suppose que la finalité, c’est ça.
— Et tu y vois un inconvénient ? demande Pippa, un petit sourire en coin.
Cette fois, je lève les yeux au ciel.
— Je ne sais pas qui est ce garçon, mais je peux te dire qu’il a intérêt à faire autre chose que se cacher derrière des lignes s’il veut conclure.
— De toute façon, tu n’es pas le genre de fille à tomber dans les bras du premier venu, hein ? me raille Pippa.
— Ça… renchérit Livio en souriant. Jamais connu une meuf qui jouait autant les nones que toi.
— Oh, ça va, tous les deux ? C’est pas vrai du tout, j’ai juste d’autres priorités pour le moment.
— Il n’y a pas de mal à se faire du bien, ajoute Livio.
Je fronce les sourcils.
— Vous savez quoi ? J’ai eu une seule relation sérieuse et ça a mal tourné, alors…
— Un mec de terminale, m’interrompt Livio en s’adressant à Pippa.
— Oui, je reprends très sérieusement, et j’en étais dingue. Il m’a larguée juste avant le bac comme on jetterait à la benne une chaussette trouée. Je pleurais tout le temps, alors je ne suis pas près de remettre le couvert. Je n’ai plus le temps pour ça.
— Tu le connais bien, toi ? demande soudain Pippa à Livio.
Il fronce les sourcils.
— Qui ça, son ex de terminale ?
— Mais non, Matias ! Le seul « suspect » notable qu’a Phébée.
Livio écarquille les yeux.
— Matias Orpi est ton suspect ?
— Non. Enfin… je ne sais pas.
— C’est un connard, je t’ai déjà dit.
C’est clair, net, mais peut-être pas aussi précis que ça en a l’air.
— La dernière fois que tu as évoqué le sujet, tu n’es pas entré dans les détails. Qu’est-ce qui s’est passé entre vous ?
Il me regarde, comme s’il hésitait à me répondre, puis il finit par lâcher le morceau.
— Tu te souviens de Matilda ?
Je dois me faire violence pour ne pas grimacer.
Comment ne pas me souvenir d’elle ? Une bombe. Le genre de fille que tu ne vois que dans Gossip Girl. Impeccable, blonde, sportive, cultivée et… très américaine. Livio s’était méchamment entiché d’elle à la fac. J’étais en première année de licence, et je détestais entendre parler de cette fille, j’étais jalouse comme un pou.
— Matias est un collectionneur, commence-t-il. Lui et moi, on était dans la même promo, il a fait tomber la moitié des filles de l’amphi et se fichait pas mal d’avoir un quelconque point commun avec elles, il les lui fallait, c’est tout. Et il lui fallait aussi Matilda. C’était devenu un défi pour lui, il la voulait à tout prix, qu’importe qu’on soit ensemble elle et moi, je n’existais pas, et il l’a eue, à l’usure. J’étais amoureux et je me suis retrouvé comme une merde avec mon cœur en lambeaux. Elle m’a plaqué pour lui, et une fois lassé, il l’a larguée, à peine deux semaines plus tard.
— Eh ben… conclut Pippa. Charmant, comme mec.
Je comprends que Livio ait souffert, mais la rancœur ne fait jamais avancer. Parfois, ceux qu’on a détestés méritent d’avoir une seconde chance, et c’est pourquoi j’ai soudain envie de plaider la cause de Matias. D’abord, parce qu’il n’est pas là pour se défendre, et ensuite parce que Matilda n’était sans doute pas qu’une victime, elle a eu une responsabilité aussi.
— De l’eau a coulé sous les ponts, non ?
Je n’aime pas la façon dont Livio me regarde. Fermé. Catégorique.
— Non. Les mecs comme lui ne changent jamais et ne reculent devant rien, je t’aurai prévenue. Je vous laisse, je dois retourner bosser.
Sans finir son sandwich, il se lève et repart à grands pas en direction de la fondation.
Sidérées, on se regarde avec Pippa, puis je lui cours après.
— Livio ! Hé…
Je pose une main sur son bras, il s’arrête pour me regarder.
— Je sais que ton histoire avec Matilda était difficile, mais là, il ne s’agit pas de toi.
— Non, juste de ma meilleure amie.
Je lève les mains.
— Stop, stop. Tu surréagis. On ne s’est presque pas parlé, lui et moi.
— Ose dire qu’il ne te plaît pas.
Je tique, et ne réponds pas.
— Qu’est-ce que je disais ? en conclut-il. Ce mec est un aimant et tu seras la prochaine à en faire les frais.
Je fronce les sourcils, un peu blessée qu’il pense que ce sera aussi simple.
— Tu me juges avec tellement de rapidité que j’ai un peu envie de le prendre mal, là, tu vois.
— Tu le trouves mignon ?
— Excuse-moi, mais on s’en fout, parce que ce n’est pas suffisant pour avoir une relation avec quelqu’un. Si ça devait arriver, ce serait pour d’autres motivations.
— Lesquelles ?
— Pour entreprendre une relation avec quelqu’un, il faut d’abord et surtout qu’on se sente bien avec lui.
Il plisse imperceptiblement les paupières.
— Eh bien, espérons qu’il ne sorte pas le grand jeu avec toi, parce que tu n’y verrais que du feu. Et si tu veux mon avis, ce n’est pas lui qui t’écrit les lettres que tu reçois, il en est incapable.
Je hausse un sourcil ; moi non plus, je ne pense pas qu’il s’agisse de Matias, mais Livio est si catégorique que ça m’agace un peu.
— Et si tu te trompais ?
Il lâche un petit rire dissimulant à peine son mépris.
— Alors, ce serait juste pour te foutre dans son lit et finir par te larguer comme il a largué Matilda.
— Ça n’arrivera pas.
Il soupire.
— Tu te souviens de comment tu te sentais quand ce mec de terminale t’a larguée ?
— Oui, merci, j’ai pas oublié.
— Je ne dis pas ça pour ça, Pheb… Matias, c’est ce genre de mec. À l’époque, ça m’a tué de te voir aussi malheureuse, tu ne le méritais pas. Tu avais le cœur brisé et je ne pouvais même pas t’aider à recoller les morceaux. Je ne veux pas que ça t’arrive encore.
— Livio…
— Franchement, Phébée, tu fais ce que tu veux, mais toi et moi, on est suffisamment proches pour que je te le dise : fuis, c’est ce que tu as de mieux à faire.
Je le laisse partir sans savoir quoi ajouter. Je ne l’ai jamais vu comme ça, aussi amer, aussi dur, aussi exagérément réactif. J’ai du mal à comprendre, parce que, si Livio avait beaucoup parlé de Matilda à l’époque, il n’avait jamais évoqué Matias ni un quelconque garçon responsable de sa rupture avec elle.
Pippa arrive derrière moi et pose une main sur mon épaule.
— T’inquiète, ça lui passera.
— Ce n’est pas pour moi que je suis inquiète, mais pour lui, il semble si écorché.
— Écoute, s’il était très amoureux, c’est un peu normal.
J’essaie de relativiser. Moi aussi, j’ai perdu mes désillusions et suis devenue pragmatique en laissant peu de place aux rêves. On a tous un élément bloquant du passé ; chez Livio, c’est ça.
Je soupire et reprends mon sac que Pippa a ramassé avant de me rejoindre.
— Votre amitié est solide, me rassure-t-elle, Livio a juste besoin d’exorciser ses fantômes. Et si c’est Matias, ton inconnu, ma foi, il s’y fera !
J’éclate de rire.
— Je me demande bien pourquoi tout le monde va si vite en besogne. Je n’ai pas dit que j’allais finir avec lui, hein !
Pippa me fait un clin d’œil.
— Ça, seul l’Univers le sait ! Allez, je retourne bosser à l’appart.
— Il faut que j’y aille aussi, j’ai un million de documents à ranger.
— Au moins !
On avance en direction du bâtiment bordé de grands chênes et hêtres jaunissants tandis que sous nos pas craquent les glands et les branches mortes. L’automne a toujours eu le pouvoir de m’apaiser sans que je sache vraiment pourquoi – ses odeurs, ses couleurs… Juste avant de passer sous le porche, je lève les yeux vers la fondation et souris, parce que, même contrariée, je ne peux oublier le plaisir et la chance que j’ai de terminer mes études ici, dans un cadre si exceptionnel que je ne me sens pas le droit d’être grognon.
On traverse la cour et on se quitte sous les arches, elle pour retourner à l’appart et moi, au milieu des rayonnages de livres. Lorsque j’entre dans la bibliothèque, je ne peux pas rater la scène qui se déroule devant moi, au fond de la salle : Matias est installé à une table, son ordinateur et plusieurs livres ouverts devant lui, les yeux levés sur Livio qui est en train de lui parler. J’ai envie de m’approcher pour écouter ce qu’ils se disent, mais je m’en empêche. Je ne dois pas me mêler de leurs histoires.
Livio finit par tourner les talons et, d’une démarche vive, disparaît dans un coin de la grande salle. Quand Matias lève la tête, c’est pour croiser mon regard.
Je m’immobilise, me sentant un peu bête à l’idée qu’il comprenne que je les observais.
Je lève la main pour le saluer maladroitement, il me sourit et, de l’index, me désigne, se désigne à son tour et fait semblant de porter une tasse imaginaire à ses lèvres. Je comprends le message, mais je reviens juste de pause, c’est trop tard pour un café et je ne peux plus m’absenter.
Je tapote la montre à mon poignet, lève les mains pour lui faire signe que je suis désolée et retrouve mes collègues à leur bureau.
Une prochaine fois.
Ou pas.