Jour 5 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Chère Phébée,
Je réfléchis souvent à la manière dont l’existence se propage, s’étire et lie les êtres vivants entre eux, et je me rends compte qu’elle n’est finalement nourrie que de hasards et de destinées, un subtil mélange de ce que représente la vie pour chacun.
Le hasard survient sans qu’on s’y attende, la destinée est, à l’inverse, déjà écrite sans que nous soyons capables de la prévoir.
Imagine. Tu sors de chez toi, trouves un billet de vingt euros sur le trottoir, tu le mets dans ta poche. C’est le hasard. Quelques mètres plus loin, une femme fait la manche, tu t’arrêtes et lui remets l’argent que tu viens de ramasser. C’est exactement le montant qu’il lui manquait pour dormir au chaud le soir même. Elle paie son hôtel, y rencontre le gérant qui a besoin d’une personne supplémentaire pour faire les chambres, il lui offre le poste. C’est la destinée.
Le hasard a fait qu’un jour tu as commencé à recevoir, chaque matin, une lettre de moi. La destinée, c’est là où chacune de ces lettres te conduira. Sache que, quoi que tu décides de faire, tout est écrit à l’avance – cette pièce que tu as jetée dans un puits, ce vœu que tu as formulé, dont seul l’avenir connaît l’issue.
Sache que chaque jour je suis heureux que tu veuilles bien continuer à me lire.
Alors, aux aurores, demain matin, je te ferai parvenir un autre courrier dans lequel je te proposerai de découvrir un aspect de ta destinée, si tu l’acceptes. Récupère-le le plus tôt possible.
Tu trouveras, dans cette enveloppe, un plan de l’endroit où, demain, j’aurai caché ma lettre. Celle qui donnera à ton avenir proche la voie que tu auras choisie de prendre.
Ton inconnu
* * *
📖 Le Récit de Phébée
Quatrième lettre en quatre jours consécutifs.
Cette fois, quand je l’ai trouvée, j’ai bêtement ouvert la porte de l’appart pour voir s’il y avait quelqu’un, comme si mon mystérieux inconnu attendait sagement dans le couloir que je le découvre.
Je sens que je ne vais pas pouvoir compter là-dessus…
Les démonstrations philosophiques me font généralement l’effet d’un médoc avalé de travers, mais là, en lisant cette lettre, je tombe complètement sous le charme. Mon père a toujours pensé que j’étais un cœur d’artichaut ; vu comme le mien s’excite quand je me lève à l’idée de découvrir une nouvelle enveloppe, je crois qu’il a cent fois raison !
Aussi délicatement que possible, je déplie la deuxième feuille, le fameux plan. Je reconnais tout de suite de quoi il s’agit : la bibliothèque. Sont schématisés de façon très grossière la salle principale, les alcôves, les box dédiés aux consultations audio, et au milieu de tout ça se trouvent des flèches. Alors, machinalement, je les suis du bout du doigt. La dernière mène à ce que je devine être le rayonnage de la section Antiquité, et elle semble indiquer un endroit précis vers le haut, septième niveau, pile entre un fin rectangle vert et un autre noir.
Je suppose que mon apprenti Picasso a voulu représenter des livres.
Bon… Inutile d’essayer de faire semblant, je ne vais jamais pouvoir attendre jusqu’à demain, ni même midi quand j’aurai fini ma journée – béni soit le vendredi ! La lettre n’y sera sûrement pas, mais au moins j’aurai repéré les lieux.
Il est à peine 6 h 45, et, même si je sais qu’il n’est pas rare que quelques doctorants y travaillent la nuit, la bibliothèque est probablement inoccupée à cette heure. Sans prendre de douche, ce qui me ferait perdre du temps, je fonce dans ma chambre pour sauter dans un sweat, un pantalon de survêt et une paire de baskets que je porte habituellement pour chiller, et sors de l’appartement le plus doucement possible pour ne pas réveiller Pippa. Je file au pas de charge jusqu’au rez-de-chaussée, ne faisant réagir que les lampes automatiques sur mon passage. À part ça, il n’y a pas encore âme qui vive dans les couloirs du bâtiment.
Je traverse la cour dans la pénombre et, lorsque j’arrive dans le hall qui dessert la bibliothèque, je m’immobilise devant la massive double porte en chêne. Je suis restée béate d’admiration la première fois que je l’ai vue fermée. Aussi prestigieux que ce qui se cache derrière, chacun des quatre pans est sculpté de bas-reliefs qui représentent des gens en train de lire. Assis sur un banc, debout sous un arbre, adossés contre un mur, couchés dans l’herbe… Les détails sont si fins qu’on pourrait croire que chaque scène est vivante. Je pourrais rester de longues minutes à admirer cette porte, et sans doute l’aurais-je encore fait, ce matin, si quelqu’un n’avait pas ouvert l’un des battants, m’arrachant à ma léthargie contemplative.
Surprise, mais pas complètement étonnée, je vois Alphonse, le gardien, sortir de la bibliothèque. Quand je regarde par la fenêtre, le matin, il n’est pas rare que je le voie déjà dehors, dans le parc, alors que le soleil vient à peine de se lever, dans son éternel bleu de travail. Il bloque l’une des portes pour passer et pousse son chariot rempli d’outils et de produits d’entretien.
— Bonjour, Alphonse !
— Oh, bonjour, mademoiselle Phébée, vous êtes bien matinale.
Je souris. Depuis le début il m’appelle Mlle Phébée et me donne un peu l’impression de vivre à une autre époque. Et d’ailleurs, n’est-ce pas un peu le cas ? De tout le personnel, c’est lui qui est là depuis le plus longtemps. À tel point que mes collègues s’amusent souvent à dire qu’il fait partie des murs, et que, quand il partira à la retraite, la fondation perdra un morceau de son âme. D’ici que son fantôme vienne hanter les couloirs, j’en serai partie depuis longtemps !
— Vous avez battu le record d’Edwige, s’amuse-t-il, elle ne va pas apprécier de ne pas être la première arrivée ! Vous devez sacrément aimer votre travail pour venir si tôt !
J’ai bien sûr l’intention de garder pour moi mon petit secret, alors j’utilise la rhétorique la plus pratique du monde dans ce cas de figure.
— Vous savez ce qu’on dit ? L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt !
— Vous avez bien raison, rien n’est meilleur que le matin. Je dois détartrer la machine à café du hall, évitez de l’utiliser. Bonne journée, mademoiselle Phébée.
— C’est noté ! Bonne journée, Alphonse.
J’appuie sur l’interrupteur et allume les plafonniers suspendus sous les voûtes lambrissées à intervalles réguliers. Cette bibliothèque est la plus belle que je n’ai jamais vue. La salle principale est rectangulaire et tout en profondeur, évoquant un peu la nef d’une église avec son sol en larges dalles de calcaire gris.
À droite, de grandes fenêtres cintrées à vitraux tamisent l’éclat du jour et permettent de protéger les livres de la lumière. Tout au fond, sur toute la hauteur du mur, s’élèvent des rayonnages entiers de livres reliés. Le mur de gauche est lui aussi habillé d’étagères anciennes, mais est entrecoupé par les arches qui mènent aux alcôves et au reste du fonds documentaire.
Dans chaque salle, les tables en chêne sont spacieuses et éclairées par des lampes de bureau au pied de bronze et à l’abat-jour vert transparent. Les espaces de travail ont bien sûr été modernisés pour qu’on puisse y brancher des ordinateurs, mais William Parker m’a dit que ça n’avait finalement pas beaucoup changé depuis le début du XXe siècle, où tout avait été rénové avec l’arrivée de l’électricité. Alors, chaque fois que j’entre dans cette pièce, j’ai l’impression de faire un bond d’un siècle en arrière.
Le silence presque religieux aidant, je pénètre à l’intérieur comme dans un sanctuaire et, le plan dans les mains, je marche sans faire de bruit, évitant au maximum de faire chuinter mes baskets sur le sol.
Je me laisse guider par les flèches, traverse l’allée principale qui sépare les deux rangées de bureaux, et m’arrête devant les rayonnages du fond, ceux qui contiennent les documents sur l’Antiquité.
Certains datent du début du XXe siècle et sont plus rarement consultés. Si j’en crois le plan, c’est précisément ici que mon mystérieux inconnu a l’intention de cacher sa lettre, dans la partie qui donne juste en face de l’allée centrale.
Deux échelles en bois coulissantes permettent d’accéder aux rayonnages les plus hauts. Il va falloir que je monte jusqu’au septième – il y en a dix en tout.
J’ai un peu le vertige, alors je prends mon courage à deux mains et fais glisser l’échelle au bon endroit. Je grimpe aux barreaux avec toutes les précautions du monde. Si je me casse la figure, je ne pourrai pas compter sur mes collègues avant 7 h 45. Du reste, j’ai conscience que ce que je fais est parfaitement interdit. Aucun membre du personnel ni doctorant n’a le droit de monter seul, il doit toujours y avoir quelqu’un dans la salle. Mais mon impatience n’a d’égale que ma curiosité, j’y vais quand même !
Je suis en baskets, j’ai les pieds stables, tout va bien. Arrivée au septième niveau, j’ai quand même les jambes qui tremblent un peu, mais j’y suis.
Je me concentre.
Reliure verte à côté de reliure noire. OK…
Rouge et bleue, verte et rouge, noire et bleue, dorée et noire… Rien de ce que je cherche, la bonne blague. Si mon mystérieux inconnu est daltonien, je ne suis pas près de trouver !
Je me renfrogne, ressors le plan de ma poche, et regarde si je ne me suis pas trompée. Septième niveau, au bout de l’allée centrale, couvertures noires et vertes… Y a pas, je n’ai pas fait d’erreur.
Bon.
Je tourne la tête en fronçant les sourcils et… oh ! Vues, je les ai vues ! Là, à cinquante centimètres sur la gauche. Si je tends le bras, je suis sûre que je peux attraper le livre noir. J’essaie, sens que je perds un peu l’équilibre et me ravise aussitôt.
Fait chier, je vais devoir redescendre et replacer l’échelle.
Sixième, cinquième, quatrième, troisième, deuxième…
— Ben alors, on joue les alpinistes de bon matin ?
Je pousse un cri de surprise et, déstabilisée, je lâche l’échelle.
Je me sens partir en arrière sans pouvoir me rattraper et hurle carrément, persuadée que je vais me fracasser sur les dalles. Mais la chute est moins rude que je ne le croyais : je tombe direct dans les bras de Livio qui, avouons-le, en me rattrapant, n’était pas tout à fait préparé à ce que je pèse aussi lourd.
— Nom d’un chien, souffle-t-il en me posant par terre. T’es barge !
Je me redresse, très embarrassée, et frotte mes vêtements comme si j’étais couverte de poussière. En réalité, juste de honte – j’ai quand même du bol que ce ne soit que Livio.
— Je suis désolée, tu m’as fait peur.
— Et toi, tu m’as défoncé les reins, rétorque-t-il en se frottant le bas du dos. Je croyais que personne n’était autorisé à monter à l’échelle quand la salle est vide…
— Je n’étais pas toute seule, tu étais là.
Suis-je docteure en mauvaise foi ? Parfaitement.
— Qu’est-ce que tu faisais ? demande-t-il en fronçant les sourcils.
— Pas la poussière, c’est évident… Il m’a encore écrit.
— Mais encore ?
— Je suis supposée trouver la lettre de demain ici, dans la bibliothèque, coincée entre deux livres.
Cette fois, il fait une tête que pas mal de gens trouveraient drôle.
— Celle de demain ? Et tu es ici aujourd’hui. Logique.
— Ça m’a intriguée, c’est tout, je suis venue en éclaireur, histoire de la trouver tout de suite demain matin.
Livio plisse le front.
— Ça devient dangereux, cette histoire. Tu as failli te casser le cou.
— Uniquement parce que tu m’as foutu la trouille, ça allait très bien avant que tu n’arrives.
— Hum… désolé d’avoir été là, hein ! Déjà quand t’étais gamine et que je t’empêchais de te faire mal, tu finissais presque par m’en vouloir. T’es pas claire, avoue ! ajoute-t-il en riant.
— Gna gna gna ! Et toi, qu’est-ce que tu fais à la bibliothèque aussi tôt ?
Il fait mine de réfléchir.
— Attends, je cherche… Je soutiens ma thèse dans un an, je suis dans une fondation pour bosser et… oh, ça y est, je sais ! Il y a un super centre de documentation. Je crois que c’est pour ça.
Je lève les yeux au ciel.
— Ton amoureux anonyme semble avoir fait mouche, dit-il soudain. Je n’étais pas au courant que tu avais une âme d’aventurière.
Je plisse les yeux – impossible de ne pas deviner l’agacement dans sa voix.
— Peut-être que c’est parce que tu ne prêtes pas assez attention à moi ? je le provoque volontairement.
— N’importe quoi…
— Et puis dites, docteur Bergonzi, ce n’est pas vous qui me disiez d’en « profiter » ?
— Bien sûr, mais pas si ça te coûte la vie.
Je le regarde, attendrie. Il a beau être grognon, je l’adore comme il est.
— Avec un ami comme toi, je ne risque rien.
C’est plus fort que moi, je me hisse sur la pointe des pieds et lui claque une bise sur la joue. Livio sourit, s’apprête à dire quelque chose et se ravise en se passant une main dans les cheveux.
— Ah, la bibliothèque, cet espace de drague par excellence…
On se retourne pour découvrir Matias, fraîchement rasé et coiffé.
Je ne sais pas ce qui se passe, ce matin, ils ont tous dû tomber du lit.
Moi qui voulais être discrète, c’est un peu raté.
Réaction immédiate de Livio :
— Tu as l’air de savoir de quoi tu parles, en tout cas.
— Oh, oh… tu l’as toujours en travers, on dirait, à moins que tu aies peur que ta petite amie craque pour moi ?
— Je n’ai peur de rien du tout, mec.
J’interviens aussi sec.
— Euh… J’ai voix au chapitre, ou je dois faire comme si je n’étais pas là ?
Matias se tourne vers moi en souriant.
— C’était moche, désolé. Vous êtes ensemble ?
— On est amis.
— OK, OK… Je m’en voudrais de briser une si belle amitié, nous raille-t-il.
Cette fois, c’est moi qui réponds du tac au tac :
— Ça, c’est pas près d’arriver.
Ce qui fait subitement dresser le cou de Livio de fierté… et d’envie de revanche.
— J’espère qu’on aura l’occasion de devenir amis, nous aussi, conclut Matias avec un nouveau sourire en coin ravageur. À bientôt, Winnie.
Je sens Livio se crisper à côté de moi.
— Winnie ?
— Il m’a vue en pantoufles en sortant de chez toi. Ça va ?
— J’aime tellement pas ce type.
Je soupire.
— Je vous ai vus discuter à la bibliothèque, hier, vous vous êtes pris la tête ?
— Non. On a le même directeur de thèse, et il ne répond plus à mes mails depuis dix jours, je voulais savoir si Matias avait des nouvelles.
— Et il en a ?
— Il paraît qu’il est en vacances.
— Et tu n’as pas été mis au courant ?
Livio hausse les épaules.
— Il faut croire que je ne suis pas aussi attachant que cette tête de con.
Je me penche pour poser mon front contre son bras.
— Au contraire, tu es le mec le plus attachiant que je connaisse.
— Il y a un i en trop, je crois qu’il t’appartient, réplique-t-il avec un clin d’œil.
J’éclate de rire et baisse les yeux sur ma tenue.
— Allez, je te laisse : si William Parker me voit habillée comme ça pour bosser, je sens qu’il va faire une syncope.
— Tu abandonnes tes fouilles ? demande-t-il d’un ton moqueur en levant les yeux vers les rayonnages derrière nous.
— Ce n’est que partie remise !
— N’y va pas seule, cette fois, hein ! Qu’on ne te retrouve pas le cou tordu en bas de l’échelle, gisant dans ta bave, ce serait ballot.
Ignorant ses sarcasmes, je m’éloigne avec la grâce d’une meuf dans un survêt, puis me tourne vers lui au dernier moment.
— N’en profite pas pour regarder si la lettre est déjà là !
— Ça ne risque pas, je ne sais pas lire.
Je lève les yeux au ciel et sors en gloussant.