Jour 8 - Un jour, une lettre : Fall in love
By Sophie Jomain
Chère Phébée,
Il est encore tôt, mais j’espère que tu as remarqué la lumière du matin en te réveillant. J’adore ce mélange de rouge et de jaune que seul l’automne sait dessiner. Tu vois, le jour se levait si doucement qu’on aurait dit qu’il voulait prendre le temps de te saluer. Un peu comme je le fais pour la septième fois et comme je le ferai encore. Pourvu que tu ne te lasses pas !
Ce matin, je t’écris pour te proposer un nouveau défi.
Pas de puits, pas d’énigme, pas d’aller-retour à Paris, juste un moment pour toi. J’espère que ça t’intrigue. * * *
À la bibliothèque, dans la section Antiquité, tu trouveras un vieux cahier à la couverture de cuir bordeaux. Il t’attendra sur la table près de la baie vitrée. Mais avant de l’ouvrir, prends le temps d’écouter le silence et ce qu’il a à te dire ; seulement ensuite, lis la première page.
Pas d’instructions compliquées, juste une invitation à te poser, le temps d’un instant, à écouter le silence des livres autour de toi. Et si le cahier t’inspire, tu peux y ajouter une ligne, une phrase, une impression, un mot, ce qui te passe par la tête. Je te lirai.
Juste un moment pour toi. Rien d’autre.
Ton inconnu
PS : laisse le cahier où tu l’as trouvé, je viendrai le chercher.
* * *
📖 Le Récit de Phébée
Je pose la lettre sur mon matelas, le sourire aux lèvres.
S’il me parle du lever du jour, c’est qu’il vient juste de m’écrire. Si ça se trouve, à une minute près, j’aurais vu l’enveloppe glisser sous ma porte et aurais pu ouvrir le battant et découvrir qui se cachait derrière. Soupir…
Si je n’organise pas un plan de ce genre, c’est parce que j’ai trop peur que la magie s’arrête. Ce serait tellement dommage de me priver de ce plaisir, tous ces matins, de ne pas savoir ce que je vais lire ni qui m’écrit.
Je saute du lit, pieds nus sur le parquet froid, et m’installe derrière mon bureau pour écrire à ma tante Potiron comme je le fais tous les lundis. Je décide de lui raconter mon étrange aventure avec l’inconnu, je suis certaine qu’elle va adorer. Je scelle l’enveloppe, y note l’adresse et colle un timbre, puis direction la salle de bains. Je la posterai entre midi et deux.
Je m’habille sans perdre de temps : jean clair, chemise bleue légèrement froissée – tant pis –, pull gris que j’adore parce qu’il me donne l’impression d’être enveloppée d’un nuage. Cheveux disciplinés, un café avalé debout près de l’évier, bottines, sac, manteau, clés, et hop, dehors !
Lorsque j’arrive, il n’y a encore personne dans le hall ni dans les bureaux. Seule. Parfait.
J’ouvre la grande salle, et le silence me tombe dessus net, épais, tout juste brisé par la résonnance de mes pas sur les dalles en pierre.
Une bibliothèque vide, c’est comme un être endormi qu’on n’a pas envie de déranger.
J’allume et traverse la salle pour rejoindre les box et ranger mes affaires. Puis mes pas me guident d’eux-mêmes vers la section Antiquité. Le cahier est là, sur une grande table au bois brun calée contre le mur.
Sur la couverture en cuir bordeaux, il y a écrit « Livre d’or 2003 ».
C’est mon année de naissance ! Incroyable… Qu’il ait trouvé mon année de naissance n’est pas très impressionnant, mais qu’il soit allé chercher le livre d’or qui y correspond est un peu dingue. Intriguée, je décide de suivre à la lettre les instructions qu’il m’a données.
« Avant de l’ouvrir, écoute. Écoute le silence et ce qu’il produit. »
Je m’assois tout au fond, près de la fenêtre à vitraux, ferme les yeux, respire et tends l’oreille. Ici, le silence dont il parle a une texture, dense et presque vivante, comme si chaque livre retenait son souffle. Je crois que c’est pour ça que j’aime autant les bibliothèques anciennes. Elles parlent, même si on ne les entend pas.
Le suspense a assez duré, j’ouvre le livre d’or.
Sur la page de garde, une seule phrase, fine et écrite à la plume :
Quand on partage les mots, on partage tout.
J’en ai des frissons, parce que l’encre sent encore très fort.
Ces mots, il vient juste de les écrire.
Et s’il était en train de me regarder, là, quelque part ? Je laisse échapper un petit rire nerveux, et sors le stylo que j’ai toujours sur moi quand je suis ici. J’ai envie de lui répondre. Alors, sans même réfléchir, j’écris sous sa phrase :
L 'automne n 'est pas une fin, mais une promesse de recommencement.
Une phrase parmi des centaines d’autres au fur et à mesure des pages, qui remercient la directrice de l’époque, l’équipe, et qui louent la beauté de la fondation et son incroyable bibliothèque.
Si ma main tremble un peu, c’est parce que je ne sais pas ce que j’attends de tout ça, je ne sais même pas où ça va me mener. Mais cette phrase que j’ai écrite, c’est ce que je ressens maintenant : le début de quelque chose.
Je laisse le cahier exactement là où je l’ai trouvé, sors de la grande salle et marche jusqu’à la cour pavée pour regarder le ciel encore constellé de rouge. Mon inconnu a raison, la lumière est extraordinaire.
* * *
À 15 heures, William Parker me demande de le rejoindre dans son bureau.
Je frappe à la porte et entre quand il m’y invite.
— Ah, mademoiselle Chevalier, c’est parfait ! J’ai besoin de vous pour un inventaire particulier, dit-il en désignant un dossier épais posé sur la table. Je vous envoie dans l’enfer !
N’importe qui pourrait prendre peur, mais pas moi. L’enfer, c’est le lieu mythique, caché au sous-sol de certaines bibliothèques, où reposent les ouvrages les plus anciens, fragiles ou rares. Personne n’y accède sans autorisation.
— Venez avec moi, je vais vous expliquer quel est le problème.
Nous descendons un étage plus bas jusqu’à une alcôve ouverte sur une porte fermée par un code d’accès.
— Un document semble manquer, explique-t-il en tapant une série de chiffres sur le clavier. Un ouvrage du XVIIIe siècle sur les livres d’heures du bas Moyen Âge. C’est Livio Bergonzi qui nous l’a fait remarquer en voulant le consulter pour ses travaux. Il n’a pas quitté la salle, pourtant il ne se trouve plus à sa place. Nous imaginons qu’il n’a pas été remis au bon endroit. Je vous demande donc de le retrouver.
— D’accord.
— Ce sera l’occasion d’effectuer un inventaire complet de la salle, et de vérifier le registre de chaque consultation. Ce sera très formateur, ajoute-t-il d’un ton encourageant.
Formateur et long… L’enfer contient environ quatre cents documents, ce qui est énorme pour une bibliothèque privée.
Mon boss me précède dans le dédale de couloirs et d’escaliers descendant vers les niveaux presque secrets du bâtiment. On aboutit à un couloir qui distribue plusieurs portes, dont celles vitrées de l’enfer ; je sens clairement la variation de température. J’ai entendu dire que les pièces de l’enfer n’excédaient jamais une température constante de 18 degrés.
L’endroit est impressionnant : des rayonnages métalliques, impeccablement alignés et d’où rien ne dépasse. Pas de fenêtres, des capteurs et caméras accrochés à chaque coin du plafond. C’est assez stupéfiant, cette modernité, alors que, juste au-dessus, la bibliothèque est presque dans la pure tradition shakespearienne.
William me remet un badge magnétique et sort de son dossier un carnet d’inventaire relié, jauni, et qu’on dirait venu d’un autre siècle. Puis il me tend un stylo.
— Vous noterez scrupuleusement chaque volume ici, leur cote et leur emplacement dans les rayonnages, et vérifierez les consultations dans le registre. Ainsi, nous tomberons forcément sur le livre manquant.
Je reste un peu interdite devant la méthode. À l’heure des bases de données, écrire à la plume ou presque me paraît un brin archaïque. Il semble deviner ma pensée.
— Les ordinateurs ne sont pas autorisés dans cette zone, à cause des ondes et de la chaleur qu’ils émettent.
Je hoche la tête.
— Quel est le titre du livre que nous cherchons ?
— Les Livres d’heures du bas Moyen Âge par sir Aristid Alton. Je dois vous laisser, j’ai un appel urgent à passer. Bien sûr, prenez tout le temps dont vous aurez besoin, mais dans l’idéal il faudrait que ce soit fait pour demain soir, vous pensez que c’est jouable ?
— Je vais faire de mon mieux.
— Très bien. Bien sûr, inutile de préciser que les photos ne sont pas autorisées, et que nourriture et boissons sont formellement interdites.
— Ça va de soi.
— Vous utiliserez aussi les gants en nitrile mis à votre disposition ici, ajoute-t-il en désignant une boîte sur la table. Si besoin, il y a des toilettes juste avant l’escalier. Oh, et le badge que je vous ai remis vous sera utile pour sortir, mais si vous avez besoin de rentrer une nouvelle fois, il vous faudra demander à Emma de taper le code. Elle part à 17 heures.
Je hoche la tête avec la désagréable impression d’être entrée à Fort Knox.
Une fois seule, je m’installe à la table centrale et commence à feuilleter le registre. Le silence est si dense que j’ai presque peur de respirer trop fort. Puis, un léger froissement de papier me parvient de la pièce annexe. J’avance par curiosité et, toute surprise, y découvre Livio.
Assis à une grande table, penché sur des enluminures protégées par des films transparents, un casque sur les oreilles, il lève les yeux, tout aussi étonné que moi.
— Hé, Fossette, je ne t’attendais pas ici.
— Moi non plus, je ne m’attendais pas ici. On m’a missionnée pour un inventaire complet.
Il arque un sourcil amusé.
— Bon courage.
— C’est ta faute, tu as déclaré un livre perdu !
— Désolé ! Près de quatre cents documents, j’espère que t’as emporté ton goûter.
— Que je n’aurais pas eu le droit de manger ici, si c’était le cas !
Il plonge la main dans la poche ventrale de son sweat et en sort une barre de céréales.
— Han, tu transgresses les règles, toi ?
— Je n’ai jamais prétendu être un enfant de chœur, chérie.
Je fronce les sourcils. « Chérie » ? Ben voyons !
Livio a toujours ce ton faussement moqueur, gouailleur sans en avoir l’air, mais « chérie », c’est nouveau. Et c’est con, mais là, tout de suite, ça me fait quelque chose qu’il m’appelle comme ça. Parce que pour une raison sans doute irrationnelle, on dirait qu’il ne s’adresse pas à sa meilleure amie, mais à n’importe quelle fille avec qui il voudrait se la jouer séducteur.
J’affabule ? Ouais, sûrement.
N’empêche, ça me perturbe.
— Tu as droit à quoi pour exécuter ta mission ? Stylet et tablette d’argile ?
— Ha, ha ! Tu n’es pas loin de la vérité. Je suis d’ailleurs étonnée que tu aies eu l’autorisation d’apporter un casque.
— Et mon téléphone pour la musique, précise-t-il en tapotant sa poche.
— Mais quel frondeur !
Il éclate de rire.
— T’as pas idée !
Je lui souris. Bien que Livio n’ait pas non plus l’air d’être d’une sagesse absolue, je ne l’ai jamais vu comme quelqu’un de volontairement rebelle – comme quoi, j’ai encore à apprendre de lui.
Je l’abandonne et me mets au travail, commençant par la première étagère. Les reliures se succèdent : cuir craquelé, dorures effacées, tranches poussiéreuses, ou au contraire livres en si bon état qu’on ne les jurerait pas aussi anciens. Rien de très compliqué en soi, mais monstrueusement fastidieux tant je dois être précise et précautionneuse. Au bout d’une heure, j’ai déjà inventorié une soixantaine de livres, mais aucune trace de celui qu’on cherche.
Je m’étire comme un chat quand Livio me rejoint, le document qu’il a consulté entre les mains. Il regarde les ouvrages étalés devant moi et sourit.
— À ce rythme, tu seras encore là demain.
— C’est ce qui est prévu. Et toi, tu as terminé ?
— Yep !
Il replace soigneusement son bouquin dans l’étagère, avec tout l’égard que mérite son ancienneté, et se tourne vers moi.
— Tu as fini avec ceux-là ? demande-t-il en jetant à œil aux corpus qui pèsent une tonne.
— À l’instant !
— Je vais les remettre dans les rayonnages et rester un peu pour t’aider.
Il est clairement plus rapide que moi et donne l’impression de soulever des plumes, alors que pour ma part j’ai un début de tendinite.
Pendant une demi-heure, le rythme s’installe, fluide et complice. Livio pose les livres devant moi, je les inventorie et il les remet en place. On avance vite.
— Cet endroit regorge de trésors, je finis par dire.
— Tu ne te doutes pas à quel point !
Il se dirige vers un rayonnage et semble chercher quelque chose de précis. Il revient avec un épais classeur en cuir, qu’il ouvre pour me faire découvrir plusieurs enluminures.
— Celles-ci sont des reproductions du XVIIe siècle, les originales sont conservées à la Bibliothèque nationale de France. Regarde comme une simple lettre peut prendre vie.
Je me penche pour regarder un abécédaire absolument incroyable. Chaque lettre, dessinée sur fond doré, est décorée avec finesse, habillée d’un ou plusieurs personnages colorés et dans des situations très inattendues.
— C’est magnifique. De quand ça date ?
— Les originaux ont été commandés au XIIIe siècle pour le livre d’heures de Charles d’Angoulême. C’est l’un des plus marginaux qui existent.
— Qui servaient à quoi, exactement ? C’est ton sujet de thèse, mais je ne t’ai jamais demandé.
— Eh bien, les livres d’heures étaient destinés à enseigner et apprendre la liturgie des heures aux fidèles. C’était un genre de calendrier. Ce qui rend insolite celui de Charles d’Angoulême, c’est qu’il donne l’impression d’avoir été conçu uniquement pour le distraire tant les enluminures sont peu conventionnelles.
— Et vivantes !
— Tu as tout compris.
Je souris, et soudain il lève la main pour retirer une mèche de cheveux collée à ma joue. Le geste me surprend tellement que je m’immobilise un instant avant de reculer.
— Euh… merci pour l’explication.
— Je t’en prie, dit-il d’une voix presque sourde.
Je me penche pour refermer le classeur et nos épaules se frôlent. Je sens alors un petit courant étrange me traverser.
Ouah… c’était quoi, ça ?
Ridicule. Je n’ai plus quinze ans, là. Il s’agit de Livio, mon meilleur ami, pas de Matias, pour ne citer que lui. Je me redresse et lui souris.
— On s’y remet ? Enfin… si tu veux encore m’aider !
— Évidemment, répond-il avec un petit sourire en coin.
On s’active tandis que Livio commente les enluminures, improvise des blagues sur les moines copistes insomniaques. Je ris, souvent, et l’écho de nos voix remplit la salle, la rendant plus vivante que jamais. Au bout d’une autre heure, on a déjà vérifié une cinquantaine de livres en plus. Je regarde rapidement le registre, on est passés à plus de la moitié !
Puis, alors qu’on est en train de ranger les derniers ouvrages de la journée, un volume glisse sous mes doigts. Par précaution, je l’ai mis en équilibre bien à plat sur mes paumes, mais il est trop lourd, mal équilibré. J’essaie de le redresser, mais il glisse, et moi avec.
— Oh merde !
Livio, déjà là, le rattrape au vol, tandis que son autre main me retient et m’évite de tomber. Je trébuche quand même, et ma tête cogne presque contre son épaule.
Nous restons ainsi, quelques secondes suspendus, le livre entre nous, muets. Si près que nos souffles se mêlent. Je lève les yeux. Livio me regarde, aussi surpris que moi.
Mon cerveau hurle quelque chose comme « recule », mais mes jambes refusent d’obéir. C’est Livio qui réagit le premier et repose le livre sur son rayonnage.
— Décidément, il faut toujours que tu causes des catastrophes, murmure-t-il avec ce sourire que je lui connais bien. Bon, allez, je te laisse, faut que je file.
Il quitte la salle et, une fois seule, je sens encore cette étrange étincelle sous ma peau.
La dernière fois, j’avais quinze ans et j’en pinçais pour lui.
Je soupire et retire mes gants avant de partir moi aussi.
Délire complet.