Chapitre 11 : La nuit en autobus - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
La nuit en bus en compagnie de Carmen s’écoule sans qu’il ne se passe rien, hermana. Je reste assise sur le deuxième banc, non loin du gros chauffeur, tandis que mon accompagnatrice s’est fondue dans l’ombre des derniers sièges à l’arrière. Les passagères − note bien le féminin, Guadalupe, car à peu près aucun homme ne monte à bord −, les passagères, donc, entrent et descendent au rythme du parcours, parfois seules, parfois en groupe, l’air fatigué, quasi muettes, jamais rieuses. À leurs vêtements, on les devine de toutes origines, de toutes provenances. Du Sud, surtout. Ce sont les employées des maquiladoras.
À quatre ou cinq reprises, j’ai constaté que le chauffeur attardait sa main sur les doigts des femmes en train de payer leur passage. Celles-ci la retiraient toujours prestement, avec un sursaut de dégoût, certaines retraitant à petits pas vers l’arrière du véhicule, d’autres en s’essuyant sur le côté de leur jupe.
L’homme ne cesse de me reluquer par son rétroviseur. C’est très dérangeant, Guadalupe. Si je trouve ça flatteur, excitant même parfois, à l’école, quand une telle effronterie vient des garçons de notre âge, ça me dégoûte sincèrement de sentir l’envie chez ce vieux bonhomme d’au moins quarante-cinq ans.
— Terminus !
Il y a déjà un moment que nous sommes seules dans le bus, Carmen et moi. Le rétroviseur s’est fait plus insistant à mesure que la nuit avançait et que le vide se faisait autour de moi, mais jamais le vilain n’a osé m’adresser la parole. Tu dirais que si bleus soient-ils, mes grands yeux, chère sœur, ils sont capables d’exprimer la plus extrême froideur, voire le pire mépris dès qu’un interlocuteur m’apparaît antipathique. Tu n’aurais pas tort.
— On monte dans cet autre car, là.
— Mais où va-t-on ? Explique-moi !
Carmen ne répond pas à ma question et me pousse à m’engouffrer dans un second véhicule. Celui-ci est semblable au précédent, juste plus désuet. Là encore, je m’assois sur un siège sous l’œil du chauffeur tandis que ma compagne rejoint un trio de travailleuses engourdies de sommeil, à l’arrière.
L’autobus s’ébranle. Il est près de trois heures du matin. Les passagères embarquent en bloc à la sortie des maquiladoras puis s’éparpillent une à une à mesure que le parcours s’étire. À la fin, une fois de plus, il n’y a que Carmen et moi − même que, à un certain moment, je crois être seule puisque ma compagne est dissimulée par des dossiers derrière lesquels elle s’est réfugiée.
L’aube pointe.
— Viens.
Je somnolais sur mon siège, Guadalupe, alors je sursaute un peu, tu comprends bien, lorsque Carmen me prend par le bras pour m’entraîner vers la sortie.
— Où va-t… ?
Je m’interromps en reconnaissant le quartier d’où nous sommes parties.
— C’est Anapra ? On est revenues à notre point de départ ?
Carmen ne répond pas à mes questions. Je fais preuve de mauvaise volonté et refuse de lui emboîter le pas. Je dis :
— Ça n’a pas marché ? Qu’est-ce qu’on fait de retour ici ?
Pour toute réponse, elle me saisit par la manche de ma veste pour m’entraîner en direction de sa maisonnette. De toute évidence, elle est fatiguée ou de méchante humeur. J’obtempère.
— ¡ Hola, Carmen !
Ma compagne − ou ma geôlière − s’arrête pile. Un garçon nous aborde. Il paraît avoir douze ans, mais en a sans doute quinze − tu sais combien ils sont petits, les Mexicains, parfois, comparés à nos copains canadiens. Dans sa chevelure pleine de poussière, des épis à tout venant indiquent qu’il n’a probablement jamais utilisé un peigne de sa vie. Il a les yeux rouges et ce n’est certainement pas à cause de la lumière de l’aube.
— Quoi de neuf, Ale ?
Pour toute réponse, le dénommé Ale remet un journal entre les mains de Carmen. Le papier est déjà tourné à une page de faits divers. Parmi quelques titres accrocheurs, l’un indique le meurtre d’un chauffeur d’autobus. Il y a une photo, un nom, des détails morbides…
— C’est lui d’à matin. Vois date.
— C’est toi ?
— Qu’importe.
Carmen extirpe un portefeuille d’une poche de sa veste. Elle en tire une coupure de cent pesos, qu’elle remet au petit Ale. Ce dernier la remercie en grimaçant de bonheur, son poing refermé sur le billet.
— Autant pour toi à chaque nom de la liste, dit-elle d’un ton posé tandis que l’adolescent fait déjà demi-tour.
Ale lève simplement le bras en guise de réponse et, sans même se retourner, dévale la ruelle voisine.
— Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’était que ce garçon ? que je demande alors que Carmen s’attaque à la pente menant à sa maisonnette.
Je ne m’attends pas à ce qu’elle me réponde, aussi c’est avec surprise que je l’entends dire :
— Le fils d’un couple de travailleurs des maquiladoras. Il est laissé à lui-même depuis qu’il a cinq ans, il est désœuvré, alors je lui donne des petits boulots ici et là.
— Comme t’apporter le journal ?
Le regard qu’elle me jette, hermana, j’en ai des frissons. Pas qu’elle est en colère, la Carmen, loin de là, elle me renvoie un air amusé, une expression qui devrait me détendre et me rassurer. Cependant, elle me terrifie, Guadalupe, car, au milieu de sa figure réjouie, de sa mine satisfaite, je détecte toute la malice et toute la cruauté du monde.
— Le journal, fait-elle d’une voix sifflante, c’est seulement pour qu’il me prouve qu’il a bien fait son boulot. Je le paie cent pesos chaque fois que lui ou ses copains tuent un type dont le nom apparaît sur une liste que je lui ai fournie.
Cent pesos. Tu en connais la valeur en dollars canadiens, pas vrai, Guadalupe ? Tu es meilleure que moi en mathématique. Huit dollars environ. Huit dollars canadiens pour abattre un homme.
C’est le prix qu’on paie les adolescents à Anapra pour les transformer en tueurs à gages.