Chapitre 13 : La femme revêtue de mer - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Je rumine mes pensées tandis que je suis enfermée dans ma chambre, chez Carmen. Chaque fois que je m’endors pour rattraper le sommeil de ma nuit blanche, je fais des rêves affreux. J’aime presque mieux rester éveillée.
Je n’ai pas de montre, aussi, pour connaître l’heure, je me fie à la position du soleil que je peux entrapercevoir en ouvrant les rideaux. La vitre est impeccable à l’intérieur, mais si sale à l’extérieur que je ne distingue rien du paysage. De plus, les barreaux de fer qui condamnent la fenêtre sont couverts de toiles d’araignées.
Vers quatorze heures, Carmen entre dans ma chambre pour poser des plats sur ma table de nuit. Elle laisse aussi le four à micro-ondes sur le plancher. Je fais semblant de dormir. Au bout de quelques minutes, je l’entends sortir de la maison. Je présume qu’elle va travailler, que j’en suis quitte pour attendre seule une dizaine d’heures.
Que ferais-tu à ma place, Guadalupe ? Peut-être devrais-je en profiter pour échapper à cette embaucheuse de tueurs à gages. Après tout, j’ignore ses intentions à mon égard. S’efforce-t-elle réellement de me venir en aide ? Notre excursion de la nuit dernière m’a paru si inutile !
À l’instant où je me dis que je devrais tenter ma chance par moi-même, j’entends Mateo, le maudit pitbull, faire les cent pas derrière ma porte.
Finalement, Guadalupe, à partir de la fin de l’après-midi, j’ai si bien dormi que vers minuit, lorsque Carmen revient, je suis en pleine forme.
— Tu as encore faim, Ana ? me demande-t-elle en constatant que j’ai tout mangé des plats qu’elle m’a laissés.
— Une pomme, une poire, ce serait bien, sinon ça va.
— Tu trouveras ça dans la cuisine. Habille-toi comme hier, on repart dans quinze minutes.
Même si je n’ai aucune idée de ce qui m’attend, je me dis que Carmen ne peut que travailler à mon bénéfice. Et je me dis aussi que cette nuit sera la bonne. Tu sais comment j’en suis venue à cette conclusion, grande sœur ? En considérant simplement qu’une femme comme elle ne doit certainement pas se faire jouer le même tour deux fois. Quand des passeurs − tu sais, ces criminels qui aident les gens à traverser illégalement la frontière −, quand des passeurs, dis-je, ne se montrent pas au rendez-vous fixé par une magouilleuse qui emploie des tueurs à gages, je présume qu’ils ont tout intérêt à ne pas la décevoir la fois suivante.
Nous reprenons les ruelles qui mènent à l’arrêt de bus de l’artère Caballo Rosinante.
— ¡ Hola, Carmen !
— ¡ Hola, chicos !
— Tu ne nous présentes pas ta nouvelle amie, Carmen ?
— Occupe-toi de tes fesses, Carlito.
Et nous remontons dans le même premier bus qu’hier. Le chauffeur est différent, cette fois, Guadalupe. Au lieu d’être un vieux pansu, il s’agit d’un homme dans la trentaine, mince comme son levier de vitesses.
— Assieds-toi devant, moi, je vais derrière.
Comme la veille, le rétroviseur m’observe de façon régulière. Et même que ce fichu chauffeur me fait des clins d’œil ! Je remonte mon col, détourne la tête et concentre mon attention sur la vitre sale et la nuit percée d’ampoules. ¡ Por Dios, Guadalupe ! Ça m’énerve ! Je pense que le jour où je serai de retour chez nous, je ne pourrai plus supporter que les garçons me fixent ainsi de nouveau. Pas même les beaux athlètes de l’école. Maintenant que j’ai goûté les appels muets et lubriques de ces vieux cochons − oui, oui, ce type de trente ans est vieux, lui aussi −, j’ai l’impression d’être une moins que…
Ah ! le dégueulasse ! Je l’ai très bien vu mettre sa main sur la fesse d’une travailleuse qui vient de monter. La jeune femme se raidit, mais ne se retourne pas. Elle file à pas menus en direction des bancs arrière. Ce maudit chauffeur profite de la nuit et du peu d’achalandage dans le véhicule pour se permettre des libertés qu’il se refuserait probablement en plein jour.
Je me tourne vers le siège d’où Carmen semble surveiller tous les mouvements à bord. Je note au feu dans ses prunelles qu’elle a perçu, elle aussi, la manœuvre du conducteur. Même à cette distance, je peux distinguer un muscle de ses mâchoires qui tressaute tellement elle serre les dents.
— Terminus !
— On descend ici.
Carmen me soulève par le bras. Je me dégage et passe devant le chauffeur en courant presque pour éviter qu’il me prenne le derrière à mon tour. En atteignant le sol, Guadalupe, j’entends un drôle de bruit dans mon dos. Comme quelqu’un tapant dans ses mains, mais pas tout à fait.
Carmen arrive à mes côtés et je constate qu’elle frotte les jointures de son poing droit. Je regarde derrière : le chauffeur geint en se tenant le nez.
Le second bus dans lequel nous montons ne porte pas le même numéro que celui d’hier. Il y a une vingtaine de travailleuses à bord, vêtues des robes colorées typiques des Mayas. Encore là, Carmen m’oblige à prendre une place qui donne dans l’angle du rétroviseur, qu’importe si cela me contraint à bousculer un peu une femme guère plus âgée que moi. Comme d’habitude, ma geôlière va s’asseoir au fond.
Le volume de la radio est un brin trop fort, mais puisque le chauffeur semble se complaire dans la musique tristounette, ça n’est pas trop dérangeant. En ce moment, une voix dans les haut-parleurs gémit une complainte traitant d’une poétesse qui a choisi de mourir en se jetant à la mer.
Te vas Alfonsina — Tu t’en vas, Alfonsina
Con tu soledad — Avec ta solitude
¿ Qué poemas nuevos — Quels poèmes nouveaux
Fuiste a buscar ? — Es-tu partie chercher ?
Pendant un instant, tu sais, quoi, Guadalupe ? Cette Alfonsina me rappelle moi. Une femme seule à la recherche de sa liberté. Non pas que, comme elle, j’aspire à la mort, loin de là − je ne ressens plus ce même désespoir, cette même souffrance que lorsque la psychopathe me démolissait le visage −, mais j’éprouve sa solitude. Je l’éprouve parce que j’ignore que faire, où aller et, surtout, à qui me fier. J’ai beau essayer de voir Carmen comme une alliée, je ne suis certaine de rien. Je ne sais pas ce qu’elle attend de moi, je ne sais pas où nous allons ainsi. Je me sens davantage perdue que si je me languissais en prison dans l’attente de crier très fort à un juge : « Coupable, Votre Honneur ! Coupable d’avoir été sacrément sotte ! »
Y si llama él — Et s’il appelle
No le digas nunca que estoy — Ne lui dis jamais où je suis
Di que me he ido. — Dis-lui seulement que je suis partie.
[...]
Dormida, Alfonsina — Te voilà endormie, Alfonsina
Vestida de mar. — Revêtue de mer.