Chapitre 14 : Les filles disparues - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Je ne sais plus quoi penser, hermana. Pour le deuxième matin d’affilée, nous voilà de retour chez Carmen. Je suis toujours là, comme une idiote, à espérer que ma geôlière − ou ma protectrice ? ma complice ? − parvienne à me faire franchir la frontière − ou rencontrer des passeurs ?
Cette fois, nous ne croisons pas le petit Ale. Peut-être est-ce pour cette raison que Carmen achète le journal en même temps que du pain et du café pour notre déjeuner. En entrant dans l’appartement, elle jette le quotidien sur la table de la cuisine. La première page étale la photo d’une adolescente assez jolie, et le titre de l’article porte sur une disparition suivie d’un viol et d’un meurtre.
— Encore une ! gronde Carmen tandis qu’elle s’affaire, au comptoir, à remplir la cafetière. Ordures !
On dirait, grande sœur, qu’elle a parlé pour elle-même en oubliant que j’étais là. Mais la seconde suivante, elle se tourne brusquement vers moi.
— Et tu sais quoi ? grince-t-elle, de la salive entre les dents. Ils ne la retrouveront pas, elle non plus. Pas plus que celle d’avant-hier, ni les trois de la semaine dernière, ni les autres, sauf mortes, dans un charnier, violées et mutilées. Parce que soit ils s’en moquent, soit ils participent au massacre. Les ordures !
Et elle se retourne vers la cafetière.
— Qui… qui ça, « ils » ? que j’ose demander après m’être raclé la gorge.
— La police, merde ! Les autorités ! Les hommes, en général !
Mateo grogne en me regardant comme si j’étais responsable de la colère de sa maîtresse. Sale bête !
Carmen attend que le café bout puis revient vers la table où elle dépose les tasses avec bruit. Je n’ose plus poser de questions, mais elle reprend d’elle-même :
— Toutes ces filles qui disparaissent ! Tu sais combien jusqu’à maintenant ? Des centaines, merde ! Enlevées puis torturées, assassinées et abandonnées aux coyotes ! Des centaines, tu te rends compte ? Celles qu’on retrouve, ou du moins ce qu’il en reste, pourrissent dans le désert ou enterrées dans des fosses communes. Ce n’est pas un cas de crime majeur, ça ? Et personne ne lève le petit doigt.
— Mais qui… qui fait… ?
— Qui ? Mais des hommes, ¡ por Dios ! Des bon Dieu de foutus psychopathes de merde qui profitent de l’impunité des meurtres commis contre les femmes pour satisfaire leurs bas instincts. Des tueurs en série en profitent, des proxénètes en profitent, des passeurs en profitent, des narcotrafiquants en profitent, des policiers, des chauffeurs de taxis, des foutus bordel de merde de conducteurs d’autobus aussi, tous exploitent la solitude, l’isolement et la vulnérabilité des petites travailleuses de nuit.
Je tartine de confiture un morceau de pain, pas parce que j’en ai spécialement envie, mais parce que ça me tient occupée pendant que le silence retombe dans la cuisine. J’avale une bouchée, pas parce que j’ai faim, mais parce que ça me permet de continuer à faire quelque chose.
— Par contre, qu’un mec soit assassiné, reprend tout à coup Carmen en me faisant presque sursauter, et tu verras dare-dare la police débarquer sur le lieu du crime !
Pour masquer que je ne sais pas quoi riposter, Guadalupe, je mastique un autre morceau de pain avec de grands mouvements de mâchoires. Quand je déglutis, la bouchée reste coincée dans ma gorge. J’avale un peu de café pour l’aider à passer.
— Oh ! votre fille a disparu, madame ? poursuit Carmen en prenant une voix haute, les yeux ronds, imitant, je suppose, un mauvais policier faisant une enquête. Pauvre de vous ! Mais votre adolescente, là, c’était quel type de poulette, au juste ? Elle s’habillait comment ? Sexy, c’est ça ? Mais alors, madame, votre fille, c’était une salope ! Une prostituée, même ! Et chacun sait que les prostituées finissent toujours par obtenir ce qu’elles méritent : un homme qui leur en met plein la tronche. Merci, madame. Affaire classée !
Elle est furieuse, Guadalupe, et j’ignore comment réagir. Elle ne semble plus tenir compte de ma présence puisqu’elle parle en fixant le pot de confiture. Elle frappe la table du plat de la main, probablement sans s’en apercevoir. Le bois vibre, le chien gronde de plus belle. J’ai peur que cet imbécile me saute dessus.
— Mais toi, toi, tu vas m’aider à le coincer, ce salopard ! affirme-t-elle tout à coup en posant sa grande paume aux jointures meurtries sur mon poignet.
Je ne peux plus porter le pain à ma bouche. Mon autre main fait trembler la tasse de café. Je balbutie :
— M… moi ? Coincer qui ?
Elle se lève, attrape Mateo par le collier, va jusqu’à sa chambre, revient avec des coupures de journaux de toutes les tailles. En les lançant devant moi sur la table, elle dit :
— Regarde les photos de ces filles disparues.
Je passe rapidement les premières feuilles en revue. Elle demande :
— Tu notes leur point commun ?
— Jolies ?
— Mais encore ?
— Adolescentes ?
— Et aussi ?
— Je… je ne sais pas.
— Leurs yeux. Regarde leurs yeux.
Grands, très pâles, une paire bleue, une verte…
— Leurs cheveux.
Fournis, longs, un peu bouclés…
— Tu corresponds au profil, tu ne trouves pas ?
Je n’avais pas fait le lien. Toutes ces filles possèdent des caractéristiques physiques qui se rapprochent des miennes. Grande sœur, je pourrais être l’une d’elles !
— Et si tu avais le temps de lire les articles, Ana, tu constaterais aussi que toutes ces adolescentes qui se ressemblent, ces chiquitas aux yeux clairs, ont été enlevées sur la ligne de bus que nous avons empruntée cette nuit et la nuit d’avant. Elles sont douze, amiga mía. Douze en huit mois ! Au total, on en a retrouvé six. Exactement la moitié. Elles avaient toutes subi les mêmes sévices : coups, viol, strangulation. Et elles ont toutes été abandonnées dans le désert…
J’ai l’impression d’être au cœur d’une tornade, Guadalupe. La pièce tourne autour de moi, ma chaise tangue… On dirait que je suis assise sur le banc d’une chaloupe en perdition. J’en ressens une telle nausée que j’ai du mal à garder mon pain à la confiture dans mon estomac.
Je m’aperçois tout à coup que l’une des photos est tenue directement devant mon nez. Carmen n’a pas lâché mon poignet pour autant.
— Celle-là, Ana, elle s’appelle Flor. Flor Hernández Cruz.
À mes yeux, rien ne la distingue des autres.
— C’est ma petite sœur. Flor. Disparue il y a quatre mois en prenant le bus pour venir me rendre visite. Elle fait partie de la moitié qu’on n’a jamais retrouvée.
Carmen se saisit de mon second poignet, Guadalupe, et c’est très bien ainsi : mes mains tremblent tellement que je ne sais pas si je pourrais m’empêcher de tambouriner sur la table à mon tour.
La douanière approche son visage du mien et je respire son haleine de café mélangée à l’odeur aigre d’une bouche que l’on n’a pas rincée depuis un moment.
— Et tu vas m’aider, Ana. Je l’ai compris quand je t’ai aperçue entre les mains de cette grosse folle de Sandra, à l’aéroport. Tu corresponds au type de filles qui attire ce salaud.
Comment te décrire, Guadalupe, le regard qu’elle plonge dans le mien ? Tant d’émotions s’y mêlent qu’il n’est pas possible d’en préciser la nature. Haine, espoir, tendresse, violence, rage, amour… tout y passe à mesure que ses pensées s’arrêtent sur sa sœur, sur son bourreau, sur moi, sur le plan que son esprit a manigancé… Moi-même, hermana, j’ignore l’image que je projette, les sentiments que trahissent mes prunelles. Je suis perturbée autant par le drame que vit Carmen et celui qu’a vécu la jeune Flor que par le danger qui plane sur ma propre tête. Je ne sais pas quelle expression je renvoie quand la femme conclut :
— Tu vas m’aider à retrouver ce salaud et à apprendre de lui où il a jeté le cadavre de ma sœur !