Chapitre 18 : L’angle des feux - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
À travers les halètements de mon agresseur et les chocs que provoquent ses poings et ses pieds sur mon corps, je perçois deux autres bruits. Très brefs. Comme des feux d’artifice. Tu sais combien ils apprécient les pétards et les fusées, les Mexicains, Guadalupe. Pendant une seconde, je suis presque furieuse en pensant que des imbéciles festoient au loin sans se préoccuper de mon sort.
Un autre bruit étrange résonne au milieu des coups et j’entrouvre les paupières. Je ne distingue rien si ce n’est l’angle curieux que semble avoir pris l’autobus, à l’arrêt, cent mètres plus loin. L’inclinaison des feux de position ne paraît pas correspondre à celle d’un véhicule roulant sur la route. On dirait que le bus a glissé dans le fossé. Mais les efforts que je mets à me couper de mon environnement immédiat m’empêchent d’estimer avec exactitude la perspective de visée de mes yeux.
Je ne saurais te préciser, hermana, combien de secondes, d’heures ou de siècles s’écoulent avant que je prenne tout à coup conscience que les coups se sont arrêtés, que les ahans de mon assaillant se sont transformés en geignements.
Je prends le risque de lever la tête…
Carmen est là !
Dans la lumière faible venue de la voûte étoilée, avec ses traits et sa silhouette redécoupés par le rouge des feux arrière de l’autobus au loin, elle m’apparaît deux fois plus grande. Peut-être aussi est-ce à cause de ma position à terre, et parce que mon agresseur gît à ses pieds.
Je me redresse. Incrédule, je constate que, effectivement, le gros véhicule s’est bel et bien renversé dans le fossé.
— Ça va ?
Je mets plusieurs secondes à comprendre que Carmen s’adresse à moi puis à passer en revue toutes les parties douloureuses de mon corps. Je bouge un membre, palpe une côte, touche une tempe… Non, rien de cassé.
— Où étais-tu ? que je demande en me relevant tout à fait.
Je ne regarde pas la femme, mais le garçon qui, à nos pieds, tâte le côté de sa tête. Carmen tient le canon de son pistolet pointé sur lui. Je présume qu’elle l’a frappé avec la crosse. Elle répond :
— Quand j’ai noté le signe de connivence que ce salaud a échangé avec le chauffeur au moment de monter à bord, j’ai fait semblant de sortir avec les dernières passagères. J’étais cachée derrière les bancs.
— Pourquoi n’es-tu pas intervenue avant ? Tu aurais pu l’empêcher de m’extirper de l’autobus. Il… il aurait pu me faire sérieusement mal.
— Je voulais qu’il se croie seul, qu’il ait l’impression que toutes les chances étaient de son côté pour agir.
— Oui, mais…
— Ça va ! Tu n’as rien, ¡ por Dios !
Vois-tu, Guadalupe, je me demande si Carmen ne tenait pas à ce que je me fasse frapper un peu. Comme ça, par pure mesquinerie. Pour se défouler des petits irritants dont j’ai été la cause au cours des derniers jours. Je ne sais pas. Il y a tant de violence qui couve en elle.
Mon agresseur se tourne sur le dos. Carmen et moi concentrons notre attention sur lui. Même dans la pénombre, il est possible de constater que, si sa blessure ne saigne pas, une bosse monumentale a poussé sur le côté de sa tête. Il nous observe en silence sans que nous puissions jauger la colère et la peur dans son expression.
— Comment t’appelles-tu ? demande Carmen.
— Attendez que je… Ooow !
Je recule d’un pas, hermana. Le type a tenté de se redresser et ma compagne lui a envoyé un méchant coup de crosse en plein visage. J’ai nettement entendu le nez craquer. Dommage, il était joli.
— Comment t’appelles-tu ? répète simplement Carmen.
— Mais vous êtes malade ! Vous m’avez cassé le… Ououuuufff !
Cette fois, elle lui a balancé son pied directement dans l’abdomen. Quand je te parlais de violence couvant en elle, hermana…
— Guil… Guillermo, finit par répondre le salaud après un long moment, durant lequel il a repris son souffle et s’est retenu de vomir.
Je distingue mieux son visage maintenant, Guadalupe, car, dans l’angle où il se tient, les feux lointains du bus l’éclairent un peu. Il a le nez rouge de sang et il le serre fort entre ses doigts. Ses paupières battent à un rythme frénétique. Je crois qu’il commence à comprendre qu’il est dans un sacré pétrin, que la chance a tourné et que les rôles de victime et d’agresseur ont été échangés.
— Alors, Guillermo, dit Carmen en pliant les genoux et en laissant son pistolet bien en vue, que ce soit ton vrai nom ou pas, voici le topo : tu es le hijuegranperra que je cherche depuis des mois. Tu es ma quête, Guillermo, la source vive à laquelle j’abreuve ma haine depuis que tu as agressé ma sœur.
Il tourne les yeux vers moi.
— C’est votre… sœur ?
Je m’attends à une dénégation, aussi suis-je émue d’entendre Carmen répondre :
— Bien sûr, mais ce n’est pas de cette sœur-là que je te parle, Guillermo. Je te parle de Flor Hernández Cruz, mon autre cadette.
— Je… je ne connais pas ce nom. Vous vous trompez.
Comme je croyais que Carmen riposterait au mensonge par un nouvel accès de violence, je suis surprise, Guadalupe, de constater qu’elle conserve son calme et réplique :
— Je sais que tu ignores comment s’appelle ma sœur, Guillermo, comme tu ignores sans doute les noms de toutes tes autres proies. Mais ça n’a pas d’importance. Ma petite Flor, tu m’entends ?, fait partie des six − au moins six − filles dont tu es responsable de la disparition et que nous n’avons pas encore retrouvées. Ce que j’attends de toi est que tu nous mènes là où tu as caché son corps. Ma famille aimerait être en mesure de faire son deuil. C’est simple, pas vrai, Guillermo ?
— Je… je ne sais vrai… vraiment pas…
— Écoute-moi encore, Guillermo, l’interrompt Carmen avec douceur − comme c’est étrange, Guadalupe, cette façon qu’elle a de contrôler son agressivité. Écoute-moi. Je viens d’abattre ton complice, le chauffeur d’autobus. Aucune des passagères de ce soir ne se rappellera notre signalement quand elles apprendront que l’un des violeurs de Ciudad Juárez a été descendu. Tu comprends ça ? Pour une fois, ce ne seront pas les tueurs de femmes qui obtiendront l’impunité. Je n’ai donc aucune raison de craindre les conséquences de ce que j’ai envie de faire de toi, Guillermo. Aussi, mes intentions sont les suivantes : si tu refuses de m’indiquer où je peux trouver ma petite sœur, je te fais exploser un coude. Si tu t’entêtes à garder le silence, je te fais exploser l’autre coude. À moins que je prenne mon couteau pour te couper les oreilles ou ce qu’il te reste de nez, ou encore que je te scalpe vivant et te débarrasse de tes bijoux de famille… Je ménagerai tes genoux pour le moment, car je veux que tu puisses marcher jusqu’à l’endroit où tu as abandonné les filles. Je présume, Guillermo, que ce n’est pas très loin d’ici, n’est-ce pas ? On peut y aller à pied ? À moins que tu aies une voiture cachée tout près ? En ce cas, peut-être que je t’exploserai aussi les rotules.
Si tu le voyais, le minable, Guadalupe, sans doute très brave, très sûr de lui, très fanfaron quand il contrôle sa victime, mais là, devant la toute-puissance de Carmen et sa défaite incontestable, il inspire le dégoût. Sa lippe tremblote, ses yeux roulent en tous sens, son nez saigne sur son menton… En fait, je ne retrouve plus rien du séduisant passager qu’il était encore voilà un quart d’heure.
— Ma… madame, en dépit de… je ne… je ne sais vraiment, mais vraiment pas de quoi vous parl…
Je sursaute violemment. Le coup de feu a claqué comme si le tonnerre venait de s’abattre à mes côtés. Je reçois une giclée à la fois humide et granuleuse au visage.
Carmen reste de marbre tandis que Guillermo se met à hurler de douleur. Il se tourne sur le flanc en saisissant son coude droit de la main gauche. Je passe les doigts sur mes joues. Ils sont couverts de sang. Je reconnais même un débris d’os.
— Pour la deuxième fois, Guillermo : où as-tu caché le corps de Flor Hernández Cruz ?