Chapitre 2 : La mule - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Nous étions à la cafétéria de l’école, ce jour-là, je m’en souviens très bien. Tu étais là également, Guadalupe, tu te rappelles aussi, pas vrai ? Il y avait Sandrine, Renée-Marie, Cassandra, Catherine, Colin, Philippe, les copains habituels. On jasait de tout et de rien, inconscients de notre bonne fortune, de la chance que nous avions de vivre dans un pays en paix comme le Canada. Inconscients de nos privilèges puisque nous trouvions moyen de nous plaindre : trop de devoirs, trop froid dehors, pas assez de frites à la cafétéria…
— Qu’est-ce que c’est que cette nouvelle directive de ne plus apporter nos téléphones en classe ? se lamentait Catherine. Tant qu’ils ne sonnent pas, qui ça dérange ? À l’inverse, s’il y a un incendie ou si un tireur fou entre dans l’école, on peut appeler les secours.
— Moi, sur ma tablette, a renchéri Colin, mon père ne me permet plus de télécharger les applications en vogue. Paraît que j’ai trop dépensé à Noël. Il ne comprend pas que ça évolue et qu’on…
— Vous avez quand même de la chance ! que j’ai ajouté en prenant cette voix que j’utilise parfois pour attiser la pitié des parents. Nous, nos vieux, à Guadalupe et moi, ils ne veulent pas même nous acheter de téléphones, pas vrai, hermana ? Alors, comment voulez-vous qu’on fasse pour les textos ? Sans parler de nos lecteurs MP3 − des pièces de musée −, qu’on ne peut changer parce qu’ils sont encore en bonne condition.
— On devrait peut-être les laisser tomber devant les pneus de l’autobus, que tu as lancé à la blague.
Tu te rappelles, grande sœur ? Qu’est-ce que tu nous as fait rire !
Au fond de la cafétéria, j’ai remarqué − mais sans trop le remarquer − Stéphane Romero, cet étudiant solitaire − et riche −, pas trop joli − mais riche −, avec cette dégaine qu’il a, ses cheveux un peu longs toujours mal brossés, ses verres fumés même quand il pleut, ses écouteurs perpétuellement sur les oreilles, son pendentif et ses bagues en or, son portable dans une main, sa tablette sous le bras… Il nous regardait. Je n’aime pas la façon qu’il a de m’observer souvent, mais c’est pareil pour beaucoup de gars de l’école, pas vrai ? Je suis à croquer − du moins, je l’étais −, et ça me plaît qu’on me contemple.
Je sais que Stéphane Romero épiait nos conversations et qu’il feignait d’écouter de la musique, seul dans son coin. Je le sais parce qu’il m’a abordée juste après. Tu n’étais plus là, Guadalupe, mais je t’ai mise au parfum par la suite, tu t’en souviens sûrement. Je m’étais vaguement plainte des propos de notre mère :
— Quelle veine tu as, Faustina ! Tu vas vivre une semaine avec ta grand-mère, chez elle, au Mexique. Pendant la relâche scolaire. C’est quand même une expérience formidable !
— Maman, je voulais accompagner Guadalupe à la station de ski avec les copains de…
— C’est une activité de cinquième secondaire, Faustina. Si tu te joignais à son groupe, l’école ne défraierait pas les coûts comme elle le fait pour les autres. Il faudrait débourser le plein prix et nous n’en avons pas les moyens. Ta grand-mère, elle, qui n’a pas eu l’occasion de voir ses petites-filles depuis trois ans, est disposée à payer ton billet d’avion. Alors, au lieu de bouder, réjouis-toi de la chance que tu as de partir à l’étranger et de couper l’hiver en deux.
Il m’a rejointe, Stéphane Romero, tandis que je retournais à mon casier. J’avais oublié un truc. La salle était déserte.
— Faustina, tu vas au Mexique à la fin de février ?
— Ouaip.
— Moi, je m’y retrouve deux fois par année. J’ai également de la parenté là-bas. Mon père, en fait.
J’ai dodeliné de la tête en regardant ailleurs, ce qui pouvait tout aussi bien signifier « Ça alors, qu’est-ce que c’est intéressant ! » que « Ça alors, qu’est-ce que je m’en contrefiche ! » Le Stéphane, il ne s’est pas laissé démonter, je te l’ai raconté, Guadalupe, pas vrai ? Il avait déjà son idée. Il m’a demandé :
— Et tu aimerais avoir l’argent qu’il faut pour un portable et une tablette numérique ? Je t’ai entendue parler tantôt avec tes amis. Si tu vas au Mexique, tu pourrais…
Il a laissé sa phrase en suspens. J’ignorais où il voulait en venir. Je l’ai observé un moment en silence, des pieds à la tête, avec sa jolie chemisette griffée, son jean impeccable, ses espadrilles parfaites, et je me suis dit que c’était vraiment dommage qu’il ne soit pas plus mignon, ce gars, parce qu’il avait quand même du fric. Je me suis demandé si ses parents possédaient une grande entreprise ou exerçaient des métiers lucratifs comme médecin, avocat, politicien, quelque chose du genre. Mais au lieu de m’enquérir de ces détails, j’ai plutôt dit :
— Pourquoi tu me parles de portable et de tablette numérique ? C’est moins cher au Mexique ?
En guise de réponse, il m’a posé une autre question :
— Tu sais c’est quoi, une mule ?
— Un cheval ?
J’ai levé une main devant moi pour l’empêcher de me détromper tandis que, de l’autre, j’ai repoussé ma longue chevelure blonde derrière mes épaules − en songeant que, si j’allais rendre visite à grand-mère, la longue chevelure blonde embarrassante, je la ferais couper un peu.
— Enfin, je veux dire, la mule, c’est le croisement entre une jument et un âne.
— C’est aussi le nom donné à ceux qui transportent clandestinement de la drogue.
Je n’étais pas encore certaine de ce qu’il me proposait. Je devais paraître un peu bête avec ma bouche à demi ouverte, tandis qu’il continuait d’expliquer :
— J’ai des contacts là-bas, Faustina, si ça te dit. C’est un travail sans complication. Aucune. Un jeu d’enfant. La drogue est si bien cachée sur toi que personne ne peut la détecter. Une jolie blonde canadienne comme toi, sans aucun antécédent judiciaire, va passer au nez et à la barbe des douaniers avec leurs sourires en prime. Et tu sais combien tu peux te faire, Faustina ? Juste pour un retour simple avec quelques sachets dissimulés dans ton estomac ? Douze mille dollars. Douze mille dollars, Faustina ! Jamais plus tu n’auras à attendre le bon vouloir de tes parents pour te procurer ce que tu aimes : les gadgets électroniques, les robes, les jeans, les chaussures, les CD, les billets de spectacle, tout, tout, tout ! Ce que tu veux, quand tu veux. Sans avoir à solliciter leur consentement, sans patienter des semaines, voire des mois, pour qu’ils t’accordent ce que tu désires. Douze mille dollars pour toi toute seule, simplement parce que tu auras passé quelques grammes de cocaïne entre Ciudad Juárez et le Canada.
Si tu m’avais vue alors, Guadalupe, je suis certaine que tu aurais ri de moi. Je te parie que je ressemblais à cette truite que papa a rapportée une fois du marché, avec ses yeux fixes et sa bouche grande ouverte. Je suis restée comme ça, hermana, pendant je ne sais combien de temps.
En tout cas, quand je me suis ébrouée pour retourner en classe, Stéphane Romero, il y avait déjà un moment qu’il était parti.