Chapitre 20 : La fête des morts - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
La teinture noire de ma chevelure commence à présenter de perfides repousses blondes trahissant la Canadienne que je suis. Je dissimule les racines dangereuses sous une casquette à l’effigie d’une équipe de soccer locale.
Tu sais, Guadalupe, dans la maison de Carmen, je circule maintenant librement. C’est Mateo qui est confiné à un enclos. Il est à l’extérieur, entre deux rangées de fils de fer au sommet barbelé.
Hier, Carmen n’est pas allée travailler. Nous avons toutefois été incapables de dormir de tout le jour. Ma complice a passé de longues heures à murmurer au téléphone avec des membres de sa famille. Moi, hermana, j’ai seulement tenté de remettre de l’ordre dans les émotions et les idées qui tourbillonnaient dans ma tête. J’avais l’impression que mes pensées barbotaient dans une méchante giboulée d’automne. C’est le soir venu que nous avons enfin trouvé le sommeil − puisque nos sorties nocturnes n’ont plus lieu d’être.
Je vais te confier de quelle manière nous avons dormi, grande sœur. Tu ne le croiras pas. Tu sais combien j’ai toujours détesté que toi et moi couchions dans la même chambre et, de surcroît, dans le même lit. Eh bien ! quand Carmen m’a invitée à la rejoindre pour la nuit afin de réduire la solitude de son deuil, j’ai tout de suite accepté. Moi non plus, je ne voulais pas me retrouver seule face à l’enfer dont nous avions entrouvert la porte.
Nous nous sommes couchées sur le côté, l’une en face de l’autre, les mains jointes. Au matin, nous nous sommes réveillées dans la même position.
Je sors de la douche enveloppée d’une serviette aux couleurs du drapeau mexicain. Assise à la table de la cuisine, un café devant elle, Carmen regarde la télévision, posée sur un meuble de coin. Les mêmes images défilent depuis la veille, celles que diffuse une chaîne de nouvelles en continu. On y reconnaît la fosse commune, les victimes de Guillermo, un bout de t-shirt avec le portrait de Che Guevara, la vieille grange…
« … et c’est à la suite de cet appel anonyme que la police a découvert le charnier. Les cadavres de six jeunes filles reposaient à proximité du corps d’un homme, non identifié. Visiblement, celui-ci a été torturé avant d’être achevé d’une balle dans la tête. L’enquête ne démontre pas pour l’instant que ces meurtres soient liés à celui du chauffeur d’autobus retrouvé à moins de deux kilomètres de la scène, dans son véhicule. La police entretient peu d’espoir d’obtenir des renseignements de la part des passagères qui… »
— Tu t’habilleras avec les vêtements dans ce sac, me dit Carmen en désignant un paquet aux couleurs d’une boutique du centre-ville. Les tenues provocantes, ce n’est plus utile.
Je trouve un chemisier blanc, un jean noir.
— Avec ta veste, ce sera parfait pour les obsèques.
Elle tourne son visage vers moi tandis qu’à l’écran défilent des photos des six victimes du temps de leur vivant. Elle précise :
— C’est demain. Les autorités nous ont déjà remis le corps. Nous irons rejoindre ma mère, mon père et mes deux autres sœurs à l’extrémité est de la ville, dans le quartier de Zaragoza. Il y a un joli cimetière, tu verras. À l’automne, à la fête des Morts, nous pourrons enfin nous retrouver autour de la sépulture de Flor. Tu connais le rite de la fête des Morts, Ana ?
— Oui, du moins, vaguement. Les familles mexicaines vont piqueniquer autour des tombes de leurs défunts. Ou quelque chose comme ça.
— Et on chante et on rit et on danse, Ana. C’est notre manière à nous, une fois par année, d’être en compagnie de ceux qui nous ont quittés.
Je suis présentée à la famille de Carmen comme une amie de passage, sans rien de précis. D’ailleurs, pendant toute la cérémonie, pendant les oraisons du curé de service et tandis que les fossoyeurs s’activent à descendre le cercueil blanc, je me tiens à l’écart. J’en profite pour observer l’étrange mélange de douleur et de soulagement qui marque les expressions et les réactions chez les Hernández Cruz.
Carmen m’apparaît la plus solide de tous. C’est elle qui console sa mère, ses autres sœurs, son père même. Elle reçoit également les condoléances des cousins, oncles, tantes – et d’autres personnes dont j’ignore quels liens les attachent à la famille – avec une dignité qui ne manque pas de m’impressionner.
Tu sais quoi, Guadalupe ? Même si elle s’est servie de moi, même si elle m’a caché la vérité et m’a mené la vie dure, même si elle emploie des tueurs à gages, la Carmen, je pense que je l’aime bien.
À la fin de la cérémonie, quand la grappe chagrine commence à se disloquer, que chacun, à son rythme, s’éloigne du trou que les fossoyeurs combleront bientôt, Carmen se dégage des siens pour s’approcher de moi. Elle se penche à mon oreille et murmure :
— Ce soir, nous repartons en bus, toi et moi.
— H… hein ?
— J’ai fait le nécessaire, Faustina. Tout est arrangé. Cette nuit, tu traverseras la frontière.
Je reste là, bouche bée, à la regarder me regarder, incapable de prononcer une parole.
Puis elle sourit, Guadalupe. Carmen sourit. Vraiment. Pour la première fois. Jamais je ne lui ai vu un seul vrai sourire sur le visage.
Je suis si émue, Guadalupe, que comme une dinde, une fois de plus j’éclate en sanglots. En fait, je ne pleure pas, grande sœur, je pleux. Et je vais te confier un secret : je ne pleure pas parce que je vais enfin quitter le Mexique, que je vais échapper à mon sort, te revoir, revoir maman, papa, le frérot, les amis… Je ne pleure pas non plus parce que Carmen sourit.
Guadalupe, je suis remuée parce que Carmen m’a appelée Faustina. Pas Ana, Faustina.
Je suis en train de retrouver ma vraie identité. Et ça, ça signifie que, contrairement à la petite Flor, Faustina, peu à peu, s’éloigne de la mort pour revenir à la vie.