Chapitre 3 : L’hôpital - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
— Tiens, t’es réveillée, toi ? Gare à ton soluté, je vais chercher le médecin.
L’infirmière, Guadalupe, elle parle avec un drôle d’accent. Je crois qu’elle vient du Sud, tu sais, comme cette domestique que grand-mère a eue un temps, celle avec une poitrine grosse comme ça. On se moquait de sa façon de nasiller et de sauter une syllabe sur deux. Quand on était petites, elle nous régalait de tamarindos épicés comme on n’en a jamais goûté depuis. Elle était Indienne, tu te rappelles ?
— Le pouls est un peu rapide, fait remarquer le médecin qui est apparu derrière l’infirmière.
Il ne m’a même pas regardée. Il fixe plutôt un appareil à écran qui fait bip-bip au-dessus de ma tête et que je peux apercevoir quand je lève un peu le menton.
— Bouge pas, chiquita. Tu coinces ton soluté, là. Oui, docteur, le pouls est rapide, mais déshydratée comme elle l’était… Il aurait fallu attendre encore quelques jours avant l’intervention.
Le médecin jette un regard à l’infirmière par-dessus ses lunettes de faux argent.
— Je sais, je sais, vous n’aviez pas le choix, réplique la femme en levant une main et en feignant de s’intéresser soudain au moniteur. Je ne veux rien connaître des motivations de ceux qui vous ont passé la commande. J’ai assez de mes problèmes personnels. Tire pas comme ça, chiquita, ton soluté, il va se détacher.
Elle y tient, à son tube à soluté, celle-là.
Le docteur a une gueule que je n’aime pas beaucoup, Guadalupe. Il est très vieux − au moins cinquante ans −, avec un nez gros et rouge comme un fruit à moitié pourri. On dirait que toute sa chevelure a quitté sa tête et a été remplacée par des sourcils. Remarque que ce n’est pas plus mal : il n’a sans doute plus de cheveux depuis si longtemps qu’il ne saurait pas comment les peigner. Sa bouche semble coincée dans une expression de dégoût perpétuel. Sa peau ressemble à du métal oxydé, marquée de taches de vieillesse et de plaques de psoriasis.
— Elle a mangé ?
— Pas encore, elle se réveille à peine. T’as faim, chiquita ?
Maintenant qu’elle m’y fait penser… peut-être. Il y a combien de temps que je n’ai rien mangé ? Dans ma cellule, on me servait ces plats horribles, trop épicés, trop sucrés… et trop fermes pour ma dentition abîmée. En fait, grande sœur, je crois que je n’ai rien avalé de consistant depuis ces foutus sachets.
Une légère douleur au ventre me rappelle le laxatif que m’a donné la psychopathe de la douane − ou était-ce à un poste de police ? Je ressens encore de vagues nausées, quoique… oui, je crois que je grignoterais bien quelque chose.
— Un Jell-O, ça te dirait ?
Je ferme à demi les paupières pour acquiescer. L’infirmière me touche le bras dans un geste maternel, avec une expression signifiant « Tu verras, ce sera le repas du siècle ». Et elle envoie des ordres muets à une autre soignante, plus loin dans la pièce, qui disparaît aussitôt.
— Au moins, elle cicatrise bien, atteste le médecin en soulevant le bandage qui me couvre les joues.
Ça alors, Guadalupe, je n’avais pas remarqué ! Je suis emmaillotée dans des gazes du sommet du crâne jusque sous le menton. Je le constate en me tâtant la tête du bout des doigts. Même que je ne vois que d’un œil, l’autre est pansé.
— Gare à ton soluté, chiquita.
Ils m’ont retapée, on dirait. Peut-être que, lorsque j’étais à moitié consciente, les choses ont bougé, que le consulat canadien est parvenu à me faire bénéficier des soins auxquels j’ai droit. Combien de temps s’est écoulé depuis ?
Peut-être que tu en sais plus que moi, en ce moment, Guadalupe. Tu es possiblement ici, au Mexique, avec maman. Sans doute aurez-vous l’autorisation de venir me rendre visite.
— Ton Jell-O arrive, Ana.
Ana ? Quelle Ana ? Je suis Faustina. Faustina Dupré ! Elle me confond avec une autre patiente ou quoi ?
— Le chirurgien-dentiste viendra cet après-midi, dit le médecin à l’infirmière. Il se peut que je ne sois pas là. Il tient à vérifier des détails dans la bouche de la patiente même s’il ne doit intervenir que dans quelques jours. D’avance, il a mon accord pour tout ce qu’il voudra examiner, pourvu qu’il ne touche pas aux bandages, compris ?
— Oui, docteur.
Les gros sourcils et le nez comme un fruit à demi pourri se tournent encore en direction du moniteur. Il y a un long moment de silence marqué par les bips-bips et des pas, parfois, à l’extérieur. De ce que j’aperçois de ma chambre, Guadalupe, celle-ci est vachement grande, vachement bien. Elle te plaira quand tu viendras me voir. Il y a des tableaux aux murs, des rideaux à la fenêtre. Je m’en réjouirais, tu sais, si ce n’était de ma situation.
Tu arrives quand ? Et maman ? Peut-être que papa et le frérot seront là aussi. J’ai presque envie de rire en songeant que si nous étions à la maison, je ne permettrais pas à tout ce monde d’entrer dans ma chambre. Mais ici et maintenant, oh oui ! Je voudrais tant vous avoir à mes côtés.
Beaucoup de questions me viennent à l’esprit, mais quand j’essaie de prononcer un mot, je ne réussis qu’à expirer un peu plus d’air.
Le médecin me tourne le dos et sort sans me regarder, sans salutations, rien. L’infirmière, secondée de la soignante, modifie l’inclinaison de mon lit : je suis en position mi-assise.
— Tu veux que je t’aide à manger, chiquita, ou tu crois pouvoir y parvenir seule ?
— Je… peux…
Victoire, Guadalupe ! Je suis arrivée à parler.
— Je peux… manger…
Ce serait plus facile aussi sans ces pansements qui m’enserrent les mâchoires.
— Voici une cuillère. Pamela ?
— Oui, madame.
— Reste près d’Ana. Si elle te le demande, tu l’aides.
— Oui, madame.
Je m’efforce de repousser mes bandages à deux doigts.
— Je… ne m’appelle… pas Ana, je suis…
— Chut ! Tais-toi, chiquita.
L’infirmière s’éloigne comme si elle venait tout à coup de me découvrir une maladie contagieuse. Avant de franchir à son tour la porte de ma chambre, elle dit :
— Je ne tiens pas à savoir quoi que ce soit. Je ne tiens pas à ce que tes ennuis deviennent les miens.