Chapitre 4 : Les doigts de latex - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
La personne avec qui Stéphane Romero m’a mise en communication dès mon deuxième jour à Ciudad Juárez s’appelle Ramón. Comme notre cousin, Guadalupe, mais en pas mal plus mignon. Je crois qu’il m’aurait chanté la pomme, le joli Ramón, s’il n’y avait eu avec lui un certain Bobby, un type grand comme l’armoire du salon, brun piqueté comme l’armoire du salon et qui sentait la poussière moisie comme l’armoire du salon.
J’avais fait croire à grand-mère que je rejoignais une cousine au parc voisin…
— Sois prudente, tout de même. Si tu te perds, tu prends le bus RC-03. Tu n’oublies pas, hein ?
… pour retrouver le dénommé Ramón dans un restaurant. Une fois la glace brisée, je l’ai suivi dans un appartement de la rue Chapultepec.
— C’est un travail tout simple, Faustina, m’a-t-il dit, le mignon trafiquant, mais nous ne travaillons qu’avec des gens convenables. C’est pourquoi nous embauchons uniquement des personnes recommandées par des connaissances. Et c’est aussi pourquoi nous payons bien.
— Stéphane m’a promis douze mille dollars, que je me suis empressée de préciser, histoire de ne pas me faire entourlouper. Pas moins.
— On débourse seulement à l’arrivée, m’a prévenue l’armoire de salon en fronçant les sourcils et me toisant d’un regard d’un gris de tempête d’octobre. Trop d’individus malhonnêtes nous ont déçus.
Pas une seconde, Guadalupe, je n’ai relevé l’ironie d’une telle remarque provenant d’un bandit de son acabit. Étais-je naïve, tu penses ?
— Pour que tu puisses te préparer adéquatement, a repris le joli Ramón en tapotant le haut de mon bras dénudé avec ses doigts doux comme du miel mais électrisants comme un éclair de chaleur, je t’explique comment ça fonctionnera.
Et il a déposé sur la table devant nous un pot de cornichons, un sac de farine, de la pellicule plastique, une boîte de préservatifs − c’est comme je te dis, Guadalupe, j’ai rougi, tu crois bien − et des gants de latex comme ceux qu’on utilise pour faire la vaisselle et laver la cuvette.
— La farine, ça représente la coke, a-t-il expliqué. Je place cette quantité dans le Saran Wrap, tu vois ? Ça donne plus ou moins dix grammes.
— Et les… euh… capotes ? que j’ai demandé, sans doute plus écarlate qu’une feuille de poinsettia à Noël.
— Pour avaler. Comme elles sont lubrifiées, ça passe mieux dans la gorge et… Mais, plus tard. Ne brûlons pas les étapes.
Avec des ciseaux, il a coupé les doigts des gants en caoutchouc. Dans l’un d’eux, il a placé le petit sachet de farine qu’il venait de préparer. Il a fermé le tout hermétiquement en découpant l’encolure de manière à ce qu’il dépasse le moins de latex possible…
— Sinon, tous ces minuscules bouts inutiles, mis ensemble, finissent par faire une masse importante. Et puis, ça fait ça de moins à déglutir.
Pour la première fois, Guadalupe, j’ai commencé à regretter ma décision. Je regardais ce doigt orange vif qui se balançait sous mon nez et je me disais qu’il me serait impossible d’ingurgiter ça. ¡ Ay de mi, hermana !, tu te souviens ? J’ai de la misère à avaler deux comprimés d’Advil.
Je présume que le joli Ramón, il a anticipé mes doutes. C’est alors qu’il a retiré un préservatif de son emballage. Il me l’a présenté juste à côté du doigt de latex et il a déclaré :
— Nous en sommes maintenant à la phase cruciale. Notre trésor, nous le plaçons dans son enveloppe ultime, celle qui lui permettra de glisser sans problème dans ton œsophage.
Avec dextérité, il a inséré le sachet orange vif dans la capote, a étiré celle-ci à son maximum puis a attaché le nœud final. Pendant ce temps, l’armoire de salon fixait sur moi ses yeux gris sale, épiant mes moindres tics.
— Et voilà le travail ! a lancé Ramón. À peine plus grand que ton petit doigt. Ça passera sans ennui dans une jolie gorge comme la tienne.
— Mais pourquoi trois couches d’épaisseur ? que je lui ai demandé, au mignon trafiquant. Ce serait tellement plus facile avec seulement la… euh… la pellicule plastique !
— À cause des acides sécrétés par ton appareil digestif, Faustina, qu’il m’a rétorqué aussitôt, le Ramón, avec une façon si musicale de prononcer mon prénom, Guadalupe, je ne te dis pas l’effet que ça m’a fait. Je m’assure que les couches protectrices des sachets tiendront la durée du transit dans ton organisme. N’oublie pas que la pureté de notre drogue à une dose de dix grammes ne pardonne pas. Si une seule des pochettes éclate, tu meurs.
« Tu meurs. »
Déjà, j’aurais dû prendre mes jambes à mon cou, Guadalupe. Oublier les yeux doux de Ramón, les douze mille dollars, les bijoux, les cellulaires, les cadeaux aux copines, les spectacles de musique… J’aurais dû comprendre que tout ça ne valait pas la peine. Mais j’étais trop stupide, trop inconsciente. Je me disais seulement que, puisque tout nous a toujours réussi, à toi et à moi, jusqu’à maintenant, pourquoi est-ce que ça changerait ? Il n’y aurait pas de problème pour enfourner toute cette merde, pas de danger qu’un sachet éclate, rien à redouter à l’aéroport…
En prime, Ramón me gratifiait d’un sourire satisfait.
— Pourquoi les cornichons ? ai-je demandé.
— Pour t’exercer pendant la semaine. Ils sont plus ou moins de la taille des pochettes. Habitue-toi à les avaler tout rond. Et avec tes doigts au fond de ta bouche, apprends à réprimer le réflexe de régurgiter.
Tout ça me semblait un jeu d’enfant, Guadalupe. Tellement simple. Et j’avais au moins cinq jours pour me préparer. C’était amplement, amplement suffisant.
J’avais même commencé à édifier des plans pour l’avenir. Je rêvais comme une sotte et je t’intégrais dans mes fantasmes, hermana. Je me disais qu’il nous serait facile, toutes les deux ensemble, sous le prétexte de rendre visite à notre grand-mère, de revenir au Mexique sur une base régulière, de servir de mules et, par tranches de vingt-quatre mille dollars, de devenir riches, Guadalupe, riches !, d’avoir plus d’argent qu’il en faut pour contenter nos envies princières, pour seconder nos parents dans leur gestion financière quotidienne − parents qui nous seraient infiniment reconnaissants de l’aide pécuniaire que nous apporterions au foyer. Et j’escomptais déjà exiger des cachets plus élevés dès lors que nous prendrions de l’expérience, que nous apprendrions à mieux nous jouer des douaniers, que nous grandirions dans l’organisation, que nous…
J’étais sotte, Guadalupe.
Et remplie du vent de mes chimères, des ambitions plein la tête, j’ai quitté Ramón et l’armoire de salon, j’ai retraversé, sans même le voir, le quartier malsain où je m’étais laissée entraîner, j’ai pris le bus RC-03 et je suis revenue chez grand-mère, un pot de cornichons sous le bras.