Chapitre 5 : La mécanique brisée - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Le dentiste est grand, mince − maigre, plutôt −, nerveux, chevelu comme un pinceau, et sa peau reluit comme s’il s’était vautré dans de l’huile à cuisson. Il doit avoir dans la quarantaine si je me fie aux mèches grises autour de ses oreilles et au bouc blanc qui lui redessine le menton. Il parle vite, oublie des syllabes, des mots parfois, et j’ai de la difficulté à comprendre ce qu’il raconte. Je ne suis pas la seule, car l’infirmière, de temps à autre, lui fait répéter ses interventions.
— Maman va venir ? que je demande.
— Tais-toi, chiquita. Ouvre seulement la bouche pour le dentiste.
— Coupez une partie du bandage ici, s’il vous plaît. J’ai besoin qu’elle écarte les lèvres…
— Désolée, docteur, c’est interdit par le docteur.
— Mais enfin, je ne pouisjinssroirlouinmolé !
— Pardon ?
— Je ne peux insérer mon miroir assez loin pour examiner les molaires.
— On ne touche pas aux pansements d’Ana, ce sont les directives.
— Je ne m’appelle pas Ana, je suis…
— Tais-toi, chiquita !
Je suis contente que le dentiste s’en aille, Guadalupe, je m’en réjouis parce qu’il pue. Ses doigts d’abord, qui manipulent mes lèvres et pénètrent dans ma bouche, jouent avec ma langue et mes restes de dents. Ils sentent l’ail et le chili. C’est dégueu ! Et son haleine est encore pire. ¡ Por Dios ! Est-il obligé d’expirer dans mon visage à chacune de ses respirations ? Il aurait pu mettre un masque !
Mon séjour à l’hôpital se prolonge, hermana, et tu ne viens toujours pas. Ni toi, ni maman, ni mon avocat, ni la police, ni personne. Seulement l’infirmière, ses aides-soignantes et mon médecin − mais lui, je ne peux pas dire qu’il vient me voir puisqu’il ne semble jamais me regarder. Enfin, si, il pose les yeux sur moi, par contre il ne me considère jamais comme un tout, comme une personne, il se contente d’observer des détails de moi. Deux fois par jour, il scrute mes plaies, mes pansements, des points précis de mon visage, mais moi, comme un être entier, vivant et présent, jamais. Jamais il ne me fixe dans les yeux si ce n’est pour s’assurer du rétablissement normal de celui que j’ai failli perdre à cause de la grosse enragée. Pour lui, je présume, je ne suis qu’une mécanique brisée sur laquelle il exerce ses talents de réparateur du corps. Je ne suis pas une entité porteuse d’émotions, de peurs et d’espoirs.
Un appareil défectueux, Guadalupe. Voilà tout ce que je représente.
Je peux maintenant me lever, marcher, aller aux toilettes seule. Je pourrais même courir s’il n’y avait cette chaîne qui relie l’une de mes chevilles au lit.
Mes bandages diminuent au rythme du temps qui passe. Je crois que le résultat de l’intervention chirurgicale répond aux attentes du médecin − plus, même, si je me fie aux grimaces satisfaites qu’il laisse parfois échapper et aux encouragements de l’infirmière. J’ai demandé un miroir à plusieurs reprises, mais on me le refuse chaque fois.
Mes traits sont-ils à ce point démolis qu’on tient à m’épargner le choc de les voir ?
— Tu seras aussi belle, sinon plus qu’auparavant, Ana.
— Je m’appelle…
— Tais-toi !
Une fois guérie, ressemblerai-je à la fille que j’ai toujours été… ou a-t-on transformé mon visage ?
Nous sommes en mai, Guadalupe. Je le sais. J’ai entendu une aide-soignante inviter les enfants de sa collègue à assister à l’anniversaire de son aînée en fin de semaine. « Elle aura dix ans, ce samedi 8 mai », qu’elle a lancé, la femme, émue.
Voilà plus de deux mois que je suis au Mexique, sans pouvoir donner de mes nouvelles. Ce doit être l’horreur, chez nous, au Canada. Qu’est-ce qu’on vous a raconté à mon propos ? M’aimez-vous toujours ? En dépit de mes bêtises ? Que savez-vous de ma situation, de mon état de santé ?
Oh ! que je voudrais que ces messages télépathiques se rendent jusqu’à toi, hermana, pour que tu sois rassurée, que tu réconfortes d’autant maman, papa, le frérot ! Oh ! que j’aimerais lire dans tes pensées également afin de connaître tes propres états d’âme !
Je laisse échapper un petit cri de surprise, Guadalupe. La personne qui vient d’entrer dans ma chambre, ce n’est pas l’une des soignantes habituelles. Elle a un visage qui m’est vaguement familier, quoique je ne parvienne pas à la replacer. Plutôt grande, une épaisse chevelure noire encadrant une figure assez jolie mais guère souriante. Sa silhouette présente cette carrure un peu trapue des Mexicaines − tu sais, comme nos cousines du côté de grand-père −, mais si la femme portait une robe au lieu de ce jean trop ajusté, ce défaut disparaîtrait.
— Heureuse de te revoir sans bandages, Ana.
C’est maintenant que je la reconnais, grande sœur : il s’agit de l’une des agents de douane !
Bon, d’accord, ce n’est pas la psychopathe qui a failli me tuer, cependant je ne peux empêcher mon cœur de partir au quart de tour. Je sens une sueur froide s’attaquer à ma nuque.
— Il a fait un sacré bon travail, Ernesto, se réjouit-elle en s’approchant du fauteuil d’où je viens de me lever, ses pupilles parcourant chaque détail de mon visage. Tu es superbe. Une fois ces derniers bleus disparus, il ne restera plus rien de ta raclée. En tout cas, plus rien de visible.
— Que voulez-vous ?
Elle exhibe des menottes sous mon nez, Guadalupe, et réplique :
— C’est aujourd’hui que tu quittes cet hôpital.