Chapitre 6 : Pour un miroir - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Quand je me réveille, hermana, j’ai besoin d’un long, d’un très long moment avant de pouvoir distinguer la réalité du songe que je viens de faire. Surtout que j’ai rêvé de toi, du frérot, de maman et de papa ; de la maison, avec la cuisine, le salon ; de l’école également, de nos amis…
Aussi, je mets longtemps à comprendre que ce nouveau lit sur lequel je suis étendue, dans cette chambre qui m’est totalement inconnue, fait maintenant partie de mon univers véritable.
La pièce fait la moitié de ma chambre d’hôpital, mais le double de ma cellule. Le matelas est vieux et creux au centre. Par contre, le bois du lit me paraît repeint de frais. Les murs sont tapissés de papier peint aux dessins vieillots − des fleurs − dont les couleurs ressortent jaunâtres à cause de l’éclairage venu d’une lampe sur la table de nuit. De lourds rideaux masquent la fenêtre et je me demande si c’est le jour ou le soir.
L’idée de me lever pour aller vérifier ne m’effleure qu’un instant, car je prends tout à coup conscience du mal qui me cisaille les mâchoires, des nausées qui m’agitent l’estomac, de la sensibilité de mes…
Mes dents, Guadalupe !
Tandis que je m’attends à ce que ma langue parcoure les rebords coupants de mes incisives cassées, voilà qu’elle se heurte à un obstacle. Incrédule, j’inspecte chaque côté de ma bouche.
Guadalupe ! De nouveau, j’ai une dentition complète !
Un relent d’ail et de chili − directement dans mes narines − m’indique que mes lèvres ont récemment rencontré les doigts du dentiste. On a dû forcer un peu la dose anesthésique, car figure-toi, hermana, que je n’ai aucun souvenir de ma sortie de l’hôpital.
— Tu es réveillée ?
La douanière vient d’apparaître à la porte, un sac dans les mains. À ses pieds, un chien aux yeux clairs me regarde en grondant sourdement, un coin de babine relevé.
— Voici Mateo. C’est un pitbull de la plus mauvaise graine. Tant que je suis avec toi, ça va. Seulement, si tu t’avises de te promener seule en dehors de ta chambre, il t’ouvre le ventre en deux coups de gueule.
— Où suis-je ?
— Chez moi.
— Comment ça, chez… ? Pourquoi ne suis-je pas en prison ?
— En temps et lieu. Tu as faim ?
— J’ai mal au cœur.
— Tu vas vomir ?
— Euh… non, je ne crois pas.
— La porte, là, en face du lit, ce n’est pas un garde-robe, c’est une salle de bain. Tu peux l’utiliser. Mateo n’y a pas accès.
Elle est presque gentille, hermana. Elle ne sourit pas, bien sûr, mais je pense que c’est dans sa nature.
— À la cuisine, il y a de la pizza que je peux te faire réchauffer. J’ai placé des bouteilles d’eau fraîche dans ce petit meuble, là, près du lit.
— Pourquoi je ne suis pas de retour en prison ? Je suis libre, oui ou non ?
— Non, tu n’es pas libre.
— Alors, qu’est-ce que je fais ici ?
— Chaque chose en son temps, Ana.
— Je ne suis pas Ana, je suis Faustina !
— Crois-moi, il vaut mieux, beaucoup mieux qu’en ce moment tu t’appelles Ana.
Dans cette histoire, Guadalupe, trop souvent, je me suis fiée à des gens qui ne méritaient pas ma confiance. Même l’infirmière, avec toute sa gentillesse, ne m’a jamais, jamais, jamais aidée. Jamais dit ce qui m’arrivait, ce qu’on attendait de moi. Alors, cette douanière ? Dois-je chercher à m’en faire une amie ? Une alliée ? Comment interpréter ses confidences quand j’ignore tout d’elle et, surtout, quand j’ignore tout de ma situation ?
— Tu peux m’appeler Carmen.
— Je veux connaître ton vrai nom.
— C’est mon vrai nom.
Cette Carmen, Guadalupe, contrairement aux Stéphane Romero, joli Ramón et armoire de salon, ai-je d’autres options que de m’en remettre à elle ?
— Tu as vu ton visage, Ana ? Tu aimerais avoir un miroir ?
— Je l’ai réclamé pendant des semaines à l’hôpital et chaque fois on me l’a refusé.
— Cet Ernesto est un imbécile. Un génie de la chirurgie, mais un imbécile. La salle de bain ne comporte pas de miroir, mais je peux t’en apporter un.
— J’aimerais beaucoup.
— À une condition.
Il y a toujours des conditions, hermana, tu as remarqué ? Depuis le début de cette histoire, depuis que j’ai été abordée par Romero à la sortie de la cafétéria de l’école, tout le monde me pose des conditions en feignant de vouloir me rendre service.
Carmen me présente le sac qu’elle a dans les mains et dit :
— Si tu acceptes que je change la couleur de tes cheveux, si tu me laisses le temps de transformer le blond éclatant de cette crinière en noir obsidienne, je te permettrai d’admirer tes traits toute la journée, si tu veux.
— C’est le jour ?
— Le matin. Alors ? Ta décision ?
J’ai de vagues nausées, Guadalupe, tout en ayant faim. J’ai mal aux mâchoires, mes nouvelles dents meurtrissent les molaires auxquelles elles sont rattachées. J’ai peur et j’ai mille questions à poser. Toi, maman, la famille, vous me manquez à ne plus pouvoir l’exprimer et, pourtant, tu sais ce qui m’obsède à cet instant même ?
Voir à quoi je ressemble, Guadalupe. Me voir.
Oui, je suis bête.
Je m’en remets donc à cette Carmen. Je mange sa pizza, bois son eau, utilise sa douche et ses toilettes dans cette chambre qui n’est mienne que par son bon vouloir. Et je la laisse tremper ma chevelure dans cette teinture d’obsidienne qui recouvre le blond que j’ai hérité de papa. Tout ça pour quoi ? Pour me voir enfin.
Et je suis surprise, Guadalupe. Surprise de ce que le miroir me renvoie, car, contrairement à ce à quoi je m’attendais, contrairement à ce que je craignais, je suis toujours moi. On m’a refaite telle que j’étais avant que le bulldozer psychopathe des frontières me tombe dessus.
— Il y a bien quelques rougeurs ici, au-dessus de ton œil, me fait remarquer Carmen de son doigt fort, un peu de violet près de ta bouche, une marque encore visible sur ta mâchoire, mais rien qu’un soupçon de maquillage ne saura faire disparaître.
Je suis comme avant. Sauf que me voilà noire au lieu de blonde.
Sais-tu que ça me va assez bien ! Ça fait ressortir bougrement le bleu de mes yeux. Ils crèvent mon visage. J’aimerais que tu me voies.
— Pourquoi tout ça, Carmen ? Je comprends que le gouvernement mexicain a voulu masquer les mauvais coups d’une fonctionnaire débile, éviter l’incident diplomatique, mais pourquoi changer la couleur de mes cheveux ? Pourquoi me tient-on isolée, chez toi ? Pourquoi dois-je m’appeler Ana et non plus Faustina ?
Pour toute réponse, Guadalupe, la femme extirpe de son sac à main un cahier du quotidien local, le Diario de Juárez. Au premier regard, il est évident que le journal a été manipulé assez souvent. Quand Carmen me désigne la date − deux mois plus tôt −, je comprends qu’elle conserve ces pages depuis un moment.
L’agente de douane ouvre le cahier pour m’exposer les titres de la une. Là, grande sœur, quand je décrypte les gros caractères noirs et que je reconnais la photo occupant le quart de la page, je sens mes jambes flancher. La chambre tourbillonne et, pour un peu, je m’écroulerais sur le plancher de bois nu.
« La touriste canadienne accusée de trafic de cocaïne s’est évadée. » La photo est celle que tu as prise l’été dernier dans le quartier de la vieille ville, tu te souviens, Guadalupe ? Avec mon épaisse chevelure blonde flamboyant au soleil et mes yeux encore plus bleus que le ciel d’août. Tu te rappelles que je l’ai immédiatement publiée comme image de profil sur ma page personnelle ?
— Je… je ne me suis jamais évadée de prison !
— Ça fait deux mois qu’on te cherche. Enfin, officiellement.
— Je ne me suis jamais…
— Ta parole ne vaut rien, Ana. Même le gouvernement canadien est obligé de se placer du côté des autorités mexicaines.
— Ma famille…
— … est au désespoir, mais personne ne peut rien pour toi. Sauf moi.
C’est pour cela que je n’ai reçu aucune nouvelle de vous depuis ma captivité, Guadalupe ? Vous ignoriez que j’étais à l’hôpital ? Et vous croyez tous que, depuis deux mois, je suis en cavale ? Que je suis cachée quelque part au sud du Rio Bravo ?
Mais comment aurais-je pu faire une chose pareille, hermana ? Comment aurais-je pu échapper aux prisons mexicaines ? Dans l’état où j’étais ?
Carmen détourne les yeux de moi. Elle ne semble pas s’intéresser plus longtemps aux agitations secouant mon for intérieur, à la tornade de questions et d’émotions dans mon cœur. Elle s’ébranle vers la porte, son pitbull grondant sur ses talons.
— Qu’att… qu’attends-tu de moi ? que je m’empresse de demander avant qu’elle sorte. Pourquoi suis-je avec toi puisqu’on croit que je me suis échappée ?
— Il est très tard, Ana, ou plutôt il est de bonne heure. Essaie de dormir un peu. Toute la journée, si tu le peux. La prochaine nuit sera longue. Moi, je vais au lit. Ce soir, on verra ce que tu dois savoir.
Elle disparaît et je ne cherche pas à l’arrêter. Je reste muette.
Je viens de prendre conscience que Carmen, dans la situation actuelle, représente ma meilleure alliée. Même si je ne comprends pas la moitié de ce qui s’est produit.
Car, songes-y bien, toi aussi, grande sœur : si je suis considérée comme une prisonnière en fuite par les autorités mexicaines et si la police me reprend, aux charges de trafic de drogue s’ajouteront celles d’évasion. Il n’y a pas meilleur aveu de culpabilité. Combien de temps mettra mon avocat à m’arracher aux griffes de la justice mexicaine et à me faire revenir au pays ? Même si c’est pour me permettre de purger ma peine dans une prison canadienne ? Des années, Guadalupe, des années !
Pas besoin d’être criminologue pour comprendre que je me trouve sérieusement dans la dèche.
Alors, si Carmen a agi de manière à changer mon identité, je n’y vois qu’une seule raison : elle a l’intention de me faire franchir la frontière en douce. De me permettre d’échapper aux autorités.
Ses motivations me sont totalement inconnues. Qui la paie ? Qu’est-ce qui justifie ses efforts ? Le gouvernement canadien ? Sûrement pas. Le joli Ramón et l’armoire de salon ? Encore moins, surtout que leur cargaison de quatre-vingt mille dollars est tombée par ma faute entre les mains des policiers. Grand-mère, ou les quelques parents que nous connaissons, toi et moi, de ce côté de la frontière ? Ça m’étonnerait. Quoique…
Peut-être que ce qui stimule Carmen n’est que le simple remords d’avoir assisté, impuissante, à la raclée monumentale dont j’ai été victime − ce qui expliquerait, par le fait même, qu’elle semble être l’instigatrice des démarches visant à me redonner mon visage d’avant.
Pour le moment, ses motivations m’importent peu. Ce que je saisis, Guadalupe, c’est que l’agente de douane travaille pour que je me dérobe à mes poursuivants et que je rentre à la maison.
J’ignore encore que l’avenir va me détromper salement.