Chapitre 8 : Anapra - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Peut-être parce que je suis encore sous l’effet des anesthésiques du dentiste, peut-être parce que ma situation semble prendre une meilleure tournure entre les mains de Carmen, je me sens moins nerveuse, Guadalupe. Un peu d’espoir surnage dans la purée de patates de mon avenir. Aussi, en dépit du fait que ce soit le jour, je me rendors sans trop de difficulté.
C’est Carmen qui me tire du lit, je ne sais combien d’heures plus tard. J’ai dû roupiller longtemps, car j’ai rêvé beaucoup. À toi, bien sûr, à maman, au reste de la famille, à nos copines de l’école… Des histoires sans queue ni tête, mais remplies de soleil et de rires. C’est de bon augure, non ?
— Tu te sens bien ?
— Je crois, oui, que je réponds en me tapotant les mâchoires.
— Va aux toilettes puis suis-moi.
Mateo grogne lorsque je descends du lit. Carmen ressent le besoin de répéter :
— Ne va dans aucune autre pièce de la maison sans moi.
Je n’ai pas l’habitude d’avoir peur des chiens, hermana, tu le sais. Je tends le dessus de la main vers le museau grondant, histoire que l’animal s’habitue à mon odeur.
— Non ! m’arrête Carmen en me saisissant le poignet. Ne fais pas ça. Ce salaud est vicieux comme un douanier. Je suis la seule à qui il se soumet parce que je suis plus méchante que lui.
J’ignore si elle exagère exprès pour me convaincre de rester auprès d’elle, hermana, mais une chose est certaine : je ne courrai pas le risque de perdre une main dans le simple but de flatter un cabot.
Après mes ablutions du matin − ou, devrais-je dire, du soir −, j’emboîte le pas à Carmen pour sortir de la chambre. Je découvre une petite maison proprette, quoique au décor fort élémentaire : des murs nus peints de marron qui étrécissent un couloir déjà exigu menant à un espace à peine plus vaste servant de cuisine et de salle de séjour. J’ai remarqué une porte fermée en face de mes quartiers. Je présume qu’il s’agit de la chambre à coucher de mon hôte.
Aux cloisons de la pièce principale pendouillent deux ou trois cadres illustrant la Vierge Marie avec Sacré-Cœur, planisphère, serpent incarnant le Démon et Enfant-Jésus. Une statuette de Nuestra Señora de Guadalupe, au fond d’une niche improvisée dans le renfoncement d’une fenêtre condamnée, croule sous les fleurs séchées. Je compte trois lampions. Donnant sur les lumières de la ville, il y a une seule croisée garnie de tulle à côté d’une porte en bois solide fermée par trois verrous.
La table est habillée d’une nappe aux dessins religieux et est bordée de deux chaises qui se font face. L’évier est vide et, selon ce que je peux apprécier à la lumière d’un tube fluorescent suspendu juste au-dessus, le comptoir est impeccable de propreté.
Je demande :
— Où sommes-nous, ici ?
— Je te l’ai dit : chez moi.
— Où dans la ville ?
Elle prend un moment avant de répondre :
— Anapra.
Je mets plusieurs secondes à me rappeler. C’est le quartier à l’extrême ouest de Juárez, dont les rues misérables s’accrochent aux flancs des collines. Le faubourg des employés des maquiladoras.
— Le secteur pauvre de Juárez, finit par préciser Carmen qui, devant mon absence de réaction, croit que j’ignore de quel quartier il s’agit. Ici, tu entendras tous les accents et tous les dialectes, incluant le maya. Les habitants viennent de partout pour…
— … pour travailler dans les usines américaines pullulant le long de la frontière, manufactures qui exploitent les travailleurs mexicains en leur versant des salaires dix fois inférieurs à ceux du côté gringo.
— Las maquilas, sí.
Elle a dit « maquilas », Guadalupe, au lieu de « maquiladoras ». Sur le coup, je crois que c’est parce qu’elle est nerveuse, que ma présence la trouble et, qui sait ? que je pourrais jouer cette carte en ma faveur. Mais j’apprends deux choses très rapidement : d’abord, maquila est un régionalisme pour maquiladora ; ensuite, rien, mais vraiment rien, ne rend Carmen nerveuse. Surtout pas moi.
— Je connais le sujet, que je lui précise en prenant un air savant, car j’ai fait un exposé à l’école sur l’exploitation des classes ouvrières en Amérique centrale. C’est pire depuis l’entente de libre-échange, conclue il y a une vingtaine d’années.
Mes grandes déclarations ne semblent guère l’impressionner. Elle reste debout près d’un petit réfrigérateur, tandis que moi, je me tiens à un pas de la table. D’un ton neutre, elle réplique simplement :
— Le café est prêt. Si tu as faim, tu te sers. Tu trouveras du pain dans la huche, des confitures dans le frigo, des céréales dans l’armoire, mais elles datent un peu. Sur le comptoir, il y a des brioches de la boulangerie voisine. C’est ce que je mange. Le réfrigérateur regorge de lait, de jus, de fruits et d’œufs. Tu as accès à tout, tu bouffes à satiété. Le dentiste m’a confirmé que tes nouveaux implants sont comme des dents naturelles, tu ne sentiras pas la différence.
Je profite du fait qu’elle ne me regarde pas pour l’observer. Elle a ramené ses cheveux en queue de cheval, ce qui, étant donné leur volume, lui fait comme un rideau sur la nuque. Elle porte un t-shirt blanc, moulant, qui trahit ses formes généreuses − de même que le jean trop ajusté tombant sur ses chaussures de sport noires. Un petit manteau ardoise foncé l’attend sur le dossier d’une chaise.
Dans un mouvement du torse si rapide que j’en sursaute presque, elle se tourne vers moi.
— Mais ne traîne pas trop, dit-elle. Je veux que nous soyons parties dans vingt minutes.