Chapitre 9 : L’hélicoptère américain - Les Forces du désordre
By Camille Bouchard
Je n’ai plus mes vêtements à moi, Guadalupe. Je n’ai plus revu mes valises depuis l’aéroport, voilà des mois. Carmen m’en fournit donc à ma taille. Ils sont flambant neufs. Je présume qu’elle les a achetés pour moi. Je l’en remercie même si, personnellement, je les trouve un brin sexy. Si maman me voyait accoutrée de la sorte : mes seins veulent jaillir du chemisier auquel il manque au moins trois boutons de col pour respecter la pudeur − sans compter mon soutien-gorge aux bonnets une taille trop étroite. Heureusement, j’ai une petite veste que je referme bien haut, histoire de montrer moins de peau.
Mon jean est à l’image de celui de Carmen : excessivement moulant. Cependant, le tissu est élastique, alors le pantalon est confortable. Rien à redire à mes chaussures, que j’apprécie vraiment. De beaux souliers de marque, souples, légers… Je me croirais en pantoufles.
Dehors, l’air est frais. Tu te rappelles combien nous avions froid, parfois, le soir chez grand-mère ? Même en plein été ? Le paradoxe du désert qui nous cuit le jour pour nous frigorifier la nuit.
Dans Anapra, nous sommes loin des quartiers plus chics de Juárez comme celui où vit notre aïeule. Même la planque des trafiquants, c’était le grand luxe en comparaison. Les maisons sont cordées les unes sur les autres, pour ne pas dire empilées les unes sur les autres, puisque nous sommes à flanc de colline. Les murs sont de tôle, de bois disparates, des fois en béton écru, des fois peints de chaux, les cours sont fermées avec des bouts de planches… Les toits sont à l’avenant, tu t’imagines bien. Il y a des chiens partout, des déchets, même des enfants laissés à eux-mêmes, bien qu’il soit minuit passé. La lumière provenant des fenêtres ou des ampoules nues aux portes de certains bâtiments découpe des ombres profondes au cœur des ruelles où m’entraîne Carmen.
Seule, hermana, jamais toi ni moi ne nous serions aventurées dans un tel guêpier.
— ¡ Hola, Carmen !
— ¡ Hola, chicos !
Les groupes de trois, quatre ou cinq adolescents que nous croisons au détour des ruelles semblent tous connaître ma compagne. Soudain, je suis éblouie par la lumière d’une lampe de poche.
— Qui c’est, cette jolie souris avec toi, Carmen, dis ? On ne l’a jamais vue ici.
— Occupe-toi de tes fesses, Carlito.
Personne ne réplique à Carmen. Elle semble auréolée d’un sacré respect.
Ou elle instille la peur.
Un bruit d’hélicoptère au loin attire mon regard vers une zone qui m’apparaît beaucoup plus éclairée. Je distingue aussi des phares de voitures qui passent à toute vitesse.
— Les États-Unis ? que je demande.
Sans arrêter sa marche, Carmen tourne les yeux dans la même direction que moi. Elle scrute le ciel un moment, aperçoit le projecteur de l’engin volant.
— Les gringos sont à la recherche de clandestins, de l’autre côté du fleuve.
— Ils en attrapent souvent, selon toi ?
— Tout le temps. Et tout le temps, d’autres passent sous leur nez. La vague est trop forte. Ils ne peuvent pas les appréhender en bloc.
Je m’arrête sec. Je suis inquiète soudain.
— C’est là que tu m’emmènes ?
Carmen s’immobilise à son tour pour me fixer dans les yeux. Je ne distingue pas son visage découpé à contre-jour par l’éclairage des États-Unis dans le lointain. À quoi songe-t-elle à cette seconde même, grande sœur, tu saurais me le dire ? Que je suis bien peureuse alors qu’elle prend tous ces risques pour moi ? Qu’il vaut mieux me retrouver deux ou trois jours en prison aux États-Unis, le temps que les agents du poste frontalier statuent sur mon cas, plutôt que de croupir dix ou quinze ans en taule au Mexique ? Elle va rire de moi ? M’abîmer de bêtises ? Non. Elle finit par répliquer :
— Ne dis pas de sottises et suis-moi.
Nous empruntons une rue plus large qui porte l’appellation étrange de Caballo Rosinante, du nom de la jument de Don Quichotte. Par terre, un pneu sert d’enseigne à un atelier de réparations. Un lampadaire esseulé en haut de son poteau éclaire la place. Sur un mur de briques entourant la cour du garage, de petites lettres blanches indiquent une station de bus.
— Il arrive.
À peu près au moment où nous abordons l’arrêt, un véhicule approche. Ça ressemble un peu à notre autobus scolaire, Guadalupe, sauf qu’il est peint en blanc avec une large bande verte. Il se reconnaît au numéro en noir inscrit sur le côté. Aux fenêtres, une dizaine de visages blasés, des visages de femmes surtout, nous prêtent ou ne nous prêtent pas attention.
— Monte.
Je m’exécute, hermana. Sans mot dire. Que puis-je faire d’autre ?
Le chauffeur, un gros moustachu dont la panse démesurée est posée sur ses cuisses, me regarde fixement tandis que je franchis la porte pour passer à côté de lui. Pendant un instant, j’ai vraiment l’impression qu’il reconnaît la petite criminelle canadienne en fuite. Par la suite, je comprends que ce sont mes yeux qui le fascinent. Tu sais que j’ai hérité du physique de la famille de papa et non de celle de maman. Pas comme toi. C’est pourquoi je parais tenir davantage de Vikings que de Centraméricains. Pour un Mexicain, il est plutôt rare de croiser une compatriote aux iris bleus. Surtout de l’intensité des miens.
— Va t’asseoir sur le siège libre, juste là.
La main de Carmen me pousse en direction de la deuxième rangée. Non loin du chauffeur. J’obéis. Si deux ou trois passagères posent le regard sur moi, elles se désintéressent rapidement de ma personne.
— Moi, je vais derrière. Tu restes là sans bouger jusqu’à ce que je te dise de le faire, compris ?
Je fronce les sourcils, hermana, de cette façon qui t’agace parfois quand je formule une question muette. Ce n’est pas tant que Carmen ne m’explique rien de ce qu’elle trame, c’est que sa voix vient de changer. Elle murmure en sifflant entre ses dents, un peu comme on menace quelqu’un. Un peu comme on hait.
Quand elle pivote à demi pour s’engager dans l’allée centrale du bus, son veston s’entrouvre. Je distingue alors, tu sais quoi, Guadalupe ? La crosse d’un revolver glissé dans sa ceinture.