Chapitre 24 : Un dernier mot - Love Behind Closed Doors
By Carina Walsh
— Kloe —
J’ignorais ce qui s’était passé. Enfin, mis à part le fait que je n’avais pas fermé l’œil de la nuit malgré les deux orgasmes que Nolan m’avait donnés. Mon corps était détendu une seconde plus tôt, mais dès qu’il avait quitté mon appartement, le stress s’était de nouveau insinué en moi et avait pris possession de mon système nerveux comme un parasite démoniaque. J’avais fait les cent pas dans le salon, toujours complètement à poil, jusqu’à en avoir mal aux pieds et les tétons assez durs pour couper du verre. Puis je m’étais assise au bord du canapé à fixer le mur, avant d’enfiler un tee-shirt et un short et de recommencer à tourner en rond. L’aiguille des heures avait lentement poursuivi sa course. Aucun message. Aucun appel. Rien. Les seules alertes qui s’affichaient sur mon téléphone étaient des notifications AfterDraft que j’ignorais toujours.
Il avait dit qu’il reviendrait après s’être occupé de ce qui concernait ces messages. À présent, le soleil était levé, le café dans ma tasse avait refroidi et mon estomac était tellement noué que je ne pouvais même pas envisager de manger.
Il me fallait des réponses, mais j’ai encore tourné en rond pendant une heure dans mon appartement avant de finir par prendre mes clés et sortir dans le couloir. Mes pieds nus n’ont presque fait aucun bruit sur la moquette tandis que je traversais le palier jusqu’à sa porte. J’ai levé la main pour frapper, puis je l’ai baissée avant de la relever. Mon cœur battait si fort que je le sentais jusque dans ma gorge. Et si quelque chose de vraiment grave était arrivé ? Et s’il avait changé d’avis à notre sujet ? J’ai frappé avant de pouvoir me dégonfler, trois coups rapides qui ont résonné beaucoup trop fort dans le silence du couloir.
La porte s’est ouverte presque aussitôt. Nolan avait l’air de ne pas avoir dormi non plus. Ses cheveux étaient en bataille, ses yeux cernés et les vêtements de la veille tout froissés, comme s’il était resté assis dedans pendant des heures. Même sa ceinture était encore défaite. Il n’a pas souri. Il s’est contenté de reculer et d’ouvrir davantage la porte.
— Entre, a-t-il dit.
Sa voix était sans expression et, croyez-le ou non, ça ne m’a pas vraiment mise en joie.
— Assieds-toi.
Je suis entrée. L’odeur familière de son eau de Cologne et du café m’a assaillie, mais quelque chose clochait. Le salon était plongé dans la pénombre, les rideaux toujours tirés, et des papiers étaient éparpillés sur la table basse. Je me suis assise au bord du canapé, les mains jointes sur les genoux, et je l’ai regardé refermer la porte. Il ne s’est pas assis. Il est resté un instant près de la fenêtre, puis s’est retourné et a pris son ordinateur portable sur la table pour me le tendre.
— Tu devrais voir ça, a-t-il dit.
À première vue, c’était un article de presse, et le premier titre s’étalait en grosses lettres noires en haut de l’onglet.
LE MARIAGE SECRET DU MILLIARDAIRE RÉVÉLÉ — L’ÉPOUSE ÉCRIVAINE ANONYME DE NOLAN DAVIES A-T-ELLE MANIPULÉ L’HÉRITIER GRÂCE À UNE FANFICTION DEVENUE VIRALE ?
Mon estomac s’est effondré. En dessous figuraient des captures d’écran d’AfterDraft, des chapitres de Hell-No Neighbor, avec des passages surlignés dans lesquels le voisin grincheux de Penelope ressemblait un peu trop à un certain milliardaire britannique. Les commentaires spéculaient sur ce mariage précipité, l’héritage et l’opportunité providentielle de toute cette affaire. Un article me traitait de croqueuse de diamants incapable de bien choisir son mari. Un autre suggérait que tout cela n’était qu’un coup de publicité pour les entreprises de Nolan.
J’ai fait défiler la page, les doigts engourdis. Il y avait des photos du mariage, des clichés flous de nous en train de nous embrasser, et de plus récents où l’on me voyait quitter mon appartement quelques semaines plus tôt. Dans le deuxième article, quelqu’un avait agrandi la photo de profil de mon compte Instagram privé et l’avait placée à côté d’un portrait de Nolan pris lors d’un événement professionnel. Les commentaires étaient ignobles. Croqueuse de diamants. Faux mariage. Salope cupide.
— Nolan, je…
— Ouvre l’autre, a-t-il dit en me coupant.
J’ai cliqué sur le troisième onglet.
L’AUTRICE DE ROMANCES GLITTERBEE DÉMASQUÉE — Hell-No Neighbor ÉTAIT UNE HISTOIRE VRAIE DEPUIS LE DÉBUT. L’EMPIRE DAVIES ÉBRANLÉ PAR UN SCANDALE D’HÉRITAGE : L’HÉRITIER EN DEUIL A-T-IL ÉPOUSÉ SON AUTRICE ÉROTIQUE POUR SUSCITER LA COMPASSION ?
En dessous se trouvaient d’autres captures d’écran de mon tableau de bord AfterDraft, avec mon nom de plume, ma liste de chapitres et le compteur de lecteurs qui affichait 3,4 millions. Je n’avais même pas remarqué l’afflux de lecteurs de la semaine précédente, parce que j’avais été trop occupée à préparer la rentrée. Sous les images, dans un encadré, ils avaient repris des extraits. Les plus crus. Ils figuraient à côté d’un visuel où l’on pouvait lire en caractères gras : COMPARAISON : FICTION CONTRE RÉALITÉ.
Heureusement qu’il m’avait dit de m’asseoir, parce que, sans ça, mes genoux auraient déjà cessé de me porter.
— Écoute-moi, je n’ai pas écrit sur toi, ai-je dit d’une voix tremblante. Pas comme ça. Penelope et Henry étaient fictifs. Ce n’étaient que des personnages. J’ai commencé le feuilleton avant même qu’on se parle vraiment. Bien sûr, je me suis inspirée de toi, mais les événements de l’histoire ont été écrits bien avant que toi et moi, on se mette ensemble.
— Kloe, c’est justement le problème. On dirait que…
Il a pincé les lèvres, s’est frotté le visage des deux mains, puis a croisé les bras sur sa poitrine.
— On dirait que tu m’as manipulé pour m’entraîner dans ce mariage.
— Mais c’est toi qui me l’as demandé ! ai-je glapi.
— Moi, je le sais, mais eux non, et Whitaker essaie de faire invalider notre union et de me contraindre à renoncer à l’héritage.
— Whitaker ? Le type de la soirée ?
Nolan a hoché la tête.
— Il conteste la légitimité du mariage depuis que nous avons signé le certificat.
— Quoi ? Je ne le savais pas.
— Parce que, jusqu’à hier soir, il n’avait aucune preuve pour étayer l’idée que notre relation n’était pas réelle. Mais maintenant…
— Edmund ne peut rien faire ?
— Il essaie. Nous avons passé la nuit à discuter et il doit m’appeler d’ici une demi-heure. Mais ça se présente mal, Kloe.
— Manifestement, ai-je dit.
J’ai désigné l’écran de l’ordinateur.
— Comment peut-on écrire des choses pareilles ? C’est cruel et…
Le téléphone de Nolan a sonné et il a décroché avant que j’aie pu terminer ma phrase.
— Alors ? a-t-il demandé.
Il m’a tourné le dos et a arpenté le couloir.
Je suis restée un moment sur le canapé, l’ordinateur toujours ouvert devant moi, avec ces horribles gros titres qui semblaient me dévisager. Les mots se brouillaient, mais leur sens était limpide. Ils pensaient que je l’avais piégé. Ils croyaient que tout ce mariage n’était qu’une manœuvre pour obtenir de l’argent et de l’attention. Je me suis levée et l’ai suivi jusqu’à mi-chemin dans le couloir, avant de m’arrêter à la lisière du salon. Il parlait à voix basse, prononçait chaque mot d’un ton sec, et son accent britannique était plus tranchant que d’habitude.
— Non, le calendrier joue en notre défaveur. Je le sais. Mais le mariage est légal. Les conditions ont été respectées.
Il y a eu un silence.
— Oui, je sais quelle image ça donne. Comment ça, le conseil propose déjà d’ouvrir une enquête ? C’est quoi ce bordel, Edmund ? Catherine aussi ? Bon sang.
J’ai croisé les bras autour de moi. Le tee-shirt fin que j’avais enfilé à la hâte ne pouvait rien contre le froid qui s’était installé jusque dans mes os. Il a encore fait quelques pas, une main passée dans ses cheveux.
— Je me fiche de ce qu’ils disent. L’héritage est à moi. J’ai tout fait dans les règles. L’année tient toujours.
Un autre silence a suivi, plus long cette fois.
— Non, ça ne peut pas arriver.
Je me suis approchée d’un pas, mes pieds nus silencieux sur le parquet.
— Qu’est-ce qu’il dit ? ai-je demandé dans un souffle à peine audible.
Nolan s’est retourné, le téléphone toujours à l’oreille, et son expression s’est durcie.
— Je dois poursuivre cette conversation en privé. Rentre chez toi, Kloe.
— Mais…
— Va-t’en.
Le mot a claqué. Il s’est de nouveau détourné en baissant la voix.
— Oui, je suis toujours là. Non, continue.
Je suis restée là une seconde, la poitrine serrée, puis je me suis retournée et j’ai quitté son appartement. La porte s’est refermée derrière moi avec un déclic et je me suis adossée au mur du couloir, le cœur battant à tout rompre. J’aurais dû rentrer chez moi. Au lieu de ça, je suis restée, l’oreille collée contre la mince cloison qui séparait nos appartements.
Sa voix traversait le mur, étouffée mais suffisamment distincte.
— Bien sûr qu’elle était pratique, Edmund. Elle vivait juste en face et le temps me manquait. Oui, une solution pragmatique à un problème urgent. À cause de la clause de l’héritage. Oui, et elle était prête à accepter sans poser trop de questions. Parce qu’elle avait besoin d’argent, pour quelle autre raison ? Non, rien de plus. Ne transforme pas ça en quelque chose que ça n’est pas.
Ses paroles m’ont frappée comme une douche glacée. Pratique. Pragmatique. Je me suis laissée glisser le long du mur jusqu’à me retrouver assise par terre, les genoux ramenés contre ma poitrine. Mes mains tremblaient tandis que j’entourais mes jambes de mes bras. Oh, mon Dieu ! Il n’avait jamais éprouvé la même chose que moi. Toutes ces nuits, les baisers, sa façon de me regarder dans la salle de classe, l’escapade au village, le toit… tout cela faisait partie du plan. Faire en sorte que sa femme soit assez heureuse pour rester toute l’année. Il obtenait l’argent, une femme prête à avaler un seau de vers contre rémunération, et du sexe gratuit par-dessus le marché.
J’étais complètement tombée dans le panneau.
Au bout de quelques minutes, je me suis relevée, les jambes chancelantes, et je suis retournée dans mon appartement. Les souvenirs des endroits où nous avions couché ensemble semblaient hanter les lieux. J’en avais la chair de poule. J’ai pris un sac de voyage dans le placard et y ai jeté quelques vêtements, ma brosse à dents, le chargeur de mon téléphone, mon ordinateur portable et son chargeur. Mes mains agissaient en pilote automatique. Je ne pleurais pas. Pas encore. La douleur pesait lourd dans ma poitrine, mais la colère était plus vive et me poussait à avancer.
J’ai sorti mon téléphone et appelé Arden tout en continuant à circuler dans l’appartement. Elle a décroché à la deuxième sonnerie.
— Kloe ? Salut, qu’est-ce qui se passe ?
— Je peux rester chez toi quelques nuits ?
Ma voix est sortie plus assurée que je ne l’étais.
— Entre Nolan et moi… ça ne va pas fort en ce moment.
— Bien sûr. Viens quand tu veux. La chambre d’amis est à toi. Rhett est parti assister à une conférence, alors il n’y aura que nous. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Cherche simplement mon nom de plume sur AfterDraft et tu comprendras assez vite. Je te donnerai les détails en arrivant. Merci, Arie.
J’ai raccroché, fermé le sac et aperçu la pile de Post-it rose vif sur mon comptoir. Celui du dessus portait un message de Nolan datant de la veille au matin, lorsqu’il avait récupéré mon courrier et l’avait organisé en petits tas.
J’ai arraché le Post-it du dessus, l’ai froissé et jeté à la poubelle. Il ne m’a pas fallu longtemps pour griffonner un nouveau mot sur le suivant, que j’ai détaché et emporté avec moi pour le déposer sur son paillasson.
J’ai jeté un dernier regard autour de l’appartement. Les clés m’ont paru lourdes dans la main tandis que je verrouillais la porte derrière moi. Le couloir était vide. La porte de Nolan est restée fermée pendant que je posais mon mot par terre, puis je me suis précipitée vers l’escalier avant de pouvoir surprendre autre chose qui briserait mon cœur encore davantage. Mon sac sur l’épaule, j’ai dévalé les marches sans me retourner.