Chapitre 9 : Dix-huit abeilles et une gueule de bois - Love Behind Closed Doors
By Carina Walsh
— Kloe —
Les néons du gymnase vacillaient au-dessus de l’estrade improvisée. Quelqu’un, dans un laboratoire quelque part, les avait conçus, j’en étais certaine, pour détecter une gueule de bois à trente mètres et la punir. Leur lumière se réfléchissait sur la banderole plastifiée FÉLICITATIONS AUX DIPLÔMÉS. Elle transformait l’intérieur de mes paupières en un petit soleil personnel. J’avais avalé trois comprimés d’ibuprofène à cinq heures et demie du matin avec les trois centimètres de café froid qui restaient de la veille, puis j’avais mis le collier de ma mère. Mon Dieu, elle aurait été tellement déçue de me savoir ivre la veille du dernier jour de travail avant les vacances d’été.
Mes dix-huit élèves étaient assis aux deux premiers rangs, coiffés des chapeaux de remise de diplômes jaunes que j’avais décorés de petites abeilles. Eric occupait la troisième place en partant de la gauche et suçait une sucette Tootsie Pop que je ne lui avais absolument pas donnée. Rosa pleurait. Matt tenait la main de Maya, qui tenait celle de Daphne, qui se curait le nez.
Sur l’estrade, une pile de certificats à la main, je souriais malgré les élancements dans mon crâne. Un souvenir m’a frappée de plein fouet, et il m’a fallu mobiliser chaque muscle de mon corps pour ne pas grimacer lorsque deux mots se sont imposés à mon esprit.
Trucs anaux.
Mon estomac a tenté de remonter dans ma gorge, et j’ai toussé dans mon épaule. J’ai décidé que je me jetterais d’un pont juste après avoir fini de célébrer mes petits mangeurs de crottes de nez.
Quand j’ai enfin appelé les dix-huit noms sans pleurer, j’avais l’impression que j’allais soit m’évanouir, soit vomir, deux possibilités que mes collègues, les parents et leurs enfants auraient assez mal accueillies. Je me suis assise et j’ai attendu que l’autre institutrice de maternelle appelle ses élèves. Enfin, les parents ont récupéré leurs abeilles. Les abeilles ont récupéré leurs parents. J’ai serré des mains, posé pour des photos et accepté une carte faite à la main par Eric, ornée d’un petit scarabée. Du moins, je trouvais que ça ressemblait à un scarabée.
— C’est un cloporte, a-t-il déclaré avec un grand sourire.
Il a serré ses petits bras autour de mes jambes avant de partir en courant derrière Matt.
Quand le gymnase s’est enfin vidé, je suis retournée dans ma classe, dont j’avais déjà retiré la plupart des décorations le matin même. J’ai avalé un comprimé de paracétamol trouvé au hasard au fond de mon sac, puis je me suis massé les tempes.
Deux possibilités s’offraient à moi. Je pouvais faire comme si la nuit précédente n’avait jamais eu lieu. Je pouvais lui écrire un long paragraphe prudent, digne d’une institutrice de maternelle, qui commencerait par *Je suis vraiment désolée* et se terminerait par *oubliez, je vous en prie, tout ce que j’ai dit*. L’autre possibilité consistait à retraverser le couloir et à lui céder un an de ma vie par contrat. Je pouvais le faire sobre.
Je devais le faire, sans quoi je perdrais mon appartement et la vie que j’avais ici.
De retour chez moi, j’ai retiré ma robe pour enfiler un jean couvert de petites fleurs que j’avais dessinées à la peinture pour tissu quelques années plus tôt, ainsi qu’un tee-shirt blanc orné, vous l’aurez deviné, d’encore plus d’abeilles. J’ai refait ma tresse et me suis brossé les dents deux fois. Après avoir descendu deux grands verres d’eau, j’ai contemplé mon visage dans le miroir. Mon Dieu, j’avais vraiment une tête de lendemain de cuite.
Peut-être qu’il aurait pitié de moi.
J’en doutais.
Cette fois, j’ai traversé le couloir chaussée et j’ai frappé. J’avais fourré mes clés dans la minuscule poche avant de mon jean. Elles formaient une bosse bizarre que j’essayais de rajuster lorsque Nolan a ouvert la porte.
Il se tenait sur le seuil, vêtu d’un pantalon sombre et d’un henley anthracite qui mettait parfaitement en valeur la silhouette qu’il dissimulait. Et à en juger par les contours que je dévorais des yeux, cette silhouette était vraiment, vraiment superbe. Ses cheveux étaient mouillés, et une odeur de savon frais émanait de lui, mêlée à celle d’une eau de Cologne qui s’accordait parfaitement avec elle.
— Mademoiselle Cross.
— Faisons-le.
Il s’est immobilisé une fraction de seconde.
— Le faire ?
— Ne soyez pas idiot. Le faire. Vous savez, nous marier. Faisons-le. Enfin, pas *le faire* au sens de coucher ensemble. C’était sur ma liste de conditions. Vous l’avez toujours, d’ailleurs ? Je pense qu’il est important de vérifier qu’elles figurent bien dans tous les documents que nous devrons signer.
Il s’est écarté de la porte sans ajouter un mot, et je suis allée directement m’installer dans le fauteuil que j’avais choisi la veille. L’image de Nolan à genoux devant moi, tentant de me calmer pendant ma crise d’hystérie, m’est revenue à l’esprit, et je me suis raclé la gorge pour la chasser.
— Alors, ai-je lancé d’une voix trop enjouée. Comment rend-on tout ça officiel ?
Nolan m’avait suivie dans le salon, mais au lieu de s’asseoir, il est resté debout derrière le canapé, penché en avant, les deux mains posées sur le dossier.
— Vous allez m’épouser ?
J’ai hoché une fois la tête.
— Oui. Tant que vous acceptez toutes mes conditions, alors oui. Je vais vous épouser.
— Vos conditions, bien sûr.
Il s’est tourné et a pris sur le comptoir la feuille violette désormais familière.
— Si vous êtes certaine, je vais…
— J’en suis certaine.
Un coin de sa bouche s’est relevé d’une façon qui n’était pas tout à fait un sourire, mais qui s’en approchait plus que tout ce que j’avais vu jusque-là. Mon estomac a fait un bond.
— Alors, je transmettrai vos exigences…
— Mes conditions, ai-je rectifié.
Lorsqu’il a plissé les yeux dans ma direction, je me suis ratatinée dans mon fauteuil.
— Désolée. Je vais cesser de vous interrompre.
— Je transmettrai vos conditions à mon avocat. D’après ce qu’il m’a expliqué, vous recevrez la moitié de votre rémunération à la signature de l’accord de mariage, et l’autre moitié au bout de la première année. Cela vous convient-il ?
— Il est toujours question de dix millions de dollars ?
— Oui.
— Donc cinq maintenant, et cinq dans un an ?
— C’est bien le résultat du calcul, oui.
J’ai hoché la tête.
— D’accord, alors. Faisons-le.
Il fixait quelque chose par-dessus mon épaule, et je me suis retournée. Deux valises attendaient dans le couloir menant à sa chambre.
— Il y a quelque chose dont nous devons discuter.
— Attendez, vous avez déjà fait vos valises ?
— J’avais prévu de partir demain avant que vous veniez hier soir. Comme je vous l’ai dit, il est plus simple de régler les formalités juridiques en personne.
— Demain ? ai-je glapi.
J’ai secoué la tête.
— Oui, si vous acceptez de m’épouser…
— Nolan, arrêtez. J’ai déjà accepté, mais demain ? C’est beaucoup trop tôt !
C’était probablement parce que je l’avais encore interrompu, mais Nolan avait l’air un peu plus grincheux qu’avant. Sa mâchoire s’est contractée et il s’est redressé.
— Il reste neuf jours avant mon anniversaire, mademoiselle Cross. Si vous comptez m’épouser, nous partons demain.
L’air a déserté mes poumons. J’ai enroulé le bout de ma tresse autour de mon doigt en fixant le mur derrière lui.
Demain. Demain, dans le sens demain pour de vrai. Dans un peu plus de vingt heures. Je n’avais pas fait mes valises. Je n’avais rien dit à Arden ni à Tayah, et je ne les verrais même pas. Qu’allais-je leur raconter ? Et merde, je n’avais pas non plus décidé quoi faire de mon appartement, dont Doug s’attendait à me voir partir au plus vite.
J’ai plaqué mes paumes contre mes cuisses et compté jusqu’à trois.
— Bon, ai-je dit. D’accord. Demain.
— Mademoiselle Cross.
— Je trouverai une solution, mais il faut que je fasse mes valises.
Je me suis figée en pensant au mot rose toujours posé sur mon comptoir. Bondissant sur mes pieds, je me suis mise à faire les cent pas dans la pièce.
— Oh, mon Dieu ! Il faut que j’emballe tout mon appartement puisque je suis expulsée. Et il me faut un garde-meuble, ou quelque chose comme ça. Et il faut que…
— Ne vous inquiétez pas pour l’expulsion. Je m’en charge. Contentez-vous de préparer vos affaires pour l’Angleterre.
Nolan s’est placé devant moi, m’empêchant de poursuivre mes allers-retours.
— Comment ça, vous vous en chargez ? ai-je demandé.
J’ai croisé les bras sur ma poitrine.
— Faites-moi confiance et allez préparer vos affaires.
Les mains sur mes épaules pour me guider, Nolan m’a reconduite vers la porte d’entrée.
— En Angleterre, le temps peut varier entre éclaircies et pluie, alors préparez-vous au pire et espérez le meilleur.
— C’est assez poétique, ai-je remarqué.
Je l’ai remercié lorsqu’il m’a ouvert la porte. Au lieu de me rejoindre dans le couloir, il s’est arrêté sur le seuil et s’est adossé au chambranle.
— Vous êtes certaine de vouloir faire cela, mademoiselle Cross ? Je ne vous en tiendrai pas rigueur si vous avez changé d’avis. Vous n’aviez pas les idées tout à fait claires hier soir.
Il avait l’air si sérieux, debout sur le seuil, les bras croisés comme s’il s’attendait à me voir prendre la fuite. Cet homme avait manifestement déjà été blessé, ou du moins s’attendait toujours au pire de la part des autres. À l’idée du lendemain, mon estomac faisait des cabrioles, mais j’ai tout de même affiché mon sourire le plus éclatant : celui que je réservais aux parents convaincus que leur enfant était un génie et aux jours où la colle à paillettes venait à manquer en plein atelier.
— Nolan, ai-je dit.
Je me suis rapprochée d’un pas.
— J’en suis certaine. Vraiment certaine. Je vous ai donné ma ridicule liste sur papier violet, et je pensais chaque mot qui y figurait. Je ne vais pas me réveiller demain et prétendre qu’hier soir n’a jamais eu lieu. Et vous, êtes-vous vraiment certain ? Vous allez devoir me supporter pendant un an.
Il m’a observée pendant un long moment, la mâchoire toujours crispée, mais ses épaules se sont détendues imperceptiblement.
— J’en suis certain.
— Certain de chez certain ?
J’ai haussé un sourcil avec un grand sourire, puis lui ai légèrement piqué le bras du bout d’un doigt.
Nolan a levé les yeux au ciel, mais une fois de plus, le coin de sa bouche a failli se relever en un sourire.
— Oui, mademoiselle Cross. Tant que vous êtes certaine, je le suis aussi.
— Bien. Et maintenant que le mot *certain* a perdu tout sens, vous pouvez cesser de me regarder comme si j’allais disparaître dans un nuage de paillettes roses.
Un infime tressaillement, manifestement réticent, a animé le coin de ses lèvres.
— C’est noté, mademoiselle Cross.
Mon Dieu, comme j’avais envie de faire sourire cet homme. En fait, ce serait ma nouvelle mission. J’avais un an. Je réussirais sûrement à le faire sourire.
Ouais, non. À présent, même à mes oreilles, le mot *sûrement* sonnait bizarrement.
— Parfait. Alors, finies les phrases avec *si*. Maintenant, c’est *quand*. Quand nous nous marierons.
Je lui ai adressé un grand sourire, même si mon cerveau hurlait à propos de valises, de garde-meubles et de la nécessité d’annoncer à mes amies que je partais soudain folâtrer en Angleterre.
— Je gère. Nous gérons.
Il a expiré par le nez et hoché une fois la tête.
— Allez donc préparer vos affaires. Je passerai vous prendre demain matin à cinq heures pour aller à l’aéroport.
— Cinq heures ? ai-je gémi, avec assez d’emphase pour marquer le coup, mais pas au point de véritablement protester. Nolan, c’est mon premier jour officiel de vacances d’été. Les gens normaux dorment au moins jusqu’à neuf heures. Dix s’ils se sentent d’humeur rebelle. Vous allez vraiment m’obliger à me lever dès potron-minet le premier jour où je n’ai pas besoin de mettre mon réveil ?
— Les avions n’attendront pas la fin de votre grasse matinée, mademoiselle Cross.
Son ton était sec, mais son regard s’était légèrement réchauffé.
— Cinq heures précises. J’apporterai du café.
J’ai plissé les yeux en réprimant un sourire.
— Très bien. J’apporterai une Red Bull.
— Cette cochonnerie vous tuera.
— J’ai comme l’impression que vos remarques incessantes auront ma peau avant. Maintenant, je vais faire mes valises.
Je lui ai adressé un petit salut militaire et ai reculé vers ma porte, le cœur battant à toute allure. Il avait disparu dans son appartement avant que je parvienne à placer la bonne clé dans la serrure.
Je suis entrée et ai refermé la porte, puis me suis adossée contre elle. Dans quoi est-ce que je venais de m’embarquer, bordel ? Debout dans l’entrée, j’ai contemplé l’ordinateur portable posé sur mon bureau et la montagne de linge propre que j’avais déversée sur mon canapé, dans l’espoir que l’absence de place pour m’asseoir me motiverait à le ranger. Cela n’avait pas fonctionné.
On a frappé une heure plus tard, après que j’avais passé mon placard en revue et vidé tout ce que je possédais dans ma chambre, créant autour de moi un chaos digne d’un ouragan.
Avant même d’ouvrir, je savais que c’était lui.
— Doug est revenu sur sa décision de vous expulser.
— Il a fait quoi ?
J’ai ouvert la porte en grand pour le laisser entrer dans mon appartement sens dessus dessous.
— Comment avez-vous réussi ce tour de force ?
Nolan fixait les piles de vêtements éparpillées dans ma chambre, au bout du couloir, dont j’avais laissé la porte grande ouverte afin qu’il puisse tout voir. Sans détourner les yeux du chaos, il a répondu.
— Votre bail est à jour. Vous pouvez conserver l’appartement pendant toute l’année, après quoi il sera reconduit aux mêmes conditions, avec une clause interdisant toute augmentation.
— Toute augmentation ? Qu’est-ce que vous avez fait ? ai-je demandé.
Je me suis précipitée dans le couloir pour fermer la porte, puis suis revenue, les joues brûlantes de honte.
— Je lui ai parlé.
Nolan a haussé les épaules et glissé les mains dans ses poches.
— Ce n’était pas difficile.
— Difficile ? Vous… quoi ? Qu’est-ce que vous avez fait ? Comment avez-vous…
— Nous avons discuté. Il s’est montré raisonnable.
— Raisonnable ?
— Allez-vous continuer à répéter le dernier mot de chacune de mes phrases ? Vous n’êtes plus expulsée, mademoiselle Cross. Vous n’avez donc plus à vous soucier d’emballer tout votre appartement. Uniquement les affaires que vous souhaitez emporter à l’étranger.
— À l’étranger, oui.
Je me suis massé les tempes. Ma migraine de lendemain de cuite revenait, même si, cette fois, elle n’avait rien à voir avec l’alcool et tout à voir avec une surcharge d’informations.
Personne ne m’obligerait à quitter mon appartement. À mon retour d’Angleterre, je pourrais rentrer chez moi. Le soulagement qui m’a submergée m’a fait trembler. Le poids du stress accumulé au cours de ces semaines passées sans pouvoir payer mon loyer ni mes factures de carte de crédit s’est peu à peu dissipé, et j’ai fait ce que je savais le mieux faire lorsque j’ignorais comment réagir.
Je me suis mise à pleurer.
Nolan n’a pas paniqué, mais il n’a pas bougé non plus.
Lorsque j’ai eu fini, j’ai essuyé mon visage du revers de la main.
— Merci.
— Je vous en prie.
— Je… Nolan. Je ne sais pas comment vous remercier à la hauteur de ce que vous venez de faire.
Il m’a contemplée un instant.
— Vous avez commencé par le plus difficile : accepter d’épouser un inconnu, entre autres.
— Vous n’êtes pas un inconnu. Vous êtes mon voisin et mon futur mari devant la loi.
— C’est vrai, a-t-il répondu.
Il a brièvement hoché la tête.
— Et à ce titre, il est de ma responsabilité de vous faciliter la vie.
— Et cela inclut de faire disparaître les avis d’expulsion ? ai-je demandé en reniflant, un petit sourire aux lèvres.
— Apparemment. Avez-vous besoin d’aide pour préparer vos affaires, ou bien êtes-vous…
— Ça ira, ai-je répondu un peu trop vite. Je vous verrai demain matin à cinq heures.
— Très bien.
Il est parti en refermant la porte.