Ainsi parlait Zarathoustra - Deuxième partie (1883) - Œuvres complètes
By Friedrich Nietzsche
Quand vous m’aurez tous renié,
alors seulement, je reviendrai parmi vous.
En vérité, c’est avec d’autres yeux,
mes frères, que je chercherai alors mes amis perdus ;
c’est d’un autre amour que je vous aimerai.
Ainsi parlait Zarathoustra,
Ire partie.
« De la vertu qui donne »
* * *
L’enfant au miroir
Là-dessus Zarathoustra retourna à sa montagne et à la solitude de sa caverne et se déroba aux hommes ; attendant tel le semeur qui a répandu son grain. Mais son âme s’emplissait d’impatience et du désir de ceux qu’il aimait, car il avait encore beaucoup à leur donner. Ce qu’il y a, en effet, de plus difficile au monde, c’est, par amour, de refermer sa main ouverte et de garder la pudeur tout en se prodiguant.
Ainsi le solitaire vit s’écouler les mois et les ans ; mais sa sagesse grandissait et le faisait souffrir par sa surabondance.
Un jour cependant, il s’éveilla avant l’aurore, médita longuement sur sa couche et se dit enfin en son cœur :
« Pourquoi ai-je éprouvé en rêve une terreur telle que je me suis éveillé ? N’ai-je pas vu s’approcher de moi un enfant tenant un miroir ?
“Ô Zarathoustra, m’a dit l’enfant, regarde-toi dans ce miroir.”
Et ayant jeté les yeux sur ce miroir, je poussai un cri, et mon cœur frémit, car ce n’était pas moi que je voyais, mais la face grimaçante et le rictus d’un diable.
En vérité, je comprends trop bien le signe et l’avertissement que me donne ce rêve : ma doctrine est en danger, l’ivraie veut passer pour froment.
Mes ennemis sont devenus puissants et ont défiguré ma doctrine, si bien que mes amis se sentent honteux des dons que je leur ai faits.
J’ai perdu mes amis ; voici l’heure d’aller quérir mes amis perdus. » —
À ces mots Zarathoustra se leva d’un bond, non pas comme un homme angoissé et qui cherche à rependre haleine, mais bien plutôt comme un voyant et un aède saisi par l’esprit. Son aigle et son serpent le contemplaient stupéfaits ; car son visage portait comme un reflet d’aurore la lueur de son bonheur futur.
Que m’est-il donc advenu, chers animaux ? dit Zarathoustra. Ne suis-je pas transformé ? La félicité ne m’a-t-elle pas assailli en tempête ? Mon bonheur est fou et dira des choses folles ; il est trop jeune encore, supportez-le patiemment.
Je suis blessé par mon bonheur ; que tous les souffrants me servent de médecins.
Je peux à présent redescendre vers mes amis et même vers mes ennemis. Zarathoustra va de nouveau pouvoir parler et donner et prodiguer son amour à ceux qu’il aime.
Mon amour impatient déborde en torrents qui dévalent de toutes les pentes vers le levant et le couchant. Du haut des monts silencieux et des nuées orageuses de ma douleur, mon âme s’élance en mugissant vers les vallées.
Trop longtemps je me suis consumé de désir, les yeux perdus dans le lointain.
Trop longtemps j’ai appartenu à la solitude ; j’ai oublié l’art de me taire.
Je ne suis plus qu’une bouche, qu’un mugissement de torrent descendant des hautes roches, je vais précipiter mes discours dans les vallées.
Et quand bien même mon torrent d’amour se heurterait à quelque obstacle infranchissable, quel torrent ne finirait par trouver le chemin de la mer ?
Certes, je porte en moi un lac solitaire et qui se suffit à lui-même ; mais le torrent de mon amour l’entraînera vers la plaine, jusqu’à la mer.
Je suis des routes nouvelles, une parole nouvelle m’a été donnée. Pareil à tous les créateurs, je suis las des langages anciens. Mon esprit refuse de courir plus longtemps sur des sandales usées.
Pour moi tous les langages sont trop lents ; c’est dans ton char que je saute, tempête ! Et je te fouaillerai encore de toute ma malice.
Je m’élancerai comme un cri, comme une clameur de joie par-delà les mers lointaines, jusqu’aux îles Fortunées où séjournent mes amis. —
Et mes ennemis parmi eux ! Combien je les aime tous, à présent, pour la seule raison que je puis leur parler ! Mes ennemis eux-mêmes sont partie intégrante de ma félicité.
Et pour monter mon coursier le plus fougueux, mon javelot est toujours ce qui m’y aide le mieux ; c’est le meilleur étrier à mon pied. —
Ce javelot que je lance contre mes ennemis ! Combien je sais gré à mes ennemis de pouvoir le lancer de nouveau !
Mon nuage était gonflé à crever ; parmi les rires des éclairs je lancerai aux vallées des rafales de grêle.
Alors ma poitrine se gonflera puissamment, elle soufflera sa tempête sur les monts ; et elle en sera soulagée.
En vérité, mon bonheur et ma liberté fonceront sur vous comme la tempête, et mes ennemis croiront que c’est le Malin qui fait rage au-dessus de leurs têtes. Et vous aussi, mes amis, vous aurez peur de ma sauvage Sagesse, et qui sait ? peut-être prendrez-vous aussi la fuite, comme mes ennemis.
Ah ! que ne pourrais-je alors vous rappeler à moi au son de mes pipeaux ! Et ma lionne Sagesse, que ne peut-elle apprendre à rugir tendrement ! Que de choses nous avons déjà apprises ensemble, elle et moi !
Ma Sagesse sauvage a été fécondée dans les solitudes des montagnes ; sur les pierres arides elle a mis bas son petit, son lionceau dernier-né.
Et voici que dans sa folie elle court à travers le désert inexorable et cherche partout de molles pelouses, ma vieille Sagesse sauvage.
C’est sur le doux gazon de vos cœurs, mes amis, c’est au creux de votre tendresse qu’elle voudrait déposer ce qu’elle a de plus cher.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Aux îles fortunées
Les figues tombent des arbres. Elles sont douces et sucrées, et en tombant, leur pelure rouge éclate. Je suis l’aquilon qui abat les figues mûres.
Ainsi mes préceptes tombent à vos pieds, mes amis, pareils à des figues mûres ; buvez-en le suc et la pulpe fraîche. L’automne nous environne, et le ciel pur de l’après-midi.
Voyez autour de nous quelle abondance ! C’est du sein de la profusion qu’il est beau de jeter un regard sur les mers lointaines.
Jadis on invoquait Dieu en laissant errer ses regards sur les mers lointaines ; mais moi je vous ai appris à invoquer le Surhumain.
Dieu n’est qu’une conjecture, mais je ne veux pas que vos conjectures dépassent la mesure de votre vouloir créateur.
Pourriez-vous créer un dieu ? — Ne me parlez donc plus des dieux ! Mais le Surhumain, vous pouvez le créer.
Non pas en vous peut-être, mes frères, mais vous pouvez devenir les pères et les ancêtres du Surhumain ; c’est ce que vous pouvez créer de mieux. —
Dieu est une conjecture, mais je veux que vos conjectures se tiennent dans les limites du pensable.
Pouvez-vous penser Dieu ? — Mais il faut que votre volonté de trouver le Vrai transforme toute chose en réalité pensable à l’homme, visible à l’homme, sensible à l’homme. Il vous faut pousser la pensée jusqu’à la limite de vos propres sens.
Et ce que vous appeliez le monde, il vous faudra commencer par le créer à nouveau. Il faut que vous y incarniez votre raison, votre image, votre vouloir, votre amour. Et c’est là, en vérité, que vous trouverez votre félicité, disciples de la Connaissance.
Et comment apporteriez-vous la vie sans cette espérance, disciples de la Connaissance ? Vous ne sauriez avoir été placés par la naissance dans un monde inconcevable ni dans un monde irrationnel.
Et pour vous ouvrir tout mon cœur, mes amis, je vous dirai : S’il y avait des dieux, comment supporterais-je de n’être pas Dieu ? Donc, il n’y a pas de dieux.
Voilà la conclusion que j’ai tirée, mais à son tour elle me tire à sa suite. —
Dieu n’est que conjecture ; mais qui pourrait épuiser tous les tourments de cette conjecture sans en mourir ? Faudra-t-il prendre au créateur sa foi, à l’aigle son vol plané dans les hauteurs qui sont siennes ?
Dieu est une pensée qui tord tout ce qui est droit et fait tournoyer tout ce qui est ferme. Hé quoi ? Le temps s’évanouirait, et les choses éphémères ne seraient que mensonge ?
Cette pensée donne le vertige et le tournis au squelette humain et la nausée à l’estomac ; en vérité, une pareille conjecture est de celles qui font tourner la tête.
J’appelle malignes et inhumaines toutes ces théories d’un Être unique et absolu et immuable et satisfait et impérissable.
L’impérissable — n’est que symbole. Et les poètes ne mentent que trop. —
Mais les meilleurs symboles sont ceux qui parlent du temps et du devenir ; ils doivent être louange et justification de tout l’éphémère.
Créer — voilà ce qui nous affranchit de la douleur, ce qui allège la vie. Mais pour que naisse le créateur, il faut beaucoup de douleur et de nombreuses métamorphoses.
Oui, votre vie sera riche en amères agonies, ô créateurs ! Et c’est ainsi que vous vous ferez les défenseurs, les avocats de tout l’éphémère.
Si le créateur doit être lui-même l’enfant qu’il s’agit de mettre au monde, il faut qu’il accepte d’être aussi la mère en gésine et les douleurs de l’enfantement.
En vérité, ma route m’a fait passer à travers des centaines d’âmes, des centaines de berceaux et de douloureux enfantements. J’ai passé par bien des départs, je connais le déchirement des heures dernières.
Mais tel est mon vouloir créateur, mon destin. Ou, pour vous parler franc, tel est le destin que m’impose mon vouloir.
Tout l’être sensible souffre en moi de se sentir prisonnier, mais toujours mon vouloir intervient pour m’affranchir et me donner la joie.
Vouloir est délivrance ; telle est la vraie conception du vouloir et de la liberté ; voilà l’enseignement de Zarathoustra.
Ne plus vouloir, ne plus juger, ne plus créer ! Oh ! puisse cette grande lassitude me demeurer toujours étrangère !
Dans la recherche de la connaissance, je n’éprouve jamais que le plaisir de ma volonté, occupée à engendrer, à grandir ; et si ma connaissance conserve en moi son innocence, c’est parce qu’elle garde toujours la volonté d’être féconde.
C’est cette volonté qui m’a écarté de Dieu et des dieux ; que nous resterait-il à créer, s’il existait des dieux ?
Mais toujours me ramène vers les hommes mon fervent vouloir créateur ; tel le ciseau attiré par la pierre.
Hélas ! ô humains, c’est dans la pierre que dort l’image que je cherche, celle qui est pour moi l’image entre toutes les images. Hélas ! pourquoi faut-il qu’elle dorme dans la plus dure, la plus laide des gangues ?
À présent le ciseau s’acharne cruellement contre sa prison. La pierre vole en éclats ; mais que m’importe ?
J’achèverai ma statue, car une Ombre m’est apparue, tout ce qu’il y a de silencieux et de léger au monde m’est un jour apparu.
La beauté du Surhumain m’est apparue comme une Ombre. Ah ! mes frères, que m’importent désormais — les dieux ? —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des miséricordieux
Amis, des paroles railleuses sont venues jusqu’à votre ami : « Voyez donc Zarathoustra ! Ne passe-t-il pas parmi nous comme parmi des bêtes ? »
Mais il vaudrait mieux dire : « Celui qui cherche la connaissance est réellement, parmi les hommes, un homme parmi les bêtes. »
Et l’homme lui-même, pour celui qui possède la connaissance, n’est autre que la bête aux joues rouges.
Mais pourquoi a-t-il les joues rouges ? Ne serait-ce point parce qu’il a trop souvent éprouvé de la honte ?
Ô mes amis ! Ainsi parle le disciple de la connaissance : Honte, honte, honte — c’est toute l’histoire de l’humanité.
Et c’est pourquoi l’homme au cœur noble s’impose de ne jamais humilier personne ; il s’impose une juste honte en présence de tout ce qui souffre.
En vérité, je ne les aime point, ces miséricordieux qui se complaisent dans leur miséricorde ; ils manquent par trop de pudeur.
Si je ne peux m’empêcher d’éprouver de la pitié, je n’aime pas qu’on me dise pitoyable ; et si je le suis, j’aime l’être à distance.
Plutôt me voiler la face et m’enfuir avant d’avoir été reconnu ! C’est ainsi que je vous recommande d’agir, amis.
Puisse mon destin n’amener jamais sur ma route que des cœurs comme les vôtres, étrangers à la douleur, de ceux avec qui j’aie le droit de mettre en commun mon espérance, ma nourriture et mon miel.
En vérité, j’ai bien fait ceci ou cela en faveur des souffrants, mais il m’a toujours semblé qu’il valait mieux encore travailler à augmenter ma joie.
Depuis que l’homme est homme, il a trop peu connu la joie ; voilà, mes frères, le seul péché originel.
Et si nous apprenons à mieux goûter la joie, nous oublierons d’autant mieux de faire du mal aux autres et d’inventer des douleurs.
C’est pourquoi je me lave la main qui a porté secours au malheureux, c’est pourquoi je m’essuie encore l’âme.
Car j’ai eu honte de sa honte même en voyant souffrir le souffrant ; et en lui venant en aide j’ai durement atteint sa fierté.
De grandes obligations produisent non la gratitude mais le ressentiment ; et le menu bienfait que l’on ne peut oublier se transforme en un ver rongeur.
« N’acceptez qu’avec hauteur. Acceptez un bienfait comme on dispense une faveur. » C’est le conseil que je donne à ceux qui n’ont rien à donner.
Mais moi je suis de ceux qui donnent ; j’aime donner, en ami qui comble ses amis. Quant aux étrangers et aux pauvres, qu’ils cueillent eux-mêmes les fruits de mon arbre ; ils en seront moins humiliés.
Mais il faudrait abolir complètement les mendiants. En vérité, on s’irrite de leur donner et l’on s’irrite de ne rien leur donner.
De même aussi les pécheurs et les mauvaises consciences. Croyez-moi, mes amis, les remords enseignent à mordre.
Mais le pire, ce sont les pensées mesquines. En vérité, plutôt faire le mal que de penser bassement.
Sans doute, vous dites : « Le plaisir que nous causent ces menues méchancetés nous épargne maint grand méfait. » Mais dans ce domaine, il ne faut rien épargner.
La mauvaise action est comme un abcès, elle irrite et démange et crève — elle parle avec franchise.
« Voilà, je suis une maladie » — ainsi parle la mauvaise action, c’est sa franchise.
Mais la pensée mesquine est pareille à la moisissure ; elle se tapit, s’accroupit et se cache, jusqu’à ce que le corps entier soit rongé et flétri par une multitude de petits champignons.
Cependant voici une parole que je glisse à l’oreille de quiconque est possédé du démon : « Mieux vaut, somme toute, laisser grandir ton démon. Pour toi aussi il existe un chemin de la grandeur. »
Hélas ! mes frères, il y a trop à dire sur notre compte à tous ; et il arrive que nous soyons au clair sur plus d’un de nos semblables sans que nous puissions, de longtemps, le percer à jour ni le dépasser.
Il est difficile de vivre avec les hommes, parce qu’il est difficile de se taire.
Et ce n’est pas envers celui que nous détestons que nous sommes les plus injustes, mais envers celui qui nous est parfaitement indifférent.
Si ton ami est malade, offre asile à sa souffrance, mais sois pour lui une couche dure, un lit de camp ; c’est ainsi que tu lui seras le plus utile.
Et si ton ami te fait du mal, dis-lui : « Je te pardonne le mal que tu m’as fait ; mais le mal que tu t’es fait à toi-même, comment pourrais-je te le pardonner ? »
Ainsi parle tout grand amour ; il surmonte jusqu’au pardon, jusqu’à la pitié.
Il faut tenir son cœur en bride ; car si on lui lâchait les rênes, il aurait tôt fait de vous faire perdre la tête.
Hélas ! Où commet-on de plus grandes folies que chez les miséricordieux ? Et y a-t-il au monde plus grande cause de souffrance que les folies des miséricordieux ?
Malheur à tous ceux qui aiment, s’ils ne savent pas dominer leur pitié même.
Le diable un jour me parla ainsi : « Dieu lui aussi a son enfer ; c’est son amour pour les hommes. »
Et récemment je lui ai entendu dire cette parole : « Dieu est mort ; il est mort de sa pitié pour les hommes. » —
Je vous mets donc en garde contre la pitié ; c’est de ce côté de l’horizon qu’un nuage noir menace encore l’homme. En vérité, je m’entends aux signes annonciateurs de l’orage.
Mais souvenez-vous aussi de cette parole : Tout grand amour surmonte sa propre pitié ; car il veut — créer ce qu’il aime.
« Je me sacrifie à mon amour, et mon prochain comme moi-même », ainsi parlent tous les créateurs.
Mais les créateurs sont durs. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des prêtres
Et un jour Zarathoustra, appelant d’un signe ses disciples, leur dit ces paroles : « Voyez ces prêtres ; bien qu’ils soient mes ennemis, passez près d’eux en silence et l’épée au fourreau.
Parmi eux aussi il y a des héros ; beaucoup d’entre eux ont trop souffert ; aussi ont-ils voulu faire souffrir les autres.
Ce sont des ennemis pleins d’astuce ; rien de plus vindicatif que leur humilité. Et si l’on s’en prend à eux, on risque de se souiller.
Mais mon sang est apparenté au leur ; et je désire que mon sang soit honoré même en eux. » —
Et quand ils eurent passé, Zarathoustra fut saisi de douleur ; et après avoir un instant lutté contre son chagrin, il se mit à parler ainsi :
J’ai pitié de ces prêtres. Ils me répugnent aussi, il est vrai que c’est pour moi la moindre des choses depuis que je vis parmi les hommes.
Mais j’ai compassion et j’ai toujours eu compassion d’eux ; ils sont à mes yeux des prisonniers et des réprouvés. Celui qu’ils appellent leur Sauveur les a liés de chaînes.
Chaînes des valeurs fausses et des mots mensongers ! Hélas ! qui viendra les sauver de leur Sauveur ?
Ballottés sur la mer, ils crurent un jour atterrir sur une île ; mais voici, ce n’était qu’un monstre endormi.
Valeurs fausses et paroles mensongères, ce sont les pires monstres pour les humains ; la fatalité y demeure longtemps endormie ou aux aguets.
Puis un jour elle sursaute et s’éveille et dévore et engloutit tous ceux qui sur elle avaient bâti leurs cabanes.
Oh ! regardez-moi les cabanes que ces prêtres ont bâties, ces cavernes embaumées qu’ils appellent des églises.
Ce faux jour, cet air renfermé ! L’âme y est entravée dans son essor vers les hauteurs.
Au contraire, leur credo ordonne : « Montez l’escalier à genoux, pécheurs ! »
En vérité, j’aime encore mieux l’insolence que les yeux révulsés de leur pudeur et de leur dévotion.
Qui a construit ces cavernes et ces escaliers de pénitence ? N’étaient-ce point des hommes qui voulaient se cacher et qui avaient honte d’eux-mêmes à la face du ciel pur ?
J’attendrai le jour où le ciel pur brillera de nouveau à travers les voûtes crevées et sur l’herbe et les rouges coquelicots des murs crevassés, pour rendre mon affection aux sanctuaires de ce Dieu.
Ils ont appelé Dieu ce qui les contrecarrait et les faisait souffrir ; et en vérité il y avait de l’héroïsme dans leur dévotion.
Et ils n’ont su aimer leur Dieu qu’en crucifiant l’homme.
Ils ont voulu vivre en cadavres, ils ont drapé de noir leur cadavre ; jusque dans leurs discours je sens l’odieux relent des chambres mortuaires.
Et vivre dans leur voisinage, c’est vivre au voisinage de noirs étangs au fond desquels le crapaud module sa douce et mélancolique chanson.
Il faudrait me chanter de meilleures chansons pour me faire croire à leur Sauveur ; il faudrait que ses disciples eussent l’air un peu plus sauvés.
Je voudrais les voir nus ; car seule la beauté devrait prêcher la pénitence. Mais qui donc se laissera convaincre par cette tristesse emmitouflée ?
En vérité, leurs Sauveurs eux-mêmes ne sont pas fils de la liberté ni descendus du septième ciel de la liberté. En vérité, ils n’ont jamais foulé de leurs pieds les tapis de la connaissance.
L’esprit de ces Sauveurs était tout plein de lacunes, mais dans chacune de ces lacunes ils avaient placé leur illusion, leur bouche-trou qu’ils appelaient Dieu.
Leur esprit s’était noyé dans leur pitié, et quand ils se gonflaient et s’enflaient de pitié, toujours quelque grosse folie flottait à la surface.
Ils poussaient leur troupeau sur la passerelle, à cor et à cri ; comme s’il n’y avait qu’une seule passerelle qui menât à l’avenir. En vérité, ces bergers eux-mêmes n’étaient que des moutons.
Ces bergers avaient de petits esprits et de vastes âmes ; mais, mes frères, qu’elles sont exiguës les âmes, même les plus spacieuses !
Ils ont jalonné leur chemin de traces sanglantes, et leur folie proclamait que la vérité se démontre par le sang versé.
Mais le sang est le pire témoin de la vérité ; le sang empoisonne la doctrine la plus pure et en fait une folie, une haine au fond des cœurs.
Et passer au travers du feu pour sa foi, qu’est-ce que cela prouve ? Sans doute il vaut mieux que notre propre loi naisse de notre propre brasier.
Cœur lourd et tête froide ; où ces deux choses se rencontrent naît l’ouragan, le « Sauveur ».
En vérité il y a eu des hommes plus grands et mieux nés que ceux que le peuple appelle des Sauveurs, ces ouragans dévastateurs.
Mais il vous faudra être délivrés de ceux qui sont plus grands encore que tous les Sauveurs, si vous voulez trouver le chemin de la liberté.
Jamais encore il n’a existé de Surhumain. Je les ai vus nus tous les deux, le plus grand des hommes et le plus petit.
Ils se ressemblent encore trop. En vérité, le plus grand lui-même m’a paru — par trop humain.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des vertueux
C’est à grand renfort de tonnerres et de célestes pyrotechnies qu’il faut parler aux sens engourdis et endormis.
Mais la beauté parle à voix basse ; elle ne pénètre que dans les âmes les plus éveillées.
Mon bouclier aujourd’hui a frémi doucement et m’a souri ; c’était le rire sacré, le frémissement sacré de la beauté.
C’est de vous, hommes vertueux, que riait aujourd’hui ma beauté. Et j’entendis sa voix me dire : « Ils veulent par surcroît être payés ! »
Vous voulez par surcroît être payés, hommes vertueux ! Vous voulez une récompense pour votre vertu, et le ciel en échange de la terre, et l’éternité en échange du jour présent !
Et maintenant vous me reprochez d’enseigner qu’il n’y a pas de céleste distributeur de récompenses et de rétributions ? Et en vérité je n’enseigne même pas que la vertu soit à elle-même sa propre récompense.
Hélas ! C’est là mon deuil ; jusque dans le tréfonds des choses on a enfoncé le mensonge de la récompense et du châtiment, et jusqu’au fond de vos âmes aussi, ô vertueux.
Mais ma parole, pareille à la hure du sanglier, retournera le sol de vos âmes ; je serai pour vous un soc de charrue.
Il faudra ramener au jour tous les mystères de vos âmes ; c’est quand vous aurez été labourés jusqu’au fond et émiettés à la face du soleil, que votre mensonge pourra être démêlé de votre vérité.
Car votre vérité, la voici : vous êtes trop propres pour la fange de ces mots : vengeance, châtiment, récompense, rétribution.
Vous aimez votre vertu comme la mère aime son enfant ; mais a-t-on jamais entendu dire qu’une mère voulût être payée pour sa tendresse ?
Rien ne vous est plus cher que votre vertu ; vous aspirez au cycle des métamorphoses ; tout cycle tourne et s’enroule sur soi pour revenir finalement à soi.
Et tout ce qu’accomplit votre vertu est semblable à une étoile déjà éteinte dont la lumière est encore en route et en migration. Jusqu’à quand voyagera-t-elle encore ?
De même la lumière de votre vertu se propage encore après que l’acte est accompli. L’œuvre aura beau être oubliée et morte, son rayon lumineux continuera à vivre et à parcourir l’espace.
Que votre vertu soit votre Moi lui-même et non un corps étranger, un épiderme, une draperie ! Que ce soit la vérité profonde de vos âmes, ô vertueux ! —
Mais il en est d’autres, il est vrai, pour qui la vertu consiste à se tordre sous les coups de cravache, et vous n’avez que trop prêté l’oreille à leurs hurlements.
Et il en est d’autres qui appellent vertu la paresse de leurs vices ; et sitôt que leur haine ou leur envie se préparent au sommeil, leur « justice », se ranime et frotte ses yeux ensommeillés.
Et il en est d’autres qui sont entraînés vers l’abîme ; c’est leur démon qui les y entraîne. Mais plus ils s’enfoncent, plus leurs yeux brillent, plus ardemment ils aspirent à leur Dieu.
Hélas ! le cri de ceux-là aussi est parvenu à vos oreilles, ô vertueux ! « Tout ce que je ne suis pas, je l’appelle Dieu et vertu. »
Et il en est d’autres qui s’avancent pesamment, grinçant comme des charrettes qui descendent un chargement de pierres ; ils ont toujours à la bouche les mots de dignité et de vertu ; ce qu’ils appellent vertu, c’est le sabot qui leur sert de frein.
Et il en est d’autres qui sont pareils à de simples horloges bien remontées ; ils font entendre leur tic-tac et demandent qu’on appelle vertu ce tic-tac.
En vérité, ceux-là me plaisent ; où que je trouve de ces horloges, je les remonte à grand renfort de railleries, et je compte bien qu’elles ronronneront par surcroît.
Et d’autres sont fiers de leur parcelle de justice et commettent en son nom tous les abus, si bien que le monde est submergé sous leur injustice.
Hélas ! que le mot de vertu sonne mal dans leur bouche ! Et quand ils disent : « Je suis juste », on croit toujours entendre : « Je suis vengé. »
Ils voudraient que leur vertu crevât les yeux à leurs ennemis ; ils ne s’élèvent que pour abaisser autrui.
Et il en est d’autres qui croupissent dans leur marécage et qui du milieu des roseaux se font entendre, disant : « La vertu consiste à croupir paisiblement dans le marécage.
Nous ne mordons personne, nous évitons ceux qui veulent mordre, et en toute chose nous partageons l’avis qu’on nous donne. »
Et il en est d’autres qui aiment les gestes et qui pensent : La vertu n’est qu’un geste.
Leurs genoux sont toujours fléchis, leurs mains jointes à la louange de la vertu, mais leur cœur ne la connaît point.
Et il en est d’autres qui pensent que pour être vertueux il suffit de dire : « La vertu est nécessaire. » Mais au fond ils ne croient qu’à la nécessité de la police.
Et d’aucuns, impuissants qu’ils sont à discerner la grandeur de l’homme, déclarent que la vertu se réduit à en apercevoir de tout près les bassesses ; leur malveillance, voilà ce qu’ils appellent leur vertu.
Et d’aucuns désirent être édifiés et redressés ; c’est ce qu’ils appellent la vertu. Et d’autres demandent à être bouleversés ; c’est ce qu’ils appellent leur vertu.
Ainsi presque tous pensent avoir part à la vertu, ou à tout le moins se croient connaisseurs en matière de « bien » et de « mal ».
Mais Zarathoustra n’est point venu pour dire à tous ces menteurs et à ces fous : « Que savez-vous de la vertu ? Que pourriez-vous savoir de la vertu ? » —
Il est venu pour que vous, mes amis, vous vous dégoûtiez des vieilles formules que vous avez apprises des menteurs et des fous ;
Pour que vous vous lassiez des mots de « récompense » et de « rétribution », de « châtiment » et de « juste vengeance » ; pour que vous vous lassiez de dire : « Une action est bonne quand elle est désintéressée. »
Ah ! mes amis, quand vous vous mettrez tout entiers dans votre acte, comme la mère se met toute dans son enfant, je dirai que c’est là votre définition de la vertu.
À la vérité, je vous ai ravi des mots par centaines, et les hochets favoris de votre vertu ; et voici que vous me boudez, comme des enfants boudeurs.
Ils jouaient au bord de la mer, et voici que la vague est venue et a emporté leur jouet ; et maintenant ils pleurent.
Mais la même vague leur apportera de nouveaux jouets et répandra à leurs pieds de nouveaux coquillages bariolés.
Ils se consoleront, et tout comme eux vous aurez vous aussi, mes amis, des consolations et de nouveaux coquillages bariolés. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De la canaille
La vie est une source de joie ; mais où vient boire la canaille, toutes les sources sont empoisonnées.
J’aime tout ce qui est pur, mais je n’aime point voir les gueules grimaçantes ni la soif des impurs.
Ils ont jeté leurs regards au fond du puits ; à présent le puits reflète leur répugnant sourire.
Leur lubricité a empoisonné l’eau sainte, et en appelant joie leurs rêves immondes, ils ont empoisonné les mots par surcroît.
La flamme se cabre dès qu’ils exposent au feu leurs cœurs humides, l’esprit lui-même grésille et fume dès que la canaille s’approche du feu.
Le fruit devient douceâtre et blet dans leur main, leur regard suffit à dessécher l’arbre fruitier.
Et plus d’un qui s’est dégoûté de la vie en a été dégoûté par la canaille ; il n’a pas voulu partager avec la canaille la source, la flamme et le fruit.
Et plus d’un s’en est allé au désert mourir de soif avec les fauves plutôt que de prendre place avec les chameliers crasseux autour de la citerne.
Et plus d’un qui s’avançait en exterminateur, pareil à l’orage de grêle qui dévaste les champs, ne voulait que poser son pied dans la gueule de la canaille et lui clore le bec.
Et ce qui m’a été le plus dur à avaler, ce n’est pas de savoir que la vie elle-même requiert inimitié, mort et tortures. —
Mais un jour je me suis posé cette question qui faillit m’étouffer : La vie a-t-elle besoin de la canaille ?
Faut-il qu’il y ait des puits empoisonnés, et des feux puants, et des rêves souillés, et des vers dans le pain de vie ?
Ce n’est pas ma haine, c’est mon dégoût qui dévore ma vie. Hélas ! que de fois j’ai été dégoûté de l’esprit en voyant la canaille elle-même avoir de l’esprit !
Et j’ai tourné le dos aux dominateurs quand j’ai vu ce qu’on appelle aujourd’hui dominer, c’est-à-dire trafiquer et marchander au sujet du pouvoir — trafiquer avec la canaille !
J’ai vécu chez des peuples de langue étrangère, et je me suis bouché les oreilles afin d’ignorer toujours le langage de leur négoce et leurs marchandages autour du pouvoir.
J’ai traversé avec répugnance, en me bouchant le nez, tout ce qui est d’hier et d’aujourd’hui ; en vérité tout ce qui est d’hier ou d’aujourd’hui empeste la canaille écrivante.
Longtemps j’ai vécu en infirme, aveugle, sourd et muet, plutôt que de vivre avec la canaille des puissants, des écrivassiers et des débauchés.
Péniblement, avec prudence, mon esprit a gravi bien des escaliers ; la moindre aumône de joie le réconfortait ; il se traînait comme un aveugle, appuyé sur son bâton.
Mais que m’est-il donc arrivé ? Comment me suis-je guéri de ce dégoût ? Comment mon regard est-il redevenu jeune ? Comment ai-je atteint d’un coup d’aile la hauteur où nulle canaille n’encombre plus les abords du puits ?
Est-ce mon dégoût qui m’a donné des ailes et le don de découvrir des sources ? En vérité, j’ai dû voler jusqu’au plus haut des monts pour retrouver la source de joie.
Oh ! je l’ai retrouvée, mes frères ! Ici, au plus haut des monts, jaillit pour moi la source de joie. Et il y a une vie à laquelle la canaille n’a jamais trempé ses lèvres.
Tu jaillis presque avec trop de violence, source de joie. Et souvent tu vides la coupe en voulant la remplir.
Il faudra que j’apprenne à t’approcher avec plus de prudence ; mon cœur s’élance encore trop fougueusement à ta rencontre. —
Mon cœur où flambe l’été, mon bref été ardent, mélancolique, ivre de joie ; combien ce cœur d’été aspire à ta fraîcheur !
Dissipée la tristesse hésitante de mon printemps ! Envolée la malice de mes flocons de neige en juin ! Je ne suis plus qu’été et plein midi d’été.
Été sur les cimes, sources fraîches, silence bienheureux : ô mes amis, venez, et le silence se gonflera d’une félicité plus grande encore.
Car c’est ici notre cime et notre patrie ; nous sommes trop haut ici, la pente est trop abrupte pour les impurs et pour leur soif.
Plongez vos regards purs au fond de ma fontaine de joie, amis. Comment en serait-elle troublée ? Elle vous sourira de toute sa pureté.
Sur l’arbre de l’avenir nous bâtirons notre nid. Les aigles nous apporteront la pâture, ô solitaires !
En vérité, les impurs n’auront aucune part à cette pâture. Ils croiraient manger du feu et se brûler la gueule.
En vérité, nous n’offrons pas ici d’asile aux impurs. À leurs corps comme à leurs esprits notre bonheur ferait l’effet d’une caverne de glace.
Car nous vivons bien haut au-dessus d’eux, comme les grands vents, au voisinage des aigles, des neiges et du soleil ; ainsi vivent les grands vents.
Et pareil au vent, je soufflerai sur eux et mon esprit coupera le souffle au leur ; c’est là mon avenir.
En vérité, Zarathoustra souffle comme un grand vent qui balaie tous les bas-fonds. Et voici le conseil qu’il donne à ses ennemis et autres tousseurs et cracheurs : « Gardez-vous de cracher contre le vent ! »
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des tarentules
Voici l’antre de la Tarentule. Veux-tu la voir elle-même ? Voici sa toile. Touche-la. Elle frémira.
La voici qui s’empresse. Sois la bienvenue, Tarentule ! Tu portes sur ton dos ton triangle noir et ta marque, et je sais aussi ce qu’il y a dans ton cœur.
La vengeance habite en ton cœur ; ta morsure produit une croûte noirâtre ; le venin de ta vengeance fait tournoyer les âmes.
Je vous parlerai donc en parabole, vous qui donnez le vertige aux âmes, prédicateurs d’égalité. Vous n’êtes que des tarentules, la rancune cachée vous habite.
Mais je finirai bien par découvrir vos cachettes ; aussi je vous ris au nez, de mon rire des hautes cimes.
Aussi je déchire votre toile, pour que la fureur vous fasse sortir de vos cavernes de mensonge, et fasse jaillir aussitôt vos paroles de « justice ».
Car délivrer l’homme de toute pensée de vengeance, c’est pour moi le pont qui mène aux plus hauts espoirs, et l’arc-en-ciel qui succède aux longs orages.
Mais tout autre est la volonté des tarentules. « Ce que nous appelons la justice, c’est de remplir le monde des tempêtes de notre vengeance » — voilà ce qu’elles se disent l’une à l’autre.
« Nous entendons nous venger et injurier tous ceux qui ne nous sont point semblables » — voilà ce que se jurent les tarentules dans leur cœur.
« Et la vertu consistera désormais à vouloir l’égalité pour tous ; nous poursuivrons de nos cris tous ceux qui détiennent la puissance. »
C’est ainsi, prédicateurs d’égalité, que la folie tyrannique de l’impuissance réclame à grands cris « l’égalité » ; vos plus secrets désirs de tyrans se déguisent ainsi sous des noms vertueux.
Vanité acrimonieuse, jalousie contenue, peut-être vanité et jalousie ancestrales, voilà ce qui jaillit de vous comme une flamme et comme une folie de vengeance.
Ce que le père a refoulé en lui, le fils l’exprime en paroles, et souvent le fils m’a trahi le secret du père.
Ils ressemblent à des enthousiastes, mais ce n’est pas le cœur qui brûle en eux, — c’est la vengeance. Et quand ils se montrent subtils et froids, ce n’est pas l’esprit, c’est l’envie qui les rend subtils et froids.
Leur jalousie les conduit aussi sur les sentiers des penseurs ; la marque de leur jalousie, c’est qu’ils vont toujours trop loin, et leur lassitude finit par aller s’endormir dans la neige.
Toutes leurs plaintes rendent un son de vengeance, chacun de leurs éloges trahit l’intention de nuire ; et le bonheur, pour eux, c’est de s’ériger en juges.
Je vous donne donc ce conseil, mes amis, méfiez-vous de tous ceux chez qui l’instinct de punir est puissant.
C’est une triste engeance, une mauvaise race ; leurs faces trahissent le bourreau et le limier.
Méfiez-vous de ceux qui parlent beaucoup de leur propre justice. En vérité, ce n’est pas seulement de miel que manquent ces âmes-là.
Et s’ils se nomment eux-mêmes les bons et les justes, n’oubliez pas que pour être des pharisiens il ne leur manque que — la puissance.
Mes amis, je ne veux pas être mêlé ni confondu avec d’autres.
Il en est qui prêchent ma doctrine de vie, et qui sont en même temps des prédicateurs d’égalité et des tarentules.
Araignées venimeuses, qui disent les louanges de la vie, bien qu’elles restent tapies dans leurs repaires, à l’écart de la vie ; c’est leur façon de faire le mal.
Elles cherchent à nuire ainsi à ceux qui détiennent actuellement le pouvoir, car c’est chez ceux-là que la prédication de la mort est encore le mieux en place.
S’il en était autrement, les Tarentules changeraient de doctrine ; c’est elles qui ont jadis excellé à calomnier la vie et à brûler les hérétiques.
Je n’entends pas qu’on me mêle, qu’on me confonde avec ces prédicateurs d’égalité. Car la justice me dit, à moi, que « les hommes ne sont pas égaux ».
Et il ne faut pas qu’ils le deviennent ! Que serait mon amour du Surhumain, si je tenais un autre langage ?
C’est par des milliers de ponts et passerelles que les hommes monteront à la conquête de l’avenir ; il faut qu’il y ait entre eux de plus en plus de guerre et d’inégalité ; voilà ce que m’inspire mon grand amour.
C’est pour des nécessités de lutte qu’ils inventeront des images et des fantômes, et ces images et ces fantômes leur serviront à se livrer les uns aux autres les batailles suprêmes.
Bon et mauvais, riche et pauvre, noble et croquant, et tous les autres noms de valeurs sont autant d’armes et d’emblèmes cliquetants qui doivent aider la vie à se surpasser sans cesse.
La vie elle-même, pour monter plus haut, se construit des arches et des degrés, d’où elle pourra saisir les horizons lointains et les beautés qui charment le cœur ; c’est pour cela qu’il lui faut l’altitude.
Et parce qu’il lui faut l’altitude, il lui faut aussi des degrés, et la résistance qu’opposent les degrés à ceux qui les gravissent. La vie veut s’élever, et en s’élevant se surmonter.
Et voyez donc, mes amis : à côté de l’antre de la Tarentule se dressent les ruines d’un ancien sanctuaire. — Regardez-les avec des yeux illuminés.
En vérité, celui qui jadis amoncela ces pierres pour y exprimer l’élan de son âme connaissait aussi bien que le plus grand des sages le secret de la vie.
Ce qu’il nous enseigne ici par la plus frappante des paraboles c’est que toute beauté comporte lutte et inégalité, guerre et puissance et tyrannie.
Voyez la divine beauté de ces voûtes et de ces arceaux qui luttent et se brisent les uns contre les autres ; voyez-les dans leur divin effort faire assaut de lumière et d’ombre. —
Dans la même certitude infaillible, dans la même beauté, soyons ennemis aussi, mes amis. Élançons-nous divinement les uns contre les autres. —
Malheur ! Voilà que moi aussi la Tarentule m’a mordu, cette vieille ennemie. Avec une admirable et divine certitude elle m’a mordu au doigt.
« Il faut un châtiment, il faut une justice, pense-t-elle ; il ne faut pas qu’on chante impunément ici les louanges de la haine. »
Oui, elle s’est vengée. Et malheur ! par vengeance elle va m’inoculer son vertige.
Mais de peur que son vertige ne me saisisse, moi aussi, amis, attachez-moi à cette colonne. J’aime encore mieux être changé en stylite qu’en tourbillon de rancune.
En vérité, Zarathoustra n’est ni un tourbillon ni une trombe, et s’il est vrai qu’il soit danseur, du moins ne danse-t-il pas la tarentelle. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des sages illustres
Vous tous, sages illustres, vous n’avez jamais été que les serviteurs du peuple et de la superstition populaire, — et non les serviteurs de la vérité. Et c’est bien pourquoi l’on vous a honorés.
C’est pourquoi l’on a toléré votre incroyance, parce qu’elle semblait une plaisanterie, un chemin détourné qui vous ramenait au peuple. Ainsi le maître laisse s’ébaudir ses esclaves et s’égaie même de leur pétulance.
Mais celui que le peuple hait, d’une haine de chien à loup, c’est le libre esprit, l’ennemi des chaînes, le mécréant qui hante les forêts.
Le traquer jusque dans son repaire, c’est ce que le peuple, de tout temps, a appelé avoir le « sens de la justice » ; et il lance par surcroît sur le solitaire ses limiers les plus féroces.
« Car la vérité existe, puisque le peuple existe » — c’est une clameur que l’on a de tout temps entendue.
Vous cherchez à fonder en raison la piété traditionnelle de votre peuple et c’est là ce que vous appelez « la volonté de trouver le vrai », ô sages illustres !
Et votre cœur ne cesse de se dire : « Je suis venu du peuple, c’est du peuple aussi que m’est venue la voix divine. »
Opiniâtres et prudents comme des ânes, vous avez toujours pris la défense du peuple.
Et plus d’un puissant qui voulait être en bons termes avec le peuple attelait devant ses chevaux — un petit âne, un sage illustre.
Et maintenant, ô sages illustres, je voudrais vous voir rejeter enfin pour de bon votre peau de lion.
Votre pelage de carnassier, tout tacheté, et votre crinière de chercheur, d’explorateur, de conquérant.
Hélas ! pour faire croire à votre « véracité », il faudrait d’abord que vous eussiez brisé tous vos respects traditionnels.
Véridique — j’appelle ainsi celui qui s’en va dans des déserts sans Dieu, après avoir brisé son cœur plein de vénération.
Dans le sable fauve, brûlé du soleil, mourant de soif, il louche parfois vers les îles aux sources nombreuses où les vivants se reposent sous des arbres au feuillage sombre.
Mais sa soif ne le convainc point de devenir semblable à ces satisfaits ; dans toutes les oasis il sait qu’il y a des idoles.
Affamé, violent, solitaire, impie, tel doit être le vouloir léonin.
Affranchi d’un bonheur servile, délivré des dieux et des cultes, sans peur et terrible, grand et solitaire, tel doit être le vouloir du véridique.
C’est au désert qu’ont toujours vécu les véridiques, les libres esprits, seigneurs du désert ; mais dans les villes habitent les sages bien nourris et célèbres — les bêtes de trait.
Car c’est eux qui tirent toujours, comme les ânes, la carriole du peuple.
Non que je leur en veuille ; mais ils restent à mes yeux des domestiques et des bêtes de trait, même sous leur harnais couvert de dorures.
Et souvent ce sont de bons serviteurs, dignes de louange. Car ainsi parle la vertu : « S’il te faut servir, cherche à qui tes services seront le plus utiles.
L’esprit et la vertu de ton maître s’accroîtront du fait que tu seras son serviteur ; et tu grandiras toi-même en même temps que son esprit et sa vertu. »
En vérité, sages illustres, serviteurs du peuple, vous avez grandi vous-mêmes à mesure que grandissaient l’esprit et la vertu du peuple, — et le peuple a grandi grâce à vous. Je le dis à votre honneur.
Mais vous êtes restés peuple jusque dans vos vertus, peuple aux yeux mornes, peuple étranger à l’esprit.
L’esprit, c’est la vie qui tranche dans sa proche chair ; son tourment augmente son savoir — saviez-vous cela ?
Et le bonheur de l’esprit, c’est d’avoir reçu l’onction sainte et l’effusion de larmes qui font de lui la victime désignée pour le sacrifice — saviez-vous cela ?
Et la cécité de l’aveugle, ses hésitations, ses tâtonnements témoignent encore de la puissance du soleil qu’il a regardé en face — saviez-vous cela ?
C’est en accumulant des montagnes que le disciple de la connaissance doit apprendre à bâtir. C’est peu de chose pour l’esprit que de transporter des montagnes — saviez-vous cela ?
Vous connaissez les étincelles que jette l’esprit, mais vous ne voyez pas qu’il est une enclume, vous ignorez la cruauté de son marteau.
En vérité, vous ne connaissez pas l’orgueil de l’esprit, mais vous supporteriez moins encore la modestie de l’esprit, si elle voulait parler.
Et jamais encore vous n’avez réussi à plonger votre esprit dans une fosse emplie de neige ; vous n’êtes pas assez chauds pour cela. Vous ignorez donc aussi la joie extasiée que donne à l’esprit le froid de la glace.
Vous traitez toujours l’esprit de façon trop familière, et vous avez fait de la sagesse un hôpital et un asile pour mauvais poètes.
Vous n’êtes pas des aigles ; vous n’avez jamais savouré les terreurs de l’esprit. Et à moins d’être oiseau, il ne faut pas bâtir son nid au-dessus des abîmes.
Je vous trouve tièdes ; or toute connaissance profonde est glacée. Froides comme glace sont les sources les plus secrètes de l’esprit ; elles rafraîchissent et délassent les mains brûlantes, les brûlants fils de l’action.
Je vous vois là, respectables et rigides, l’échine raide, ô sages illustres ! — Vous n’êtes en butte ni aux bouffées du vent ni à celles d’une forte volonté.
N’avez-vous jamais vu courir sur la mer une voile arrondie et gonflée, frémissante sous l’impétuosité du vent ?
Pareille à la voile, frémissante sous l’impétuosité de l’esprit, voyez-la courir sur la mer, ma sagesse, — ma sauvage sagesse.
Mais vous, serviteurs du peuple, sages illustres, comment pourriez-vous jamais me suivre ? —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Nocturne
Il est nuit ; voici que parle plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme aussi est fontaine jaillissante.
Il est nuit ; voici que s’éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme aussi est un chant d’amoureux.
Une soif est en moi, inassouvie, insatiable, qui cherche à élever la voix.
Un désir d’amour est en moi, un désir qui parle lui-même le langage de l’amour.
Je suis lumière : hélas ! que ne suis-je ténèbres ! Mais ma solitude, c’est d’être ceint de lumière.
Ah ! Que ne suis-je ombre et ténèbres ! Comme je me désaltérerais aux seins de la lumière !
Et comme je vous bénirais, même vous, petites étoiles scintillantes, vers luisants du ciel ! — Et la lumière que vous me donneriez me remplirait de félicité.
Mais je vis enfermé dans ma propre lumière, résorbant les flammes qui jaillissent de moi.
J’ignore le bonheur de recevoir ; et souvent j’ai rêvé qu’il y a plus de bonheur encore à voler qu’à recevoir.
Ma pauvreté, c’est que ma main ne se repose jamais de donner ; ce que j’envie, ce sont les regards avides et les nuits tout illuminées de désir.
Ô sort maudit de tous ceux qui donnent ! Ô assombrissement de mon soleil ! Ô désir de désirer ! Ô faim dévorante au cœur de la satiété !
Ils prennent ce que je leur donne, mais ai-je pu toucher leur âme ? Il y a un abîme entre donner et recevoir ; et l’abîme le plus étroit est le dernier à se combler.
Une faim naît de ma beauté ; je voudrais faire souffrir ceux que j’éclaire, dépouiller ceux que je comble : — telle est ma faim de malfaisance.
Retirant ma main dès qu’ils me tendent la leur, pareil à la cascade qui hésite avant la chute et hésite encore dans la chute, je suis affamé de malfaisance.
Telle est la vengeance qu’imagine ma richesse excessive, telle est la perfidie qui jaillit de ma solitude.
Le bonheur de donner meurt au moment où je donne, ma vertu se lasse de sa propre profusion.
À donner sans cesse, on court le risque de perdre toute pudeur ; à force de donner, le cœur et la main finissent par devenir calleux.
Mes yeux ne se mouillent plus à voir la honte du quémandeur ; ma main endurcie ne sent plus trembler les mains que je comble.
Que sont devenus les pleurs de mes yeux et le velouté de mon cœur ? Ô solitude de ceux qui donnent ! Ô mutisme de tout ce qui luit !
Des soleils innombrables gravitent dans l’espace désert ; leur lumière parle à tous les corps ténébreux ; — pour moi elle est muette.
Oh ! telle est l’inimitié de la lumière envers tout ce qui brille ; inexorable, elle poursuit sa route.
Injustes au fond du cœur envers tout ce qui brille, indifférents aux autres soleils, tels gravitent les soleils.
Pareils à l’ouragan, les soleils parcourent leur orbite : c’est leur route. Ils n’obéissent qu’à leur vouloir inexorable : c’est leur froideur.
Vous seules, créatures sombres et ténébreuses, tirez de la lumière des astres votre chaleur. Vous seules buvez le lait et le réconfort aux mamelles de la lumière.
Hélas ! tout est glace autour de moi, ma main se brûle au contact de la glace. Hélas ! j’ai soif d’éprouver votre soif !
Il est nuit : hélas pourquoi suis-je lumière ! Et soif de ténèbres ! Et solitude !
Il est nuit : voici que de moi jaillit comme une fontaine — mon désir d’élever la voix.
Il est nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme aussi est fontaine jaillissante.
Il est nuit : voici que s’éveillent tous les chants d’amoureux. Et mon âme aussi est un chant d’amoureux. —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Chanson à danser
Un soir, Zarathoustra traversait la forêt avec ses disciples ; et comme il cherchait une source, voici qu’il arriva dans une verte prairie close d’arbres et de buissons. Des jeunes filles y dansaient entre elles. Dès qu’elles eurent reconnu Zarathoustra, elles cessèrent leurs danses ; mais Zarathoustra s’approcha d’elles d’un air amical et leur dit ces paroles :
« Ne cessez point vos danses, charmantes fillettes. Ce n’est pas un trouble-fête au regard mauvais qui vient vers vous, ce n’est pas l’ennemi des jeunes filles.
Je suis l’avocat de Dieu auprès du diable. Le diable, c’est l’esprit de Pesanteur. Comment, ô légères créatures, serais-je l’ennemi de vos danses divines ou de vos pieds de jeunes filles aux gracieuses chevilles ?
Certes, je suis une forêt d’arbres sombres et de ténèbres ; mais ceux qui n’ont pas peur de mon ombre découvriront des roseraies sous mes cyprès.
Et ils y trouveront aussi le petit dieu que les jeunes filles préfèrent ; il repose auprès de la fontaine, immobile et les yeux clos.
En vérité, il s’est endormi en plein jour, le fainéant ; il a dû attraper trop de papillons.
Ne m’en veuillez pas, jolies danseuses, si je corrige un peu ce petit dieu. Il va sans doute crier et pleurer ; — mais même quand il pleure, il prête à rire.
Et c’est les larmes aux yeux qu’il va vous demander de lui accorder une danse ; et j’accompagnerai moi-même cette danse d’une chanson.
D’un air de danse, d’un chant qui raille l’esprit de Pesanteur, mon très haut et très puissant diable, dont les hommes disent qu’il est le “maître du monde”. » —
Et voici la chanson que chanta Zarathoustra tandis que Cupidon dansait avec les fillettes :
« Naguère j’ai plongé mon regard dans tes yeux, ô Vie, et j’ai cru sombrer dans un abîme sans fond.
Mais tu m’as repêché, accroché à ton hameçon d’or ; tu t’es mise à rire, l’air moqueur, quand je t’ai déclarée insondable.
« C’est ce que disent tous les poissons, as-tu dit ; ce qu’ils n’arrivent pas à sonder, ils le déclarent insondable.
Mais je ne suis, quant à moi, que changeante et farouche, femme en toute chose, et point vertueuse.
Bien que vous autres, hommes, vous me disiez profonde, ou fidèle, ou éternelle, ou mystérieuse.
Mais vous nous faites toujours présent de vos propres vertus, — ô vertueux ! »
Et elle riait, l’incroyable ; mais je ne la crois jamais, ni elle ni son rire, quand elle dit du mal d’elle-même.
Et un jour où je m’entretenais en tête à tête avec ma sagesse sauvage, elle me dit : « Tu veux, tu désires, tu aimes, et c’est pourquoi tu chantes les louanges de la vie. »
Je fus sur le point de faire une réponse irritée et de dire ses vérités à ma sagesse en colère ; et il n’y a pas de réponse plus dure que de dire à la sagesse « ses vérités ».
Telles sont nos relations, à tous trois. Je n’aime au fond du cœur que la vie, — et en vérité je ne l’aime jamais tant que lorsque je la hais.
Mais si j’ai de la complaisance envers ma sagesse (et parfois trop), c’est qu’elle me rappelle beaucoup la vie.
Elle a mêmes yeux, même rire, même hameçon doré ; est-ce ma faute, à moi, si elles se ressemblent tant ?
Et le jour où la vie m’a demandé : « La sagesse ? Qui est-ce donc ? », — j’ai répondu vivement : « Ah ! oui, la sagesse !
On a soif d’elle et l’on ne s’en rassasie pas, on cherche à voir sous son voile, à la capter dans des rets.
Est-elle belle ? Comment le savoir ? Mais les plus vieilles carpes mordent encore à ses appâts.
Elle est changeante et capricieuse ; je l’ai souvent vue se mordre les lèvres et se peigner à rebrousse-poil.
Il se peut qu’elle soit méchante, perfide, et femme en toute chose ; mais jamais elle n’est plus séduisante que lorsqu’elle dit du mal d’elle-même. »
Quand j’eus ainsi répondu à la vie, elle eut un méchant sourire et ferma les yeux. « De qui parles-tu donc ? dit-elle. De moi, sans doute ?
Et même, en admettant que tu aies raison, sont-ce des choses à me dire en face ? Mais maintenant parle-moi aussi de ta sagesse. »
Hélas ! tu rouvris alors les yeux, Vie bien-aimée. Et de nouveau il me sembla choir au fond de l’insondable. —
Ainsi chantait Zarathoustra. Mais la danse finie et les jeunes filles parties, il se sentit triste.
« Le soleil est depuis longtemps couché, dit-il enfin ; la prairie est humide, la forêt exhale sa fraîcheur.
Une présence inconnue m’environne et me regarde d’un air pensif. Comment ? tu vis encore, Zarathoustra ?
Pour quelle raison ? Pour quelle fin ? Par quel moyen ? Pour aller où ? Pour rester où ? De quelle manière ? N’est-ce pas folie que de vivre encore ?
Hélas ! mes amis, c’est le soir qui m’interroge ainsi. Pardonnez-moi ma tristesse.
Le soir tombe. Pardonnez-moi, si le soir tombe. »
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Chant sépulcral
« Là-bas c’est l’île des Tombeaux, l’île muette ; là-bas sont aussi les sépulcres de ma jeunesse. J’y veux aller porter une vivante couronne de verdure immortelle. »
Ayant ainsi résolu dans mon cœur, je passai la mer. —
Ô images et visions de ma jeunesse ! Regards de l’amour, instants divins ! Que vous vous êtes tôt évanouis ! Je pense à vous aujourd’hui comme à des morts bien-aimés.
Vous exhalez vers moi un doux parfum, morts bien-aimés, un parfum qui fond le cœur et fait couler les larmes. En vérité, il émeut et attendrit le cœur du navigateur solitaire.
C’est encore moi le plus riche et le plus digne d’envie, — moi, de tous le plus solitaire. Car je vous ai possédés, et vous me possédez encore. Quel autre fut plus que moi comblé des pommes rouges tombées de l’arbre ?
Je suis demeuré le patrimoine et le terreau de votre amour, fleuri à votre mémoire d’une parure bariolée de vertus sauvages, ô mes aimés !
Hélas ! nous étions faits pour vivre ensemble, étranges et douces merveilles ; vous étiez venus vers moi, au-devant de mon désir, non comme des oiseaux effarouchés, — mais confiants en l’ami confiant.
Certes, vous étiez faits comme moi pour l’affection fidèle, pour des éternités de tendresse ; faut-il à présent que je vous donne un nom qui rappelle que vous fûtes infidèles, lueurs divines, instants divins ? Je n’ai pas encore appris à vous donner d’autres noms.
En vérité, vous êtes morts trop tôt, ô fugitifs. Non que vous m’ayez fui ni que je vous aie fuis. Nous sommes innocents les uns et les autres de notre mutuelle infidélité.
C’est pour me frapper à mort qu’on vous a égorgés, chantres de mes espérances. Oui, c’est contre vous, bien-aimés, que la malignité a toujours décoché ses flèches — afin de m’atteindre au cœur.
Et elle ne m’a pas manqué ! N’étiez-vous pas mon bien le plus cher ? Vous étiez à moi, j’étais à vous. C’est pourquoi il vous a fallu mourir jeunes et prématurément.
On a tiré des flèches sur ce que j’avais de plus vulnérable, sur vous dont l’épiderme était tendre comme un duvet, comme un sourire qui s’efface au premier regard.
Mais, je le déclare à mes ennemis, qu’est-ce qu’un meurtre auprès de ce que vous m’avez fait ?
Ce que vous m’avez fait est pire que tous les meurtres, vous m’avez pris ce que rien ne saurait me rendre — voilà ce que j’ai à vous dire, mes ennemis.
Car vous avez assassiné les visions et les gracieux prodiges de ma jeunesse. Vous m’avez pris mes compagnons de jeu, mes esprits bienheureux. Je dépose ici à leur mémoire une couronne, à votre adresse une malédiction.
Maudits soyez-vous, mes ennemis ! Vous avez abrégé ma part d’éternité ! Vous l’avez brisée comme un son qui expire dans la nuit glacée. Je ne l’ai vue briller qu’un instant comme la lueur d’un œil — le temps d’un clin d’œil.
Jadis, en des heures favorables, ma pureté disait : « Tous les êtres pour moi seront divins. »
Alors vous m’avez assailli de fantômes immondes. Hélas ! où s’est-elle enfuie, cette heure favorable ?
« Tous les jours me seront sacrés » — ainsi parlait naguère ma jeune sagesse, et certes c’est bien là le langage d’une riante sagesse.
Mais alors, mes ennemis, vous m’avez dérobé mes nuits, vous les avez vendues au tourment et à l’insomnie ; où s’est enfuie, hélas ! cette riante sagesse ?
Je réclamais jadis qu’on me donnât des oiseaux d’heureux présage ; alors vous avez mis sur mon chemin un monstrueux hibou, un oiseau de mauvais augure. Hélas ! où s’est envolé alors mon tendre désir ?
J’avais jadis fait vœu de renoncer à tout dégoût ; alors vous avez changé mes prochains et mes proches en ulcères purulents. Hélas ! qu’est-il advenu de mon plus noble serment ?
Jadis, je suivais en aveugle des sentiers radieux ; alors vous avez jeté des immondices sur le chemin de l’aveugle ; et maintenant le voici dégoûté de son ancien sentier.
Et le jour où j’ai accompli ma prouesse la plus difficile et fêté ma plus haute victoire sur moi-même, vous avez poussé ceux qui m’aimaient à crier que jamais je ne leur avais fait tant de mal.
En vérité, c’est toujours ainsi que vous avez agi ; vous avez enfiellé mon miel le plus doux et le zèle de mes meilleures abeilles.
Vous avez recommandé à ma charité les mendiants les plus insolents ; vous avez adressé à ma compassion les incurables les plus impudents. Ainsi vous avez blessé mes vertus dans leur foi.
Et quand j’offrais en sacrifice mon bien le plus sacré, votre « piété » se hâtait d’y ajouter ses offrandes les plus grasses, et la fumée de vos graisses étouffait mon trésor sacré.
Et le jour où je voulais danser comme jamais encore je n’avais dansé, et par-delà tous les cieux, vous avez circonvenu mon chanteur préféré.
Et il a entonné une mélodie effroyable et lugubre ; hélas ! il me l’a cornée aux oreilles, comme un cor enroué.
Chanteur meurtrier, instrument de la méchanceté des autres, innocent entre tous ! Déjà je me préparais pour la plus belle des danses, lorsque tes accents sont venus tuer mes transports.
Je ne peux exprimer que par la danse les paraboles des vérités suprêmes, — et maintenant ma parabole la plus sublime m’est restée inexprimée dans les membres.
Inexprimée, non libérée, ma suprême espérance est restée prisonnière. Et j’ai vu s’évanouir toutes les visions qui avaient consolé ma jeunesse.
Comment l’ai-je pu supporter ? Comment ai-je pu me résigner à de telles blessures, en triompher ? Comment mon âme a-t-elle pu ressusciter du fond de ces tombeaux ?
Certes, je porte en moi une force invulnérable, incoercible, capable de faire éclater les rochers ; c’est mon vouloir. Il s’avance en silence, immuable au long des années.
Pour parcourir sa route, il se fait porter sur mes pieds, mon vieux vouloir ; sa résolution est dure jusqu’au fond, invulnérable.
Moi, je ne suis invulnérable qu’au talon. Tu as donc survécu, toujours semblable à toi-même, patient vouloir, esprit patient ! Toujours tu as réussi à émerger de nouveau des tombeaux.
Tout ce qui dans ma jeunesse n’a pu éclore survit en toi ; sous les traits de la jeunesse et de la vie tu viens plein d’espérance t’asseoir sur les décombres jaunâtres de ces tombes.
Oui, je salue en toi le destructeur de tous les tombeaux. Salut, ô mon vouloir ! Car où sont les tombes, là seulement sont les résurrections. —
Ainsi chantait Zarathoustra. —
* * *
De la maîtrise de soi
« La volonté de trouver le vrai » : tel est le nom que vous donnez, ô sages insignes, à la force qui vous meut et vous met en rut.
La volonté de rendre concevable tout ce qui est : c’est le nom que je donne à votre volonté.
Vous voulez d’abord rendre concevable tout ce qui est ; car vous doutez à juste titre que ce soit concevable a priori.
Mais il faut que tout se soumette et se ploie à votre gré. C’est ce qu’exige votre vouloir ; que tout s’assouplisse et se soumette à l’esprit, que tout se réduise à en être le miroir et le reflet.
C’est là tout ce que vous voulez, sages insignes, et c’est un désir de puissance, même quand vous avez à la bouche les mots de bien et de mal et de jugements de valeur. Vous voulez d’abord créer un monde tel que vous puissiez l’adorer à genoux ; c’est votre dernier espoir, votre suprême ivresse.
Les simples, cependant, la foule, — sont pareils au fleuve sur lequel la barque s’en va à la dérive, et dans la barque trônent, solennels et emmitouflés, les jugements de valeur.
Votre vouloir et vos valeurs, vous les avez fondés sur le flot du devenir. Ces croyances de la foule au sujet du bien et du mal trahissent un très ancien vouloir de puissance.
C’est vous, sages insignes, qui avez installé ces voyageurs dans la barque après les avoir décorés de parures et de noms ronflants — c’est vous, et votre vouloir dominateur.
Maintenant le fleuve entraîne votre barque, il l’entraîne malgré lui. Qu’importe si elle fait écumer le flot qu’elle fend et qui se rebelle contre l’étrave ?
Ce n’est pas le courant qui vous menace, ni la mort de votre notion du bien et du mal, sages insignes ; c’est votre vouloir lui-même, votre vouloir de puissance — le vouloir vivre inépuisable et créateur.
Mais afin que vous compreniez ce que j’ai à vous dire au sujet du bien et du mal, je vais ajouter encore un mot au sujet de la vie et de la nature des vivants.
Les vivants, je les ai suivis à la trace, sur les grands et les petits chemins, afin de connaître leur nature.
Alors que leur bouche était close, j’ai capté leur regard dans mes cent miroirs, afin que ce regard me parlât, et ce regard m’a parlé.
Or partout où j’ai trouvé de la vie, j’ai entendu parler d’obéissance. Tout ce qui vit obéit.
Et voici le deuxième point : on commande à celui qui ne sait pas s’obéir. Tel est l’usage parmi les vivants.
Ce que j’ai appris en troisième lieu, c’est que commander est plus difficile qu’obéir. Non seulement parce que celui qui commande assume la charge de tous ceux qui lui obéissent, et que cette charge risque de l’écraser, —
mais parce que j’ai reconnu que commander comporte une chance et un risque, et chaque fois qu’il commande, le vivant risque sa vie au jeu.
Et même quand c’est à lui-même qu’il commande, il n’échappe pas à l’expiation. Il devient fatalement juge, vengeur et victime de sa propre loi.
Comment est-ce possible ? me demandai-je. Qu’est-ce qui persuade le vivant d’obéir et de commander, et d’obéir même en commandant ?
Écoutez à présent mes paroles, sages insignes. Examinez si j’ai bien fouillé la vie jusqu’à l’âme et jusque dans les derniers replis de son cœur. Où j’ai trouvé de la vie, j’ai trouvé la volonté de dominer, et jusque dans la volonté du serviteur, j’ai trouvé la volonté d’être le maître.
Si le faible sert le fort, c’est qu’il y est incliné par sa volonté, qui veut à son tour se rendre maîtresse de plus faibles qu’elle ; c’est le seul plaisir auquel elle ne puisse renoncer.
Et de même que l’inférieur se soumet au supérieur afin d’avoir à son tour le plaisir de régenter le plus infime, de même le plus grand de tous se dévoue à son tour et risque au jeu sa vie elle-même.
Quand le plus grand de tous entre en lice à son tour, il prend sur lui risque et péril, c’est une partie de dés avec la mort.
Et sacrifices, et services rendus, et regards amoureux, ce sont encore des manifestations du vouloir de puissance. Par des chemins détournés, le plus faible s’insinue dans la place forte et gagne jusqu’au cœur du puissant ; — et là il lui dérobe sa puissance.
Et voici le secret que la vie m’a confié : « Vois, m’a-t-elle dit, je suis ce qui est contraint de se surmonter soi-même à l’infini.
Que vous appeliez ce besoin instinct génésique ou instinct de finalité ou tendance ascensionnelle vers ce qui est plus haut, plus lointain, plus complexe, tout cela revient au même, c’est un seul et même secret.
Je périrais plutôt que de renoncer à cette unique aspiration ; et en vérité, quand on voit mourir les êtres et tomber les feuilles, c’est que la vie se sacrifie — pour l’amour de la puissance.
Pourquoi faut-il que je sois lutte, et devenir, et finalité, et contradiction ? Hélas ! quiconque devine ma volonté devine aussi combien sont tortueux les chemins qu’il lui faut prendre.
J’ai beau créer, et aimer ce que je crée, — il me faut aussitôt devenir l’ennemie de ma créature et l’adversaire de mon amour ; ainsi le veut mon vouloir.
Et toi aussi, chercheur du vrai, tu n’es qu’un des sentiers, une des pistes de mon vouloir ; en vérité, ma volonté de puissance marche elle aussi dans les empreintes de ton vouloir de trouver le vrai.
Certes, il n’a pas atteint la vérité, celui qui a mis en circulation cette formule, le « vouloir vivre » ; ce vouloir-là — n’existe pas.
Car ce qui n’existe pas ne peut pas vouloir exister ; et comment ce qui existe pourrait-il encore vouloir exister ?
Il n’y a de volonté que dans la vie ; mais cette volonté n’est pas vouloir vivre ; — en vérité —, elle est volonté de dominer.
Il y a pour le vivant bien des choses qu’il estime plus haut que la vie elle-même, mais dans cette estime même, ce qui parle, — c’est la volonté de dominer. »
Voilà ce que la vie m’a enseigné naguère ; c’est ce qui m’a permis, sages insignes, de résoudre par surcroît l’énigme de vos cœurs.
En vérité, je vous le dis, bien et mal, notions immuables, n’ont pas d’existence. Tout travaille à se surpasser sans cesse.
Vos jugements de valeur et vos théories du bien et du mal sont des moyens d’exercer la puissance. Évaluateurs, c’est là l’amour secret dont vos cœurs brillent, frémissent et débordent.
Mais il y a une force plus grande qui tire de vos valeurs sa croissance, et un nouveau dépassement qui brise l’œuf et la coquille.
Et quiconque a la vocation d’innover en matière de bien et de mal commencera nécessairement par détruire et par briser des valeurs.
Ainsi la pire méchanceté est partie intégrante de la bonté suprême, je veux dire de celle qui crée. —
Parlons de ces choses, sages insignes, quelque peine que cela vous fasse. Le silence est pire. Les vérités que l’on tait s’enveniment.
Et qu’importe si tout ce qui est fragile — vient à se briser contre nos vérités ? Il y a tant de demeures à construire encore !
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des âmes sublimes
Calme est le fond de la mer que je porte en moi ; qui pourrait soupçonner qu’elle recèle des monstres riants ?
Immuable est ma profondeur ; mais elle scintille d’énigmes et de rires flottants.
J’ai vu aujourd’hui un homme sublime, solennel, un pénitent de l’esprit. Oh ! que mon âme a ri de le voir si laid !
Bombant le torse, pareil à ceux qui gonflent d’air leur poitrine, tel se présentait cet homme sublime, n’ouvrant pas la bouche.
Orné de laides vérités, son butin de chasse, et couvert de vêtements déchirés, il avait sur lui beaucoup d’épines — mais je ne vis pas une seule rose.
Il n’a encore appris ni le rire ni la beauté. C’est d’un air sombre qu’il est revenu des forêts de la Connaissance, ce chasseur.
Il revient de lutter contre des bêtes fauves, mais sa gravité même trahit encore un fauve, — et mal dompté.
Il ressemble encore au tigre prêt à bondir ; mais je n’aime point ces âmes tendues, tous ces refoulés me répugnent.
Et vous me dites, amis, que des goûts et des couleurs il ne faut point débattre ? Mais toute vie n’est qu’une querelle au sujet des goûts et des couleurs.
Le goût, c’est à la fois le poids, la balance et le peseur ; et malheur à tout vivant qui voudrait vivre sans querelle au sujet des poids, de la balance et de la pesée.
S’il se lassait de sa sublimité, cet homme sublime, il commencerait alors à embellir, je pourrais le goûter et lui trouver de la saveur.
Ce n’est que lorsqu’il se détournera de lui-même qu’il pourra, d’un bond, sauter hors de son ombre — et en vérité, s’élancer d’un bond dans son soleil.
Il n’a que trop longtemps séjourné à l’ombre, ce pénitent de l’esprit ; ses joues ont pâli, et dans son attente il a failli mourir d’inanition.
Il y a encore du mépris dans son regard et un pli de dégoût au coin de sa lèvre. Il est au repos à présent, mais il ne s’est pas encore allongé au soleil.
Il devrait faire comme le taureau, et son bonheur devrait sentir la terre et non le mépris de la terre. Je voudrais le voir pareil au taureau blanc qui souffle et mugit devant la charrue, et son meuglement devrait être la louange des choses terrestres.
Son visage est encore sombre ; l’ombre de sa main se joue sur son visage ; la pensée, dans ses yeux, est encore mêlée d’ombre.
Son action même jette une ombre sur lui ; la main jette une ombre sur celui qui agit. Il ne domine pas encore son acte.
J’aime sa nuque de taureau, mais je voudrais lui voir aussi le regard de l’ange.
Il faut encore qu’il se défasse de son vouloir héroïque, je veux qu’il se sente porté sur la hauteur et pas seulement sublime ; — l’éther même devrait le porter, allégé de tout vouloir.
Il a dompté des fauves, déchiffré des énigmes ; il faudrait encore qu’il devînt le rédempteur de ses monstres et de ses énigmes, qu’il en fit des enfants du ciel.
Sa Connaissance n’a pas encore appris à sourire, sans rien jalouser ; sa passion débordante ne s’est pas encore apaisée dans la beauté.
En vérité, ce n’est pas dans la satiété que son désir devrait s’abîmer en silence, c’est dans la beauté. La grâce fait partie de la magnanimité des magnanimes.
Un bras négligemment rejeté en arrière par-dessus la tête, voilà comment devrait reposer le héros, dominant jusqu’à son repos.
Mais c’est précisément au héros qu’il est le plus difficile d’atteindre au Beau ; la beauté se dérobe à tout vouloir violent.
Une nuance de plus ou de moins, ici c’est beaucoup, ici c’est l’essentiel.
Garder les muscles détendus et la volonté dételée, rien ne vous est plus difficile, à vous hommes sublimes !
Quand la puissance se fait clémente et condescend au visible, j’appelle beauté cette condescendance.
Il n’est personne de qui j’exige autant la beauté que de toi, ô puissant ; et la bonté devra être ton triomphe dernier.
Je te sais capable de tout le mal possible ; c’est pourquoi j’exige de toi le bien.
En vérité, j’ai souvent ri des débiles qui se croient bons parce qu’ils ont les mains gourdes.
Tu devrais rivaliser en vertu avec la colonne ; plus elle s’élève, plus elle s’embellit et s’affine, tout en devenant au-dedans plus résistante et plus dure.
Certes, homme sublime, un jour tu seras beau et tu tendras un miroir à ta propre beauté.
Alors ton âme frémira de désirs divins, et dans ta vanité même il y aura de l’adoration.
Car c’est ici le secret de l’âme : quand le héros l’a quittée, alors seulement elle voit s’approcher d’elle en rêve — le sur-héros.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Du pays de la culture
Mon essor m’avait emporté trop loin dans l’avenir ; un frisson d’horreur me saisit.
Et ayant jeté les yeux autour de moi, voici, je vis que je n’avais plus d’autre compagnon que le temps.
Je revins alors en arrière, vers mon pays, volant à tire-d’aile, — me hâtant de plus en plus ; c’est ainsi que j’arrivai chez vous, hommes d’aujourd’hui, au pays de la culture.
Pour la première fois, je vous accordais un regard et un préjugé favorable ; en vérité, c’est l’élan du cœur qui m’amenait vers vous.
Mais que m’est-il advenu ? J’avais beau avoir peur, — je ne pouvais m’empêcher de rire. Jamais mes yeux n’avaient vu pareil bariolage.
Je riais sans pouvoir m’arrêter, tandis que les jambes me manquaient et le cœur aussi. « C’est ici, en vérité, la patrie de tous les pots de couleur », — pensai-je.
Le visage et les membres enluminés de cinquante couleurs différentes, tels vous m’apparaissiez, à ma stupeur, hommes d’à présent.
Et entourés de cinquante miroirs qui flattaient vos chatoiements en les reflétant.
En vérité vous ne sauriez porter de meilleurs masques que vos propres visages, hommes d’à présent. Qui donc pourrait vous — reconnaître ?
Tout gribouillés des hiéroglyphes du passé, ces signes eux-mêmes barbouillés de signes nouveaux, vous avez bien réussi à vous mettre à l’abri de tous les augures.
Et fût-on celui qui sonde les cœurs et les reins, à qui feriez-vous croire que vous avez des reins ? Vous paraissez pétris de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.
À travers vos voiles, nous voyons transparaître le bariolage de tous les temps et de tous les peuples ; toutes les coutumes et toutes les croyances s’expriment en tohu-bohu par vos gestes.
Si l’on vous dépouillait de vos voiles, de vos draperies, de vos couleurs, de votre mimique, il vous resterait à peine de quoi épouvanter les oiseaux.
En vérité, je suis moi-même cet oiseau épouvanté qui vous a vus nus et sans fard, et je me suis enfui en voyant votre squelette me faire des signes d’amitié.
Plutôt encore être tâcheron aux enfers auprès des Ombres du passé ! — Les Ombres des enfers sont plus grasses et plus pleines que vous.
Ce qui est amer à mes entrailles, c’est que je ne vous supporte ni nus ni vêtus, hommes d’à présent.
Toutes les menaces de l’avenir, et tout ce qui a jamais pu épouvanter des oiseaux égarés est encore plus rassurant et plus familier que votre « réalisme ».
Car votre prétention est de dire : « Nous sommes entièrement attachés au réel, purs de toute croyance et de toute superstition. » Et de vous rengorger — bien que vous n’ayez guère de gorge !
Comment pourriez-vous croire, en effet, sous vos bigarrures, — vous qui n’êtes que les enluminures de tout ce qu’on a jamais cru ?
Vous êtes la réfutation ambulante de la foi, la dislocation de toutes les pensées ; indignes de croire, telle est l’épithète que je vous donne, ô réalistes.
Tous les rêves et tout le verbiage des siècles argumentent l’un contre l’autre dans vos esprits, et les rêves et le verbiage des siècles étaient encore plus près du réel que toute votre lucidité.
Vous êtes stériles, c’est pourquoi vous manquez de foi.
Mais tous ceux qui sont nés créateurs ont toujours eu des rêves prophétiques et su lire des présages dans les étoiles ; — ils ont eu foi dans la foi. —
Vous êtes des portes entrebâillées, au seuil desquelles le fossoyeur est en attente. Et votre réalisme consiste à dire : « Tout mérite de périr. »
Hélas ! vous voilà devant moi, stériles, avec vos côtes décharnées ! Et plus d’un d’entre vous a même eu un soupçon de cette vérité.
Et il s’est dit : « Un dieu a dû, tandis que je dormais, me dérober quelque chose. En vérité, juste de quoi se fabriquer une petite femme.
C’est étrange comme je me sens dépourvu de côtes. » Ainsi s’est exprimé déjà tel ou tel de ces hommes d’à présent.
Certes, vous me faites rire, hommes d’aujourd’hui. Et surtout quand vous êtes là à vous ébahir de vous-mêmes.
Et malheur à moi si je ne pouvais rire de votre ébahissement, et s’il me fallait avaler la liqueur nauséabonde de vos coupes !
Mais vous ne me pèserez sans doute guère, à moi qui ai tant de choses lourdes à porter. Et que m’importe que scarabées et moucherons viennent s’ajouter à mon fardeau !
En vérité, il n’en pèsera pas plus lourd. Et ce n’est pas de vous, hommes d’à présent, que me viendra la grande lassitude. —
Hélas ! où pourrais-je encore monter dans ma nostalgie ? Du haut de tous les sommets je cherche du regard le pays de mes pères et de mes mères.
Mais je n’ai trouvé de patrie nulle part, je ne suis jamais qu’un passant dans toutes les villes, et en partance sur tous les seuils.
Ils me sont étrangers, ils me sont une dérision, ces hommes d’à présent vers qui mon cœur, naguère, m’appelait, et je suis banni de toutes les patries, des pays des pères et des mères.
Je n’aimerai donc plus que le pays de mes enfants, l’île inconnue au cœur des mers lointaines ; c’est sur elle que je mettrai le cap, sans me lasser.
Je réparerai dans la personne de mes enfants le fait d’avoir été l’enfant de mes pères ; et je dédommagerai tout l’avenir — de ce présent tel qu’il est.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De l’immaculée connaissance
Hier, quand la lune s’est levée, j’ai cru qu’elle allait mettre au monde un soleil, tant elle s’étalait large et mûre à l’horizon.
Mais cette grossesse était mensongère, et je croirais plutôt à l’homme dans la lune qu’à la femme.
Sans doute il n’est guère homme non plus, ce noctambule peureux. En vérité, c’est sa mauvaise conscience qu’il promène sur les toits.
Car c’est un moine qui vit dans la lune, un moine libidineux et jaloux qui convoite la terre et toutes les joies des amants.
Non, je ne l’aime pas, ce chat en maraude sur les toits. J’ai horreur de tous ceux qui rôdent autour des fenêtres mi-closes.
Il se promène de son pas fourré et silencieux sur des tapis d’étoiles, — mais je n’aime pas, chez l’homme, ces pas feutrés que n’accompagne aucun cliquetis d’éperons.
Le pas de l’honnête homme parle ; mais le chat se faufile sans bruit sur le sol. Or la lune approche à pas feutrés, comme un chat, et sans franchise.
Je vous dédie cette parabole, hypocrites sentimentaux, adeptes de la « connaissance pure ». Moi, je vous appelle — des libidineux.
Vous aussi vous aimez la terre et les choses terrestres ; je vous ai bien devinés. — Mais votre amour se mêle de honte et de mauvaise conscience, — vous ressemblez à la lune.
On a persuadé à votre esprit qu’il fallait mépriser la terre, mais on n’a pas converti vos entrailles, et c’est ce qu’il y a de plus puissant en vous.
Et maintenant votre esprit a honte de faire ce qui commande vos entrailles, et pour se dérober à sa honte il prend des chemins détournés et mensongers.
Et voici ce que se dit votre esprit menteur :
« L’idéal, à mon avis, ce serait de regarder la vie sans aucun désir, et non en tirant la langue comme un chien.
Ce serait d’être heureux dans la contemplation pure, étranger aux prises et à l’avidité de l’égoïsme, — d’être froid et gris comme la cendre, des pieds à la tête, mais avec des yeux enivrés et lunaires.
Ce que je préférerais, — se suggère à lui-même l’esprit abusé — ce serait d’aimer la terre d’un amour lunaire et de n’effleurer sa beauté que du regard.
Et ce que j’appellerais l’Immaculée Connaissance de toute chose, ce serait de ne rien demander aux choses, sinon de pouvoir leur présenter un miroir à cent facettes. » —
Ô sentimentaux hypocrites ! ô libidineux ! Il vous manque l’innocence du désir, et c’est pourquoi vous en venez à calomnier le désir.
En vérité, ce n’est pas en créateurs, en procréateurs, en amis du devenir que vous aimez la terre.
Où y a-t-il de l’innocence ? Là où il y a volonté d’engendrer. Et celui qui veut créer ce qui le dépasse est à mes yeux celui dont le vouloir est le plus pur.
Où y a-t-il de la beauté ? Là où tout mon vouloir m’oblige à vouloir ; où je veux aimer et périr afin qu’une certaine image ne demeure pas uniquement une image.
Aimer et périr ; depuis des éternités les deux mots vont ensemble. Vouloir aimer, c’est accepter même la mort. Voilà ce que j’ai à vous dire, pleutres que vous êtes !
Et pour comble, voici que vos louches regards de castrats prétendent être de la « sérénité » ! Et ce qui s’abandonne aux attouchements des yeux lâches, c’est là ce qui devrait être baptisé le beau ? Ô profanateurs des mots nobles !
Mais votre châtiment, esprits immaculés, purs contemplateurs, c’est que vous n’enfanterez jamais, si amples, si mûrs que vous vous étaliez sur l’horizon.
En vérité, vous avez toujours de grands mots à la bouche ; vous voulez nous faire croire que vous avez le cœur débordant, ô menteurs ?
Je me contente, quant à moi, de mots humbles, méprisés, tordus ; je ramasse volontiers ce qui tombe de votre table pendant vos repas.
Je peux tout de même vous dire la vérité, hypocrites. Avec mes arêtes, mes coquilles et mes piquants, je peux, hypocrites, vous piquer le nez.
L’air est toujours empesté autour de vous et de vos repas, car vos pensées impures, vos mensonges et vos cachotteries contaminent l’atmosphère.
Osez donc un peu croire à vous-même — et à ce que vous avez dans le ventre ! Quand on ne croit pas en soi-même, on ment.
Vous vous couvrez à vos propres yeux du masque d’un Dieu, esprits « purs », et chez vous, le ver le plus affreux se dissimule sous le masque d’un Dieu.
En vérité, vous êtes capables de faire illusion, ô « contemplatifs » ! Zarathoustra lui aussi a été dupe autrefois de vos pelages divins ; il ne devinait pas de quel horrible nœud de vipères ils étaient habités.
J’ai cru autrefois voir une âme divine se jouer dans vos jeux, adeptes de la connaissance « pure ». Jadis je ne connaissais pas d’art supérieur à vos artifices.
La distance me cachait l’ordure et la puanteur du serpent, et cette ruse du lézard qui se faufilait là en quête de plaisir.
Mais je vous ai approchés, et la lumière s’est faite, — comme elle se fait pour vous à présent ; alors c’en fut fait des amours lunaires.
Voyez cet air penaud et blême que prend la lune — devant l’aurore !
Car voici déjà l’aurore qui paraît, embrasée ; — elle vient pleine d’amour vers la terre. L’amour du soleil est toujours innocence et désir créateur.
Regardez-le qui accourt impatient d’au-delà des mers. Ne sentez-vous pas la soif et l’haleine brûlante de son amour ?
Il veut boire la mer et en aspirer jusqu’à lui toute la profondeur, et le désir de la mer érige vers lui ses mille seins.
Elle veut être baisée et aspirée par la soif du soleil ; elle veut devenir brise et hauteur et sentier de lumière, et lumière elle-même.
En vérité, c’est d’un amour solaire que j’aime la vie et toutes les mers profondes.
Et voici en quoi consiste pour moi la Connaissance : à aspirer toute profondeur — jusqu’à ma propre hauteur.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des savants
Tandis que je dormais, un mouton vint brouter la couronne de lierre sur ma tête ; et tout en broutant, il disait : « Zarathoustra n’est plus un savant. »
Ayant ainsi parlé il s’en alla tout bouffi d’orgueil. Un enfant me l’a raconté.
J’aime bien venir m’allonger ici où les enfants jouent, le long du mur lézardé, parmi les chardons et les coquelicots rouges.
Pour les enfants et aussi pour les chardons et les coquelicots rouges, je suis encore un savant. Ils sont innocents jusque dans leur méchanceté.
Mais pour les moutons, je ne suis plus un savant ; c’est mon lot et je le bénis.
Car à la vérité j’ai quitté de moi-même la demeure des savants, et en claquant la porte.
Mon âme a trop longtemps jeûné à leur table ; je ne suis pas fait comme eux pour grignoter la Connaissance comme on casse des noix.
J’aime la liberté et le vent qui court sur la glèbe fraîche ; j’aime encore mieux faire ma couche sur des peaux de bœufs que sur leurs honneurs et leurs dignités.
Je suis trop ardent, trop brûlé par mes propres pensées, souvent j’en perds le souffle. Il me faut alors aller au grand air, loin de toutes les chambres poussiéreuses.
Mais eux sont assis au frais sous l’ombre fraîche ; ils ne veulent jamais être que spectateurs et se gardent d’aller s’asseoir sur les degrés brûlés par le soleil.
Pareils à ceux qui s’arrêtent dans la rue, et bouche bée regardent les passants, ils sont là qui attendent et regardent, bouche bée, les pensées que d’autres ont inventées.
Dès qu’on les secoue, ils laissent échapper, malgré eux, un nuage de poussière, comme font les sacs de farine ; mais comment reconnaître dans cette poussière le grain et la félicité dorée des champs estivaux ?
Lorsqu’ils se croient sages, je suis horripilé par leurs sentences mesquines, leurs petites vérités ; leur sagesse a souvent une odeur de marécage ; et en vérité, j’y ai discerné plus d’une fois le coassement de la grenouille.
Ils sont habiles, ils ont des doigts experts ; que peut ma simplicité contre leur complexité ? Leurs doigts s’entendent à toutes les façons d’enfiler, de nouer et de tisser les fils ; ils tricotent les bas de l’esprit.
Ce sont de bons mouvements d’horlogerie, pourvu qu’on ait soin de les remonter. Alors ils indiquent l’heure sans se tromper, tout en faisant entendre un modeste ronron.
Ils travaillent à la manière des moulins et des pilons ; confiez-leur votre grain, — ils sauront bien le moudre menu et le réduire en blanche poussière.
Ils se surveillent mutuellement et n’ont pas trop confiance les uns dans les autres. Inventifs en petites astuces, ils guettent ceux dont la science est boiteuse ; — ils sont comme des araignées à l’affût.
Je les ai toujours vus préparer avec soin le poison, et enfiler pour cela des gants de verre.
Ils savent aussi jouer avec des dés pipés ; et je les ai vus jouer avec une telle ardeur qu’ils ruisselaient de sueur.
Je n’ai rien de commun avec eux ; leurs vertus me répugnent encore plus que leurs faussetés et leurs dés pipés.
Et quand je vivais parmi eux, je demeurais à l’étage au-dessus d’eux ; c’est pour cela qu’ils m’en veulent.
Ils veulent ignorer qu’il y a quelqu’un qui marche au-dessus de leurs têtes ; aussi ont-ils accumulé du bois, de la terre et des immondices entre leurs têtes et moi.
De la sorte ils ont étouffé le bruit de mes pas ; et jusqu’à présent personne ne m’a aussi mal entendu que les savants.
Ils ont placé entre eux et moi toutes les fautes et toutes les faiblesses humaines — c’est ce qu’ils appellent, dans leurs demeures, un « faux plancher ».
Mais, malgré tout, mes pensées se meuvent au-dessus de leurs têtes, et même si je me faisais porter par mes propres défauts, je me trouverais encore au-dessus de leurs têtes.
Car les hommes ne sont pas égaux. Et ce que je veux, ceux-là n’ont pas le droit de le vouloir.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Des poètes
« Depuis que je connais mieux le corps, — disait Zarathoustra à l’un de ses disciples — l’esprit n’est plus pour moi qu’une métaphore ; et d’une façon générale, l’“éternel” — n’est aussi que symbole. »
« Je te l’ai déjà entendu dire, répondit le Disciple, et tu ajoutais alors : “Mais les poètes mentent trop.” Pourquoi disais-tu donc que les poètes mentent trop ? »
« Pourquoi ? dit Zarathoustra. Tu le demandes ? Je ne suis pas de ceux à qui l’on demande leurs raisons.
Mon expérience date-t-elle d’hier ? Il y a longtemps que j’ai éprouvé les fondements de mes opinions.
Me faudrait-il traîner à ma suite une mémoire pleine comme une outre, afin d’avoir toujours toutes mes raisons sous la main ?
C’est déjà trop que j’aie à garder toutes mes opinions ; et plus d’un de mes oiseaux s’envole.
Et de temps à autre je trouve aussi dans mon colombier un oiseau réfugié qui m’est inconnu et qui tressaille quand je pose la main sur lui.
Qu’est-ce donc que Zarathoustra t’a dit autrefois ? Que les poètes mentent trop ? — Pourtant Zarathoustra est poète lui-même.
Crois-tu maintenant qu’il ait dit ici la vérité ? Pourquoi le crois-tu ? »
Le disciple répondit : « Je crois en Zarathoustra. » Mais Zarathoustra secoua la tête en souriant.
« Je ne connais pas la foi qui sauve, dit-il, surtout si c’est la foi en moi.
Mais à supposer que quelqu’un dise sérieusement que les poètes mentent trop, il aurait raison : — nous mentons trop.
Nous savons trop peu et nous sommes incapables d’apprendre ; aussi sommes-nous bien forcés de mentir.
Et lequel d’entre nous poètes, n’aurait jamais falsifié son vin ? On a préparé dans nos caves plus d’une mixture vénéneuse, on y a perpétré des choses innommables.
Et comme notre science est courte, nous chérissons les pauvres en esprit, surtout quand ce sont de petites jeunes femmes.
Et nous sommes curieux même de ce que les vieilles femmes se racontent le soir. C’est ce que nous appelons l’éternel féminin en nous.
Et comme s’il y avait un accès secret et particulier au savoir, un chemin qui s’effondre sur ceux qui apprennent, nous croyons au peuple et à ce que nous appelons la « sagesse » populaire.
Or tous les poètes croient qu’il suffit d’aller se coucher sur l’herbe au versant d’un coteau solitaire et de prêter l’oreille, pour saisir quelque chose de ce qui se passe entre ciel et terre.
Et dès qu’il leur vient des émotions tendres, les poètes pensent que la nature est amoureuse d’eux, et qu’elle s’approche d’eux en tapinois pour leur chuchoter de secrets à l’oreille et des flatteries caressantes ; c’est de cela qu’ils se vantent et se glorifient devant tous les mortels.
Hélas ! il y a tant de choses entre ciel et terre, que les poètes sont seuls à avoir rêvées !
Et plus encore au-dessus du ciel ; car les dieux sont tous des tours poétiques, des ruses de poètes.
En vérité, nous rêvons toujours — du royaume des nuées ; nous y installons nos baudruches bigarrées que nous appelons Dieux et Surhumains. —
Ils sont de substance assez légère pour occuper de pareils sièges, — tous ces Dieux et ces Surhumains !
Oh ! que je suis las de toute cette insuffisance qui veut faire l’importante à tout prix ! Oh ! que je suis las de tous les poètes ! »
Entendant Zarathoustra s’exprimer ainsi, son disciple s’en indigna, mais garda le silence. Et Zarathoustra demeura lui aussi silencieux, et son regard semblait s’être tourné vers le dedans, comme s’il y apercevait des perspectives lointaines. Enfin il soupira et reprit haleine.
Je suis d’aujourd’hui et de naguère, dit-il. Mais j’ai quelque chose en moi qui est de demain et d’après-demain et de plus tard.
Je suis las des poètes, tant anciens que modernes ; tous sont superficiels ; ce sont des mers sans profondeur.
Leur pensée n’a pas plongé assez avant, aussi leur sentiment n’est-il pas descendu jusqu’aux abîmes.
Un peu de volupté et un peu d’ennui, c’est encore ce qu’il y a de mieux dans leurs méditations.
La mélopée de leurs lyres n’a pas plus de réalité que le passage furtif de fantômes chuchotants ; qu’ont-ils entendu jusqu’à présent à la ferveur musicale ? —
Et puis, je ne les trouve pas assez propres ; ils troublent tous leur eau pour la faire paraître profonde.
Ils aiment à se faire passer pour médiateurs, mais à mes yeux ils restent des entremetteurs, des tripoteurs et de malpropres faiseurs de compromis. —
Hélas ! il est vrai que j’ai un jour jeté mon filet dans leur mer, espérant y prendre de beaux poissons ; mais je n’en ai retiré que la tête de quelque dieu ancien.
Ainsi la mer m’a offert une pierre pour ma faim. Et eux-mêmes sont peut-être nés de la mer.
Certes, on trouve des perles en eux ; ils n’en sont que plus semblables à des huîtres à la dure coquille. Et au lieu d’âme j’ai souvent trouvé en eux un flocon d’écume salée.
Ils ont aussi pris à la mer sa vanité ; la mer n’est-elle pas le plus vaniteux de tous les paons ?
Fût-ce pour le buffle le plus laid, elle fait la roue, elle ne se lasse jamais de jouer avec l’argent et la soie de son éventail de dentelles.
Le buffle la contemple d’un air buté, l’âme proche du sable, plus encore du fourré, plus encore du marécage.
Que lui importe la beauté de la mer et ses grâces de paon ? Cette parabole, je la dédie aux poètes.
En vérité, leur esprit est le paon entre tous les paons, une véritable mer de vanité. L’esprit du poète a besoin de spectateurs, fussent-ils des buffles. —
Mais je me suis dégoûté de ce genre d’esprit, et je prévois qu’il se dégoûtera aussi de lui-même.
J’ai déjà vu les poètes se transformer, je les ai vus tourner vers eux-mêmes leur propre regard.
J’ai vu venir les pénitents de l’esprit : c’est parmi les poètes qu’ils étaient nés.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
De grands événements
Il est une île en mer — non loin des îles Fortunées de Zarathoustra —, sur laquelle fume perpétuellement une montagne incandescente, et le peuple, surtout les vieilles bonnes femmes parmi le peuple, disent que l’île est posée comme un bloc de rocher devant la porte de l’Enfer, mais que l’étroit sentier qui mène à cette porte d’Enfer traverse le mont de feu.
Or à l’époque où Zarathoustra séjournait aux îles Fortunées, il advint qu’un vaisseau jeta l’ancre sur l’île où se trouve le mont de feu, et l’équipage descendit à terre pour chasser le lapin. Mais vers midi, comme le capitaine et ses gens se trouvaient de nouveau réunis, ils virent tout à coup un homme traverser l’air en venant vers eux, et une voix prononça distinctement ces mots : « Il est temps, il est grand temps ! » Et quand la vision fut tout près d’eux — mais elle s’éloigna très vite, pareille à une ombre, dans la direction du volcan — ils reconnurent avec la plus grande consternation que c’était Zarathoustra en personne ; car tous l’avaient déjà rencontré, excepté le capitaine ; et ils l’aimaient comme le peuple sait aimer, en mêlant par parties égales l’amour et la crainte.
« Voyez donc, dit le vieux timonier, voilà Zarathoustra qui s’en va en Enfer ! » —
Vers le même temps où ces matelots abordaient dans l’île fumante, le bruit avait couru que Zarathoustra avait disparu ; et quand on interrogea ses amis, ils racontèrent qu’il était parti de nuit en bateau sans dire où il voulait aller.
Il y eut donc de l’inquiétude ; mais au bout de trois jours le récit des matelots vint aggraver cette inquiétude, et tout le monde, dans le peuple, disait que le diable avait emporté Zarathoustra. Ses disciples, il est vrai, ne firent que rire de ces racontars, et l’un d’eux alla jusqu’à dire : « Je croirais plutôt encore que c’est Zarathoustra qui a emporté le diable. »
Mais au fond de l’âme ils étaient tous inquiets et soucieux ; aussi leur joie fut grande quand au cinquième jour Zarathoustra reparut parmi eux.
Et voici quel fut l’entretien de Zarathoustra avec le chien de feu.
La terre, dit-il, a une peau, et cette peau a des maladies. L’une de ces maladies, par exemple, s’appelle l’homme.
Et une autre de ces maladies s’appelle le chien de feu ; les hommes ont raconté ou laissé dire beaucoup de mensonges sur son compte.
C’est pour scruter ce mystère que j’ai passé la mer ; et j’ai vu la vérité toute nue, ma foi, pieds nus jusqu’au cou.
En ce qui concerne le chien de feu, je suis au clair à présent, et de même au sujet de tous ces autres démons de la subversion et de la lie, dont les vieilles bonnes femmes ne sont pas seules à avoir peur.
Sors de ton antre, chien de feu, me suis-je écrié, et avoue quelle est la profondeur de ton abîme. D’où tires-tu ce que tu éructes avec fureur ?
Tu bois abondamment de l’eau de la mer ; c’est de là que te vient le sel de ta faconde. En vérité, pour un chien des profondeurs, tu te nourris d’une eau bien superficielle.
Je te tiens tout au plus pour le ventriloque de la terre, et chaque fois que j’ai entendu parler des démons de la subversion et la lie, je les ai trouvés pareils à toi, salés, menteurs et plats.
Vous vous entendez à hurler et à jeter de la poudre aux yeux. Vous êtes les plus grands vantards qui soient et vous connaissez à fond l’art de mettre la fange en ébullition.
Où que vous soyez, il y a toujours de la fange, et beaucoup de matières spongieuses, caverneuses, comprimées, qui cherchent à se libérer.
« Liberté », c’est le mot que vous aimez hurler entre tous ; mais j’ai cessé de croire aux « grands événements » qui s’accompagnent de hurlements et de fumée.
Et crois-moi, je t’en prie, cher vacarme d’enfer, les plus grands événements, ce ne sont pas nos heures les plus bruyantes, mais les heures du plus grand silence.
Ce n’est pas autour des inventeurs de vacarmes nouveaux, c’est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence.
Et tu peux bien l’avouer : une fois dissipés ton vacarme et ta fumée, on s’aperçoit qu’il n’est pas arrivé grand-chose. Qu’importe qu’une ville ait été pétrifiée, ou qu’une statue gise renversée dans la fange ?
Et quant aux démolisseurs de statues, voici ce que je dirai d’eux : il n’y a pas pire folie que de jeter du sel dans la mer, et des statues dans la fange.
La statue gît dans la fange de votre mépris ; mais sa loi veut justement qu’elle renaisse de votre mépris plus vivante et plus belle.
Elle se relèvera plus divine, plus séduisante d’avoir souffert ; et en vérité elle vous rendra grâces de l’avoir jetée par terre, briseurs de statues !
Mais voici le conseil que je donne aux Rois, aux Églises et à tout ce qui est affaibli par l’âge et pauvre en vertu : faites-vous renverser, afin que vous reveniez à la vie et que la vertu — vous revienne. —
Voilà ce que je dis au chien de feu ; alors il m’interrompit en grommelant et demanda : « L’Église ? Qu’est-ce que cela ? »
— « L’Église, répondis-je, c’est une manière d’État, et la plus mensongère de toutes. Mais tais-toi donc, chien hypocrite. Tu connais mieux que personne ton espèce.
L’État est comme toi un chien hypocrite ; comme toi il prodigue les hurlements et la fumée, afin de faire croire, comme toi, que sa voix sort des entrailles même des choses.
Car il veut à tout prix être l’animal le plus important sur terre, cet État ; et il parvient à le faire croire. »
Quand j’eus ainsi parlé, le chien de feu se démena comme fou de jalousie. « Quoi ? s’écria-t-il, l’animal le plus important sur terre ? Et il réussit à le faire croire ? » Et il sortit de sa gueule tant de vapeur et de si horribles cris que je crus qu’il allait étouffer de colère et de dépit.
Enfin il se calma et cessa de haleter ; mais dès qu’il se fut apaisé, je lui dis en souriant :
« Tu te fâches, chien de feu ; c’est donc que j’ai raison contre toi.
Et pour que je garde sur toi cet avantage, laisse-moi te parler d’un autre chien de feu dont le langage vient vraiment du cœur de la terre.
Son haleine est dorée ; c’est une pluie d’or ; elle vient de son cœur. Que lui importent ta cendre et ta fumée et ta bave cuisante ?
Le rire voltige autour de lui comme une nuée diaprée ; il dédaigne tes gargouillements, tes crachats et le grondement de tes entrailles.
Mais son or et son rire lui viennent du cœur même de la terre ; car sache-le, le cœur de la terre est d’or. »
Quand le chien de feu entendit ces paroles, il ne supporta plus de m’écouter davantage. Tout honteux, il mit la queue entre ses jambes et dit d’un air penaud : « Ouâ, ouâ ! » puis alla se blottir dans son antre. —
Tel fut le récit de Zarathoustra. Mais à peine si ses disciples l’écoutèrent, si grande était leur impatience de lui parler des matelots, des lapins et de l’homme volant.
« Que dois-je penser de cette histoire ? dit Zarathoustra. Suis-je donc un fantôme ?
Sans soute était-ce mon Ombre. Vous avez déjà entendu parler du Voyageur et de son Ombre ?
Une chose est certaine. Il faut que je songe à la tenir de plus court. — Elle finira par me gâter ma réputation. »
Et Zarathoustra de hocher la tête, tout en s’étonnant. « Que faut-il penser de tout cela ? » répéta-t-il.
« Pourquoi ce fantôme criait-il : Il est temps, il est grand temps.
De quoi peut-il être — grand temps ? » —
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
Le prophète
« — Et je vis une grande tristesse se répandre sur tous les hommes. Les meilleurs se lassèrent de leurs travaux.
Une doctrine se répandit, traînant une croyance à sa suite : « Tout est vain, tout est égal, tout est révolu. »
Et de toutes les collines l’écho répétait : « Tout est vain, tout est égal, tout est révolu. »
Nous avons récolté : mais pourquoi tous nos fruits ont-ils pourri et jauni ? Quelle est cette influence tombée la nuit dernière d’une mauvaise lune ?
Notre labeur fut inutile, notre vin s’est tourné en poison, le mauvais œil a brûlé et rôti nos champs et nos cœurs.
Nous sommes tous desséchés ; et si le feu tombe sur nous, nous nous en irons en poussière ; — nous avons lassé le feu même.
Toutes nos sources sont taries, la mer elle-même a reculé. Le sol se dérobe, mais la mer refuse de nous engloutir.
« Hélas ! où il y a-t-il encore une mer où se noyer ? Telle est notre lamentation au long des plats marécages.
En vérité, nous sommes déjà trop las pour mourir ; nous continuons à veiller et à vivre — dans des chambres sépulcrales. » —
Zarathoustra entendit un prophète qui parlait ainsi ; et cette lamentation lui alla au cœur et altéra son humeur. Il s’en allait triste et las, et il devint semblable à ceux dont le Prophète avait parlé.
En vérité, dit-il à ses disciples, nous allons maintenant entrer dans un long crépuscule. Hélas ! Comment arriverais-je à sauver jusqu’au matin ma lumière ?
Pourvu qu’elle ne s’éteigne pas dans la tristesse ambiante ! Elle est destinée à éclairer des mondes plus lointains, et des nuits plus lointaines encore.
Zarathoustra tournait et retournait ces soucis en son cœur, et trois jours durant il ne mangea ni ne but, ne prit aucun repos et en perdit la parole. Enfin il tomba dans un sommeil profond. Mais ses disciples le veillèrent pendant les longues nuits et attendirent avec inquiétude qu’il s’éveillât et leur parlât de nouveau et se guérît de sa mélancolie.
Or voici le discours que Zarathoustra prononça à son réveil ; il semblait à ses disciples que sa voix leur parvenait d’une lointaine distance. « Écoutez quel fut mon rêve, amis, et aidez-moi à en deviner le sens.
Ce rêve est encore une énigme pour moi ; il retient en lui son sens caché au lieu de le laisser librement prendre l’essor au-dessus de lui à tire-d’aile.
J’avais renoncé à la vie, voilà ce que j’ai rêvé. J’étais devenu veilleur de nuit, veilleur de tombes en montagne, dans le Château de la Mort.
Je veillais là-haut ses cercueils ; les sombres souterrains étaient pleins de pareils trophées. Du fond de ces cercueils de verre la vie vaincue fixait sur moi son regard.
Je respirais l’odeur d’éternités poudreuses, mon âme gisait lourde et empoussiérée. Et qui aurait pu en un lieu pareil aérer son âme ?
La clarté de Minuit m’environnait sans cesse, la Solitude était accroupie auprès d’elle, et, troisième compagnon, le silence râlant de la Mort, la plus méchante des amies.
Je portais des clefs, rouillées entre toutes les clefs ; je savais m’en servir pour ouvrir une porte, grinçante entre toutes les portes.
Quand s’ébranlaient les vantaux de la porte, un croassement lugubre et sinistre se répercutait au long des galeries — oiseau criant avec répugnance, car il n’aimait point qu’on l’éveillât.
Mais plus effroyable encore et plus pesant était le silence qui se reformait sitôt que ce cri s’était tu et que je me retrouvais seul dans cet affreux silence.
Ainsi je sentais le temps passer et traîner, si toutefois le temps existait encore ; qu’en pouvais-je savoir ? Mais il survint enfin une chose qui m’éveilla.
Par trois fois des coups résonnèrent à la porte avec un bruit de tonnerre, les voûtes retentirent et hurlèrent par trois fois, et j’allais vers la porte. Alpa ! criai-je, qui donc porte ses cendres à la montagne ? Alpa ! Alpa ! Qui donc porte ses cendres à la montagne ?
Et je fis tourner la clef et poussai la porte, à grand effort. Mais elle ne s’ouvrit même pas d’une largeur de doigt.
Alors un vent mugissant, sifflant, strident, coupant, entrouvrit soudain les vantaux et lança sur moi un cercueil noir.
Et parmi les mugissements, les sifflements et les cris aigus, le cercueil éclata et vomit d’innombrables rires.
Et je vis des milliers de visages d’enfants, d’anges, de hiboux, de fous et de papillons aussi grands que des enfants, qui riaient, raillaient et m’injuriaient.
Affreusement effrayé, je tombai à terre. Et je criai de terreur comme jamais je n’ai crié.
Mais mon propre cri me réveilla, — et je revins à moi. —
C’est ainsi que Zarathoustra raconta son rêve, après quoi il se tut, car il ne savait comment interpréter ce songe. Mais le disciple qu’il aimait entre tous se leva vivement, saisit la main de Zarathoustra et dit :
« Ta vie elle-même nous donne le sens de ce rêve, ô Zarathoustra. N’es-tu pas ce vent âpre qui siffle et enfonce les portes des Châteaux de la Mort ?
N’es-tu pas ce cercueil plein des méchancetés bariolées et des moues angéliques de la vie ?
En vérité, c’est pareil au rire d’une multitude d’enfants que Zarathoustra pénètre dans toutes les chambres mortuaires, se riant des veilleurs de nuit, des veilleurs de tombes et de tous ceux qui font cliqueter de sinistres clefs.
Tu les mettras en fuite, tu les terrasseras tous par ton rire ; leur pâmoison, puis leur réveil, témoigneront du pouvoir que tu as sur eux.
Et même quand surviendront le long crépuscule et la mortelle lassitude, tu ne t’effaceras pas à notre ciel, intercesseur de la vie !
Tu nous as fait voir des étoiles nouvelles et de nouvelles splendeurs nocturnes. En vérité, tu as déployé au-dessus de nos têtes le rire lui-même ainsi qu’un pavillon bariolé.
Désormais un rire enfantin jaillira toujours des cercueils ; désormais un vent fort secouera toute lassitude mortelle ; tu nous en es toi-même le garant et le prophète.
En vérité, tu as rêvé tes ennemis eux-mêmes — et ce fut le pire de tes rêves.
Mais de même que tu t’es réveillé d’eux en revenant à toi, ils se réveilleront d’eux-mêmes — et viendront à toi ! » —
Ainsi parla le disciple, et tous les autres se pressant autour de Zarathoustra lui prirent les mains et voulurent le persuader de quitter sa couche et sa tristesse et de revenir vers eux. Mais Zarathoustra demeurait assis rigide sur sa couche et son regard semblait absent. Il regardait ses disciples comme celui qui revient d’une longue absence et scrutait leurs visages ; et il n’arrivait point à les reconnaître. Mais quand ils le soulevèrent et le mirent sur ses pieds, voici que soudain son regard changea ; il comprit tout ce qui était advenu, se lissa la barbe et dit d’une voix forte :
« Allons, tout cela est du passé maintenant ; mais faites en sorte, mes disciples, que nous ayons un bon repas, et au plus tôt. Voilà comment j’entends faire pénitence pour mes mauvais rêves.
Mais le Prophète viendra boire et manger à mes côtés ; et je suis bien sûr que je saurai lui indiquer une mer où il pourra se noyer. »
Ainsi parlait Zarathoustra. Mais là-dessus il dévisagea longuement le disciple qui avait interprété son rêve ; et il hochait la tête, ce faisant. —
* * *
De la rédemption
Un jour que Zarathoustra passait le grand pont, infirmes et mendiants l’entourèrent, et un bossu lui parla ainsi :
« Vois, Zarathoustra : le peuple même s’instruit à t’écouter et commence à croire à tes paroles, mais pour qu’il y croie tout à fait, une chose est encore nécessaire : que tu nous convertisses, nous les infirmes. En voici un joli choix sous tes yeux, et certes c’est une occasion qu’on peut saisir par plus d’un cheveu. Tu peux guérir des aveugles et faire marcher les paralytiques ; et celui qui porte sur le dos plus que son compte, tu pourrais lui en prendre un peu. Voilà, ce me semble, la vraie manière de faire croire les infirmes en Zarathoustra. »
Mais Zarathoustra répondit à ce discoureur : « Prendre au bossu sa bosse, c’est lui prendre son esprit, à ce que dit le peuple. Et quand on rend la vue à un aveugle, il voit trop de mal sur terre, et il maudit celui qui l’a guéri. Mais celui qui fait marcher un paralytique lui fait plus de mal encore ; car à peine peut-il marcher qu’il se sauve, emportant tous ses vices avec lui. — Voilà l’opinion du peuple au sujet des infirmes. Et pourquoi Zarathoustra ne se laisserait-il pas instruire par le peuple, puisque le peuple se laisse instruire par Zarathoustra ?
Mais depuis que je vis chez les hommes, c’est bien le dernier de mes soucis qu’il manque un œil à celui-ci, une oreille à celui-là et la jambe à un tiers, et que d’autres aient perdu la langue ou le nez ou la tête. »
Je vois et j’ai vu des horreurs pires, les unes dont je préférerais ne pas parler, et d’autres que je n’arrive même pas à passer sous silence ; j’ai vu des hommes auxquels tout manque, à cela près qu’ils ont trop d’un seul membre, — des hommes qui ne sont qu’un grand œil ou qu’une grande gueule ou qu’une large panse ou quelque autre difformité ; — je les appelle des infirmes à rebours.
Et quand j’ai quitté ma solitude et que j’ai pour la première fois franchi ce pont, je n’en pouvais croire mes yeux, je regardais de-ci de-là, et je finis par dire : « Mais c’est une oreille ! Une oreille aussi grande qu’un homme ! » Mais en y regardant de plus près, voici que sous l’oreille s’agitait autre chose de pitoyablement menu, misérable et débile. Et en vérité, l’oreille énorme était posée sur une tige mince et courte, — et cette tige était un homme ! À l’aide d’une lunette, on pouvait même distinguer un petit visage jaloux et une petite âme boursouflée qui pendaient au bout de la tige. Pourtant le peuple m’assura que cette oreille était non seulement un homme, mais un grand homme, un génie. Toutefois je n’ai jamais cru ce que le peuple dit des grands hommes, et je persistai à croire que c’était un infirme à rebours, avec trop peu de tout, et trop d’une seule chose.
Quand Zarathoustra eut ainsi parlé au bossu et à ceux dont il était l’organe et le porte-parole, il se tourna avec humeur vers ses disciples et leur dit :
« En vérité, mes amis, quand je passe parmi les hommes, je ne vois que débris et tronçons d’hommes.
Le plus affreux à mes yeux, c’est que je trouve l’homme fracassé et épars comme sur un champ de carnage ou d’abattage.
Et mon regard a beau se reporter du présent au passé, partout il ne retrouve que débris, tronçons, hasards horribles — et nulle part des hommes.
Le présent et le passé de cette terre — hélas ! mes amis —, je ne connais rien de plus intolérable ; et je ne pourrais vivre si je n’étais aussi le voyant de ce qui viendra.
Le voyant, le voulant, le créateur, l’avenir et le pont qui mène à cet avenir — hélas ! l’infirme aussi qui se tient à l’entrée du pont — Zarathoustra est tout cela.
Et vous aussi, vous vous demandez souvent : “Zarathoustra, qu’est-il pour nous ? Comment le désignerons-nous ?” Et comme moi vous ne vous répondez qu’en vous posant des questions nouvelles.
Est-il promesse — ou accomplissement ? Usurpateur — ou héritier ? Automne — ou soc de charrue ? Médecin — ou convalescent ?
Est-il poète — ou véridique ? Libérateur — ou dompteur ? Bon — ou méchant ?
Je passe parmi les hommes comme parmi des fragments d’avenir — de cet avenir dont j’ai la vision.
Et tout mon rêve et tout mon effort, c’est de réunir et d’assembler en un tout ce qui n’est que débris, énigmes et horribles hasards.
Et comment supporterais-je d’être homme, si l’homme n’était aussi poète et déchiffreur d’énigmes et rédempteur du hasard ?
Délivrer les hommes passés, et qu’au lieu de dire : “C’est passé, c’est un fait”, on dise : “C’est ce que j’ai voulu”, — voilà ce que j’appellerais la rédemption.
Le vouloir, tel est le nom du rédempteur, du messager de joie ; c’est là ce que je vous ai enseigné, mes amis. Mais apprenez ceci encore : le vouloir lui-même est captif.
Vouloir est délivrance ; mais comment s’appelle ce qui met aux fers le libérateur lui-même ?
“C’est passé, c’est un fait” — parole qui remplit de contrition et de douleur le vouloir en sa solitude. Impuissant contre tout ce qui est révolu, — il regarde avec hostilité tout le passé.
Le vouloir ne peut rien sur ce qui est derrière lui. Ne pouvoir détruire le temps ni l’avidité dévorante du temps, telle est la détresse la plus solitaire du vouloir.
Vouloir est délivrance ; qu’est-ce que le vouloir invente pour s’affranchir de sa détresse et se rire de sa prison ?
Hélas ! tout prisonnier devient fol ! Follement aussi le vouloir captif se libère.
Que le temps ne puisse revenir en arrière, c’est là son grief. Le “fait accompli” — est le roc qu’il ne peut déplacer.
Alors il roule des blocs de dépit et de colère et se venge de tout ce qui ne ressent pas comme lui dépit et colère.
C’est ainsi que le vouloir libérateur se fait malfaiteur, et sur tout ce qui est apte à la souffrance il se venge de ne pouvoir revenir en arrière.
Car c’est là la vengeance même ; le ressentiment du vouloir contre le temps et l’irrévocable passé.
En vérité, il y a une grande folie dans notre vouloir, et pour tous les humains c’est une malédiction que cette folie ait appris à devenir esprit.
L’esprit de vengeance, telle est, ô mes amis, la forme supérieure de la réflexion chez l’homme jusqu’à ce jour ; et où il y avait souffrance, on exigea que cette souffrance fût châtiment.
Châtiment, tel est le nom que se donne la vengeance, mot menteur qui lui sert à feindre une bonne conscience.
Et comme chez le voulant lui-même il y a douleur, parce qu’il ne peut revenir sur le passé, — il a fallu que le vouloir lui-même et la vie entière — apparussent comme un châtiment.
Et dès lors nuées sur nuées s’amoncelèrent sur l’esprit, jusqu’au jour où la folie finit par prêcher : “Tout passe, c’est donc que tout a mérité de passer.
Et c’est la justice même que cette loi du temps qui l’oblige à dévorer ses propres enfants”, — ainsi prêcha la folie.
“Toutes choses sont réglées selon un ordre moral de légalité et de châtiment. Comment nous délivrer du flux incessant des choses et du châtiment qu’est l’existence ?” — ainsi prêchait la folie.
“Peut-il y avoir rédemption, s’il existe un droit éternel ? Hélas ! nul ne pourra jamais rouler le roc du ‘fait accompli’ ; toutes les peines, de toute nécessité, sont éternelles.” Ainsi prêchait la folie.
“Aucune action ne peut être effacée. Comment le châtiment pourrait-il l’abolir ? Voilà bien le caractère éternel de ce châtiment qu’est l’existence ; l’existence ne peut être qu’une suite éternelle d’actes et de fautes.
À moins que le vouloir ne finisse par se libérer et que le vouloir devienne non-vouloir” — mais vous connaissez, mes frères, cette ritournelle de la déraison.
Je vous ai détournés de cette ritournelle en vous enseignant : le vouloir est créateur.
Tout ce qui fut n’est que fragment, énigme et horrible hasard, — jusqu’au jour où le vouloir créateur déclare : “Mais moi, je l’ai voulu ainsi.”
Jusqu’au jour où le vouloir créateur déclare : “Mais je le veux ainsi. Et je le voudrai ainsi.”
Mais a-t-il jamais dit ces paroles ? Et quand sera-ce ? Le vouloir a-t-il déjà déposé le harnais de sa propre folie ?
Le vouloir est-il déjà devenu le rédempteur de soi-même, le messager de joie ? A-t-il désappris l’esprit de vengeance et toute espèce de grincement de dents ?
Et qui donc lui a enseigné à se réconcilier avec le temps et à faire ce qui est plus haut que toute réconciliation ?
Ce que doit vouloir le vouloir qui est vouloir de puissance dépasse toute réconciliation — mais comment en arrive-t-il là ? Qui lui a enseigné à vouloir même le retour de tout ce qui fut ? »
— Mais arrivé à ce point de son discours, il advint que Zarathoustra se tut brusquement et parut en proie à l’épouvante.
Il posa sur ses disciples un regard effaré, qui perçait comme de flèches leurs pensées et arrière-pensées. Mais au bout d’un court instant il se reprit à sourire et ajouta d’un ton rasséréné :
« S’il est difficile de vivre avec les hommes, c’est qu’il est difficile de se taire. Surtout quand on est bavard. » —
Ainsi parlait Zarathoustra. Mais le bossu avait écouté ces propos, en se voilant la face ; toutefois quand il entendit rire Zarathoustra, il leva la tête d’un air curieux et dit lentement :
« Mais pourquoi Zarathoustra nous parle-t-il autrement qu’à ses disciples ? »
Zarathoustra répondit : « Qu’y a-t-il là d’étrange ? Aux bossus il est bien permis de parler bossu. »
« C’est bon, dit le bossu ; et à ses élèves il est permis de trahir les secrets de l’école.
Mais pourquoi Zarathoustra parle-t-il — autrement à ses disciples qu’à lui-même ? » —
* * *
De la prudence humaine
Ce n’est pas l’altitude, c’est la pente qui m’effraie.
La pente d’où le regard se précipite vers les profondeurs, tandis que la main cherche à se raccrocher aux hauteurs. Et le cœur est pris de vertige en ce double vouloir.
Hélas ! amis, avez-vous bien deviné le double vouloir de mon cœur ?
Car, pour moi, le versant et le péril, c’est que mon regard se précipite vers les hauteurs, tandis que ma main cherche à se retenir et à s’appuyer — aux profondeurs.
Mon vouloir se cramponne à l’homme, je me lie de chaînes à l’homme, parce que je me sens entraîné vers le Surhumain ; c’est vers lui que tend mon autre vouloir.
Et si je vis en aveugle chez les hommes, comme si je ne les connaissais point, c’est afin que ma main ne perde pas toute confiance en un appui ferme.
Hommes, je ne vous connais pas, cette obscurité et cette consolation m’enveloppent souvent.
Je demeure assis sous le porche, offert à tous les fripons, et demandant : « Qui veut me duper ? »
Ma première prudence humaine, c’est de me laisser duper et de ne pas me méfier des trompeurs.
Hélas ! si je me méfiais de l’homme, l’homme pourrait-il encore me servir d’ancre pour retenir mon ballon ? Trop aisément je me laisserais enlever bien haut, bien loin.
La première prudence qui règle mon destin, c’est d’être nécessairement sans prudence.
Et si l’on ne veut pas mourir de soif chez les hommes, il faut apprendre à boire à toutes les coupes ; et si l’on veut rester pur chez les hommes, il faut savoir se laver même avec de l’eau sale.
Et voici l’exhortation que je me suis adressée à moi-même : « Allons ! Courage, vieux cœur ! Un malheur t’est survenu ; tires-en profit comme d’un — bonheur. »
Mais voici ma seconde prudence humaine : je ménage les vaniteux plus que les orgueilleux.
La vanité blessée, n’est-elle pas la mère de toutes les tragédies ? Mais où il y a orgueil blessé, il naît quelque chose de meilleur encore que l’orgueil.
Pour que la vie soit bonne à voir, il faut qu’elle joue bien son jeu ; mais il faut de bons acteurs.
J’ai trouvé chez tous les vaniteux de bons acteurs ; ils jouent leur rôle et veulent qu’on ait plaisir à leur jeu, ils mettent tout leur esprit dans ce vouloir.
Ils se mettent en scène, ils s’inventent eux-mêmes ; devant eux j’aime assister au spectacle de la vie ; c’est une cure de la mélancolie.
Aussi je ménage les vaniteux, parce qu’ils sont les médecins de ma tristesse et m’attachent à l’homme comme à un spectacle.
Et par surcroît, qui peut mesurer chez le vaniteux toute la profondeur de sa modestie ? Je l’aime et je le plains à cause de sa modestie.
Il a besoin de vous pour apprendre à croire en soi, il se repaît de vos regards, il vient manger sa louange dans vos mains.
Il croit jusqu’à vos mensonges, quand vous lui mentez bien ; car au fond de lui son cœur soupire : « Que suis-je ? »
Et si la vraie vertu est celle qui s’ignore, eh bien ! le vaniteux ignore totalement sa propre modestie. —
Mais voici ma troisième prudence humaine : je ne permets pas à votre pleutrerie de me gâter le spectacle des méchants.
Je contemple avec ravissement les merveilles que fait éclore un soleil torride : tigres, palmiers et serpents à sonnettes.
Mais chez les hommes aussi il y a de beaux produits d’un soleil torride, et des merveilles admirables chez les méchants.
Sans doute, de même que vos sages insignes ne me paraissent pas si sages, j’ai trouvé aussi la méchanceté humaine inférieure à sa renommée.
Et souvent je me suis demandé en hochant la tête : « Pourquoi faire tinter ainsi vos sonnettes, serpents à sonnettes ? »
En vérité, il y a pour le mal aussi des perspectives d’avenir. Et l’on n’a pas encore découvert la zone la plus torride de l’humanité.
Que de choses passent dès maintenant pour la pire des méchancetés, et n’ont guère que douze pieds de large et trois de durée ! Mais il naîtra un jour de plus énormes dragons.
Car afin que le Surhumain ait aussi son dragon, son sur-dragon digne de lui, il faudra que beaucoup de soleil torride flambe sur la moiteur des forêts vierges.
Il faudra d’abord que vos chats sauvages se changent en tigres, et vos crapauds venimeux en crocodiles ; car à bon chasseur bon gibier.
Et en vérité, bons et justes, il y a chez vous bien des choses qui prêtent à rire, et d’abord votre effroi de ce qu’on a jusqu’à présent appelé le diable.
Votre âme est si étrangère à toute grandeur que le Surhumain vous ferait peur par sa bonté.
Et vous, sages et savants, vous fuiriez le brûlant soleil de la sagesse dans lequel le Surhumain baigne voluptueusement sa nudité.
Vous, les hommes les plus hauts que mon regard ait contemplés, mon doute à votre endroit, mon sourire sous cape c’est que, je le devine, vous appelleriez mon Surhumain — un diable.
Hélas ! je me suis lassé de ces hommes supérieurs, de ces meilleurs. Du haut de leur « hauteur » j’ai aspiré à monter plus haut, à sortir, à m’éloigner pour aller rejoindre le Surhumain.
Un frisson d’effroi m’a saisi en les voyant nus, ces meilleurs ; et des ailes me sont poussées pour m’envoler vers les lointains futurs.
Vers des futurs lointains, vers des midis plus méridionaux que ne les rêva jamais aucun sculpteur, lieux où les dieux auraient honte de tout vêtement.
Mais vous, je veux vous voir costumés, vous mes proches, mes congénères ; je veux vous voir parés, gonflés de vanité et de dignité dans votre rôle de bons et de justes. —
Et moi-même, j’irai m’asseoir parmi vous, travesti — afin que vous soyons sûrs de nous méconnaître, vous et moi — voilà ma dernière prudence humaine.
Ainsi parlait Zarathoustra.
* * *
L’heure du suprême silence
Que m’est-il arrivé, amis ? Vous me voyez troublé, entraîné malgré moi, docile malgré moi, prêt à m’éloigner — hélas ! à m’éloigner de vous.
Oui, une fois encore, il faut que Zarathoustra rentre dans sa solitude ; mais c’est à contrecœur cette fois que l’ours retourne à sa caverne.
Que m’est-il advenu ? Qui me donne cet ordre ? — Hélas ! c’est ma souveraine irritée qui l’exige ; elle a parlé ; vous ai-je jamais dit son nom ?
Hier, vers le soir, l’heure du suprême silence m’a parlé ; tel est le nom de ma redoutable souveraine.
Et voici ce qui s’est passé — car il me faut tout vous dire, de peur que votre cœur ne s’endurcisse contre celui qui vous quitte à l’improviste.
Connaissez-vous l’effroi de celui qui s’endort ? —
Il frémit jusqu’au bout des orteils, car il sent le sol se dérober sous lui, et le rêve commence.
Je vous le dis en parabole : hier, à l’heure du suprême silence, le sol a manqué sous mes pas ; mon rêve commençait.
L’aiguille avançait, l’horloge de ma vie sembla suspendre son battement — jamais je n’entendis silence pareil alentour, et mon cœur fut saisi d’épouvante.
Car j’entendis comme un chuchotement qui me parlait sans voix, disant : « Tu le sais, Zarathoustra. » —
Et ce chuchotement m’arracha un cri de terreur, et le sang reflua de mon visage, mais je gardai le silence.
Et quelque chose en moi chuchota de nouveau sans voix : « Tu le sais, Zarathoustra, mais tu ne le dis pas. » —
Et je répondis enfin comme par bravade : « Oui, je le sais, mais je ne veux pas le dire. »
Et de nouveau j’entendis ce chuchotement inarticulé : « Tu ne veux pas, Zarathoustra ? Est-ce bien vrai ? Ne te drape pas dans ton défi. » —
Et je me mis à pleurer et à trembler comme un enfant, et je dis : « Hélas ! je voudrais bien, mais comment faire ? De grâce, épargne-moi ! C’est au-dessus de mes forces. »
Et j’entendis de nouveau ce chuchotement inarticulé : « Qu’importe ta personne, Zarathoustra ? Dis la parole que tu portes en toi, puis brise-toi. » —
Et je répondis : « Hélas ! Est-elle bien à moi, cette parole ? Qui suis-je ? J’attends un plus digne, je ne suis même pas digne d’être brisé par lui. »
Et de nouveau cette voix inarticulée se fit entendre : « Qu’importe ce qui t’attend ? Je ne te trouve pas encore assez humble. Rien de coriace comme le cuir de l’humilité. » —
Et je répondis : « Que n’a-t-il pas déjà enduré, ce cuir de mon humilité ? J’habite au pied de ma propre cime. À quelle altitude s’élèvent mes cimes ? Nul ne me l’a encore dit. Mais je connais bien mes dépressions. »
Et de nouveau la voix inarticulée se fit entendre : « Ô Zarathoustra, quand on est fait pour transporter des montagnes, on peut transporter aussi des vallées et des bas-fonds. » —
Et je répliquai : « Jamais encore ma parole n’a transporté de montagnes, et ce que j’ai dit n’a point atteint les hommes. J’ai eu beau aller vers les hommes, je n’ai pas encore réussi à les rejoindre. »
Et derechef cette voix inarticulée me dit : « Qu’en sais-tu ? La rosée tombe sur l’herbe dans le plus profond silence des nuits. » —
Et je répondis : « Ils se sont ri de moi quand j’ai trouvé et suivi ma propre voie ; et en vérité, mes jambes flageolaient sous moi.
Aussi m’ont-ils dit : Tu avais oublié le chemin, voici qu’à présent tu as oublié aussi de marcher. »
Et de nouveau cette voix inarticulée me dit : « Que t’importent leurs railleries ? Tu as désappris d’obéir ; à présent il te faut commander.
Ne sais-tu pas de qui le monde a besoin ? De l’homme qui commande de grandes choses.
Accomplir de grandes choses est difficile ; mais le plus difficile, c’est de commander de grandes choses.
Ta faute la plus impardonnable, c’est que tu as le pouvoir, et que tu refuses de régner. »
Et je répondis : « Il me manque, pour commander, la voix du lion. »
Et de nouveau ce fut comme un chuchotement qui me parvint : « Les paroles les plus silencieuses sont celles qui apportent la tempête. Les pensées portées sur des pattes de colombe mènent le monde.
Ô Zarathoustra, présente-toi comme l’Ombre de celui qui doit venir ; alors tu commanderas, et tu t’avanceras en maître. » —
Et je répondis : « J’ai honte. »
Alors de nouveau j’entendis ce murmure sans voix : « Il te faudra d’abord redevenir enfant et perdre cette honte.
Tu portes encore en toi l’orgueil de la jeunesse, tu n’es devenu jeune que sur le tard ; mais pour redevenir enfant, il te faudra encore triompher de ta jeunesse. » —
Et je réfléchis longuement, tout tremblant. Enfin je répétai ce que j’avais dit d’abord : « Je ne veux pas. »
Ce fut alors autour de moi comme un éclat de rire. Hélas ! ce rire me déchirait les entrailles et me perçait le cœur.
Et pour la dernière fois la voix me dit : « Ô Zarathoustra, tes fruits sont mûrs, mais toi, tu n’es pas mûr pour tes fruits.
Rentre donc dans ta solitude, afin de t’y mortifier. » —
Et il y eut de nouveau comme un éclat de rire et un frôlement de fuite ; puis tout redevint silencieux, d’un silence redoublé. Mais je gisais sur le sol, et la sueur ruisselait de mes membres.
— À présent vous savez tout, et pourquoi il me faut retourner à ma solitude. Je ne vous ai rien caché, ô mes amis.
Mais vous avez même appris de moi quel est malgré tout l’homme de tous le plus secret — et qui veut l’être.
Ah ! mes amis, il est encore une chose que je voudrais vous dire, une chose encore que je voudrais vous donner. Pourquoi ne vous la donné-je pas ? Serais-je avare ? —
Mais quand Zarathoustra eut dit ces paroles, il fut soudain en proie à la violence de sa douleur ; à l’idée qu’il allait bientôt quitter ses amis il se mit à sangloter tout haut et nul ne parvenait à le consoler. Mais à la nuit, il s’éloigna seul, et laissa là ses amis.