Humain, trop humain II - Première partie : Opinions et sentences mêlées (1879) - Œuvres complètes
By Friedrich Nietzsche
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§ Préface
1
On ne doit parler que lorsqu’on ne peut se taire ; et ne parler que de ce que l’on a surmonté : tout le reste est bavardage, « littérature », manque de discipline. Mes écrits ne parlent que de ce que j’ai surmonté : c’est « moi » qu’on y trouve, avec tout ce qui m’était hostile, ego ipsissimus[1], et même, si l’on me permet une expression plus audacieuse, ego ipsissimum. On le devine : j’ai déjà beaucoup de choses… au-dessous de moi… Mais j’ai toujours eu besoin de temps, de convalescence, d’éloignement, de distance avant que naisse en moi l’envie de dépouiller, d’exploiter, de mettre à nu, d’« exposer » (ou quelque nom qu’on veuille y donner) après coup, pour la connaissance, ce que j’avais vécu et dépassé, quelque fait ou fatum personnel. Dans cette mesure, tous mes écrits, à l’exception, au demeurant essentielle, d’un seul d’entre eux, doivent être antidatés — ils parlent toujours d’un « en-deçà » de moi ; certains même, par exemple les trois premières Considérations intempestives, remontent encore en deçà, avant même l’époque de création et d’incubation d’un livre antérieurement publié (en l’occurrence, La Naissance de la tragédie, comme ne manquera pas de l’apercevoir un observateur assez subtil pour pouvoir comparer). Cette explosion de colère contre la patriotardise allemande, la lourdise et la langue dépenaillée d’un David Strauss vieilli, objet de la Première Intempestive, m’a permis d’épancher certaines humeurs qui assiégeaient depuis longtemps l’étudiant que j’étais, plongé dans la culture allemande, culture de philistins (je revendique la paternité de l’expression « philistin de la culture » dont on use et abuse de nos jours) ; et ce que j’ai dit contre la « maladie historique », je l’ai dit en individu qui avait appris lentement et péniblement à s’en guérir et qui n’avait nullement l’intention de renoncer dorénavant à l’« Histoire » pour en avoir souffert autrefois. Lorsque ensuite, dans la Troisième Considération intempestive, j’exprimai ma vénération pour mon premier et unique éducateur, pour le grand Arthur Schopenhauer — je le ferais aujourd’hui d’une manière encore plus vigoureuse et même plus personnelle —, j’étais déjà, quant à moi, plongé dans le scepticisme et la débâcle du moraliste, c’est-à-dire aussi bien dans la critique que dans l’approfondissement du pessimisme répandu jusqu’alors, et je ne croyais déjà « plus à rien du tout », comme dit le peuple, pas même à Schopenhauer : c’est justement à cette époque que naquit un écrit tenu secret, De la vérité et du mensonge au sens extramoral. Même mon discours de célébration triomphale en l’honneur de Richard Wagner à l’occasion de la fête de sa victoire de 1876 — Bayreuth constitue la plus grande victoire qu’ait jamais remportée un artiste —, œuvre qui a toutes les apparences de l’« actualité », n’était au fond qu’un hommage de reconnaissance envers un fragment de mon passé, envers la plus belle et en même temps la plus dangereuse bonace que mon esquif ait traversée… et en réalité une émancipation et un adieu. (Richard Wagner s’y serait-il lui-même trompé ? Je ne le crois pas. Aussi longtemps qu’on aime encore, on ne peint assurément pas de tels portraits ; on n’en est pas encore à « considérer », on ne se met pas à ce point à distance, comme doit le faire celui qui considère. « Considérer implique déjà un antagonisme secret, celui qui affronte du regard », est-il écrit à la page 46 de cet ouvrage, usant d’une tournure révélatrice et mélancolique qui ne s’adressait peut-être qu’à un petit nombre d’oreilles.) La tranquille assurance qu’il fallait pour être capable de parler de longues années intermédiaires de solitude et de privations intimes ne m’est venue qu’avec mon livre Humain, trop humain, auquel ce second avant-propos à valeur propitiatoire doit être dédié. Ce « livre pour esprits libres » a quelque chose de cette froideur de psychologue, proche de la belle humeur et de la curiosité, avec laquelle il note après coup pour lui-même une foule de choses douloureuses qu’il a au-dessous de lui, derrière lui, et pour ainsi dire les pique solidement de la pointe de son épingle : quoi d’étonnant si, au cours d’un travail aussi piquant et délicat, un peu de sang vient à couler à l’occasion, si le psychologue a de ce fait du sang sur les doigts, et pas seulement sur les doigts… ?
2
Opinions et sentences mêlées, ainsi que Le Voyageur et son ombre, ont été d’abord publiés séparément comme suites et appendices du « livre pour esprits libres », Humain, trop humain, dont je viens de parler : c’était en même temps la suite et le redoublement d’une cure intellectuelle, c’est-à-dire d’un traitement antiromantique, tel que me l’avait découvert et prescrit de lui-même mon instinct resté sain pour combattre une affection momentanée due à la forme la plus dangereuse de romantisme. Puisse-t-on maintenant, après six ans de guérison, faire bon accueil aux mêmes écrits réunis pour composer le second volume d’Humain, trop humain : peut-être, ainsi considérés comme un ensemble, présenteront-ils leur doctrine avec plus de force et de clarté ; doctrine de la santé que l’on pourra recommander aux natures plus intellectuelles de la génération montante actuelle, comme disciplina voluntatis[2]. Dans ces ouvrages parle un pessimiste qui s’est plusieurs fois mis dans tous ses états et puis a toujours recouvré son calme, donc un pessimiste plein de bonne volonté en faveur du pessimisme, mais qui en tout cas n’est plus romantique : eh quoi ! un esprit qui s’entend à cette ruse de serpent consistant à changer de peau n’aurait-il pas le droit de donner une leçon aux pessimistes d’aujourd’hui, qui tous sont encore menacés de romantisme ? Et en tout cas de leur montrer comment on… s’y prend ?…
3
Il était alors en fait grand temps de prendre congé : j’en eus incontinent la preuve. Richard Wagner, apparemment le plus victorieux, en vérité un romantique désespéré et avachi, s’effondra soudain, impuissant et brisé, au pied de la croix chrétienne… Est-ce donc qu’aucun Allemand n’a eu à ce moment-là d’yeux pour voir ni, dans sa conscience, de compassion pour cet effroyable spectacle ? Ai-je été le seul à… souffrir par lui ? Bref, quant à moi, cet événement inattendu fut comme un éclair de lumière sur le lieu que j’avais quitté, et me causa aussi cette frayeur rétrospective qu’éprouve quiconque est passé à son insu au travers d’un énorme danger. Quand je continuai seul mon chemin, je tremblais ; peu après, je tombai malade et, plus que malade, las : las de l’incessante déception sur tout ce qui nous reste, à nous autres hommes modernes, comme enthousiasme, las de la déception sur la force, le travail, l’espérance, la jeunesse, l’amour, partout dilapidés ; las de dégoût de tout ce qu’il y a de féminin et d’exaltation déréglée dans ce romantisme, de toute la menterie idéaliste et du ramollissement de la conscience morale qui ici, une fois encore, avait remporté la victoire sur l’un des êtres les plus audacieux ; las, enfin, et ce n’était pas le moindre sujet de lassitude, du tourment d’un impitoyable soupçon, du soupçon d’être condamné, à la suite de cette déception, à me méfier plus profondément, à mépriser plus profondément, à être plus profondément seul que jamais auparavant. Ma tâche, qu’était-elle devenue ? Eh quoi ? ne semblait-il pas qu’elle se retirait de moi, que pour longtemps je n’y avais plus droit ? Que faire, pour supporter cette formidable privation ? Je commençai par m’interdire, radicalement et par principe, toute musique romantique, cet art équivoque, prétentieux, suffocant, qui prive l’esprit de sa rigueur et de sa gaieté et qui fait pulluler toute sorte de nostalgies troubles et de convoitises spongieuses. « Cave musicam[3] » est aussi aujourd’hui encore mon conseil à tous ceux qui sont de taille à tenir à l’honnêteté dans les choses de l’esprit ; une telle musique énerve, amollit, féminise, son « éternel Féminin » nous tire, nous, vers… le bas ! C’est contre la musique romantique que se sont alors tournés mes premiers soupçons, mes premières précautions ; et si j’attendais encore quoi que ce fût de la musique, c’était dans l’espérance que vienne un artiste assez audacieux, subtil, méchant, méridional et assez débordant de santé pour tirer vengeance de cette musique d’une manière immortelle.
4
Désormais solitaire et plein d’une noire méfiance envers moi-même, je pris ainsi parti, non sans une rage contenue, contre moi et pour tout ce qui justement me faisait mal et m’était difficile : je retrouvai ainsi le chemin de ce pessimisme courageux qui est l’antithèse de toute tricherie romantique et en même temps, comme il peut m’apparaître aujourd’hui, le chemin vers « moi »-même, vers ma tâche. Ce quelque chose de caché et d’impérieux auquel pendant longtemps nous ne savons pas donner de nom jusqu’au jour où enfin il s’avère être notre tâche, ce tyran qui est en nous exerce de terribles représailles chaque fois que nous essayons de l’esquiver ou de lui échapper, chaque fois que nous faisons prématurément preuve de retenue, que nous nous ravalons au rang de ceux qui ne sont pas de notre monde, chaque fois que nous nous livrons à une activité, si respectable qu’elle soit, qui risque de nous détourner de notre propos essentiel, chaque fois même qu’une vertu voudrait nous protéger contre la dureté de notre responsabilité la plus intime. La maladie est la réponse, chaque fois que nous prétendons douter du droit que nous avons d’accomplir notre tâche, chaque fois que nous nous mettons à nous faciliter les choses d’une manière ou d’une autre. Chose étrange et effroyable tout à la fois ! Ce sont nos allégements que nous devons expier le plus durement ! Et si par la suite nous voulons revenir à la santé, nous n’avons plus le choix : nous devons nous charger encore plus lourdement que nous ne l’avions jamais été.
5
C’est alors seulement que j’appris ce langage d’anachorète, auquel ne s’entendent que les plus silencieux et les plus souffrants : je parlai, sans témoins, ou plutôt avec indifférence envers les témoins, pour ne pas souffrir du silence, je parlai de toutes sortes de choses qui ne me concernaient pas, mais en faisant semblant d’être un peu concerné. C’est alors que j’appris l’art de me donner pour curieux, objectif, de belle humeur, surtout bien portant et méchant — ce qui, me semble-t-il, est pour un malade sa façon d’avoir « bon goût » ! Toutefois, un œil plus subtil et doué de sympathie ne manquera pas de voir ce qui fait le charme de ces écrits : ici parle quelqu’un qui souffre et se prive comme si ce n’était pas du tout le cas. C’est ici un devoir de conserver l’équilibre, la tranquille assurance, voire la gratitude envers la vie, ici règne une volonté sévère, fière, constamment en éveil, constamment prête à réagir, qui s’est donné la tâche de défendre la vie contre la douleur et de briser toutes les résolutions qui, comme des champignons vénéneux, prolifèrent habituellement sur le terrain de la douleur, de la déception, du dégoût, de l’esseulement et autres sols marécageux. Voilà qui pourrait justement inviter nos pessimistes à voir cela par eux-mêmes ! Car c’est à ce moment-là que je suis parvenu à cette idée : « Ce n’est pas parce qu’on souffre qu’on a droit au pessimisme ! », c’est à ce moment-là que je menai en moi-même une campagne, patiente et de longue haleine, contre cette tendance foncière, non scientifique, qu’a toute espèce de pessimisme romantique à enfler et interpréter des expériences personnelles singulières comme des jugements généraux, voire des condamnations du monde… bref, c’est à ce moment-là que j’opérai un renversement de mon regard. L’optimisme, en vue d’un rétablissement, pour avoir un jour ou l’autre le droit d’être de nouveau pessimiste, comprenez-vous cela ? Tout comme un médecin place son malade dans un environnement tout à fait étranger afin de l’enlever à tout son « avant », à ses soucis, ses amis, sa correspondance, ses devoirs, ses sottises, aux tortures de sa mémoire et pour qu’il apprenne à tendre la main et les sens vers une nourriture nouvelle, un soleil, un avenir nouveaux, de même je me contraignis, médecin et malade en une seule personne, à un climat de l’âme qui lui était contraire et nouveau pour elle, notamment un départ vers l’étranger, vers l’étrange, à une curiosité pour toute sorte d’étrangeté… Il s’ensuivit une longue errance, une longue quête et d’incessants changements, une répugnance à se fixer, à la pesanteur de toute affirmation et de toute négation ; de même une diététique et une discipline qui faciliteraient autant que possible à l’esprit les courses lointaines, les hauts vols, et surtout les envols incessants. En fait, un minimum de vie, un affranchissement de toutes les convoitises grossières, une indépendance au sein même des disgrâces extérieures de toute sorte, joints à la fierté d’être capable de vivre au milieu de ces disgrâces ; un rien de cynisme, peut-être, quelque chose comme le « tonneau », mais à coup sûr aussi beaucoup de bonheur dans les chimères, d’enjouement chimérique, beaucoup de calme, de lumière, d’innocence subtile, d’exaltation secrète : il résulta de tout cela un solide raffermissement intellectuel, un désir et une plénitude de santé croissants. C’est la vie elle-même qui nous récompense de notre tenace vouloir-vivre, d’une guerre aussi longue que celle que j’ai menée alors en moi-même contre le pessimisme de la lassitude de vivre, elle nous récompense déjà de tous les regards attentifs de notre gratitude, qui ne laisse pas échapper les moindres présents de la vie, les plus délicats, les plus fugitifs. Elle nous rend à la fin en contrepartie ses grands présents, peut-être même le plus grand qu’elle puisse donner : elle nous rend notre tâche.
6
Serait-ce que l’expérience que j’ai vécue — l’histoire d’une maladie et d’une guérison, car cela aboutit à une guérison — n’a été qu’une expérience personnelle ? Et rien que mon « humain, trop humain » à moi ? J’aime aujourd’hui à croire le contraire ; je crois et persiste à croire que mes livres de voyage n’ont pas été rédigés pour moi seul, comme il pourrait sembler parfois. Puis-je maintenant, au bout de six ans de confiance de plus en plus ferme, les envoyer à nouveau faire l’essai de se remettre en route ? Puis-je conjurer de les lire avec une bienveillance particulière ceux qui sont affectés par un quelconque « passé » et auxquels il reste encore assez d’esprit pour souffrir de l’esprit de leur passé ? Et surtout vous, qui avez le plus de mal, vous les hommes très rares, exposés aux plus grands dangers, doués au plus haut point d’esprit et de courage, vous qui devez être la conscience morale de l’âme moderne et, à ce titre, en posséder la science, vous en qui se concentre tout ce qu’il peut aujourd’hui y avoir comme maladies, poisons et dangers, vous dont le sort veut que vous soyez plus malades que n’importe quel individu, parce que vous n’êtes pas « seulement des individus »…, vous dont c’est la consolation de connaître le chemin qui mène à une nouvelle santé, ah ! et de suivre ce chemin vers une santé de demain et d’après-demain, vous les prédestinés, les victorieux qui surmontent leur époque, vous les mieux portants, les plus forts, vous les bons Européens ! — —
7
J’aimerais pour finir formuler une nouvelle fois mon opposition au pessimisme romantique, c’est-à-dire au pessimisme des ratés, des vaincus : il y a une volonté de tragique et de pessimisme qui est un signe de rigueur aussi bien que de force de l’intellect (du goût, du sentiment et de la conscience). Quand on est armé de cette volonté, on ne craint pas ce qu’il y a de redoutable et de problématique dans toute espèce d’existence : on le recherche même. Derrière ce genre de volonté il y a le courage, la fierté, le désir d’avoir un grand ennemi. Telle a été d’emblée ma perspective pessimiste, une perspective nouvelle me semble-t-il, qui aujourd’hui encore est nouvelle et étrange. Jusqu’à l’instant présent, je n’en démords pas et, si l’on veut bien m’en croire, aussi bien pour moi que, occasionnellement du moins, contre moi… En voulez-vous d’abord la démonstration ? Mais de quoi, sinon, cette longue préface aurait-elle fait… la démonstration ?
Sils-Maria, Haute-Engadine,
septembre 1886
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Première partie
Opinions et sentences mêlées
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1
Aux déçus de la philosophie. — Si vous avez cru jusqu’ici à la valeur suprême de la vie et que vous vous retrouvez à présent déçus, faut-il pour autant maintenant que vous la bradiez sur-le-champ au plus vil prix ?
2
Gâté. — On peut aussi être gâté par la clarté des concepts : comme le commerce avec les gens nébuleux, brumeux, pleins d’aspirations et de pressentiments devient rebutant ! Comme leurs battements d’ailes et leurs vains efforts perpétuels pour prendre leur vol et attraper une proie sont risibles sans pour autant être amusants !
3
Les prétendants de la réalité. — Celui qui prend enfin conscience d’avoir été longtemps et gravement trompé embrasse par dépit la réalité même la plus laide, si bien que celle-ci, à considérer dans son entier le cours du monde, a toujours hérité des meilleurs prétendants, car depuis toujours ce sont les meilleurs qui ont été le mieux et le plus longtemps trompés.
4
Progrès des esprits libres. — Le meilleur moyen de rendre plus claire la différence entre l’esprit libre d’aujourd’hui et celui d’autrefois consiste à se rappeler cette fameuse phrase, dont l’adoption et l’énonciation nécessitaient toute l’audace du siècle dernier et qui en revanche, rapportée aux normes d’aujourd’hui, sombre dans une naïveté involontaire, je veux dire cette phrase de Voltaire : « Croyez-moi, mon ami, l’erreur aussi a son mérite*. »
5
Péché originel des philosophes. — À toutes les époques, les philosophes se sont approprié les principes de ceux qui sondent les reins (les moralistes) et les ont corrompus en en faisant des absolus et en voulant démontrer comme nécessaire ce que les moralistes tenaient pour des indications approximatives, voire de simples vérités valant pour une ville ou un pays pendant une dizaine d’années, alors que les philosophes prétendaient justement par là même s’élever au-dessus des moralistes. C’est ainsi qu’à la base des célèbres thèses de Schopenhauer relatives au primat de la volonté sur l’intellect, à l’invariabilité du caractère, à la négativité du plaisir — qui toutes, telles qu’il les entend, sont des erreurs —, on trouvera des sentences de sagesse populaire intronisées par des moralistes. Rien que le mot « volonté », que Schopenhauer a transformé pour désigner de nombreux états de l’homme sous un seul et même terme et avec lequel il a comblé un vide de la langue pour son plus grand avantage à titre de moraliste — car cela lui a donné licence de parler de la volonté à la façon de Pascal —, ce mot de « volonté » chez Schopenhauer, entre les mains de son créateur, du fait de sa rage philosophique de la généralisation, a tourné au désastre pour la science : car cette volonté est transformée en métaphore poétique lorsqu’on prétend que toutes choses, dans la nature, ont une volonté ; enfin, on lui a conféré abusivement une fausse réification, en vue de toutes sortes de sottises mystiques — et tous les philosophes à la mode répètent et semblent parfaitement savoir que toutes choses ont une volonté unique et même qu’elles sont cette volonté (ce qui, à en croire la description que l’on fait de cette volonté une et universelle, signifie tout simplement qu’on voudrait à tout prix avoir pour Dieu le diable de la bêtise).
6
Contre les extravagants. — L’extravagant nie la vérité devant lui-même, le menteur seulement devant les autres.
7
Hostilité à la lumière. — Si l’on explique à quelqu’un qu’en toute rigueur il ne peut jamais parler de vérité mais toujours seulement de vraisemblance et de ses degrés, on découvre alors, à la joie non dissimulée de celui qu’on a ainsi instruit, combien les hommes préfèrent l’incertitude de l’horizon intellectuel et, au fond de leur âme, haïssent la vérité à cause de sa précision. Cela tient-il au fait que tous redoutent secrètement que l’on projette trop crûment sur eux la lumière de la vérité ? Ils veulent paraître quelque chose, de sorte qu’on ne doit pas savoir exactement ce qu’ils sont ? Ou bien n’est-ce que la crainte de la lumière trop crue à laquelle leur âme crépusculaire et facilement éblouie de chauve-souris n’est pas accoutumée, à tel point qu’elle ne peut que la haïr ?
8
Scepticisme de chrétien. — On se plaît aujourd’hui à présenter Pilate, avec sa question : « Qu’est-ce que la vérité ? », comme un avocat du Christ, et cela en vue de soupçonner tout ce qui est connu et connaissable comme illusion et d’ériger la Croix sur le sinistre arrière-plan de l’impossibilité de rien savoir.
9
« Loi de la nature », expression de la superstition. — Lorsque vous parlez avec tant de ravissement de la légalité de la nature, ou bien force vous est d’admettre que toutes les choses de la nature suivent sa loi par une soumission libre et délibérée — auquel cas vous admirez donc la moralité de la nature ; ou alors vous êtes ravis par la figure d’un mécanicien créateur qui a fabriqué la plus parfaite des montres, agrémentée d’êtres vivants en guise de décoration. La nécessité à l’œuvre dans la nature est rendue plus humaine par l’usage du terme de « légalité » et devient un ultime refuge de la rêverie mythologique.
10
Succomber à l’histoire. — Les philosophes qui voilent et qui obscurcissent le monde, c’est-à-dire tous les métaphysiciens, qu’ils soient d’une étoffe fine ou grossière, sont pris de maux d’yeux, d’oreilles et de dents lorsqu’ils commencent à soupçonner qu’il y a du vrai dans l’affirmation selon laquelle toute la philosophie a désormais succombé à l’histoire. En raison de leurs souffrances, il faut leur pardonner de jeter des pierres et des immondices à tous ceux qui parlent ainsi : mais la théorie elle-même peut en être salie et déconsidérée pour un temps et perdre ainsi de son efficace.
11
Pessimiste intellectuel. — L’homme véritablement libre d’esprit pensera également d’une façon libre sur l’esprit lui-même et ne se dissimulera pas quelques révélations horribles sur sa source et son orientation. C’est pourquoi les autres iront peut-être le désigner comme le pire adversaire de l’esprit libre et l’affliger de ce mot d’insulte agité comme un épouvantail : « pessimiste intellectuel », habitués comme ils le sont à ne pas nommer quelqu’un d’après sa force et sa vertu manifestes, mais d’après ce qu’ils lui trouvent de plus insolite.
12
Besace des métaphysiciens. — À tous ceux qui parlent en fanfaronnant du caractère scientifique de leur métaphysique, on ne doit rien répondre du tout ; il suffit de tirer sur le baluchon qu’ils cachent dans leur dos non sans quelque timidité ; si l’on parvient à le soulever, les résultats de cette scientificité viennent au jour pour leur plus grande honte : un petit bon Dieu, une aimable immortalité, peut-être un peu de spiritisme et en tout cas la masse entortillée des misères d’un pauvre pécheur et de l’orgueil pharisien.
13
Nocivité occasionnelle de la connaissance. — L’utilité que comporte la recherche inconditionnelle de la vérité est sans cesse si bien vérifiée et revérifiée de cent façons qu’il faut sans hésiter prendre son parti de la nocivité plus subtile et plus rare dont certains individus ont à souffrir de sa part. On ne peut empêcher le chimiste de se brûler ou de s’empoisonner occasionnellement au cours de ses expériences. Ce qui vaut pour le chimiste vaut pour l’ensemble de notre culture : d’où il ressort clairement, soit dit au passage, à quel point celle-ci doit constamment veiller à disposer de pommades pour les brûlures ainsi que de provisions de contrepoisons.
14
Premiers secours du philistin. — Le philistin prétend avoir absolument besoin d’un chiffon pourpre ou d’un turban métaphysique et il ne veut en aucun cas s’en défaire : et pourtant, on le trouverait moins ridicule sans ces nippes.
1 5
Les fanatiques. — Tout ce que les fanatiques disent en faveur de leur évangile ou de leur maître leur sert à se défendre eux-mêmes, quoiqu’ils se posent en juges (et non en accusés), parce qu’ils sont involontairement et presque à chaque instant renvoyés à leur statut d’exception, qui les contraint à se justifier.
16
Le bon séduit en faveur de la vie. — Les bonnes choses sont toutes de puissants stimulants de la vie, y compris tout bon livre écrit contre la vie elle-même.
17
Bonheur de l’historien. — « Lorsque nous entendons parler les subtils métaphysiciens et adeptes des arrière-mondes, nous sentons assurément que nous autres sommes les “pauvres en esprit”, mais aussi que ce qui est à nous, c’est le royaume céleste du changement, avec le printemps et l’automne, l’hiver et l’été, et que ce qui est à eux, c’est l’arrière-monde avec ses brouillards et ses ombres gris et glacés qui s’étirent à l’infini. » Un homme se parlait ainsi à lui-même en marchant dans le soleil du matin, homme chez qui l’histoire ne métamorphose pas seulement l’esprit, mais aussi le cœur, sans cesse, et qui, à l’opposé des métaphysiciens, est heureux, non pas d’héberger « une âme immortelle », mais de nombreuses âmes mortelles.
18
Trois sortes de penseurs. — Il y a des sources minérales jaillissantes, courantes ou qui coulent goutte à goutte ; à cela correspondent trois sortes de penseurs. Le profane les estime d’après la masse de l’eau, l’homme de métier d’après sa teneur, et donc d’après ce qui en elles n’est justement pas de l’eau.
19
L’image de la vie. — La tâche qui consiste à peindre l’image de la vie, en dépit du nombre de poètes et de philosophes qui s’y sont employés, est malgré tout dénuée de sens : même entre les mains des plus grands peintres-penseurs, cela ne donne jamais que des images et des miniatures d’une vie déterminée, à savoir la leur — et il n’y a aucune autre possibilité. Dans le devenir, rien de ce qui est en devenir ne peut être représenté comme stable et pérenne, comme « la » vie.
20
La vérité ne veut pas d’autres dieux qu’elle. — La croyance en la vérité commence avec le doute sur toutes les « vérités » auxquelles on a cru jusque-là.
21
Ce qui exige le silence. — Si l’on parle de l’esprit libre comme d’une expédition extrêmement dangereuse dans les glaciers et les mers de glace, alors ceux qui ne veulent pas se lancer dans cette voie sont vexés comme si on leur avait reproché leur pusillanimité et leurs genoux chancelants. Le poids que nous nous croyons incapables d’affronter ne doit même pas être évoqué devant nous.
22
Historia in nuce[1]. — La plus sérieuse parodie que j’aie jamais entendue est la suivante : « Au commencement était le non-sens et le non-sens était, par Dieu ! et Dieu (divinement) était le non-sens. »
23
Incurable. — L’idéaliste est incorrigible : le chasse-t-on de son ciel qu’il se fait un idéal de l’enfer. Qu’on le déçoive et voilà ! il n’embrassera pas moins chaleureusement sa déception qu’il n’embrassait encore récemment son espérance. Dans la mesure où son penchant ressortit aux grands penchants incurables de la nature humaine, il est susceptible de provoquer des destinées tragiques et de devenir ultérieurement le sujet de tragédies, en tant que celles-ci se rapportent justement à ce qu’il y a d’incurable, d’inéluctable et d’inévitable dans le sort de l’homme et dans son caractère.
24
Les applaudissements, prolongement du spectacle. — Des yeux qui brillent et un sourire bienveillant sont la sorte d’applaudissements octroyés à toute la grande comédie du monde et de l’existence, laquelle est simultanément une comédie dans la comédie qui doit induire les autres spectateurs au « plaudite amici[2] ».
25
Courage d’être ennuyeux. — Celui qui n’a pas le courage de passer, avec son œuvre, pour ennuyeux, n’est assurément pas un esprit de premier ordre, que ce soit dans les sciences ou dans les arts ; un esprit malicieux qui, par exception, serait aussi un penseur pourrait ajouter, en jetant un regard sur le monde et l’histoire : « Dieu n’a pas ce courage ; il a voulu faire et a fait toutes choses intéressantes. »
26
Tiré de l’expérience la plus intime du penseur. — Rien n’est plus difficile pour l’homme que de prendre une chose d’une manière impersonnelle, j’entends d’y voir précisément une chose et non pas une personne ; on peut même se demander s’il lui est seulement possible de suspendre, fût-ce pour un moment, le mécanisme de son impulsion à créer, à imaginer des personnes. Avec les pensées, et même avec les pensées les plus abstraites, il se comporte à vrai dire comme si elles étaient des individus qu’on devrait combattre, ou rallier, qu’on devrait protéger, soigner, nourrir. Qu’on s’observe, qu’on s’écoute, à ces moments où l’on entend ou découvre une proposition nouvelle. Peut-être nous déplaît-elle parce qu’elle se présente d’une façon si abrupte, si souveraine : sans nous en rendre compte nous nous demandons si nous ne devons pas lui accoler son antithèse à titre d’ennemi, si nous ne devons pas lui appliquer un « peut-être », un « parfois » ; même le simple mot « probablement » nous donne une satisfaction dans la mesure où il brise la tyrannie, personnellement insupportable, de l’inconditionnel. Si cette proposition nouvelle se présente sous une forme plus atténuée, empreinte d’une tolérance et d’une humilité convenables, s’abandonnant pour ainsi dire à la contradiction, nous nous y prenons autrement pour faire la preuve de notre autorité souveraine : quoi ! ne pouvons-nous pas voler au secours de cet être faible, le caresser et le nourrir, lui conférer force et plénitude, voire vérité et même un caractère inconditionnel ? Nous est-il possible de nous comporter à son égard d’une manière paternelle ou chevaleresque ou compatissante ? Puis une autre fois nous voyons un jugement ici et un autre là, éloignés l’un de l’autre, qui ne se regardent pas et ne se rapprochent pas l’un de l’autre : alors la question nous titille de savoir s’il n’y a pas lieu ici d’arranger un mariage, de tirer une conclusion, avec le pressentiment que, si cette conclusion entraîne une conséquence, l’honneur en revient non seulement aux deux jugements liés par le mariage, mais encore aux marieurs. Si toutefois on n’a de prise sur cette idée ni sur le mode du défi ou de la malveillance, ni sur celui de la bienveillance (dans le cas où on la tient pour vraie), alors on s’y soumet et on lui rend hommage comme à un chef ou à un duc, on lui donne une place d’honneur et on n’en parle jamais sans faste ni fierté : car on resplendit soi-même de son éclat à elle. Malheur à celui qui veut ternir cet éclat ; à moins qu’un jour nous ne la trouvions douteuse : alors, comme d’infatigables « faiseurs de rois » (king-makers) de l’histoire de l’esprit, nous la précipitons de son trône pour y élever sur-le-champ son adversaire. Qu’on y songe, et qu’on aille un peu plus loin : assurément personne ne parlera plus alors de « pulsion de connaissance en soi et pour soi » ! Pourquoi donc l’homme préfère-t-il le vrai au non-vrai dans ce combat secret avec des pensées-personnes, dans ce mariage des pensées, cette fondation d’État des pensées, cette éducation des pensées, cette assistance aux pauvres et aux malades que sont les pensées — toutes choses qui se font le plus souvent en cachette ? Pour la même raison qu’il pratique la justice dans son commerce avec des personnes réelles : aujourd’hui par habitude, par atavisme et par apprentissage, à l’origine parce que le vrai — tout comme l’équitable et le juste — est plus utile et plus honorable que le non-vrai. Car, dans le domaine de la pensée, la puissance et la réputation bâties sur l’erreur et le mensonge sont difficiles à soutenir : le sentiment qu’un tel édifice puisse un jour s’effondrer est humiliant pour l’estime de soi du bâtisseur ; il a honte de la fragilité de son matériau, et, se tenant lui-même pour plus important que le reste du monde, ne voudrait rien faire qui soit moins durable que lui. Dans sa quête de vérité il embrasse la croyance en son immortalité personnelle, à savoir la pensée la plus orgueilleuse et la plus altière qui soit, intimement liée qu’elle est à l’arrière-pensée : « pereat mundus, dum ego salvus sim[3] » ! Son œuvre est devenue pour lui son ego ; il se transforme lui-même en quelque chose d’impérissable, faisant fi de tout. Et son orgueil démesuré ne lui fait utiliser pour son œuvre que les plus belles pierres et les plus dures, donc des vérités ou ce qu’il prend pour telles. De tout temps, c’est à bon droit qu’on a considéré l’orgueil comme « le vice de celui qui sait » ; toutefois sans l’aiguillon de ce vice, la vérité et sa mise en œuvre sur terre n’en mèneraient pas large. L’étrange phénomène que j’ai appelé « conscience intellectuelle » s’enracine précisément dans le fait que nous prenons peur devant nos propres pensées, concepts et mots, dans le fait aussi que nous nous honorons nous-mêmes en eux, que nous leur attribuons involontairement la capacité de nous récompenser, mépriser, louer ou blâmer, que donc nous nous comportons avec eux comme avec des personnes d’esprit libre à part entière, avec des puissances indépendantes, d’égal à égal — c’est là la racine de cet étrange phénomène que j’ai appelé « conscience intellectuelle ». C’est ainsi qu’à partir d’une racine noire s’est épanouie, là encore, une réalité morale de l’espèce la plus haute.
27
Les obscurantistes. — L’essentiel, dans la magie noire de l’obscurantisme, ce n’est pas qu’il veuille obscurcir les esprits, mais qu’il veuille noircir notre image du monde, obscurcir notre représentation de l’existence. À cette fin il use couramment du moyen qui consiste à faire échouer ce qui éclaircit les esprits ; parfois cependant il se sert du moyen contraire, et tente, par le raffinement extrême de l’intellect, de provoquer le dégoût devant ses productions. De subtils métaphysiciens, qui fraient la voie au scepticisme, et qui par leur perspicacité excessive invitent à la méfiance envers la perspicacité elle-même, sont les bons instruments d’un obscurantisme d’une nature plus subtile. Est-il possible que Kant lui-même puisse être utilisé à cette fin ? Voire qu’il ait voulu, un temps du moins, quelque chose de ce genre avec sa tristement célèbre déclaration : faire place à la foi en assignant ses limites au savoir ? Il est vrai que cela ne lui a pas réussi, pas plus qu’à ses successeurs sur les chemins de loup et de renard de cet obscurantisme hautement raffiné et dangereux, et même très dangereux : car la magie noire apparaît ici dans un halo de lumière.
28
Quelle sorte de philosophie corrompt l’art. — Quand les brumes d’une philosophie métaphysico-mystique parviennent à rendre tous les phénomènes esthétiques opaques, il s’ensuit qu’ils deviennent alors impossibles à évaluer comparativement, chacun devenant inexplicable. Si dès lors il devient impossible de les comparer afin de les évaluer, il s’ensuit un complet vide critique, un laisser-faire aveugle ; mais cela entraîne alors une diminution constante de la jouissance de l’art (jouissance qui ne se distingue de l’assouvissement grossier des besoins que par l’extrême affinement du goût et de la discrimination). Plus toutefois la jouissance diminue, plus le désir d’art se mue et régresse en faim vulgaire, que l’artiste dès lors tentera de satisfaire par une nourriture de plus en plus grossière.
29
À Gethsémani. — Ce que le penseur peut dire de plus douloureux aux artistes, c’est : « Ne pouvez-vous donc veiller une heure avec moi ? »
3 0
Au métier à tisser. — À l’encontre du petit nombre de ceux qui prennent plaisir à défaire le nœud des choses et à en détisser la trame, nombreux sont ceux (artistes et femmes, par exemple) qui travaillent à le rattacher et à l’embrouiller sans cesse et à transformer ainsi le bien — compris en mal — compris et si possible en incompréhensible. Quel qu’en soit le résultat, ce qui a été tissé et noué aura forcément un air un peu malpropre, parce que trop de mains travaillent à tirer le fil.
31
Dans le désert de la science. — Devant l’homme de science surgissent, au cours de ses voyages modestes et laborieux, qui sont bien souvent condamnés à être des errances dans le désert, ces mirages resplendissants qu’on appelle « systèmes philosophiques » : grâce au pouvoir magique de l’illusion ils montrent toutes proches la résolution de toutes les énigmes et la source d’eau vive la plus fraîche ; le cœur en ivresse, l’homme fatigué touche presque déjà des lèvres le résultat de sa peine et de son impérieuse ténacité scientifique, de sorte qu’il s’élance quasi irrésistiblement en avant. D’autres natures, il est vrai, se figent, comme paralysées par la belle illusion : le désert les engloutit, elles sont mortes pour la science. D’autres natures encore, qui ont déjà fait maintes fois l’expérience de ces consolations subjectives, s’irritent au plus haut point et maudissent le goût de sel que ces apparitions laissent dans la bouche et qui fait place à une soif forcenée, sans pour autant qu’on se soit rapproché d’un seul pas d’une source quelconque.
32
La prétendue « réalité réelle ». — Quand il parle des différentes professions, comme par exemple celle du général, du canut ou du marin, le poète fait comme s’il connaissait ces questions en profondeur, comme s’il était celui qui sait ; quand il expose les actions et les destinées humaines, il se comporte en effet comme s’il avait assisté à la fabrication de toute la toile du monde : en ce sens c’est un imposteur. Et il ne trompe que le public des ignorants — d’où son succès : ceux-là le louent pour son authentique et profond savoir et finissent par l’induire à se figurer en savoir vraiment autant sur les choses que chacun des gens compétents et qui s’y connaissent, et même que la grande araignée qui tisse le monde. Et l’imposteur finit donc par être honnête et croit en sa véracité. Et les gens sensibles lui disent droit dans les yeux qu’il détient la vérité et la véracité suprêmes : car ils sont par moments fatigués de la réalité et voient dans le rêve du poète une détente et une nuit bienfaisantes pour la tête et pour le cœur. Ce que ce rêve leur montre leur paraît désormais avoir plus de valeur, parce qu’ils le trouvent, je le répète, plus bienfaisant : de tout temps, en effet, les hommes ont pensé que ce qui paraît avoir plus de valeur est plus vrai, plus réel. Les poètes, conscients de ce pouvoir, s’attachent délibérément à dénigrer ce qu’on a coutume d’appeler réalité et à en faire quelque chose d’incertain, d’illusoire et d’inauthentique, grevé de péché, de souffrance et de duperie ; ils se servent de tous les doutes sur les limites de la connaissance, de tous les excès du scepticisme, pour étendre le voile plissé de l’incertitude sur les choses : afin que, du fait de cette occultation, leurs tours de magie et leur ensorcellement des âmes soient sans hésitation compris comme le chemin de la « vraie vérité », de la « réalité réelle ».
33
Vouloir être juste et vouloir être juge. — Schopenhauer, dont la grande connaissance de l’humain et du trop-humain et le sens des faits originel ont été considérablement mis à mal par la peau de léopard bigarrée de sa métaphysique (dont il faut d’abord le dépouiller pour découvrir en dessous le génie moraliste authentique), fait cette distinction pertinente, grâce à laquelle il veut continuer d’avoir raison, beaucoup plus qu’il n’ose vraiment se l’avouer : « L’idée de stricte nécessité des actions humaines est la ligne de partage entre les têtes philosophiques et les autres. » Cette grande idée à laquelle il était ouvert pendant un temps, il l’a combattue en lui-même par le préjugé qu’il partageait encore avec les hommes moraux (mais pas avec les moralistes) et qu’il exprime en homme candide et crédule : « La véritable compréhension dernière de la nature intime de la totalité des choses doit nécessairement être étroitement liée à celle de la signification éthique de l’action humaine. » Justement ce lien n’est absolument pas « nécessaire » et se trouve, bien au contraire, récusé par cette proposition sur la stricte nécessité des actions humaines, sur l’absence totale de liberté et de responsabilité de la volonté. Les têtes philosophiques se distingueront donc des autres par leur incrédulité à l’égard de la signification métaphysique de la morale : c’est ce qui pourrait mettre entre eux un gouffre profond et infranchissable, dont celui qu’on déplore entre « cultivé » et « non cultivé », tel qu’il existe actuellement, donne à peine une idée. Il est vrai que plus d’une porte de sortie, que les « têtes philosophiques », tel Schopenhauer lui-même, se sont réservée, devra être tenue pour vaine : aucune ne mène au-dehors, au grand air de la liberté ; toutes celles par lesquelles on s’est faufilé jusqu’à présent, débouchaient à nouveau sur le mur d’airain flamboyant du fatum ; nous sommes bien dans une prison, nous ne pouvons que nous rêver, pas nous rendre libres. Qu’on ne puisse longtemps persister à nier ce constat, c’est ce que montrent les poses et simagrées aussi incroyables que désespérées de ceux qui s’acharnent après lui, qui poursuivent la lutte avec lui. Leur discours est à peu près celui-ci : « Personne n’est donc responsable ? Partout règnent la faute et le sentiment de culpabilité ? Mais il faut bien que quelqu’un soit le pécheur : s’il est impossible et désormais interdit d’accuser et de juger l’individu, malheureuse vague prise dans l’implacable ressac du devenir, eh bien ! le pécheur, c’est le ressac lui-même, le devenir. Là est le libre arbitre, et là on peut accuser, condamner, expier et se repentir. Alors que Dieu soit le pécheur et l’homme son sauveur. Alors, que l’histoire du monde soit culpabilité, condamnation de soi et suicide ; alors, que le malfaiteur devienne son propre juge, le juge son propre bourreau. » Ce christianisme à l’envers — qu’est-ce d’autre en effet ? — est l’ultime parade dans la lutte que se livrent la doctrine de la moralité inconditionnée et celle de la nécessité inconditionnée — chose effrayante si elle était plus qu’une grimace logique, plus que la hideuse gesticulation d’une pensée qui a le dessous, pour ainsi dire les convulsions d’un cœur à l’agonie, désespéré et avide de salut, auquel la folie susurre : « Voici, tu es l’agneau qui porte le péché de Dieu. » L’erreur ne se trouve pas uniquement dans le sentiment : « Je suis responsable », mais tout autant dans son contraire : « Je ne le suis pas, mais il faut bien que quelqu’un le soit. » Voilà justement qui est faux : le philosophe doit donc dire, comme le Christ : « Ne jugez point ! » ; l’ultime différence entre les têtes philosophiques et les autres serait donc que les premiers veulent être justes alors que les autres veulent être juges.
34
Sacrifice. — Vous tenez le sacrifice pour le critère de l’action morale ? Demandez-vous quand même s’il n’y a pas une part de sacrifice dans toute action, la pire comme la meilleure, accomplie d’une manière réfléchie.
35
Contre les sondeurs de reins de la moralité. — Il faut connaître le meilleur et le pire dont un homme est capable, dans la représentation et dans l’exécution, pour juger à quel degré de force est parvenue et se trouve sa nature morale. Mais il est impossible de le savoir par expérience.
36
Croc de serpent. — Nous ne savons pas si nous avons ou non un croc de serpent avant que quelqu’un ait posé le talon sur nous. Une femme, une mère dirait : avant que quelqu’un ait posé le talon sur notre chéri, notre enfant. Notre caractère est déterminé plus encore par le défaut de certaines expériences que par celles que nous faisons.
37
La duperie dans l’amour. — On oublie bien des choses de son passé et on se les ôte de l’esprit intentionnellement : on veut donc que l’image qui nous éclaire depuis le passé nous mente et flatte notre vanité — nous travaillons sans cesse à cette duperie de nous-mêmes. Et maintenant, quand vous évoquez et glorifiez « l’oubli de soi dans l’amour » ou « l’absorption du moi dans l’autre personne », vous croyez que c’est quelque chose d’essentiellement différent ? Donc, on fracasse le miroir, on se compose un autre personnage que l’on admire, et l’on jouit de la nouvelle image de son moi, bien qu’on lui donne le nom d’une autre personne, et tout ce processus ne serait pas de la duperie de soi, ne serait pas de l’égoïsme, voilà qui est admirable ! Je pense que ceux qui se cachent à eux-mêmes une partie d’eux-mêmes et ceux qui se cachent à eux-mêmes en totalité sont semblables en ce qu’ils commettent un vol dans le trésor de la connaissance : on peut en déduire contre quel manquement le précepte « Connais-toi toi-même » nous met en garde.
38
À qui nie sa vanité. — Celui qui nie la vanité qui est la sienne possède habituellement une forme si brutale de vanité qu’il ferme instinctivement les yeux sur elle pour ne pas être obligé de se mépriser.
39
Pourquoi les imbéciles deviennent si souvent méchants. — Aux objections de l’adversaire face auxquelles notre cerveau ne se sent pas de taille, notre cœur répond en suspectant les motifs de ses objections.
40
L’art des exceptions morales. — On ne doit que rarement accorder crédit à un art qui montre et glorifie les cas d’exception de la morale — ceux où le bien tourne au mal et où l’injuste devient juste : comme on achète quelque chose de temps à autre aux bohémiens, mais non sans craindre qu’ils n’aillent nous subtiliser beaucoup plus que nous ne gagnons à ce marché.
4 1
Usage ou non-usage des poisons. — Le seul argument décisif qui, de tout temps, ait retenu les hommes de boire un poison n’est pas qu’il tue mais qu’il a mauvais goût.
42
Le monde dépourvu des sentiments de péché. — Si l’on ne commettait que des actions qui n’engendrent pas de mauvaise conscience, le monde des hommes n’en paraîtrait pas moins pervers et crapuleux ; mais il paraîtrait aussi moins morbide et pitoyable qu’aujourd’hui. De tout temps il y a eu assez de méchants sans conscience, mais il y a aussi beaucoup de braves et bonnes gens privés des agréments de la bonne conscience.
43
Les consciencieux. — Il est plus commode d’obéir à sa conscience qu’à sa raison, car pour tout échec la conscience a la ressource d’excuses qui rassérènent : c’est pourquoi il y a toujours tant de consciencieux et en revanche si peu de gens raisonnables.
44
Moyens opposés d’éviter l’acrimonie. — Pour certain tempérament il est utile d’exhaler son mécontentement en paroles : parler l’adoucit. Un autre tempérament n’atteint le comble de son acrimonie qu’au moyen des paroles : pour lui il est plus recommandé d’être contraint de ravaler quelque chose, la contrainte que les gens de cette sorte s’imposent face à leurs ennemis ou à leurs supérieurs amende leur caractère et l’empêche d’être trop tranchant et rechigné.
45
Ne pas prendre trop au sérieux. — Se faire des escarres à force de rester couché est désagréable, mais ce n’est pas pour autant une preuve contre l’efficacité du traitement qui a prescrit qu’on reste au lit. Les hommes qui ont longtemps vécu en dehors d’eux-mêmes et qui ont fini par se tourner vers la vie intérieure et renfermée philosophique savent qu’il y a aussi des escarres de l’âme et de l’intelligence. Ce n’est donc pas un argument général contre le mode de vie que l’on a choisi, mais cela rend nécessaires certaines menues exceptions et rechutes apparentes.
46
La « chose en soi » humaine. — La chose la plus vulnérable et en même temps la plus invincible est la vanité humaine : la blessure accroît même sa force, qui peut à la fin devenir gigantesque.
47
Fréquente cocasserie des gens laborieux. — Ils gagnent de haute lutte du loisir au moyen d’un surcroît d’efforts, et puis ils ne savent qu’en faire, sauf compter les heures en attendant qu’elles soient passées.
48
Avoir beaucoup de joie. — Celui qui a beaucoup de joie doit être un homme bon : mais peut-être n’est-il pas le plus intelligent, quoiqu’il obtienne justement ce que le plus intelligent cherche à avoir avec toute son intelligence.
49
Dans le miroir de la nature. — Un homme n’est-il pas assez exactement décrit quand on entend dire qu’il aime marcher parmi les grands blés jaunes, qu’il préfère à toutes les autres les teintes jaunies et rouge passé que donne l’automne aux forêts et aux fleurs, parce qu’elles sont le signe d’une beauté plus grande que ce que la nature réussit à faire, qu’il se sent chez lui sous les grands noyers aux feuilles grasses comme parmi ses proches parents, que sa plus grande joie, à la montagne, est de rencontrer ces petits lacs écartés qui semblent le regarder avec les yeux mêmes de la solitude, qu’il aime le silence gris du crépuscule brumeux qui se glisse, les soirs d’automne et de l’hiver commençant, jusqu’aux fenêtres, et enveloppe tous les bruits sans âme comme avec des rideaux de velours, qu’il voit dans la roche brute un témoin survivant des temps anciens qui aspire à la parole et qu’il vénère depuis son enfance, et enfin, que pour lui la mer, avec sa mouvante peau de serpent et sa beauté de fauve, lui est et lui reste étrangère ? Oui, il y a bien sans doute quelque chose de cet homme qui est ainsi décrit : mais le miroir de la nature ne dit pas que ce même homme, avec toute sa sensibilité idyllique (et même pas « en dépit d’elle »), pourrait bien être sans cœur, avare et prétentieux. Horace, qui s’y connaissait en la matière, a mis le sentiment le plus délicat de la vie à la campagne dans la bouche et dans l’âme d’un usurier romain, avec le célèbre « beatus ille qui procul negotiis[4] ».
50
Puissance sans victoire. — La connaissance la plus forte, celle de l’absolue non-liberté de la volonté humaine, est néanmoins la moins féconde en succès : car elle a toujours l’adversaire le plus fort, la vanité humaine.
51
Plaisir et erreur. — L’un communique involontairement sa bienveillance à ses amis par son être même, l’autre le fait volontairement par des actes individuels. Bien que le premier cas passe pour supérieur, c’est néanmoins exclusivement au second que s’attachent la bonne conscience et le plaisir, c’est-à-dire le plaisir de la justification par les œuvres, qui repose sur la croyance à la capacité de faire volontairement le bien ou le mal, c’est-à-dire sur une erreur.
52
C’est une folie de commettre l’injustice. — L’injustice que l’on a commise soi-même est beaucoup plus lourde à porter que celle que quelqu’un d’autre vous a faite (pas précisément pour des raisons morales, notez-le bien) ; le coupable est en fait toujours celui qui en souffre, si du moins il est en effet accessible soit au remords, soit à l’idée que son acte a donné des armes contre lui à la société et qu’il s’est ainsi isolé. C’est pourquoi, indépendamment même de tout ce que commandent la religion et la morale, rien que dans l’intérêt de son bonheur intime, donc pour ne pas se priver de son bien-être, on devrait se garder de commettre l’injustice plus encore que de la subir : en effet, dans ce dernier cas, on a la consolation de la bonne conscience, l’espoir de se venger, d’attirer la compassion et l’approbation des justes, voire de la société tout entière, laquelle craint le malfaiteur. Nombreux sont ceux qui s’entendent à ruser avec eux-mêmes d’une façon malpropre pour contrefaire l’injustice qu’ils ont commise en injustice qu’ils ont subie et à exciper, pour excuser ce qu’ils ont fait eux-mêmes, du droit exceptionnel de la légitime défense, cela, afin de porter ainsi plus facilement leur fardeau.
5 3
L’envie, exprimée ou contenue. — L’envie ordinaire a coutume de caqueter dès que la poule qui en est l’objet a pondu un œuf : de cette façon, elle se soulage et se modère. Mais il y a une envie plus profonde : celle-là, dans un tel cas, observe un silence de mort et, désirant que toutes les bouches soient désormais scellées, enrage toujours plus qu’il n’en soit justement pas ainsi. L’envie muette prospère par le silence.
54
La colère, espionne. — La colère met l’âme à sec et en fait apparaître le fond. C’est pourquoi, quand on ne sait pas comment faire la clarté d’une autre manière, on devrait s’appliquer à mettre en colère son entourage, ses partisans et ses adversaires, pour savoir ce qu’ils pensent et ce qu’ils trament contre nous.
55
La défense, moralement plus difficile que l’attaque. — Le vrai coup de maître héroïque de l’homme bon ne consiste pas à attaquer la cause tout en continuant à aimer la personne mais, ce qui est beaucoup plus difficile, à défendre sa propre cause sans faire de peine cruelle ni vouloir en faire à la personne qui l’attaque. L’épée de l’attaque est loyale et large, celle de la défense se termine habituellement en pointe effilée.
56
Honnête contre l’honnêteté. — Celui qui est en public honnête avec lui-même finit par tirer gloire de cette honnêteté : car il ne sait que trop bien pourquoi il est honnête, pour la même raison qu’un autre préfère les apparences et la feinte.
57
Charbons ardents. — Amasser des charbons ardents sur la tête d’autrui est généralement mal compris et tombe à plat, parce que autrui sait lui aussi qu’il est en possession de son bon droit et a lui aussi songé de son côté à amasser des charbons.
5 8
Livres dangereux. — Voici quelqu’un qui dit : « Je le constate pour moi-même : ce livre est pernicieux. » Mais qu’il attende un peu, et peut-être s’avouera-t-il un jour que ce même livre lui a rendu un service insigne en faisant ressortir la maladie cachée de son cœur pour l’amener en pleine lumière. Les changements d’opinion ne changent pas le caractère d’un homme (ou très peu) ; mais ils éclairent néanmoins certains côtés de la constellation de sa personnalité qui, dans une autre constellation d’opinions, étaient restés jusque-là obscurs et méconnaissables.
59
Compassion feinte. — On feint la compassion lorsqu’on veut se montrer au-dessus du sentiment d’hostilité : mais c’est habituellement en vain. On ne le remarque pas sans une forte augmentation de ce sentiment d’hostilité.
60
La contradiction ouverte est souvent conciliatrice. — Dès l’instant où quelqu’un fait connaître publiquement ses divergences d’opinion avec un chef de parti ou un maître célèbre, tout le monde s’imagine qu’il doit lui en vouloir. Mais c’est parfois le moment où il cesse justement de lui en vouloir : il ose se poser à côté de lui, affranchi de la torture de la jalousie rentrée.
61
Voir briller sa lumière. — Dans les ténèbres de la détresse, de la maladie, de la culpabilité, il nous plaît de voir que nous apportons aussi de la lumière à d’autres et qu’ils perçoivent en nous la face éclairée de la lune. C’est par ce détour que nous participons à notre propre faculté d’éclairer.
62
Joie partagée. — Le serpent qui nous mord croit nous faire mal et s’en réjouit ; l’animal inférieur est capable de se représenter la douleur d’autrui. Mais se représenter la joie d’autrui et s’en réjouir est le privilège suprême des animaux supérieurs et, parmi eux, le privilège réservé à une élite, et donc une forme d’humanité rare : raison pour laquelle certains philosophes ont nié la joie partagée.
6 3
Grossesse tardive. — Ceux qui sont parvenus à leurs œuvres et à leurs actions sans trop savoir comment étalent ensuite d’ordinaire d’autant plus leur grossesse, comme pour prouver après coup que ce sont bien leurs enfants et non ceux du hasard.
64
Cœur dur par vanité. — Tout comme la justice est bien souvent la couverture de la faiblesse, de même les hommes dont la pensée est juste mais qui sont faibles se déguisent parfois par ambition et se comportent visiblement d’une manière injuste et avec dureté — et ce, pour laisser une impression de force.
65
Humiliation. — Quelqu’un qui trouve ne serait-ce qu’un grain d’humiliation dans un sac d’avantages qu’on lui a donné fera néanmoins grise mine au bon jeu.
66
Érostratisme extrême. — Il pourrait y avoir des Érostrates qui mettraient le feu à leur propre temple où l’on adore leur image.
67
Le monde du diminutif. — Lorsque ce qui est faible et appelle au secours nous tient à cœur, cela fait naître l’habitude d’en parler en des termes qui amenuisent et atténuent ce que nous disons, donc d’en faire pour notre sentiment quelque chose de faible qui appelle au secours.
68
Propriété détestable de la compassion. — La compassion a dans son cortège une impudeur qui lui est propre : car, comme elle tient beaucoup à apporter de l’aide, elle n’est pas en peine quant aux moyens de guérir, ni non plus quant à la nature et à l’origine de la maladie, et elle traite en charlatan sans vergogne la santé et la réputation de son patient.
6 9
Sans-gêne. — Il y a aussi un sans-gêne à l’égard des œuvres ; et se placer dès l’adolescence en posture d’imitation et dans la familiarité à tu et à toi à l’égard des plus grandes œuvres de tous les temps manifeste un manque total de pudeur. D’autres sont sans gêne par simple ignorance : ils ne savent pas à qui ils ont affaire, cas fréquent chez certains jeunes et vieux philologues à l’égard des œuvres des Grecs.
70
La volonté a honte de l’intellect. — C’est avec beaucoup de froideur que nous lançons des projets raisonnables contre nos affects ; mais ensuite nous commettons les plus grossières erreurs à leur encontre, parce que c’est souvent au moment où nous allons devoir réaliser notre projet que nous avons honte de la froideur et de la pondération avec lesquelles nous l’avions arrêté. Et c’est ainsi que l’on fait exactement ce qui n’est pas raisonnable, par cette sorte de magnanimité hautaine inhérente à tous les affects.
71
Raison pour laquelle les sceptiques déplaisent à la morale. — Celui qui porte haut sa moralité et en mesure le poids en veut aux sceptiques sur le terrain de la morale : car là où il doit mettre toutes ses forces en œuvre, il s’agit d’être ébahi, mais non d’examiner ni de douter. Puis il y a des natures dont le dernier reste de moralité est justement la croyance en la morale : elles se conduisent exactement de même envers les sceptiques, voire avec plus de passion encore.
72
Timidité. — Tous les moralistes sont timides parce qu’ils savent qu’on les confond avec des espions et des traîtres dès qu’on remarque leur penchant. Ensuite, ils ont pleinement conscience de manquer de force dans l’action car, dans l’accomplissement de leur activité, les motifs de leur action détournent presque leur attention de leur activité.
7 3
Un danger pour la morale commune. — Les êtres qui sont à la fois nobles et honnêtes sont capables de diviniser n’importe quelle diablerie machinée par leur honnêteté et de bloquer pour un temps la balance du jugement moral.
74
Erreur la plus amère. — On est irréconciliablement offensé lorsqu’on découvre que là où l’on était convaincu d’être aimé, on était seulement considéré comme un meuble et un objet décoratif grâce auxquels le maître de maison peut donner libre cours à sa vanité devant ses invités.
75
Amour et dualité. — Qu’est-ce donc que l’amour si ce n’est comprendre et se réjouir de ce qu’un autre vive, agisse et sente d’une autre façon que la nôtre, voire d’une façon opposée ? Pour que l’amour concilie les contraires par la joie, il ne doit ni les supprimer ni les nier. Même l’amour de soi implique comme présupposé la dualité (ou la pluralité) immiscible en une seule et même personne.
76
Interpréter à partir du rêve. — Ce que l’on sait et que l’on sent parfois confusément à l’état de veille — si l’on a bonne ou mauvaise conscience à l’égard d’une personne —, c’est ce dont le rêve nous instruit sans aucune équivoque.
77
Dérèglement. — La mère du dérèglement, ce n’est pas la joie, mais l’absence de joie.
78
Punir et récompenser. — Personne n’accuse sans avoir une arrière-pensée de punition ou de vengeance, même lorsque c’est son destin qu’on incrimine, voire sa propre personne. Toute plainte est une accusation, tout contentement un éloge : que nous fassions l’un ou l’autre, nous en rendons toujours quelqu’un responsable.
79
Doublement injuste. — Nous faisons parfois avancer la vérité au moyen d’une double injustice, à savoir lorsque, faute de voir ensemble les deux côtés d’une chose, nous les voyons et nous les concevons successivement, mais de telle sorte que, chaque fois, nous méconnaissons ou nions l’autre côté, dans l’illusion que toute la vérité est dans ce que nous voyons.
80
Méfiance. — La méfiance à l’égard de soi ne procède pas toujours d’un pas incertain et timide, mais va parfois au contraire tel un fou furieux : elle s’est enivrée pour éviter de trembler.
81
Philosophie de parvenu. — Si l’on veut vraiment être quelqu’un, il faut alors aussi honorer son ombre.
82
Savoir garder les mains propres. — Il faut apprendre à se sortir plus propre de situations malpropres et, si nécessaire, savoir même se laver à l’eau sale.
83
Se laisser aller. — Plus quelqu’un se laisse aller, moins les autres le laissent aller.
84
La crapule innocente. — Il est un lent cheminement, pas à pas, qui conduit au vice et aux friponneries de toutes sortes. Au bout de ce chemin, celui qui l’emprunte est complètement lâché par les nuées d’insectes de la mauvaise conscience et, bien que parfait scélérat, il va néanmoins son chemin en toute innocence.
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Faire des plans. — Faire des plans et prendre des résolutions procure de nombreuses sensations agréables, et quelqu’un qui aurait la force de ne rien faire d’autre durant toute sa vie que d’élaborer des plans serait un homme très heureux ; mais il devra se reposer parfois de cette activité en réalisant un plan — et c’est alors que surviennent le dépit et la désillusion.
86
Par quel moyen nous voyons l’idéal. — Tout homme capable est enfermé dans ses capacités et ne saurait s’en libérer pour regarder ailleurs. S’il n’avait par ailleurs sa bonne part d’imperfection, il ne pourrait, du fait de sa vertu, accéder à une liberté spirituelle et morale. Nos manques sont les yeux avec lesquels nous voyons l’idéal.
87
Louanges insincères. — La louange insincère suscite après coup beaucoup plus de remords que les reproches insincères, probablement pour la simple raison que les louanges exagérées ont bien davantage compromis notre faculté de juger que les vifs reproches, fussent-ils injustes.
88
Peu importe la façon de mourir. — La manière dont un homme, dans la plénitude de sa vie et l’épanouissement de sa force, pense à sa mort, est certes un témoignage très éloquent sur ce que l’on appelle son caractère ; mais l’heure même de sa mort, sa façon de se tenir dans son lit de mort sont presque indifférentes à cet égard. L’épuisement de la vie qui arrive à son terme, notamment lorsque meurent de vieilles gens, le cerveau trop peu ou trop irrégulièrement alimenté durant ces derniers instants, parfois la très grande violence de la douleur, la nouveauté d’une situation qu’on n’a encore jamais connue, et bien trop souvent la chute et la rechute dans des impressions et des inquiétudes superstitieuses, comme si la mort était une grande affaire et qu’il faille franchir des ponts au-dessus d’abîmes terrifiants : tout cela n’autorise pas à voir dans la mort un témoignage sur le vivant. Il n’est pas vrai non plus que le mourant soit en général plus sincère que le vivant : tout au contraire, chacun ou presque est incité par l’attitude solennelle de l’entourage et la retenue ou les épanchements des larmes et des sentiments, à une comédie tantôt consciente, tantôt inconsciente, de la vanité. Le sérieux avec lequel on traite chaque mourant est certainement, bien des fois, pour le pauvre diable méprisé, la plus exquise jouissance de toute sa vie, une sorte de compensation et de dédommagement pour de nombreuses privations.
89
Les mœurs et leur victime. — L’origine des mœurs doit être ramenée à deux idées : « La communauté a plus de valeur que l’individu » et « L’avantage durable doit être préféré à l’avantage éphémère » ; d’où il découle que l’avantage durable de la communauté doit absolument passer avant celui de l’individu, notamment avant son bien-être momentané mais aussi avant son avantage durable et même sa survie. Que l’individu souffre d’une certaine disposition des choses profitable au Tout, qu’elle le fasse dépérir ou qu’elle cause sa perte, les mœurs doivent être maintenues, le sacrifice doit être accompli. Mais un tel état d’esprit n’advient que chez ceux qui ne sont pas victimes, car la victime fait valoir dans son cas que l’individu peut avoir plus de valeur qu’un grand nombre, tout comme la jouissance présente, l’instant paradisiaques revêtent peut-être un plus grand prix que la terne perpétuation d’états de bien-être ou d’absence de douleur. Mais la philosophie de la victime se fait toujours entendre trop tard et l’on s’en tient donc aux mœurs et à la moralité, celle-ci n’étant que la sensibilité à l’ensemble des mœurs sous l’empire desquelles on vit et on a été élevé — élevé, non pas en tant qu’individu mais comme membre d’un Tout, comme chiffre d’une majorité. C’est ainsi qu’il advient continuellement que l’individu se majore lui-même au moyen de sa moralité.
90
Le bien et la bonne conscience. — Vous croyez que toutes les bonnes choses ont toujours eu bonne conscience ? La science, qui est assurément une très bonne chose, est entrée dans le monde sans cette bonne conscience et dépouillée de tout pathos, et même secrètement, par des voies détournées, s’avançant la tête voilée ou masquée, telle une criminelle, et à tout le moins avec le sentiment d’agir toujours en contrebandière. La bonne conscience est toujours précédée par la mauvaise conscience, elle n’est pas son contraire : car tout ce qui est bon a été un jour nouveau, donc inhabituel, contraire aux mœurs, immoral et, semblable au ver, a rongé le cœur du chercheur heureux.
9 1
Le succès sanctifie les intentions. — Qu’on ne se gêne pas pour prendre le chemin d’une vertu, même si on voit clairement que c’est tout simplement l’égoïsme — donc l’utilité, le confort personnel, la peur, les considérations de santé, de renommée ou de gloire — qui en fournit les motifs. On qualifie ces motifs de bas et d’intéressés : soit, mais s’ils nous poussent à une vertu, par exemple la résignation, la fidélité au devoir, l’ordre, l’économie, la mesure et la modération, qu’on les écoute bien, en dépit des épithètes qu’on leur applique ! Car si on atteint ce à quoi ces vertus appellent, alors la vertu, une fois atteinte, grâce à l’air pur qu’elle fait respirer et au bien-être moral qu’elle communique, ne cesse d’ennoblir les motifs lointains de nos actions, et plus tard nous ne commettrons plus les mêmes actes pour les mêmes motifs grossiers qui nous y conduisaient auparavant. L’éducation doit de ce fait forcer autant que possible les vertus, selon la nature de l’élève : la vertu, quant à elle, air lumineux et été de l’âme, peut alors rajouter son œuvre propre et disperser la douceur et la maturité.
92
Christolâtres et non chrétiens. — Ce serait donc là votre christianisme ! Pour irriter les hommes, vous louez « Dieu et ses saints » ; et quand, à l’inverse, vous voulez louer les hommes, vous poussez les choses si loin que Dieu et ses saints ne peuvent que s’irriter. J’aimerais que vous appreniez au moins les manières chrétiennes, puisqu’il vous manque la politesse du cœur chrétien.
93
Réaction naturelle devant les hommes pieux et non pieux. — On doit le respect à un homme parfaitement pieux : mais on le doit aussi bien à un homme sincèrement et profondément dénué de piété. Si, avec ceux de la dernière espèce, on se trouve comme dans le voisinage de la haute montagne, où les torrents les plus puissants prennent leur source, avec les hommes pieux, c’est comme si on était sous l’ombre immense et paisible d’arbres pleins de sève.
94
Meurtres judiciaires. — Les deux plus grands meurtres judiciaires de l’histoire sont, pour parler sans ambages, des suicides déguisés et bien déguisés. Dans les deux cas, on voulait mourir ; dans les deux cas, c’est par le bras de l’injustice humaine qu’on s’est fait enfoncer le glaive dans la poitrine.
9 5
« Amour ». — Le stratagème le plus subtil qui fait que le christianisme l’emporte sur les autres religions tient en un mot : il a parlé d’amour. Cela a fait de lui la religion lyrique (alors que dans leurs deux autres grandes créations, les Sémites ont donné au monde des religions héroïques et épiques). Il y a dans le mot amour quelque chose de si équivoque, de si suggestif, qui parle tant à la mémoire et à l’espérance, que même l’intelligence la plus médiocre et le cœur le plus froid perçoivent encore quelque chose de l’éclat de ce mot. Pour la femme la plus avisée et l’homme le plus vulgaire, cela évoque les moments en quelque sorte les moins égoïstes de toute leur vie, même si Éros, finalement, ne prenait pas vraiment chez eux son envol ; et tous ceux, innombrables, qui manquent d’amour, de la part de leurs parents, de leurs enfants ou de leurs bien-aimés, tout spécialement ceux dont la sexualité est sublimée, ont fait une trouvaille dans le christianisme.
96
Le christianisme accompli. — Le christianisme comporte aussi un trait épicurien partant de l’idée que Dieu peut uniquement exiger de l’homme, créature à son image, ce qu’il lui est possible d’accomplir, et que donc la vertu et la perfection chrétiennes sont réalisables et souvent réalisées. Ainsi, par exemple, croire qu’on aime ses ennemis — même si ce n’est rien qu’une croyance et une illusion, et nullement une réalité psychologique (donc pas de l’amour) — rend absolument heureux, tant qu’on y croit réellement (pourquoi ? — là-dessus, il est vrai, le psychologue et le chrétien divergent). Et ainsi la vie terrestre s’identifierait de fait avec la vie bienheureuse par la croyance, je veux dire l’illusion, de satisfaire non seulement à l’exigence d’aimer ses ennemis, mais également à toutes les autres exigences chrétiennes et de s’être réellement approprié et assimilé la perfection divine selon l’exhortation : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » L’erreur peut donc vérifier la promesse du Christ.
97
De l’avenir du christianisme. — On peut se permettre des conjectures sur la disparition du christianisme, sur les régions où il sera le plus long à disparaître, si l’on considère pour quelles raisons et dans quelles contrées le protestantisme s’est le plus impétueusement répandu. On sait en effet qu’il promit d’offrir à bien meilleur marché tout ce qu’offrait l’ancienne Église, mais sans messes des morts, sans pèlerinages, sans faste ni pompe ecclésiastiques coûteux ; il se répandit notamment dans les nations du Nord, qui n’étaient pas aussi profondément enracinées dans le symbolisme et le formalisme de l’ancienne Église que celles du Sud : chez ces dernières en effet se perpétuait dans le christianisme un paganisme religieux bien plus puissant, alors qu’au nord le christianisme représentait une opposition et une rupture avec les traditions locales ; il était dès le départ, de ce fait, plus réfléchi que sensible et, pour cette raison aussi, plus fanatique et plus arrogant aux époques de péril. Si on réussit à déraciner le christianisme sous l’angle d’attaque de la pensée, on saura à l’évidence où il va commencer à disparaître : précisément là où il se défendra également le plus âprement. Ailleurs il pliera, mais ne rompra pas, il perdra ses feuilles, mais en poussera d’autres — parce que là ce sont les sens et non les pensées qui auront pris parti pour lui. Mais ce sont les sens qui entretiennent en outre la croyance qu’avec tous les frais que demande l’Église on s’en tire quand même à moindre coût et plus aisément qu’avec les stricts rapports entre le travail et le salaire : car à quel prix estime-t-on le loisir (ou la quasi-paresse) quand une fois on en a pris l’habitude ! À un monde déchristianisé, les sens objectent qu’on serait obligé d’y travailler beaucoup trop et qu’on y bénéficierait de trop peu de loisir ; ils prennent le parti de la magie, c’est-à-dire qu’ils aiment mieux faire travailler Dieu pour eux (oremus nos, deus laboret[5] !).
98
Comédie et sincérité des incroyants. — Il n’y a aucun livre qui contienne aussi abondamment et qui exprime aussi candidement ce qui fait à l’occasion du bien à tout homme — intériorité heureuse et exaltée, prête au sacrifice et à la mort, dans la croyance et la vision de sa « vérité » comme la vérité dernière — que le livre qui parle du Christ. De ce livre, un homme avisé peut apprendre tous les moyens qui permettent de faire d’un livre un livre universel, ami de chacun, notamment ce moyen magistral de tout faire passer pour des révélations, rien comme incertain et encore à venir. Tous les livres de grande portée tentent de laisser une empreinte semblable, comme si le plus vaste horizon intellectuel et spirituel était ici embrassé et comme si tout astre visible présent et futur devait tourner autour de la lumière du soleil qui brille ici. Pour les mêmes raisons qui font que de tels livres ont une grande portée, ne faut-il pas qu’un livre purement scientifique soit sans portée aucune ? N’est-il pas condamné à vivre obscur parmi des gens obscurs, pour être à la fin crucifié et ne jamais ressusciter ? Face à l’annonce que font les hommes de religion de leur « savoir » et de leur Esprit « saint », les honnêtes hommes de science ne sont-ils pas tous « pauvres en esprit » ? Une religion, quelle qu’elle soit, peut-elle exiger davantage de renoncement, peut-elle plus impitoyablement que la science se défaire des égoïstes ? Ce sont de tels propos ou d’autres semblables, avec en tout cas un grain de comédie, que nous pourrions tenir pour notre part, si nous avions à nous défendre contre les croyants : car il n’est guère possible de mener une défense sans un peu de comédie. Mais quand nous sommes entre nous, la parole doit être plus sincère : nous usons alors d’une liberté que ces gens-là, dans leur propre intérêt, ne doivent même pas comprendre. À bas donc le capuchon du renoncement ! la momerie de l’humilité ! Bien plus, bien mieux, voilà notre vérité ! Si la science n’était pas liée au plaisir de la connaissance, à l’utilité de ce qui est connu, que nous importerait la science ? Si un peu de foi, d’amour et d’espérance n’incitaient pas notre âme à la connaissance, qu’est-ce donc qui nous attirerait vers la science ? Et si, dans la science, le moi ne doit pas compter, ce qui importe au plus haut point dans la république des hommes de science, c’est un moi inventif et heureux, et même déjà tout moi probe et travailleur. Le respect de ceux qui accordent le respect, la joie de ceux auxquels nous voulons du bien ou que nous vénérons, parfois la gloire et une modeste immortalité de la personne sont le prix qu’on peut obtenir pour cette dépersonnalisation, sans parler ici d’espérances et de récompenses plus minimes, bien que ce soit précisément à cause d’elles que la plupart se sont soumis et continuent de se soumettre aux lois de cette république et de la science en général. Si nous n’étions pas restés, dans une certaine mesure, des hommes non scientifiques, que pourrait donc nous importer la science ! À tout prendre et pour le dire tout net et sans détour : à un être purement connaissant, la connaissance serait indifférente. Ce qui nous distingue des gens pieux et des croyants, ce n’est pas la qualité, mais la quantité de la foi et de la piété : nous, nous nous contentons de peu. Mais, vont-ils nous lancer : soyez contents, alors, et montrez que vous l’êtes ! Ce à quoi nous pouvons aisément répondre : « En effet, nous ne faisons pas partie des plus mécontents ! Mais vous, si votre foi vous rend heureux, montrez que vous l’êtes ! Vos visages ont toujours été plus nuisibles à la foi que nos raisons ! Si la bonne nouvelle de votre Bible se lisait sur votre visage, vous n’auriez pas besoin d’exiger la croyance en l’autorité de ce livre avec tant d’opiniâtreté : vos paroles, vos actes devraient sans cesse rendre la Bible superflue, une Bible nouvelle devrait sans cesse naître de vous ! Mais alors toute votre apologie du christianisme a ses racines dans votre non-christianisme ; avec votre défense vous rédigez votre propre acte d’accusation. Si toutefois vous désiriez échapper à votre manque de christianisme, l’expérience de deux millénaires vous amènera à la considération suivante qui, habillée sous une humble forme interrogative, s’énonce ainsi : « Si le Christ avait eu vraiment l’intention de sauver le monde, est-ce qu’il n’aurait pas échoué ? »
99
Le poète éclaireur du futur. — La quantité de force poétique excédentaire non utilisée chez les contemporains pour l’organisation de leur vie devrait être consacrée intégralement et exclusivement à une seule fin : éclairer le futur et non pas reproduire le présent ou faire revivre et poétiser le passé, et cela pas non plus au sens où le poète, tel un économiste utopiste, devrait brosser par avance le tableau de conditions plus favorables pour le peuple et la société et celui de leur réalisation. Au contraire, le poète, tels les artistes d’autrefois travaillant sans relâche à représenter les dieux, s’efforcera sans cesse de créer une belle représentation poétique de l’homme et de repérer les cas où, au sein de notre monde et de notre réalité modernes, sans pour autant qu’elle s’en préserve ou qu’elle s’y soustraie artificiellement, la grande et belle âme est encore possible, les cas où elle peut encore maintenant s’intégrer dans des situations harmonieuses et bien proportionnées, acquerra par là même visibilité, durée et exemplarité et, en stimulant l’imitation et l’envie, contribuera ainsi à inventer le futur. Les œuvres de tels poètes se distingueraient en ceci qu’elles apparaîtraient isolées et préservées du souffle et du feu des passions : la méprise irrémédiable, la mise en pièces de toute la lyre humaine, la dérision et les grincements de dents, et tout le tragique et le comique dans l’antique acception courante, tout cela, confronté à cet art nouveau, serait perçu comme une vision grossière, fâcheuse et archaïsante de l’homme. Force, bonté, douceur, pureté et mesure spontanée et innée des personnes et de leurs actions ; un sol aplani donnant repos et plaisir au pied ; un ciel lumineux se reflétant sur les visages et dans l’action ; le savoir et l’art fondus en une unité nouvelle ; l’esprit sans présomption et sans jalousie cohabitant avec sa sœur, l’âme, et faisant surgir des opposés la grâce du sérieux et non l’impatience du déchirement : tout ceci serait l’enveloppe, le général, le fond d’or, sur lequel les délicates oppositions des idéaux incarnés composeraient le vrai tableau — celui de la grandeur humaine sans cesse en progrès. C’est à partir de Goethe que plus d’un chemin mène à cette poésie du futur : mais il faut pour cela de bons éclaireurs et avant tout une puissance supérieure à celle que possèdent les poètes actuels — peintres irréfléchis de la demi-bête et du manque de maturité et de mesure confondus avec la force et la nature.
100
La muse en Penthésilée. — « Plutôt crever qu’être une femme sans attraits. » Si la muse se met à ce genre de réflexion, la fin de son art est à nouveau proche. Mais cela peut constituer le dénouement d’une tragédie aussi bien que d’une comédie.
101
Ce qu’est le détour vers le beau. — Si le beau est ce qui réjouit — ce que jadis chantaient les muses —, alors l’utile est bien souvent le nécessaire détour vers le beau et peut à bon droit récuser le reproche à courte vue des hommes de l’instant, qui ne veulent pas attendre et pensent atteindre tout ce qui est bon sans détour.
102
Ce qui excuse bien des fautes. — L’incessante volonté de créer et son regard vers le dehors sans cesse aux aguets empêchent l’artiste de devenir plus beau et meilleur dans sa personne, donc de se créer lui-même — à moins que son ambition soit assez grande pour le contraindre à se montrer toujours, et jusque dans sa vie sociale, à la hauteur requise par la beauté et la grandeur croissantes de son œuvre. Dans tous les cas, il ne dispose que d’une quantité déterminée de force, celle qu’il dépense pour lui : comment donc son œuvre pourrait-elle en bénéficier ? Et réciproquement.
103
Contenter les meilleurs. — Si, par son art, on a « contenté les meilleurs de son temps », cela signifie qu’on ne contentera pas ceux de l’époque d’après : il est vrai que « l’on a vécu pour toutes les époques » — les applaudissements des meilleurs assurent la gloire.
104
D’une même étoffe. — Si l’on est de la même étoffe qu’un livre ou qu’une œuvre d’art, on est intimement persuadé qu’ils doivent être de premier ordre et l’on est vexé si d’autres les trouvent laids, trop recherchés ou prétentieux.
105
Langage et sentiment. — Que le langage ne nous ait pas été donné pour communiquer nos sentiments, on le voit au fait que tous les simples ont honte de chercher des mots pour leurs émotions très profondes : ils les communiquent en les exprimant seulement par des actes, et là encore on les voit rougir si autrui fait mine de deviner leurs motifs. Parmi les poètes, auxquels la divinité a en général refusé cette pudeur, les plus nobles sont quand même plus laconiques quand ils parlent de leurs sentiments, et ils manifestent quelque contrainte, tandis que les véritables poètes du sentiment sont la plupart du temps dénués de pudeur dans la vie pratique.
10 6
Erreur sur une privation. — Qui ne s’est pas longuement et complètement déshabitué d’un art mais s’y trouve toujours comme chez lui ne saurait, de loin, comprendre à quel point on est peu privé quand on vit sans cet art.
107
Les trois quarts de sa force. — Une œuvre qui doit donner une impression de santé peut tout au plus demander à son auteur les trois quarts de sa force. Si l’auteur a poussé jusqu’à ses limites extrêmes, l’œuvre excite et effraie le spectateur par sa tension. Toutes les bonnes choses ont quelque chose de nonchalant, comme les vaches couchées dans un pré.
108
La faim, convive indésirable. — Comme, pour l’affamé, le plat le plus raffiné vaut autant et pas plus que le plus rudimentaire, l’artiste tant soit peu exigeant ne songera pas à inviter l’affamé à sa table.
109
Vivre sans art et sans vin. — Avec les œuvres d’art il en va comme du vin : dans les deux cas, il vaut bien mieux ne pas en éprouver le besoin, s’en tenir à l’eau et, de soi-même, au moyen de sa flamme intérieure et de la douceur intime de son âme, changer sans cesse l’eau en vin.
110
Le génie prédateur. — Le génie prédateur dans les arts, qui s’entend même à duper des esprits subtils, apparaît lorsque quelqu’un considère sans plus de façons comme butin à prendre tout bien qui n’est pas précisément protégé par la loi comme propriété d’une personne déterminée. Or tous les biens des temps et des maîtres du passé sont à prendre, enclos et gardés par la crainte respectueuse des rares individus capables de les reconnaître : fort de son sans-gêne, ce génie-là brave ces quelques connaisseurs et s’accapare une richesse qui, à son tour, engendre elle-même respect et crainte.
11 1
Aux poètes des grandes villes. — À considérer les jardins de la poésie d’aujourd’hui, on remarque que les cloaques des grandes villes en sont trop proches : au parfum des fleurs se mêle quelque chose qui dénote le dégoût et la putréfaction. C’est avec chagrin que je pose la question : avez-vous tellement besoin, vous les poètes, de solliciter sans cesse le patronage de la plaisanterie et de la saleté lorsque vous devez baptiser une belle et innocente impression ? Faut-il vraiment mettre à votre noble déesse un bonnet grotesque ou diabolique ? Mais d’où viennent ce besoin, cette nécessité ? Justement de ce que vous demeurez trop près des cloaques.
112
Le sel du discours. — Personne n’a encore expliqué pourquoi les auteurs grecs ont fait un si parcimonieux usage des moyens d’expression dont ils disposaient avec une abondance et une force inouïes, que tout livre venu après eux paraît en comparaison un pêle-mêle extravagant et criard. On rapporte que, vers les glaces du pôle Nord aussi bien que dans les pays très chauds, l’usage du sel devient plus parcimonieux, tandis qu’au contraire les habitants des plaines et des rivages côtiers dans les zones de la terre où la chaleur du soleil est plus tempérée en font un usage très abondant. Serait-ce que les Grecs, pour cette double raison que leur intellect était plus froid et plus clair, mais que le fond de leur nature passionnée, au contraire, était beaucoup plus tropical que le nôtre, n’ont pas eu autant besoin que nous du sel et des épices ?
113
L’écrivain le plus libre. — Comment, dans un livre pour esprits libres, passer sous silence Laurence Sterne, lui que Goethe a honoré comme l’esprit le plus libre de son siècle ? Puisse-t-il ici se contenter de l’honneur d’être appelé l’écrivain le plus libre de tous les temps, en comparaison duquel tous les autres apparaissent compassés, mal dégrossis, intolérants et quasiment rustauds. Chez lui, ce n’est pas la mélodie achevée et claire, mais la « mélodie infinie » qu’on pourrait célébrer, si, par ce terme, on désigne un style d’art dans lequel la forme déterminée est continuellement brisée, déplacée, retraduite en indéterminé, en sorte qu’elle signifie une chose et en même temps une autre. Sterne est le grand maître de l’équivoque, ce terme étant à bon droit pris dans une acception plus large qu’on ne le fait ordinairement lorsqu’on se réfère par là aux rapports entre les sexes. On doit donner pour perdu le lecteur qui veut exactement savoir à chaque instant ce que Sterne pense effectivement d’une chose, s’il prend devant elle un air sérieux ou souriant : car il a l’art d’exprimer l’un et l’autre par un seul et même plissement du visage ; il a également l’art, et il le fait même délibérément, d’avoir en même temps raison et tort, d’entremêler la profondeur et la facétie. Ses digressions sont à la fois des continuations et des développements du récit ; ses sentences contiennent en même temps de l’ironie envers tout ce qui est sentencieux, son aversion pour tout esprit de sérieux va de pair avec une tendance à ne rien pouvoir prendre d’une manière seulement plate ou extérieure. Ainsi, il fait naître chez le vrai lecteur un sentiment d’incertitude quant à savoir si l’on marche, si l’on est debout ou couché, sentiment qui s’apparente de très près à du suspens. Lui, l’auteur le plus souple qui soit, communique à son lecteur quelque chose de cette souplesse. Sterne va même jusqu’à inverser les rôles inopinément, se faisant parfois aussi bien lecteur qu’auteur ; son livre ressemble à un spectacle dans le spectacle, à un public de théâtre devant un autre public de théâtre. Il faut capituler à discrétion devant l’humeur de Sterne, et l’on peut au demeurant s’attendre qu’elle sera clémente, toujours clémente. Il est singulier et instructif de voir la façon dont un aussi grand écrivain que Diderot a réagi devant cette équivoque générale de Sterne : lui aussi par l’équivoque, et c’est là justement un authentique surcroît d’humour, à la Sterne. A-t-il imité, admiré, raillé, parodié ce dernier dans son Jacques le fataliste ? Impossible de le savoir à coup sûr, et c’est peut-être justement ce que son auteur a voulu. C’est justement ce doute qui rend les Français injustes envers l’œuvre d’un de leurs premiers maîtres (qui n’a pas à rougir devant aucun Ancien ou Moderne). C’est que les Français sont trop sérieux pour priser l’humour, et tout particulièrement cette façon de prendre l’humour d’une manière humoristique. Faut-il ajouter que Sterne, de tous les grands écrivains, est le plus mauvais modèle, rien moins qu’exemplaire, et que Diderot lui-même a dû expier son audace ? Ce qu’ont voulu et pu faire les bons auteurs français et avant eux certains Grecs dans l’ordre de la prose est exactement le contraire de ce que Sterne veut et peut : il s’élève justement comme une magistrale exception au-dessus de ce que tous les artistes de l’écriture exigent d’eux-mêmes, discipline, achèvement, caractère, constance dans les intentions, vue d’ensemble, simplicité, tenue dans la démarche et la mine. Malheureusement, l’homme Sterne semble n’avoir eu que trop de points communs avec l’écrivain Sterne : son âme d’écureuil bondissait de branche en branche avec une agitation irrésistible ; tout ce qui va du noble à la fripouille lui était familier, il s’y était posé, toujours cet œil mouillé et effronté et ces jeux de physionomie sentimentaux. Si la langue ne répugnait pas à une telle alliance de mots, il était d’une bonté au cœur dur, et il conserva, dans les jouissances d’une imagination baroque et même dépravée, toute la grâce un peu niaise de l’innocence. Une telle équivoque de la chair et de l’âme, un tel esprit libre pénétrant toutes les fibres et tous les muscles du corps, aucun homme peut-être n’a possédé ces qualités au même point que lui.
11 4
Réalité choisie. — De même que le bon prosateur ne prend que des mots appartenant à la langue courante, mais certainement pas tous les mots de cette langue — ce qui donne justement le style choisi —, le bon poète de l’avenir ne représentera que le réel et renoncera complètement à tous les objets usés et suspects, empreints de fantastique et de superstition, qui servaient aux poètes d’autrefois à montrer leur force. Rien que la réalité, mais certainement pas n’importe quelle réalité — au contraire, une réalité choisie !
115
Variétés hybrides de l’art. — À côté des espèces d’art véritables, celle du grand repos et celle du grand mouvement, il y a des variétés hybrides, celle de l’art blasé assoiffé de repos et celle de l’art excité : toutes deux voudraient qu’on prenne leur faiblesse pour de la force et qu’on les confonde avec les espèces véritables.
116
Aujourd’hui le héros manque de couleur. — Les vrais poètes et artistes du temps présent aiment peindre sur un fond clinquant de rouge, de vert, de gris et d’or, un fond de sensualité nerveuse : c’est à elle que s’entendent les enfants de ce siècle. L’inconvénient — si ce n’est pas avec les yeux de ce siècle qu’on regarde ces peintures —, c’est que les plus grandes figures peintes par ces artistes semblent avoir quelque chose de scintillant, de vacillant et de tourbillonnant, de sorte qu’on ne leur prête pas véritablement des faits héroïques, mais au mieux des méfaits de fanfarons qui singent l’héroïsme.
117
Style de surcharge. — Le style surchargé en art est la conséquence d’un appauvrissement de la force organisatrice associé à la pléthore de moyens et d’intentions. Dans les débuts de l’art, on en trouve parfois l’exact opposé.
11 8
Pulchrum est paucorum hominum[6]. — L’histoire et l’expérience nous disent que la monstruosité significative qui excite mystérieusement l’imagination et l’emporte par-delà le réel et le quotidien est plus ancienne et se développe plus à profusion que le beau dans l’art et la vénération du beau — et tout cela explose de nouveau avec exubérance dès que le sens du beau s’estompe. Cela semble être pour l’écrasante majorité des hommes un besoin qui l’emporte sur le goût du beau, sans doute parce qu’il contient un narcotique plus grossier.
119
Origines du goût pour les œuvres d’art. — Si l’on réfléchit aux germes initiaux du sens artistique et qu’on se demande quelles sortes différentes de joie sont procurées par les prémices de l’art, par exemple chez les peuplades sauvages, on trouve d’abord la joie de comprendre ce qu’autrui veut dire ; l’art est alors une manière de poser une énigme qui procure à celui qui la devine la jouissance de sa propre rapidité d’esprit et de sa perspicacité. Ensuite, l’œuvre d’art la plus fruste constitue un rappel de ce qui a été agréable dans l’expérience du sujet, qui en cela éprouve de la joie, par exemple quand l’artiste a évoqué des chasses, des victoires ou des noces. On peut également se sentir excité, touché, enflammé, par exemple quand on voit glorifier la vengeance et le danger. En ce cas, la jouissance tient à l’excitation elle-même, à la victoire sur l’ennui. Même le souvenir des choses déplaisantes, une fois qu’elles sont surmontées ou qu’elles nous font nous-mêmes apparaître intéressants à l’auditeur à titre d’objets d’art (par exemple quand l’aède décrit les vicissitudes d’un marin audacieux), peut nous donner de grandes joies, que l’on porte alors au crédit de l’art. D’une espèce raffinée est encore la joie engendrée par la vue de tout ce qui est régulier et symétrique, dans les lignes, les points ou les rythmes ; car une certaine similitude réveille le sentiment de tout ce qui est ordonné et régulier dans la vie et à quoi seul on doit effectivement tout son bien-être. Dans le culte de la symétrie, on vénère donc inconsciemment la règle et les proportions en tant que sources de tout ce qui a fait son bien-être : cette joie est une espèce d’action de grâces. C’est seulement lorsqu’on a atteint une certaine saturation dans cette dernière joie que naît un sentiment encore plus raffiné, celui d’une jouissance éventuelle à rompre la symétrie et la régularité, quand il nous incite par exemple à chercher la raison dans une apparente déraison, ce qui alors en fait, sous forme de solution d’une énigme esthétique, comme un genre supérieur de la joie artistique dont on parlait plus haut. Qui poursuivra ces considérations saura à quelles sortes d’hypothèses on renonce ici par principe pour expliquer les phénomènes esthétiques.
120
Point trop près. — C’est un inconvénient pour les bonnes pensées que de se succéder trop rapidement ; elles se bouchent mutuellement la vue. C’est pourquoi les plus grands artistes et écrivains ont largement fait usage du médiocre.
121
Le brutal et le faible. — De tout temps les artistes ont découvert que le brutal comporte une certaine force et qu’il n’est pas loisible à chacun de donner dans le brutal, quand bien même il le voudrait ; de même que certaines formes de faiblesse agissent puissamment sur le sentiment. On en a tiré nombre d’artifices dont les plus grands artistes et les plus consciencieux ont du mal à se passer complètement.
122
Bonne mémoire. — Tel ne devient pas un penseur pour la seule raison qu’il a une trop bonne mémoire.
123
Susciter la faim au lieu de l’apaiser. — Les grands artistes s’imaginent avoir par leur art pleinement accaparé et comblé une âme ; au vrai, et souvent pour leur amère déception, cette âme n’en est devenue que plus vaste et plus impossible à combler, si bien que dix artistes plus grands encore pourraient se précipiter dans ses profondeurs, sans parvenir à la rassasier.
124
Peur d’artiste. — La peur que leurs figures ne soient pas perçues comme vivantes peut inciter les artistes au goût déclinant à leur donner un comportement d’allure extravagante ; tout comme par ailleurs les artistes grecs primitifs, du fait de la même peur, ont attribué jusqu’aux mourants et aux grands blessés le sourire qu’ils tenaient pour le signe de vie par excellence, sans se soucier des traits que donne la nature dans ce cas à ceux qui vivent encore ou ne vivent presque plus.
125
Le cercle doit être bouclé. — Qui a parcouru une philosophie ou un art jusqu’à son terme et au-delà comprend, à partir d’une expérience intérieure, pourquoi les maîtres et penseurs ultérieurs se sont écartés d’elle, souvent avec une moue méprisante, pour prendre une voie nouvelle. Le cercle doit bien être décrit, mais l’individu, fût-il le plus grand, est planté, avec un air d’obstination impitoyable, au point qui est le sien de la périphérie, comme si le cercle ne devait jamais être refermé.
126
Art plus ancien et âme contemporaine. — Comme tout art s’entend toujours davantage à exprimer des états d’âme plus mouvementés, plus délicats, plus énergiques et plus passionnés, les maîtres des époques suivantes, gâtés par ces moyens d’expression, éprouvent un malaise devant les œuvres d’art des temps passés, comme si les anciens avaient seulement manqué de moyens pour laisser s’exprimer distinctement leur âme, ou même avaient manqué de certaines conditions techniques préalables ; car ils pensent alors devoir venir à la rescousse, parce qu’ils croient en l’égalité, voire en l’identité de toutes les âmes. Mais en vérité l’âme de ces maîtres-là a été tout autre, sans doute plus grande, mais plus froide et encore hostile aux charmes du vivant : la mesure, la symétrie, le mépris du gracieux et du ravissant, une âpreté et un froid du matin inconscients, une esquive de la passion, comme si l’art devait en mourir, tout cela fait l’état d’esprit et la moralité de tous les maîtres anciens qui ne choisissaient pas leurs moyens d’expression au hasard mais les choisissaient et les pénétraient d’esprit avec la même moralité. Mais doit-on, le sachant, refuser à ceux qui viennent plus tard le droit de donner vie aux œuvres anciennes à l’image de leur âme ? Non, car ils ne peuvent continuer à vivre que si nous leur prêtons notre âme : seul notre sang leur permet de nous parler. Une exécution véritablement « historique » reviendrait à parler comme un fantôme à des fantômes. On honore les grands artistes du passé moins avec cette crainte stérile qui laisse chaque mot, chaque note, tels qu’ils ont été mis, que par des tentatives résolues pour leur redonner sans cesse vie. En vérité, si on se figurait Beethoven soudain revenu, et une de ses œuvres jouée devant lui selon la sensibilité et le raffinement nerveux les plus modernes qui font la gloire de nos interprètes, il resterait sans doute longtemps muet, hésitant à lever la main pour maudire ou pour bénir, mais finissant peut-être par dire : « Eh bien ! Voilà qui n’est ni moi, ni autre chose que moi, mais une tierce chose, j’y vois quelque chose de juste, si ce n’est pas le juste même. À vous de voir comment vous vous y prenez, puisque vous êtes bien obligés d’écouter ; et c’est le vivant qui est dans le juste, comme le dit le grand Schiller. Restez donc dans le juste, et laissez-moi retourner sous terre. »
127
Contre ceux qui réprouvent la brièveté. — Ce qui est dit en peu de mots peut être le fruit de ce qui a été longuement pensé : mais le lecteur novice sur ce terrain et qui n’a pas encore réfléchi voit dans toute brièveté quelque chose d’embryonnaire, non sans un signe de réprobation à l’adresse de l’auteur qui lui sert aussi un fruit de ce genre encore vert, trop tôt cueilli.
128
Contre les myopes. — Croyez-vous que ce soit forcément fait de pièces et de morceaux parce qu’on vous le donne en morceaux (et qu’on est forcé de le faire) ?
129
Lecteurs de maximes. — Les pires lecteurs de maximes sont les amis de leur auteur lorsqu’ils s’empressent de remonter du général au particulier auquel la maxime doit son origine : car à regarder ainsi au fond du pot, ils réduisent à néant tous les efforts de l’auteur, de sorte qu’au lieu d’une disposition et d’un enseignement philosophiques ils ne méritent de récolter, dans le meilleur comme dans le pire des cas, rien d’autre que la satisfaction de la curiosité vulgaire.
130
Goujateries de lecteur. — La double goujaterie du lecteur envers l’auteur consiste à faire l’éloge de son deuxième livre au détriment du premier (ou inversement), tout en exigeant que l’auteur lui en soit reconnaissant.
131
Ce qu’il y a d’excitant dans l’histoire de l’art. — Si on étudie l’histoire d’un art, par exemple celui de l’éloquence grecque, en passant d’un maître à l’autre, à la vue de cette résolution toujours croissante d’obéir à la fois aux règles et aux limites anciennes et nouvelles, on tombe pour finir dans une tension pénible : on comprend que l’arc doit inévitablement se rompre et que la composition prétendument inorganique, surchargée et masquée par les moyens d’expression les plus extraordinaires — en l’occurrence le style baroque de l’asianisme — constituait alors une nécessité et presque un bienfait.
132
Aux grands de l’art. — Cet enthousiasme que toi, grand de l’art, apportes au monde, fait se ratatiner la raison de bien des gens. Savoir cela rend humble. Mais l’enthousiaste porte sa bosse avec fierté et plaisir : tu te consoleras en pensant que grâce à toi le bonheur s’est accru dans le monde.
133
Absence de conscience esthétique. — Les vrais fanatiques d’un mouvement artistique sont ces natures totalement dépourvues de sens artistique qui pour leur part ne se sont pas assimilé les éléments de la théorie de l’art et de sa pratique, mais qui sont puissamment emportées par tous les effets élémentaires d’un art. Pour elles il n’y a pas de conscience esthétique, et par conséquent rien qui puisse les empêcher de tomber dans le fanatisme.
134
Comment l’âme doit se mouvoir après la musique nouvelle. — L’intention artistique que la musique nouvelle poursuit dans ce qu’on persiste actuellement à désigner sous le nom vague de « mélodie infinie » peut être éclairée de la façon suivante : on s’avance dans la mer, progressivement on perd pied et pour finir on se laisse aller à la merci des vagues. Il faut nager. Dans la musique telle qu’elle avait cours jusqu’à maintenant, avec son alternance gracieuse, solennelle ou passionnée du vif et du lent, il fallait danser. La règle requise en l’occurrence, à savoir le respect d’équilibres déterminés de temps et de puissance, exigeait de l’âme de l’auditeur une concentration soutenue : c’est sur le contraste entre ce courant d’air frais amené par la concentration et le souffle chaud de l’enthousiasme musical que reposait le charme de cette musique. Richard Wagner voulait une autre sorte de mouvement de l’âme, proche, on l’a dit, d’une âme qui nage et qui flotte. Peut-être est-ce là l’essentiel de toutes ses innovations. Son fameux procédé, né de cette volonté et adapté à elle, la « mélodie infinie », s’applique à rompre, voire à tourner en dérision toute espèce de proportion mathématique de temps et de puissance. Wagner abonde en inventions d’effets de ce genre, que les oreilles d’avant entendent comme des paradoxes rythmiques et des blasphèmes. Il redoute la pétrification, la cristallisation, le passage de la musique à l’architectonique, et il oppose ainsi au rythme à deux temps un rythme à trois temps, introduit fréquemment un cinq et un sept temps, répète aussitôt la même phrase, avec une amplification telle qu’elle atteint une durée double ou triple. L’imitation paresseuse d’un tel art peut mettre la musique en grand danger : l’extrême maturité du sentiment rythmique a toujours été guettée par le retour à l’état sauvage, le déclin de la rythmique. Ce danger devient surtout énorme quand une telle musique s’adosse toujours plus étroitement à un jeu d’acteur ou à une gestuelle tout à fait naturalistes, éduqués et maîtrisés par aucun art supérieur de la plastique, lesquels ne possèdent en eux-mêmes aucune règle et qui ne peuvent non plus communiquer aucune règle à l’élément qui s’accole à eux, la nature par trop féminine de la musique.
135
Poète et réalité. — La muse du poète qui n’est pas amoureux de la réalité ne sera justement pas la réalité et lui donnera des enfants aux yeux caves et aux os trop fragiles.
136
Moyens et fin. — Dans l’art la fin ne justifie pas les moyens : mais la sainteté des moyens peut ici justifier la fin.
137
Les pires lecteurs. — Les pires lecteurs sont ceux qui agissent comme des soldats au pillage : ils prélèvent les choses qui peuvent leur être utiles, souillent et chambardent le reste pour enfin médire du tout.
138
Caractéristiques du bon écrivain. — Les bons écrivains ont deux choses en commun : ils préfèrent être compris plutôt que regardés avec étonnement et ils n’écrivent pas pour les lecteurs délicats et trop subtils.
13 9
Genres mélangés. — Dans les arts le mélange des genres témoigne de la méfiance que les créateurs éprouvaient à l’égard de leur propre force ; ils cherchaient des secours, des défenseurs, des cachettes — ainsi le poète appelle à son secours la philosophie, le musicien le drame, le penseur la rhétorique.
140
Se taire. — L’auteur doit se taire quand son œuvre parle.
141
Insignes du rang. — Tous les poètes et écrivains qui sont amoureux du superlatif veulent plus qu’ils ne peuvent.
142
Livres froids. — Le bon penseur compte sur des lecteurs qui ressentent le bonheur qu’il y a à bien penser : de sorte qu’un livre qui semble froid et sobre, vu comme il faut, peut apparaître comme baignant dans le soleil de la belle humeur spirituelle et comme une véritable consolation de l’âme.
143
Artifices des lourdauds. — Le penseur lourdaud choisit habituellement comme allié le bavardage ou bien le style pompeux : avec le premier il croit pouvoir s’approprier la souplesse et l’aisance, avec le second il fait naître l’illusion que sa particularité est un effet de la volonté libre, de l’intention artistique en vue de la dignité, laquelle exige la lenteur du geste.
144
Du style baroque. — Celui qui sait qu’il n’est pas né ni formé, comme penseur ou écrivain, à la dialectique et au décorticage des pensées se repliera involontairement sur le rhétorique et le dramatique : car ce qui lui importe en fin de compte, c’est de se faire comprendre et par là de gagner du pouvoir, sans se soucier de savoir si en bon berger il conduit vers lui les sentiments sur un chemin sans obstacle, ou si en brigand il s’en empare à l’improviste. C’est vrai aussi bien dans les arts plastiques que dans les autres arts, où le sentiment d’une dialectique défaillante ou d’une insuffisance de l’expression et du récit en même temps qu’une impulsion exubérante et pressante aux formes fait naître cette espèce de style que l’on appelle le style baroque. Seuls les gens non avertis et les prétentieux trouveront d’ailleurs d’emblée ce terme désobligeant. Le style baroque apparaît dès qu’un grand art commence à décliner, quand les exigences dans l’art de l’expression classique sont devenues bien trop grandes, comme un phénomène naturel que l’on considérera certes avec mélancolie — parce qu’il précède la nuit — mais aussi en admirant les arts de remplacement de l’expression et du récit qui lui sont propres. C’est le cas pour le choix de la matière et du sujet d’une extrême tension dramatique qui font trembler le cœur, même indépendamment de l’art, parce que le ciel et l’enfer se font sentir de trop près : l’éloquence des affects et des gestes puissants, du sublime hideux, des grandes masses, de la quantité en elle-même — comme cela s’annonce déjà chez Michel-Ange, père ou grand-père des artistes baroques italiens ; les lumières du crépuscule, de la transfiguration ou de l’incendie sur des formes aussi prégnantes, avec continuellement de nouvelles entreprises risquées pour les moyens et les intentions, fortement soulignés par l’artiste pour les artistes, tandis que le non-initié est réduit à imaginer y voir le constant et involontaire débordement des cornes d’abondance d’un art originel de la nature. Toutes ces caractéristiques, qui font la grandeur de ce style, ne sont pas possibles ni permises dans les époques anciennes, préclassiques et classiques d’un art ; de telles délices restent longtemps sur l’arbre comme des fruits défendus. Or aujourd’hui, où c’est la musique qui entre dans cette époque ultime, on peut découvrir le phénomène du style baroque dans une splendeur particulière et en tirer par comparaison de nombreux enseignements pour les époques anciennes : car depuis les Grecs il y a déjà souvent eu un style baroque, dans la poésie, l’éloquence et la prose, dans la sculpture aussi bien, on le sait, que dans l’architecture. Et chaque fois ce style, bien que la plus haute noblesse, celle de la perfection innocente, inconsciente et victorieuse, lui fasse défaut, a été un bienfait pour beaucoup d’entre les meilleurs et des plus sérieux de son époque. C’est pourquoi, je le répète, il est présomptueux de le juger tout de go d’une façon désobligeante, tant on peut s’estimer heureux si ce style ne rend pas insensible à d’autres plus purs et plus grands.
145
Valeur des livres honnêtes. — Les livres honnêtes rendent le lecteur honnête tout du moins en faisant sortir sa haine et sa répugnance, tandis que la rouerie perspicace sait parfaitement les cacher. Mais avec un livre on se laisse aller, lors même qu’on sait se retenir face aux personnes.
14 6
Comment l’art se fait des partisans. — Quelques beaux passages, un développement d’ensemble captivant et pour finir une atmosphère qui entraîne et bouleverse : c’est tout ce que la plupart des profanes peuvent saisir d’une œuvre d’art. À une époque de l’art où l’on veut attirer la grande masse des profanes dans le camp des artistes, donc créer un parti en vue peut-être de la préservation de l’art en général, le créateur fera bien de ne pas donner davantage : pour qu’il n’en vienne pas à gaspiller ses forces dans des domaines où personne ne lui en saura gré. En faire plus — imiter la nature dans sa production de formes et dans sa croissance organiques — reviendrait en ce cas à semer sur l’eau.
147
Atteindre la grandeur au détriment de l’histoire. — Chaque maître récent qui oriente le goût des amateurs d’art dans sa direction à lui mène involontairement à une sélection et à une réévaluation des maîtres anciens et de leurs œuvres : ce qui chez eux va dans son sens à lui et lui est apparenté est un avant-goût qui l’annonce, lui, est considéré désormais comme la chose véritablement importante chez eux et dans leurs œuvres — fruit dans lequel se cache habituellement le ver d’une grave erreur.
148
Comment une époque est attirée vers l’art. — Qu’on apprenne aux hommes, au moyen de tous les mirages de l’art et de la pensée, à vénérer leurs manques, leur indigence spirituelle, leurs aveuglements et leurs passions insensés — et c’est possible —, qu’on ne montre du crime et de la folie que le côté sublime, de la faiblesse de volonté et des résignés aveugles que ce qui est émouvant et attendrissant dans un tel état — cela aussi est souvent arrivé : alors on a trouvé le moyen d’insuffler un amour exalté pour la philosophie et l’art (notamment aux personnes des artistes et des penseurs) à une époque totalement non artistique et non philosophique, ce qui est peut-être le seul moyen de garantir l’existence de productions aussi délicates et aussi menacées.
149
Critique et joie. — La critique, qu’elle soit partiale et injuste ou même raisonnable, procure tant de plaisir à celui qui l’exerce que le monde doit de la reconnaissance à toutes les œuvres et à toutes les actions qui incitent abondamment et beaucoup de gens à la critique : car elle laisse derrière elle une éclatante traînée de joie, de traits d’esprit, de contentement de soi, de fierté, d’enseignements et de bonnes résolutions. Le Dieu de la joie a créé le mauvais et le médiocre pour les mêmes raisons qu’il a créé le bon.
150
Au-delà de ses limites. — Quand un artiste veut être plus qu’un artiste, par exemple l’éveilleur moral de son peuple, il finit par s’amouracher pour sa peine d’un monstre de substance morale — et la muse d’en rire : car cette déesse si bienveillante peut aussi devenir méchante par jalousie. Que l’on songe à Milton et à Klopstock.
151
Œil de verre. — L’orientation du talent vers des sujets, des personnes ou motifs moraux, vers la belle âme de l’œuvre d’art, est parfois seulement l’œil de verre que s’implante l’artiste auquel la belle âme fait défaut, avec ce résultat rarissime que cet œil finalement devient quand même nature vivante, encore que cette nature ait un regard quelque peu étiolé, mais communément avec le résultat que tout le monde croit voir la nature là où il n’y a que la froideur du verre.
152
Écrire et vouloir vaincre. — Écrire devrait toujours indiquer une victoire, à savoir un dépassement de soi-même, lequel doit être communiqué à d’autres pour leur bien ; mais il est des auteurs dyspeptiques qui n’écrivent que lorsqu’ils ne peuvent digérer quelque chose, ou même lorsqu’une chose leur est simplement restée en travers de la gorge : ils cherchent involontairement à contrarier le lecteur par leur dépit et de ce fait à exercer un pouvoir sur lui, ce qui veut dire qu’eux aussi veulent la victoire, mais sur d’autres.
153
« Tout bon livre a le temps ». — Tout bon livre a un goût âpre, lorsqu’il paraît : il a le défaut de la nouveauté. S’ajoute à cela que l’auteur vivant lui fait du tort, dans la mesure où il est connu et qu’on sait des choses sur lui : car tout le monde a l’habitude de confondre l’auteur avec son œuvre. Ce qui en elle est esprit, douceur et brillance doit se développer au fil des années, par les soins d’une vénération croissante, ancienne et finalement héritée. Maintes heures devront passer là-dessus et mainte araignée aura dû y tisser sa toile. Les bons lecteurs rendent un livre sans cesse meilleur et les bons adversaires le clarifient.
154
La démesure comme moyen artistique. — Les artistes savent fort bien ce que signifie se servir de la démesure comme moyen artistique pour donner l’impression de richesse. Cela fait partie des ruses innocentes de la captation des âmes à laquelle doivent s’entendre les artistes ; car dans leur monde qui vise l’apparence, les moyens de l’apparence ne doivent pas nécessairement être authentiques.
155
Orgue de Barbarie caché. — Les génies s’entendent mieux que les talents à cacher l’orgue de Barbarie grâce à leur plus ample drapé : mais au fond eux non plus ne peuvent faire davantage que ressasser leur demi-douzaine de vieilles rengaines.
156
Le nom sur la page de titre. — Il est certes coutumier à présent et presque obligatoire de voir figurer le nom de l’auteur sur le livre : et pourtant c’est une des causes principales du peu d’effet qu’ont les livres. S’ils sont bons, ils valent mieux que leur auteur, dont ils sont la quintessence ; mais dès que l’auteur se fait reconnaître sur la page de titre, la quintessence du livre est à nouveau diluée, du fait du lecteur, par ce qu’il y a de personnel, voire de plus personnel chez l’auteur, et par là même la raison d’être du livre est compromise. C’est l’ambition de l’intellect de ne plus apparaître individuellement.
157
Critique la plus implacable. — On critique une personne, un livre, de la façon la plus implacable en les confrontant à leur propre idéal.
15 8
Peu et sans amour. — Tout bon livre est écrit pour un lecteur déterminé et pour ceux de son espèce, et, justement pour cette raison, est considéré défavorablement par tous les autres lecteurs, la grande majorité : voilà pourquoi sa réputation repose sur des bases étroites et ne peut se construire que lentement. Le livre médiocre ou mauvais est justement celui qui cherche à plaire et plaît au grand nombre.
159
Musique et maladie. — Le danger de la musique nouvelle est qu’elle porte à nos lèvres la coupe de la félicité et du grandiose d’une façon si irrésistible et avec un tel semblant d’extase morale qu’un homme sobre et noble en boira toujours quelques gouttes de trop. Cette minime débauche, sans cesse réitérée, peut cependant finir par ébranler et miner profondément la santé de l’esprit, bien plus que ne le ferait un gros excès : de sorte que l’ultime recours est de fuir la grotte de la nymphe et, à travers flots et périls, de se frayer un chemin vers la fumée d’Ithaque et les étreintes de l’épouse plus simple et plus humaine.
160
Avantage pour les adversaires. — Un livre plein d’esprit en donne aussi une part à ses adversaires.
161
Jeunesse et critique. — Critiquer un livre, pour les jeunes gens, cela se borne à ne pas laisser venir à soi la moindre idée féconde et à défendre sa peau bec et ongles. Le jeune homme vit en état de légitime défense à l’encontre de toute nouveauté qu’il ne peut aimer en bloc et commet en cela chaque fois, autant qu’il le peut, un crime inutile.
162
Effet de la quantité. — Le plus grand paradoxe de l’histoire de la poésie est que, dans tout ce qui fait la grandeur de la poésie ancienne, le poète peut être un barbare, tordu et bossu de la tête aux pieds, tout en restant le plus grand des poètes. Il en va ainsi pour Shakespeare qui, comparé à Sophocle, ressemble à une mine qui regorge d’or, de plomb et d’éboulis, tandis que ce dernier est plus que de l’or, de l’or sous sa forme la plus noble, ce qui fait presque oublier sa valeur de métal. Mais la quantité poussée à l’extrême vaut qualité, ce qui profite à Shakespeare.
163
Tout commencement égale danger. — Le poète a le choix ou bien d’élever le sentiment degré par degré pour le porter ainsi finalement très haut, ou bien d’essayer de produire un effet de surprise et de tirer d’emblée de toutes ses forces sur la corde de la cloche. Ces façons de faire ont toutes deux leurs dangers : dans le premier cas, l’ennui fera peut-être fuir son auditeur, dans le second, ce sera la peur.
164
En faveur des critiques. — Les insectes piquent, non par méchanceté, mais parce que eux aussi veulent vivre : de même pour nos critiques, qui veulent notre sang, et non notre souffrance.
165
Succès des sentences. — Les novices, dès lors qu’une sentence leur paraît immédiatement évidente par sa vérité toute simple, croient toujours qu’elle est ancienne et bien connue et regardent du coup son auteur de travers comme s’il avait voulu piller le bien commun de tous ; tandis qu’ils prennent plaisir à des demi-vérités bien épicées et le font savoir à leur auteur. Celui-ci sait apprécier cette sorte d’indication et devine par là aisément où il a réussi et où il a échoué.
166
Vouloir vaincre. — Un artiste qui, dans tout ce qu’il entreprend, dépasse ses forces, finira malgré tout par entraîner la foule après lui par le spectacle qu’il offre de cette lutte épique : car le succès ne s’attache pas qu’à la victoire, mais parfois déjà à la volonté de vaincre.
16 7
Sibi scribere[7]. — L’auteur raisonnable n’écrit pas pour une autre postérité que la sienne, à savoir sa propre vieillesse, de façon à pouvoir là encore prendre plaisir à lui-même.
168
Éloge de la sentence. — Une bonne sentence résiste à la morsure du temps et tous les millénaires ne parviendront pas à la consommer, même si elle sert de nourriture à chaque époque : elle constitue par là le grand paradoxe de la littérature, l’impérissable au cœur même du changement, le mets toujours apprécié, à l’instar du sel, et qui, comme lui, ne perd jamais sa saveur.
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Besoin esthétique de second ordre. — Le peuple éprouve bien quelque chose de ce qu’on peut appeler besoin esthétique, mais c’est peu de chose, qu’on peut satisfaire à bon marché. Au fond il suffit en l’occurrence des déchets de l’art, il faut l’avouer sincèrement. Que l’on songe donc, par exemple, au genre de mélodies et de chansons qui plaisent vraiment de nos jours aux couches les plus vigoureuses, les moins corrompues et les plus candides de la population, que l’on aille vivre parmi les bergers, les vachers, les paysans, les chasseurs, les soldats et les marins, et on verra ce qu’il en est. Et dans les petites villes, justement dans ces maisons où règnent les vertus bourgeoises ancestrales, la musique qu’on affectionne et même dont on raffole, n’est-ce pas la plus exécrable musique qui se puisse produire aujourd’hui ? Ceux qui parlent d’un besoin plus profond, d’un désir inassouvi d’art chez le peuple tel qu’il est, ceux-là racontent n’importe quoi ou trompent le monde. Soyez sincères ! C’est seulement chez les êtres d’exception qu’il y a aujourd’hui un besoin esthétique de grand style, parce que l’art dans son ensemble est encore une fois en recul et que les forces et les espérances humaines se sont portées pour un temps vers autre chose. En outre, en dehors du peuple, il est vrai que subsiste un besoin esthétique plus large, plus vaste, mais de second ordre, dans les hautes et très hautes couches sociales ; il y a là peut-être quelque chose qui ressemble à une communauté artistique de bonne foi. Mais qu’on aille voir les éléments qui la composent ! Ce sont en général les insatisfaits raffinés qui, par eux-mêmes, ne parviennent pas à une joie véritable : l’homme cultivé qui ne s’est pas libéré au point de pouvoir se passer des secours de la religion et qui pourtant trouve que les saintes huiles ne sentent pas assez bon ; le nobliau trop faible pour rompre avec un vice foncier de son existence ou le penchant pernicieux de son caractère au moyen d’une conversion ou d’un renoncement héroïque ; l’homme richement doué qui se croit trop grand seigneur pour se rendre utile par une activité modeste et qui est trop paresseux pour se sacrifier à une grande tâche ; la jeune fille qui ne sait pas se créer une sphère suffisante de devoirs ; la femme qui s’est liée et ne se sent pas assez liée par un mariage étourdi ou inavouable ; le savant, le médecin, le commerçant, le fonctionnaire qui s’est engagé trop tôt dans sa branche particulière et n’a jamais donné libre cours à sa nature tout entière, mais, le cœur rongé, fait au demeurant solidement son travail ; et enfin, tous les artistes incomplets : ce sont tous ceux-là qui aujourd’hui ont encore un véritable besoin esthétique ! Et que demandent-ils en fait à l’art ? Il doit dissiper pendant quelques heures ou quelques instants leur malaise, leur ennui, leur grain de mauvaise conscience et si possible transfigurer le vice de leur existence et de leur caractère en l’élevant à la dimension d’un vice de la destinée du monde — à la différence complète des Grecs, qui sentaient dans leur art l’émanation et le débordement de leur propre bien-être et de leur propre santé, et se plaisaient à voir encore une fois leur perfection projetée en dehors d’eux-mêmes : eux, ce qui les amena à l’art, c’est la jouissance d’eux-mêmes, nos contemporains, ce fut… le mécontentement de soi.
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Les Allemands au théâtre. — Le véritable talent théâtral des Allemands a été Kotzebue ; lui et ses Allemands, ceux des classes supérieures comme ceux des classes moyennes, ne pouvaient être que du même monde, et ses contemporains auraient pu dire sérieusement de lui : « En lui nous vivons, agissons et existons. » Il n’y avait là rien de contraint, rien d’imposé, aucun plaisir mitigé ni forcé : ce qu’il voulait et savait faire était compris et, aujourd’hui encore, le succès théâtral honorable sur les scènes allemandes est effectivement échu aux héritiers honteux ou effrontés des moyens et des effets à la Kotzebue, surtout dans la mesure où la comédie fait encore un peu florès ; cela prouve qu’une bonne part du caractère allemand d’alors, surtout en dehors des grandes villes, est toujours bien vivace. Bonasses, intempérants dans les petites jouissances, prompts à larmoyer, aspirant à se défaire, au moins au théâtre, de leur austère pondération innée et à exercer une indulgence souriante, voire rieuse, confondant et mettant dans le même sac le bien et la compassion — trait constitutif de la sentimentalité allemande —, exultant devant une belle action généreuse, au demeurant serviles envers les supérieurs, envieux d’autrui et cependant intimement satisfaits d’eux-mêmes — tels ils étaient, tel il était. Le deuxième talent théâtral a été Schiller : celui-ci découvrit une catégorie de spectateurs qui jusque-là n’étaient pas entrés en ligne de compte ; il les trouva dans les générations encore immatures, chez les jeunes filles et les jeunes gens allemands. Avec ses œuvres il alla au-devant de leurs élans sublimes, nobles et impétueux, encore qu’assez confus, au-devant de leur goût pour le verbiage moral (goût qui habituellement s’estompe vers la trentaine) et, conformément au caractère passionné et à l’esprit de parti de cette classe d’âge, il remporta un succès qui gagna peu à peu avantageusement les générations plus âgées : Schiller a, d’une façon générale, rajeuni les Allemands. Goethe était à tous égards au-dessus des Allemands, et c’est encore vrai aujourd’hui : jamais il ne sera du même monde qu’eux. Comment un peuple pourrait-il d’ailleurs jamais être à la hauteur de cette goethéenne spiritualité dans le bien-être et la bienveillance ? De même que Beethoven fit de la musique, et Schopenhauer de la philosophie par-dessus la tête des Allemands, de même Goethe a composé son Tasse, son Iphigénie par-dessus les Allemands. Il fut suivi par une très petite troupe d’hommes hautement cultivés, formés par l’Antiquité, la vie et les voyages, et ayant grandi par-dessus la nature allemande : il ne voulait pas qu’il en aille autrement. Lorsque ensuite les romantiques établirent leur culte intéressé de Goethe, puis lorsque leur goût d’une étonnante habileté se transmit aux disciples de Hegel, véritables éducateurs des Allemands de ce siècle, lorsque l’éveil de l’ambition nationale profita aussi à la gloire des poètes allemands et que le véritable critère du peuple pour savoir s’il peut sincèrement prendre plaisir à quelque chose fut impitoyablement subordonné au jugement des individus et à cette ambition nationale — c’est-à-dire lorsque l’on commença à prendre plaisir par obligation —, alors apparurent cette duperie et cette inauthenticité de la culture allemande qui avait honte de Kotzebue, qui portait à la scène Sophocle, Calderón et même la seconde partie du Faust de Goethe et qui, à cause de sa langue chargée et de son estomac embarrassé, finit par ne plus savoir ce qui lui plaît et ce qui l’ennuie. Heureux ceux qui ont du goût, quand bien même il serait mauvais ! Et cette qualité peut rendre non seulement heureux, mais encore sage : c’est la raison pour laquelle les Grecs, très subtils dans de telles matières, désignaient le sage par un mot qui signifie l’homme de goût et donnaient tout simplement à la sagesse, dans l’ordre de l’art comme de la connaissance, le nom de « goût » (sophia).
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La musique, fruit tardif de toute civilisation. — De tous les arts qui poussent habituellement sur le sol d’une culture donnée, dans des conditions sociales et politiques déterminées, la musique est la dernière de toutes les plantes à faire son apparition, à l’automne et au moment où défleurit la civilisation à laquelle elle appartient, cependant que sont déjà visibles les premiers signes annonciateurs d’un nouveau printemps. Parfois même il arrive que la musique, telle la langue d’une époque engloutie, se fait entendre dans un monde nouveau et étonné, et elle vient trop tard. C’est seulement dans l’art des musiciens néerlandais que l’âme du Moyen Âge chrétien a commencé à se faire entendre pleinement : son architecture sonore est la sœur cadette du gothique, mais légitime et de même rang que lui. C’est seulement dans la musique de Haendel que chanta le meilleur de l’âme de Luther et de ses pairs, la grande impulsion héroïque juive qui produisit tout le mouvement de la Réforme. Mozart fut le premier à rendre en or sonnant le siècle de Louis XIV et l’art de Racine et de Claude Lorrain. Ce n’est qu’avec la musique de Beethoven et de Rossini que le XVIIIe siècle, le siècle de l’exaltation, des idéaux brisés et du bonheur fugitif, trouva ses derniers accents. Et donc un amateur de métaphores délicates pourrait dire que toute musique vraiment importante est un chant du cygne. La musique n’est justement pas un langage universel, intemporel, comme on l’a si souvent dit à son honneur, mais au contraire elle correspond exactement à une certaine mesure du temps, du sentiment et de la chaleur que porte en elle comme sa loi intérieure une culture singulière tout à fait déterminée, définie dans le temps et dans l’espace : la musique de Palestrina serait complètement inaccessible à un Grec et, réciproquement, qu’entendrait Palestrina dans la musique de Rossini ? Peut-être que notre toute récente musique allemande, elle aussi, si dominante et avide de domination qu’elle soit, ne sera plus comprise à brève échéance, car elle a pris naissance dans une culture en train de s’effondrer rapidement ; son terrain est cette période de réaction et de restauration dans laquelle ont fleuri, en répandant sur l’Europe un parfum mêlé, aussi bien un certain catholicisme du sentiment que l’appétit de toutes les particularités et principes patriotiques et nationaux. Ce sont ces deux tendances de la sensibilité qui, saisies dans leur plus grande force et poursuivies jusqu’à leurs prolongements les plus lointains, ont fini par se faire entendre dans l’art wagnérien. L’appropriation par Wagner des antiques légendes de la patrie, sa façon de disposer à sa guise, pour leur conférer une sublimité, de leurs dieux et de leurs héros si étranges — qui sont en fait des bêtes de proie souveraines avec des accès de profondeur, de magnanimité et de dégoût de vivre —, la nouvelle vie donnée à ces figures, auxquelles il attribue de surcroît la soif chrétienne et moyenâgeuse de sensualité et d’ascèse extatiques, toute cette façon wagnérienne de prendre et de donner quant aux sujets, aux âmes, aux figures et aux paroles, tout cela aussi exprime clairement l’esprit de sa musique, si tant est que celle-ci, comme toute musique, soit d’elle-même capable de parler sans la moindre équivoque. Cet esprit mène la toute dernière campagne de guerre et de réaction contre l’esprit des Lumières dont le souffle est passé du siècle dernier dans celui-ci, ainsi que contre les idées supranationales de l’exaltation révolutionnaire française et contre le prosaïsme anglo-américain dans la transformation de l’État et de la société. Or n’est-il pas évident que ces idées et ces sentiments, qui paraissent ici — chez Wagner et ses partisans — encore réprimés, ont depuis longtemps repris vigueur, et que cette tardive protestation musicale contre eux parvient la plupart du temps jusqu’à des oreilles qui préféreraient entendre d’autres accents, tout à l’opposé ? De telle sorte qu’un beau jour cet art merveilleux et sublime pourrait d’un seul coup devenir incompréhensible et être recouvert par les toiles d’araignée de l’oubli. On ne saurait se laisser induire en erreur sur cet état de choses par ces fluctuations éphémères qui se donnent comme des réactions à l’intérieur de la réaction, comme un creux momentané de la vague au cœur même de la houle ; il se pourrait donc que cette décennie de guerres nationales, de martyre ultramontain et d’alarmes socialistes contribue également, avec ses répercussions les plus subtiles, à la gloire soudaine dudit art — sans lui offrir pour autant la garantie qu’il « ait de l’avenir » ou même qu’il a pour lui l’avenir. Il est de la nature de la musique que les fruits de ses grandes années de culture perdent plus tôt leur saveur et se gâtent plus vite que ceux des arts plastiques ou même que ceux de l’arbre de la connaissance : de tous les arts humains, ce sont en effet les idées qui constituent ce qu’il y a de plus durable et de meilleure garde.
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Les poètes ne sont plus des maîtres. — Quelque mal que notre époque ait à l’entendre, il y a eu des poètes et des artistes dont l’âme était au-dessus des passions, de leurs convulsions et de leurs extases, et qui, de ce fait, prenaient plaisir à des sujets plus purs, à des personnages plus dignes, à des enchaînements et des dénouements plus délicats. Si les grands artistes d’aujourd’hui sont, pour la plupart, ceux qui déchaînent la volonté et par là même, dans certaines circonstances, des libérateurs de la vie, ceux-là savaient dompter la volonté, métamorphoser l’animal, se faire créateurs de l’homme et en somme être des sculpteurs qui transforment et perfectionnent la vie, tandis que la réputation de ceux d’aujourd’hui tient à ce qu’ils se déharnachent, détachent les chaînes et ne produisent que des décombres. Les Grecs anciens exigeaient du poète qu’il se fasse le maître des adultes : mais combien devrait avoir honte aujourd’hui un poète si on exigeait cela de lui, lui qui n’a jamais été un bon maître pour lui-même et par conséquent n’est jamais devenu un bon poème, une belle œuvre, mais, dans le meilleur des cas, en quelque sorte le tas de décombres sauvage et attrayant d’un temps et, en même temps, une caverne de désirs, envahie telle une ruine de fleurs, de ronces, d’herbes vénéneuses, peuplée et visitée de serpents, de vermine, d’araignées et d’oiseaux, objet d’une méditation affligée sur les raisons qui font qu’aujourd’hui les choses les plus nobles et les plus précieuses ne se dressent que comme des ruines privées du passé et de l’avenir de la perfection ?
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Regard en avant et en arrière. — Un art comme celui qui s’épanche d’Homère, de Sophocle, de Théocrite, de Calderón, de Racine et de Goethe, qui déborde d’une conduite de vie sage et harmonieuse, voilà ce qu’il nous faut, ce que nous tâcherons d’atteindre lorsque nous serons nous-mêmes devenus plus sages et plus harmonieux, et non ce bouillonnement barbare, si ravissant qu’il soit, de choses ardentes et bariolées jaillissant d’une âme indomptée et chaotique qu’auparavant, dans notre jeunesse, nous prenions pour de l’art. Mais il va de soi qu’à certaines époques de la vie, un art de l’exaltation et de l’agitation, réfractaire à la règle, à l’uniformité, à la simplicité, à la logique, est un besoin qui s’impose naturellement, auquel il est indispensable que les artistes répondent, afin que l’âme, à ces périodes de la vie, ne se soulage pas d’une autre façon, par toutes sortes de désordres et d’inconvenances. C’est ainsi que les jeunes gens, tels qu’ils sont la plupart du temps, exubérants, en effervescence, tourmentés, au premier chef par l’ennui, et de même les femmes auxquelles manque un bon travail qui comble l’âme, ont besoin de cet art du désordre ravissant. C’est avec d’autant plus de véhémence que s’enflammera un jour leur désir d’une satisfaction sans changement, d’un bonheur sans léthargie ni ivresse.
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Contre l’art des œuvres d’art. — L’art doit surtout et d’abord embellir la vie, donc nous rendre nous-mêmes supportables et, si possible, agréables aux autres : avec cette tâche devant les yeux il nous modère et nous tient en bride, crée des formes sociales, lie les gens non éduqués aux lois des convenances, de la propreté, de la politesse, leur enseigne à parler ou à se taire quand il faut. Ensuite, l’art doit cacher ou changer la signification de tout ce qui est laid, ces choses pénibles, effroyables et répugnantes qui ne cessent de resurgir en dépit de tous les efforts, conformément à l’origine de la nature humaine : il doit notamment procéder de la sorte avec les passions, les souffrances et les craintes de l’âme, et faire transparaître ce qui est significatif dans la laideur inévitable ou insurmontable. Après cette grande, cette immense tâche de l’art, ce qu’on appelle l’art véritable, celui des œuvres d’art, n’est qu’un appendice. L’homme qui sent en lui-même un excédent de ces forces qui embellissent, cachent et réinterprètent, cherchera naturellement à se décharger de cet excédent par le biais des œuvres ; et, dans certaines circonstances, il en ira de même pour tout un peuple. Mais aujourd’hui on a l’habitude de prendre l’art par sa fin, on s’accroche à sa queue et l’on s’imagine que l’art des œuvres d’art est la chose véritable et que c’est par lui que la vie doit être améliorée et métamorphosée — fous que nous sommes ! Si nous commençons le repas par le dessert et dégustons sucrerie après sucrerie, quoi d’étonnant si nous nous gâtons l’estomac et même l’appétit pour la bonne chère, solide et nourrissante, à laquelle l’art nous convie ?
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Perpétuation de l’art. — Qu’est-ce qui fait aujourd’hui au fond qu’un art des œuvres d’art se perpétue ? C’est que la plupart des gens qui disposent d’heures de loisir — et il n’y a en vérité un tel art que pour ceux-là — ne croient pas venir à bout de leur temps sans musique, sans aller au théâtre ou visiter des galeries d’art, sans lire des romans ou de la poésie. À supposer que l’on puisse leur interdire cette satisfaction, ou bien ils ne rechercheraient pas le loisir avec autant de zèle et les regards envieux jetés sur les riches se feraient plus rares — gain non négligeable pour la pérennité de la société ; ou bien ils auraient du loisir mais apprendraient à réfléchir — chose que l’on peut apprendre ou désapprendre —, par exemple sur leur travail, leurs relations ou les plaisirs qu’ils pourraient accorder. Tout le monde, à l’exception des artistes, y trouverait profit dans les deux cas. Assurément, tel ou tel lecteur plein de ressources et judicieux saura faire ici une objection pertinente. Par égard pour les lecteurs lourdauds et malintentionnés, nous devons dire une bonne fois qu’ici, comme bien souvent dans le présent ouvrage, l’auteur tient beaucoup aux objections et que l’on peut y lire bien des choses qui ne s’y trouvent pas précisément écrites.
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Le truchement des dieux. — Le poète exprime les opinions générales les plus élevées d’un peuple ; il est son truchement, son instrument. Mais, grâce au mètre et à tous les autres moyens artistiques, il le fait de telle sorte que le peuple les prend pour quelque chose de tout nouveau et de merveilleux et qu’il tient tout de bon le poète pour le truchement des dieux. Bien plus, perdu dans les nuages de sa création, le poète lui-même oublie d’où lui vient toute la sagesse de son esprit : de ses père et mère, des maîtres et des livres de toutes sortes, de la rue et en particulier des prêtres. Il est abusé par son propre art et il croit vraiment, aux époques naïves, que c’est un dieu qui parle par sa bouche, qu’il crée dans un état d’illumination religieuse, alors qu’il se borne à dire ce qu’il a appris, entre sagesse populaire et folie populaire. Donc, dans la mesure où le poète est une vox populi, il passe pour une vox dei[8].
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Ce que tout art veut et ne peut. — La tâche ultime et la plus difficile de l’artiste, c’est de représenter l’immuable, ce qui repose en soi-même, sublime, simple, suprêmement dédaigneux des attraits du singulier ; c’est pourquoi les petits artistes eux-mêmes rejettent et discréditent les plus hautes figures de la perfection morale comme des esquisses dépourvues de valeur artistique, parce que la vue de ces fruits est bien trop pénible à leur ambition. Ils les voient briller au sommet des branches de l’art, mais il leur manque l’échelle, le courage et le coup de main pour s’aventurer si haut. En soi, un Phidias poète est parfaitement possible, mais, si l’on considère les capacités modernes, tout juste au sens où l’on dit qu’à Dieu rien n’est impossible. Souhaiter un avatar poétique de Claude Lorrain est actuellement déjà un manque de modestie, si fort que le cœur puisse y faire aspirer. Représenter le dernier homme, c’est-à-dire le plus simple en même temps que le plus accompli, aucun artiste jusqu’ici n’a été à la hauteur de cette tâche ; mais ce sont peut-être les Grecs qui, avec l’idéal d’Athéna, de tous les humains jusqu’à présent, ont porté leur regard le plus loin.
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Art et restauration. — Les mouvements rétrogrades de l’histoire, ce qu’on appelle les époques de restauration, qui cherchent à redonner vie à un état intellectuel et social existant avant le dernier, et qui semblent aussi vraiment réussir une brève résurrection des morts, ont le charme d’un souvenir ému, d’un désir nostalgique de ce qui est presque perdu, de l’étreinte hâtive d’un bonheur de quelques instants. Du fait de cette singulière descente vers les profondeurs des états d’âme, l’art et la poésie trouvent justement un terrain propice dans ces époques presque aussi fugitives qu’un rêve, de la même façon que les plantes les plus délicates et les plus rares poussent sur les pentes abruptes des montagnes. C’est ainsi que plus d’un bon artiste est poussé à son insu vers des idées de restauration en matière politique et sociale, pour lesquelles il s’aménage de son propre chef un petit coin de jardinet tranquille dans lequel ensuite il rassemble autour de lui les vestiges humains de cette époque de l’histoire qui lui rappellent le bon vieux temps, et il ne joue de sa lyre que devant des morts, des demi-morts et des moribonds, avec, peut-être, le succès de la brève résurrection des morts dont nous parlions.
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Bonheur de l’époque. — Notre époque doit s’estimer heureuse sous deux rapports. En ce qui concerne le passé, nous jouissons de toutes les cultures et de ce qu’elles ont amené au jour, et nous nous nourrissons du sang le plus noble de toutes les époques. Nous sommes encore assez proches de la magie des puissances dans le sein desquelles elles ont été enfantées pour pouvoir nous soumettre momentanément à elles avec délectation et horreur, alors que les cultures anciennes ne savaient jouir que d’elles-mêmes et ne voyaient pas au-delà, comme recouvertes d’une cloche de verre à la voûte plus ou moins large, qui laissait pénétrer les rayons du soleil mais que le regard ne pouvait pas percer. En ce qui concerne l’avenir, s’ouvre à nous pour la première fois de l’histoire l’immense perspective de buts œcuméniques de l’humanité qui embrassent toute la terre habitée. En même temps nous avons conscience des forces qui nous permettent de prendre nous-mêmes en main cette nouvelle tâche, sans présomption et sans avoir besoin de secours surnaturels ; et, que notre entreprise tourne comme elle voudra, que nous ayons surestimé nos forces, toujours est-il qu’il n’y a personne d’autre que nous-mêmes à qui rendre des comptes ; l’humanité peut désormais faire d’elle-même absolument tout ce qu’elle veut. Il est vrai qu’il y a d’étranges abeilles humaines qui ne savent jamais boire au calice de toutes choses que ce qu’il y a de plus amer et de plus contrariant ; et, de fait, toutes choses contiennent un petit rien de cet anti-miel. Celles-là peuvent bien apprécier à leur façon le bonheur de notre époque ici dépeint et continuer à bâtir leur ruche de mécontentement.
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Une vision. — Des heures d’enseignement et de méditation pour les adultes d’âge mûr ou très mûr, suivies quotidiennement par tout un chacun, sans contrainte mais selon ce que commande la coutume ; les églises, lieux les plus dignes et riches de souvenirs pour célébrer chaque jour des fêtes de la dignité de la raison humaine, atteinte et accessible ; une floraison nouvelle et achevée de l’idéal du maître, dans lequel viennent se fondre le prêtre, l’artiste et le médecin, le savant et le sage, de même que leurs vertus respectives devraient aboutir à se manifester également comme une vertu commune dans l’enseignement lui-même, dans son exposé et dans sa méthode — voilà ma vision, qui revient sans cesse en moi et dont je crois qu’elle a soulevé un coin du voile de l’avenir.
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Éducation torsion. — L’extraordinaire fragilité de tout système d’instruction, qui donne à tout adulte l’impression que son seul éducateur a été le hasard, l’aspect de girouette que revêtent les méthodes et les buts de l’éducation, tout cela s’explique par le fait que les puissances de civilisation les plus anciennes et les plus modernes, comme dans un rassemblement populaire turbulent, veulent plutôt être entendues que comprises et veulent à tout prix montrer par leur voix et leur tapage qu’elles existent encore ou qu’elles existent déjà. Les malheureux maîtres et éducateurs ont été d’abord abasourdis par ce vacarme insensé, puis réduits au silence et enfin hébétés, et supportent tout avec résignation comme ils le font pour leurs élèves. Eux-mêmes ne sont pas éduqués, comment pourraient-ils éduquer ? Eux-mêmes ne sont pas des troncs puissants, pleins de sève et qui poussent droit : qui veut s’appuyer sur eux devra s’entortiller et se déjeter pour finir par prendre une apparence tordue et contrefaite.
18 2
Philosophes et artistes de l’époque. — Débauche et froideur, embrasement des désirs, refroidissement du cœur, voilà la repoussante juxtaposition qui compose le tableau de la haute société européenne d’aujourd’hui. L’artiste croit déjà faire beaucoup si, par son art, à côté du brasier des désirs, il arrive à enflammer le brasier du cœur, et de même le philosophe si, avec la froideur du cœur qu’il partage avec son époque, il trouve aussi moyen de refroidir l’ardeur des désirs en lui-même et dans cette société avec ses jugements de négation du monde.
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Ne pas être soldat de la culture sans nécessité. — C’est tout à la fin qu’on apprend ce dont l’ignorance se paie si cher dans sa jeunesse : que l’on doit d’abord faire œuvre excellente, en deuxième lieu rechercher l’excellent en quelque endroit et sous quelque nom qu’il puisse se trouver ; qu’il faille à l’inverse fuir sur-le-champ tout ce qui est mauvais et médiocre sans le combattre, et que douter de la qualité d’une chose (doute qui vient rapidement quand le goût est un peu exercé) peut d’emblée valoir comme argument contre elle et comme occasion de l’éviter, au risque parfois de nous tromper et de confondre le bon difficile d’accès avec le mauvais et l’imparfait. Seul celui qui est incapable de faire mieux doit s’attaquer aux bassesses du monde, en soldat de la culture. Mais ceux qui la font vivre et ceux qui la transmettent vont à leur perte s’ils veulent s’avancer en armes et, à force de précautions, de veilles et de mauvais rêves, convertissent la paix de leur métier et de leur vie personnelle en peu rassurant état de guerre.
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Comment raconter l’histoire naturelle. — Histoire de la guerre et de la victoire de la force morale et intellectuelle opposée à la peur, à l’illusion, à la paresse, à la superstition et à la folie, l’histoire naturelle devrait être racontée de telle sorte que quiconque l’entend soit irrésistiblement entraîné à rechercher la santé et l’épanouissement tant physiques que moraux, soit porté à la joie d’être l’héritier et le continuateur de tout l’humain et à un besoin toujours plus noble d’entreprendre. Jusqu’ici elle n’a pas encore trouvé le langage qui lui convient, car les artistes éloquents et inventifs en matière de langage — c’est d’eux en effet qu’on a ici besoin — ne se défont pas à son égard d’une méfiance butée et surtout ne veulent apprendre d’elle rien d’essentiel. En tout cas il faut concéder aux Anglais que, dans leurs manuels de sciences naturelles pour les classes inférieures, ils ont fait des pas remarquables vers cet idéal ; mais c’est aussi que ces ouvrages ont été écrits par leurs savants les plus distingués — natures complètes, riches et généreuses —, et non, comme chez nous, par les médiocrités de la recherche.
185
Génialité de l’humanité. — Si la génialité, selon l’observation de Schopenhauer, consiste dans le souvenir cohérent et vivant des expériences personnelles, on pourrait discerner dans les efforts pour connaître l’ensemble de l’évolution historique — efforts qui font ressortir toujours plus puissamment les temps modernes par rapport aux temps anciens et pour la première fois ont aboli les vieilles cloisons entre nature et esprit, homme et bête, morale et physique — des efforts de l’humanité dans son ensemble vers la génialité. L’histoire pensée jusqu’à son accomplissement serait une conscience de soi cosmique.
186
Culte de la civilisation. — Aux grands esprits est adjoint ce que leur nature contient d’humain, trop humain rebutant, leurs aveuglements, leurs méprises, leurs démesures, afin que leur influence puissante, facilement trop puissante, soit continuellement maintenue dans certaines limites par la méfiance qu’inspirent ces traits de caractère. Car le système de tout ce dont l’humanité a besoin pour subsister est si vaste et exige des forces si diverses et si nombreuses que, pour toute préférence exclusive à laquelle incitent ces individus, qu’elle soit donnée à l’État, à l’art ou au commerce, l’humanité prise comme un tout doit payer très cher. C’est l’éternelle et grande fatalité de la civilisation que des hommes soient objets d’adoration : sur ce point on peut même adhérer au verset du Décalogue qui interdit d’avoir d’autres dieux face à l’Éternel. Au culte du génie et de la puissance il faut toujours adjoindre, comme complément et comme remède, le culte de la civilisation : celui-ci sait accorder aussi à ce qui est bassement matériel, futile, vil, méconnu, faible, imparfait, borné, bâclé, controuvé, spécieux, et même au mal et à l’effroyable, une estime pleine de compréhension, et convenir que tout cela est nécessaire. Car l’harmonie et la résonance de tout ce qui est humain, obtenues grâce à des travaux et à des coups de chance prodigieux, et qui sont l’œuvre aussi bien de cyclopes et de fourmis que de génies, ne doivent pas de nouveau être perdues : comment pourrions-nous nous passer de cette basse fondamentale commune, profonde et souvent inquiétante, sans laquelle la mélodie ne saurait être mélodie ?
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Le monde antique et la joie. — Les hommes du monde antique connaissaient mieux la réjouissance : nous, nous savons plutôt atténuer l’affliction ; ils découvraient sans cesse de nouveaux motifs de se sentir bien et de célébrer des fêtes, en usant de tout leur trésor de sagacité et de réflexion, tandis que nous employons notre esprit à résoudre des problèmes qui regardent plutôt l’absence de souffrance et la suppression des sources de désagrément. En ce qui concerne les douleurs de l’existence, les Anciens cherchaient à oublier et à infléchir leur sentiment d’une manière ou d’une autre vers l’agréable, de telle sorte qu’ils cherchaient en l’occurrence les secours de palliatifs, tandis que nous nous en prenons aux causes du mal et préférons en somme agir d’une manière prophylactique. Peut-être édifions-nous simplement les fondations sur lesquelles les hommes de demain érigeront de nouveau le temple de la joie.
188
Les Muses menteuses. — « Nous nous entendons à toutes sortes de mensonges », chantaient jadis les Muses quand elles se dévoilèrent devant Hésiode. On est amené à des découvertes essentielles dès que l’on regarde l’artiste comme un imposteur.
189
Quand Homère est paradoxal. — Y a-t-il rien de plus hardi, de plus sinistre et de plus incroyable que cette pensée qu’on trouve dans Homère pour jeter une lumière semblable au soleil d’hiver sur la destinée humaine :
Tel fut le décret des dieux qui condamna les hommes à
Leur perte, afin que la postérité puisse y consacrer ses chants.
Ainsi, nous souffrons et nous périssons afin que les poètes ne manquent pas de sujets, et c’est exactement ainsi qu’en disposent les dieux, auxquels il semble qu’importe au premier chef le plaisir des générations futures, mais fort peu notre sort à nous, hommes du présent. Et dire que de telles pensées ont pu venir à l’esprit d’un Grec !
190
Justification après coup de l’existence. — Maintes idées ont vu le jour comme des erreurs et des fantasmagories, mais elles sont devenues des vérités parce que les hommes leur ont fourni par la suite un substrat réel.
19 1
Nécessité du pour et du contre. — Qui n’a pas compris que tout grand homme ne doit pas seulement être encouragé, mais également combattu, au nom du bien commun, n’est encore qu’un grand enfant — ou bien alors un grand homme lui-même.
192
Injustice du génie. — L’injustice du génie à l’égard des génies est à son comble quand ils se trouvent être ses contemporains : d’une part, il croit ne pas avoir besoin d’eux et les tient par conséquent pour superflus, car c’est sans eux qu’il est ce qu’il est ; d’autre part, leur influence fait obstacle à son propre flux électrique, en sorte qu’il les déclare même pernicieux.
193
Le pire destin pour un prophète. — Il a mis vingt ans à pousser ses contemporains à croire en lui, et il y a enfin réussi ; mais entre-temps ses adversaires eux aussi avaient réussi : il ne croyait plus en lui-même.
* * *
194
Trois penseurs égalent une araignée. — Dans toute secte philosophique, trois penseurs se succèdent dans le rapport suivant : le premier engendre de lui-même le suc et la semence, le deuxième en tire des fils et tisse une toile artificielle, le troisième guette dans cette toile les victimes qui vont s’y prendre… et cherche à vivre de la philosophie.
195
Ce qu’enseigne la fréquentation des auteurs. — C’est une aussi mauvaise manière de fréquenter un auteur en le prenant par le bout du nez qu’en le prenant par ses cornes : et tout auteur a les siennes.
19 6
Attelage double. — Confusion de la pensée et sentiments exaltés sont tout aussi souvent associés avec la volonté implacable d’arriver par tous les moyens et de passer pour le seul qui compte que la courageuse attitude secourable, la générosité et la bienveillance le sont avec l’instinct de clarté et de netteté de la pensée, de modération et de retenue du sentiment.
197
Ce qui unit et ce qui sépare. — N’est-ce pas dans la tête que se trouve ce qui unit les hommes — la compréhension de l’utilité et du préjudice communs —, et dans le cœur, ce qui les sépare : le choix aveugle et tâtonnant en matière d’amour et de haine, le penchant pour un seul individu au détriment de tous les autres et le mépris de l’utilité commune qui en découle ?
198
Tireurs et penseurs. — Il y a de curieux tireurs qui manquent la cible, sans doute, mais quittent le stand avec la secrète fierté d’avoir envoyé en tout cas leur balle très loin (au-delà de la cible, il est vrai), ou bien d’avoir touché, sinon la cible, du moins quelque chose d’autre. Et il en va ainsi pour certains penseurs.
199
De deux côtés. — On attaque un courant, un mouvement d’idées quand on lui est supérieur et qu’on en désapprouve le but ou quand son but est trop élevé et indiscernable à nos yeux, donc quand il nous est supérieur. Le même parti peut donc être combattu de deux côtés, d’en haut et d’en bas ; et il n’est pas rare que les attaquants concluent entre eux, par haine commune, une alliance plus répugnante que tout ce qu’ils détestent.
200
Original. — Ce n’est pas de voir le premier une chose nouvelle, mais de voir comme si elle était nouvelle une chose ancienne, connue de longue date, que tout le monde a vue sans la voir, qui distingue les têtes vraiment originales. Le premier découvreur est communément ce personnage fantasque, banal et dépourvu d’esprit : le hasard.
20 1
Erreur des philosophes. — Le philosophe se figure que la valeur de sa philosophie tient à l’ensemble, à sa construction : la postérité la trouve dans la pierre qui lui a servi pour la construire et avec laquelle, maintenant, on peut encore et mieux construire, donc dans le fait qu’on peut démolir cette construction et qu’elle ne laisse pas d’avoir encore de la valeur comme matériau.
202
Mot d’esprit. — Le mot d’esprit est une épigramme sur la mort d’un sentiment.
203
L’instant qui précède la solution. — Dans les sciences il arrive tous les jours et à toute heure que quelqu’un s’arrête juste avant la solution, persuadé que désormais ses efforts sont restés complètement vains, à l’instar de quelqu’un qui, en dénouant un écheveau embrouillé, hésite au moment où il va se défaire : car c’est justement alors qu’il ressemble le plus à un nœud.
204
Se mêler aux exaltés. — L’homme réfléchi et sûr de son bon sens peut se mêler avec profit pendant une bonne décennie aux esprits extravagants et s’abandonner dans cette zone hasardeuse à une discrète folie. Par là il a fait un bon bout de chemin pour atteindre finalement ce cosmopolitisme de l’esprit qui peut dire sans présomption : « Rien de ce qui est esprit ne m’est étranger. »
205
Air vif. — Ce qu’il y a de meilleur et de plus sain dans les sciences comme dans les montagnes, c’est l’air vif qui y souffle. Les esprits douillets (comme les artistes) craignent et dénigrent les sciences à cause de cet air-là.
206
Pourquoi les savants sont plus nobles que les artistes. — La science a besoin de natures plus nobles que la poésie : elles doivent être plus simples, moins ambitieuses, plus tempérantes, plus calmes, moins soucieuses de gloire et se sacrifier pour des choses qui, aux yeux du grand nombre, paraissent rarement dignes d’une telle abnégation de la personnalité. Il s’y ajoute un autre prix à payer dont elles sont bien conscientes : la nature de leur occupation, la constante exigence d’une extrême sobriété affaiblit leur volonté, le feu est moins vigoureusement entretenu que sur le foyer des natures poétiques, et c’est pourquoi ces natures scientifiques perdent fréquemment le meilleur de leur vigueur et leur floraison plus tôt que les autres et, encore une fois, elles sont au courant de ce danger. Dans tous les cas, elles paraissent moins douées, car elles brillent moins, et on les estimera moins qu’elles ne valent.
207
À quel point la piété occulte. — On crédite le grand homme, dans les siècles suivants, de toutes les grandes qualités et vertus de son siècle, et ainsi toute excellence est continuellement occultée par la piété, qui la voit comme une image sainte sur laquelle on accroche et on dresse toutes sortes d’offrandes, tant et si bien qu’elle finit par être complètement recouverte et voilée par celles-ci et dorénavant est plus un objet de foi qu’un objet d’examen.
208
La tête en bas. — Quand nous mettons la vérité la tête en bas, nous ne remarquons pas d’habitude que notre tête non plus n’est pas mise là où elle devrait l’être.
209
Origine et utilité de la mode. — Le contentement de soi évident qu’éprouve l’individu devant sa figure suscite l’imitation et crée peu à peu la figure du grand nombre, c’est-à-dire la mode : ce grand nombre vise justement, grâce à la mode, ce bienfaisant contentement de soi que confère sa propre figure et il y parvient également. Si l’on considère combien chaque être humain a de motifs de crainte l’incitant à se cacher peureusement et combien les trois quarts de son énergie et de sa bonne volonté sont paralysés et rendus stériles par ces motifs, on doit bien des remerciements à la mode dans la mesure où elle libère ces trois quarts d’énergie et communique de la confiance en soi ainsi qu’une prévenance réciproque dans la belle humeur à ceux qui se savent liés entre eux sous sa loi. Même des lois stupides confèrent de la liberté et de la paix de l’esprit, pour peu que le grand nombre s’y soit soumis.
21 0
Délieurs de langues. — La valeur de certains hommes et de certains livres tient seulement à leur capacité d’obliger tout un chacun à exprimer ce qu’il a de plus intime : ce sont des délieurs de langues et des daviers pour les dents les plus serrées. Certains événements, certains crimes, qui apparemment n’existent que pour la malédiction de l’humanité, ont eux aussi cette valeur et cette utilité.
211
Esprits larges. — Lequel d’entre nous oserait se désigner comme un esprit libre s’il ne voulait pas rendre hommage à sa façon aux hommes auxquels on donne cette appellation comme une injure en assumant une part de ce fardeau d’opprobre et d’injure publics ? Mais il nous est certes permis de nous désigner sans hésiter comme des « esprits larges » (sans cette bravade prétentieuse et magnanime), parce que nous considérons notre aspiration à la liberté comme le moteur le plus puissant de notre esprit et voyons pour ainsi dire notre idéal, à l’opposé des intellects ligotés et trop enracinés, dans un nomadisme de l’esprit, pour user d’une expression un peu modeste et presque péjorative.
212
Ô faveur des muses ! — Ce qu’Homère en dit va droit au cœur, tant cela est véridique et terrible : « La muse l’aima de tout son cœur et lui donna le bon et le mauvais ; car elle le priva de ses yeux et lui offrit la douceur des chants. » Voilà un texte à méditer interminablement : la muse donne le bon et le mauvais, c’est là sa façon à elle d’aimer de tout son cœur ! Et chacun comprendra à sa manière pourquoi nous autres penseurs et poètes devons y laisser nos yeux.
213
Contre la pratique de la musique. — L’éducation artistique du regard dès l’enfance, par le dessin et la peinture, par les esquisses de paysages, de personnages et d’événements, offre en même temps cet avantage inappréciable pour la vie d’aiguiser le regard, de le rendre posé et persévérant dans l’observation des hommes et des situations. L’éducation artistique de l’oreille n’apporte pas d’à-côté comparable : ce pourquoi l’école primaire ferait bien de donner la préférence à l’art du regard sur celui de l’oreille.
21 4
À la découverte des platitudes. — Des esprits subtils, auxquels rien n’est plus étranger que la platitude, en découvrent souvent une après toutes sortes de détours et de chemins escarpés, et cela pour leur plus grand plaisir, à l’étonnement de ceux qui ne sont pas subtils.
215
Morale des savants. — Le progrès régulier et rapide des sciences n’est possible que si l’individu n’a pas besoin d’être trop méfiant, au point de vérifier chaque calcul et chaque affirmation d’autrui dans des domaines qui lui sont moins familiers : cela toutefois à condition que chacun ait dans son domaine des rivaux extrêmement méfiants qui ne laissent rien passer. Ce coude-à-coude entre « pas trop méfiants » et « extrêmement méfiants » engendre la probité dans la république des savants.
216
Raison de la stérilité. — Il est des esprits suprêmement doués dont la stérilité tient seulement à ce que, par faiblesse de tempérament, ils sont trop impatients d’aller jusqu’au terme de leur grossesse.
217
Monde renversé des larmes. — Le malaise réitéré qu’imposent à l’homme les exigences de la civilisation supérieure finit par renverser la nature au point qu’il se comporte habituellement d’une manière raide et stoïque, n’ayant plus de larmes que pour les rares accès de bonheur, et même que plus d’un ne peut s’empêcher de pleurer quand il jouit simplement d’une absence de douleur : son cœur ne bat plus que dans le bonheur.
218
Les Grecs interprètes. — Lorsque nous parlons des Grecs, nous parlons sans le vouloir aussi bien d’aujourd’hui que d’hier ; leur histoire bien connue n’est rien qu’un miroir qui réfléchit toujours quelque chose qui n’est pas dans le miroir lui-même. Nous prenons la liberté de parler d’eux pour avoir le droit de ne rien dire des autres, afin qu’ils glissent eux-mêmes quelque chose à l’oreille du lecteur attentif. C’est ainsi que les Grecs facilitent à l’homme moderne la communication de certaines choses difficilement communicables et problématiques.
219
Du caractère acquis des Grecs. — Nous nous laissons facilement séduire par la célèbre clarté, la transparence, la simplicité et l’ordre grecs, par le cristal de la nature et de l’art des œuvres grecques, ce qui nous fait croire que tout cela leur est tombé du ciel ; c’est ainsi qu’ils n’auraient pu faire autrement que de bien écrire, comme l’a un jour affirmé Lichtenberg. Mais rien n’est plus précipité et plus intenable. L’histoire de la prose de Gorgias jusqu’à Démosthène témoigne d’un effort acharné pour passer de l’obscurité, de la surcharge et du mauvais goût à la lumière, évoquant le dur labeur des héros qui eurent à frayer les premiers chemins à travers forêts et marécages. Le dialogue de la tragédie est proprement l’exploit des dramaturges, du fait de sa clarté et de sa précision extraordinaires chez un peuple disposé à se complaire dans le symbolique et l’allusif, et qui y était porté expressément par la grande poésie lyrique du chœur : comme c’est aussi l’exploit d’Homère d’avoir affranchi les Grecs de la pompe asiatique et de leur engourdissement et d’être parvenu à la clarté de l’architecture dans l’ensemble et dans le détail. On ne tenait d’ailleurs nullement pour facile de dire quelque chose d’une façon parfaitement limpide et lumineuse ; de là sans doute la grande admiration pour l’épigramme de Simonide qui se donne en effet avec tant de simplicité, sans fioritures dorées, sans les arabesques du mot d’esprit, et dit néanmoins ce qu’elle a à dire, distinctement, avec un calme solaire, sans recherche d’effets fulgurants. Dans la mesure où l’élan vers la lumière pour sortir d’une ombre pour ainsi dire innée est grec, un mouvement d’allégresse parcourt le peuple lorsqu’il entend une sentence laconique, le langage de l’élégie, les maximes des Sept Sages. C’est pourquoi on aimait tant les prescriptions en vers, qui nous rebutent, véritable tâche apollinienne imposée à l’esprit hellénique pour surmonter les dangers du mètre, pour vaincre l’obscurité qui sinon est le propre de la poésie. La simplicité, la souplesse, la sobriété sont chez ce peuple des dispositions conquises de haute lutte et non données au départ ; la menace d’une rechute dans l’élément asiatique a toujours plané sur les Grecs, et de fait l’Asie a parfois déferlé sur eux comme un funeste torrent de pulsions mystiques, de sauvagerie brute et de ténèbres jusqu’à les submerger. Nous les voyons sombrer, nous voyons l’Europe pour ainsi dire balayée par les flots, noyée — car l’Europe était alors très petite —, et pourtant ils reviennent toujours à la lumière, en bons nageurs et plongeurs, le peuple d’Ulysse.
22 0
Le paganisme véritable. — Pour celui qui considère le monde grec, peut-être n’y a-t-il rien de plus déconcertant que de découvrir que de temps en temps les Grecs célébraient pour ainsi dire leurs passions et leurs mauvais penchants naturels et même organisaient au nom de la Cité une sorte d’ordre des cérémonies pour fêter leur trop-humain. C’est là ce que leur monde a de véritablement païen, que le christianisme n’a jamais compris, et ne pouvait comprendre, et qu’il a toujours violemment combattu et méprisé. Ils tenaient ce trop-humain pour inéluctable et préféraient, plutôt que de le vilipender, lui accorder une sorte de droit de deuxième ordre en l’intégrant dans les usages de la société et du culte : oui, tout ce qui dans l’homme est puissance, ils l’appelaient divin et l’inscrivaient au fronton de leur firmament. Ils ne renient pas l’instinct naturel qui s’exprime dans les vices, mais l’intègrent et le limitent à certains cultes et à certains jours, après avoir inventé suffisamment de mesures de sécurité pour donner à ces torrents déchaînés l’exutoire le moins dommageable possible. C’est là le fond de la largeur d’esprit morale de l’Antiquité. On accordait une satisfaction modérée au mal, au scabreux, au recul dans l’animalité, au barbare, au pré-grec, à l’asiatique encore vivants dans les profondeurs de la nature grecque, et on ne cherchait pas son anéantissement complet. Tout le système de ces organisations était encadré par la Cité, qui n’était pas édifiée en considération de castes ou d’individus particuliers, mais des qualités humaines ordinaires. Dans la construction de la Cité, les Grecs manifestent ce sens admirable de la réalité typique qui leur a permis plus tard de devenir naturalistes, historiens, géographes et philosophes. Ce n’était pas une loi morale bornée, inspirée par les prêtres ou par une caste, qui devait décider de la constitution de la Cité et de son culte, mais la prise en considération la plus large de la réalité humaine dans son ensemble. D’où est-ce que les Grecs tiennent cette liberté, ce sens de la réalité ? Peut-être d’Homère et des poètes qui l’ont précédé ; car ce sont précisément les poètes, dont la nature n’est pas communément la plus juste et la plus sage, qui de ce fait ont une attirance pour le réel, pour l’effectif sous toutes ses formes et qui ne veulent pas même nier complètement le mal : il leur suffit que le mal se modère, ne répande pas la mort sur toutes choses ni n’empoisonne les âmes — ce qui signifie qu’ils pensent comme les fondateurs de cités grecs, dont ils ont été les maîtres et les précurseurs.
221
Grecs d’exception. — En Grèce les esprits profonds, scrupuleux et sérieux étaient l’exception : l’instinct du peuple était plutôt porté à regarder le sérieux et le scrupule comme une sorte de déformation. Emprunter des formes à l’étranger, ne pas les créer, mais leur conférer la plus belle apparence, voilà qui est grec : imiter, non pas pour l’utilité, mais pour l’illusion artistique, maîtriser sans cesse le sérieux contraint, ordonner, embellir, simplifier, ainsi en est-il depuis Homère jusqu’aux sophistes des IIIe et IVe siècles de notre ère, qui ne sont que façade, grandiloquence et gesticulation enthousiaste et ne s’adressent qu’à des âmes vides qui ne recherchent que l’apparence, la sonorité et l’effet. Et maintenant, honorons la grandeur de ces Grecs d’exception qui ont créé la science ! Raconter leur histoire, c’est raconter l’histoire la plus héroïque de l’esprit humain !
222
Le simple, ni premier ni dernier dans le temps. — Dans l’histoire des représentations religieuses on fait intervenir beaucoup d’idées fausses sur l’évolution et le développement progressif de choses qui, en vérité, ne découlent pas les unes des autres et ne se succèdent pas, mais se développent parallèlement et séparément ; le simple, notamment, passe encore trop souvent pour être ce qu’il y a de plus ancien et de plus originel. Bien des choses humaines naissent par soustraction et par division, et non point par duplication, addition et intégration. On croit par exemple toujours à un développement progressif de la représentation des dieux depuis les souches et les rochers informes jusqu’à l’humanisation complète : et pourtant il se trouve que, aussi longtemps que l’on voyait et que l’on mettait la divinité dans des arbres, des morceaux de bois, des rochers ou des animaux, on répugnait à lui donner forme humaine en y voyant une impiété. Il fallut attendre que les poètes, à l’écart du culte et des interdits de la pudeur religieuse, aient dû y accoutumer et y disposer l’imagination intime des hommes : mais si des dispositions et des moments de plus grande piété venaient à reprendre le dessus, cette influence libératrice des poètes reculait à nouveau, et le sacré demeurait comme auparavant du côté du monstrueux, de l’inquiétant, du proprement inhumain. Or bien des choses que l’imagination intime ose se figurer, traduites en représentation extérieure personnifiée, pourraient néanmoins produire encore un effet pénible : l’œil intérieur est beaucoup plus hardi et moins pudique que l’œil extérieur (d’où provient la fameuse difficulté, la quasi-impossibilité de transposer les sujets épiques en sujets dramatiques). L’imagination religieuse pendant longtemps a refusé absolument de croire à l’identification du dieu avec une image : l’image en l’occurrence doit faire apparaître le numen[9] de la divinité, en quelque sorte d’une façon mystérieuse et difficile à imaginer, comme actif et attaché à un lieu. L’image divine la plus ancienne doit abriter le dieu et en même temps le dissimuler, l’indiquer, mais pas l’exposer. Jamais un Grec dans son for intérieur n’a regardé son Apollon comme un obélisque de bois, son Éros comme un bloc de pierre ; c’étaient là des symboles, qui justement devaient susciter la crainte de la figuration sensible. Il en va encore de même avec les pièces de bois auxquelles une sculpture rudimentaire attribuait certains membres, parfois en surnombre : un Apollon laconien avait ainsi quatre mains et quatre oreilles. Dans l’incomplet, l’allusif ou le trop complet, il y a quelque chose de sacré et de terrifiant, qui doit interdire de penser à l’humain et à ce qui est du même ordre. Ce n’est pas à un stade embryonnaire de l’art que l’on produit de telles formes, comme si, à l’époque où l’on vénérait de telles images, on n’avait pas été capable de parler plus clairement et de représenter avec plus d’évidence. C’est bien plutôt que l’on redoute une chose : l’expression directe. De même que la cella[10] abrite et cache, dans une mystérieuse demi-obscurité, le saint des saints, le véritable numen de la divinité, mais pas complètement ; de même encore que le temple périptère abrite la cella et la protège de l’œil indiscret en quelque sorte sous un dais et un voile, mais pas complètement : de même l’image est la divinité et en même temps cache la divinité. C’est seulement lorsque, en dehors du culte, dans le monde profane de la joute, le vainqueur suscita une joie si intense que les vagues soulevées à cette occasion déferlèrent dans le lac du sentiment religieux, lorsque la statue du vainqueur fut dressée dans la cour des temples et que le pieux visiteur du temple fut contraint, bon gré mal gré, d’accoutumer son œil aussi bien que son âme à ce spectacle inévitable de la beauté et de la force humaines, de telle sorte que la proximité dans l’espace et dans les âmes fit se confondre la vénération de l’homme et celle du dieu : c’est alors seulement que se perdit la crainte devant la véritable humanisation de l’image des dieux et que s’ouvrit la lice grandiose du grand art plastique ; maintenant encore avec cette réserve que, partout où l’on doit adorer, la forme et la laideur antiques sont conservées et scrupuleusement imitées. Mais l’Hellène de la sanctification et des offrandes peut désormais, en toute béatitude, s’abandonner à son envie de laisser Dieu devenir homme.
223
Où il faut partir en voyage. — L’observation immédiate de soi-même est loin de suffire pour se connaître : nous avons besoin de l’histoire, car le passé nous inonde de ses mille vagues ; nous-mêmes ne sommes en vérité rien d’autre que ce que chaque instant de cette houle nous fait éprouver. Et même là, quand nous voulons nous immerger dans le flot de notre être apparemment le plus original et le plus personnel, la formule d’Héraclite s’impose : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. C’est là une leçon qui, quoique rebattue, est demeurée néanmoins aussi substantielle et féconde que jadis, tout comme celle qui veut que, pour comprendre l’histoire, on doive rechercher les vestiges vivants d’époques historiques, qu’on doive voyager, comme le fit le vieil Hérodote, et partir chez les nations — celles-ci n’étant que d’anciens degrés de civilisation devenus figés, sur lesquels on peut se poser —, chez les populations dites sauvages ou demi-sauvages, notamment, là où l’homme s’est dévêtu des habits européens ou ne les a pas encore endossés. Mais il y a maintenant un art et un motif encore plus subtils de voyager, qui ne nécessite pas toujours de parcourir des milliers de lieues en allant d’un endroit à un autre. Les trois derniers siècles continuent vraisemblablement à vivre dans notre proximité avec toutes les nuances et toutes les réfractions de leur civilisation : ils ne demandent qu’à être découverts. Dans certaines familles, et même dans certains individus, les strates s’en superposent distinctement et en bonne et due forme : il y a d’ailleurs des failles de la roche plus difficiles à comprendre. Il est certain que, dans des régions reculées, dans des vallées de montagne retirées ou des communautés plus fermées, un vénérable échantillon de sentiments beaucoup plus anciens a pu se conserver plus facilement, et c’est là qu’il faut en retrouver la trace ; tandis que de telles découvertes sont par exemple invraisemblables à Berlin, où l’homme vient au monde lessivé et échaudé. Celui qui, après une longue pratique de cet art de voyager, est devenu un Argus aux cent yeux, celui-là finira par accompagner partout son Io — je veux dire son ego — et, en Égypte et en Grèce, à Byzance et à Rome, en France et en Allemagne, à l’époque des peuples nomades ou des peuples sédentaires, au temps de la Renaissance et de la Réforme, dans sa patrie ou à l’étranger, et même sur mer, dans les forêts, les plantes et les montagnes, il redécouvrira les aventures de voyage de cet ego en devenir et en métamorphose. C’est ainsi que la connaissance de soi devient connaissance universelle de tout le passé : de même que, selon un ordre de réflexions que je ne fais ici qu’indiquer, la détermination de sa destinée et l’éducation de soi, chez les esprits les plus libres et à la vue la plus lointaine, pourraient un jour déterminer la norme universelle au regard de toute l’humanité future.
224
Baume et poison. — On ne saurait y réfléchir assez sérieusement : le christianisme est la religion de l’Antiquité devenue vieille, il présuppose des peuples dégénérés de vieilles civilisations ; il a pu et il peut agir sur eux comme un baume. À des époques où les oreilles et les yeux sont « pleins de vase », de sorte qu’ils ne peuvent plus percevoir la voix de la raison et de la philosophie ni voir la sagesse en chair et en os, qu’elle s’appelle Épictète ou Épicure, il se peut bien que la croix dressée du martyre et la « trompette du Jugement dernier » aient encore pour effet de pousser des peuples comme ceux-là à achever comme il faut leur vie. Que l’on songe à la Rome de Juvénal, à ce crapaud venimeux aux yeux de Vénus : on comprendra alors ce que signifie faire le signe de croix devant le « monde », on vénérera la tranquille communauté chrétienne et on lui sera reconnaissant d’avoir proliféré dans l’empire gréco-romain. Quand la plupart des hommes d’alors naissaient avec une âme asservie, avec une sensualité de vieillard, quelle bénédiction c’était de rencontrer ces êtres qui étaient plus âmes que corps et qui semblaient réaliser l’idée grecque des ombres de l’Hadès, silhouettes craintives, furtives, pépiantes, bienveillantes, animées de l’attente d’une « vie meilleure » et qui n’avaient pas de prétentions, pleines de mépris tranquille et de patiente fierté ! Ce christianisme-là, qui sonne l’angélus de la bonne Antiquité, avec sa cloche fêlée, lasse et pourtant mélodieuse, est encore un baume pour l’oreille, même pour celui qui maintenant ne parcourt ces siècles que d’un point de vue historique : qu’a-t-il dû être pour les hommes d’alors ! Au contraire, pour les jeunes peuples barbares dans leur fraîcheur, le christianisme est un poison ; implanter par exemple dans l’âme héroïque, enfantine et animale des anciens Germains la doctrine de la peccabilité et de la damnation, cela revient tout simplement à l’empoisonner ; une fermentation et une décomposition chimiques énormes, un pêle-mêle de sentiments et de jugements, un développement et une prolifération des choses les plus excentriques, en voilà les inévitables conséquences, avec, dans la suite, un affaiblissement radical de ces peuples barbares. Certes, que nous resterait-il, sans cet affaiblissement, de la civilisation grecque, de tout le passé civilisé du genre humain ? Car les barbares qui n’avaient pas été touchés par le christianisme s’entendaient à faire radicalement table rase des anciennes civilisations, comme par exemple l’ont prouvé avec une effroyable évidence les conquérants païens de la Bretagne romanisée. Le christianisme, malgré lui, n’a pu que contribuer à rendre immortel le « monde » antique. Il subsiste là encore une question en retour et la possibilité d’un autre calcul en retour : est-ce que peut-être, sans cet affaiblissement par le poison en question, telle ou telle de ces peuplades toutes jeunes, par exemple les Allemands, aurait été en mesure de trouver peu à peu d’elle-même une civilisation supérieure, une nouvelle civilisation qui lui soit propre — dont, par conséquent, même l’idée la plus lointaine aurait été perdue pour l’humanité ? Il en va donc ici comme partout : on ne sait pas, pour parler en termes chrétiens, si c’est Dieu qui est le plus redevable au diable, ou le diable à Dieu, de ce que tout se soit passé ainsi.
225
La foi sauve et damne. — Un chrétien auquel viennent des idées défendues pourrait bien se demander : est-il vraiment nécessaire qu’il existe réellement un Dieu, à côté d’un Agneau qui est son substitut, si déjà la foi dans l’existence de ces êtres suffit à produire les mêmes effets ? Ne sont-ce pas là des êtres superflus, dans le cas où ils existeraient quand même ? Car tout ce que la religion chrétienne offre de bienfaisant, de consolant et de moralisant, mais aussi d’assombrissant et d’écrasant à l’âme humaine, provient de cette foi et non pas des objets de cette foi. Il n’en va pas autrement ici que dans cet autre cas bien connu : il n’y a certes jamais eu de sorcières, mais les terribles effets de la croyance aux sorcières ont été les mêmes que si elles avaient vraiment existé. Pour toutes les situations où le chrétien attend l’intervention directe d’un Dieu, mais en pure perte — puisqu’il n’y a pas de Dieu —, sa religion est assez inventive pour trouver des échappatoires et des motifs d’apaisement, en quoi elle est assurément une religion très ingénieuse. Certes, la foi n’a encore jusqu’à présent jamais réussi à transporter de vraies montagnes, bien que je ne sache pas qui l’a prétendu, mais elle est tout à fait capable d’en mettre là où il n’y en a pas.
226
Tragi-comédie de Ratisbonne. — On peut çà et là voir avec une redoutable précision les farces de la Fortune qui attache à un petit nombre de journées, à un lieu unique, aux états et aux humeurs d’une seule tête la corde sur laquelle elle veut faire danser les siècles à venir. C’est ainsi que le destin de l’histoire allemande moderne s’est joué durant les journées de la disputation de Ratisbonne : l’issue pacifique des affaires ecclésiastiques et morales, sans guerres de religion, sans Contre-Réforme, semblait assurée, ainsi que l’unité de la nation allemande ; l’esprit profond et bienveillant de Contarini plana un instant, victorieusement, sur les querelles théologiques, en tant que représentant de la piété italienne dans sa maturité, qui reflétait sur ses ailes l’aurore de la liberté de l’esprit. Mais la dure caboche de Luther, pleine de suspicions et de craintes inquiétantes, se hérissa : comme la justification par la grâce lui paraissait son invention majeure et sa devise propres, il n’ajouta pas foi à cette proposition formulée par les Italiens, qui pourtant, comme chacun sait, l’avaient déjà découverte beaucoup plus tôt et l’avaient répandue à bas bruit dans toute l’Italie. Luther vit dans cet accord les perfidies du Malin et il empêcha l’œuvre de paix tant qu’il put, donnant par là une bonne avance aux desseins des ennemis de l’Empire. Et maintenant, pour accroître cette impression de sinistre bouffonnerie, il faut ajouter qu’aucune des propositions dont on disputait alors à Ratisbonne, ni celle du péché originel, ni celle du salut par les intercesseurs, ni celle de la justification par la foi, n’était vraie, ni ne contenait la moindre parcelle de vérité, et qu’aujourd’hui on les admet toutes comme indiscutables : or le monde a été mis à feu et à sang à cause d’elles, donc à cause d’opinions qui ne correspondaient à aucun objet ni à une quelconque réalité, alors qu’à propos de questions purement philologiques, par exemple sur l’explication des paroles de consécration de la Cène, un débat en revanche pourrait être permis, puisqu’en ce cas la vérité peut être dite. Mais là où il n’y a rien, la vérité perd aussi ses droits. Au bout du compte, il ne reste plus rien à dire, sinon qu’au demeurant des sources d’énergie ont alors jailli, si puissantes que sans elles les rouages du monde moderne ne fonctionneraient pas avec autant de force. Et c’est d’abord la force qui importe, et ensuite seulement la vérité, ou bien même nous en sommes encore loin — n’est-ce pas, mes chers contemporains ?
22 7
Erreurs de Goethe. — Goethe est la grande exception d’entre les grands artistes, en ce qu’il n’a pas vécu dans le cercle borné de ses capacités véritables, comme si elles devaient constituer ce qu’il a d’essentiel et de distinctif, d’absolu et d’ultime, pour lui-même et pour tout le monde. À deux reprises il crut posséder quelque chose de plus élevé que ce qu’il possédait vraiment — et il se trompa, dans la seconde moitié de sa vie, au cours de laquelle il apparaît pénétré de la conviction d’être un des plus grands découvreurs et savants dans le domaine scientifique. Et de même, déjà, dans la première moitié de sa vie : il exigeait de lui-même quelque chose de plus élevé que ce que lui paraissait être la poésie, et là déjà il se trompait. Selon lui la nature avait voulu faire de lui un artiste plastique — tel était le secret qui l’embrasait et le consumait intérieurement, et qui finit par le pousser à partir pour l’Italie s’abandonner à cœur joie à son illusion en lui faisant tous les sacrifices possibles. Enfin, esprit réfléchi, sincèrement ennemi dans son for intérieur de toutes les illusions, il découvrit comment c’était son désir, lutin trompeur, qui l’avait incité à croire à cette vocation, et comment il devait se détacher et prendre congé de la plus grande passion de sa volonté. La conviction, tranchante et déchirante, qu’il était nécessaire de prendre congé est parfaitement exprimée par l’état d’esprit du Tasse : au-dessus de lui, de ce « Werther à la puissance supérieure », plane le pressentiment de quelque chose de pire que la mort, comme lorsqu’on se dit : « Maintenant, c’est fini, après cette prise de congé ; comment continuer à vivre sans devenir fou ? » Ces deux erreurs foncières de sa vie conférèrent à Goethe, face à une position purement littéraire à l’égard de la poésie, la seule qu’on connût à l’époque, une attitude dégagée et apparemment quasi souveraine. Mis à part l’époque où Schiller — le pauvre Schiller, qui n’avait pas le temps et ne vous en laissait pas — le fit sortir de son austère réserve à l’égard de la poésie, de la crainte devant toute vie et tout travail littéraires, Goethe apparaît comme un Grec qui rend visite de temps en temps à une maîtresse en se demandant si ce n’est pas une déesse à laquelle il ne sait pas donner son nom véritable. Dans toute son œuvre poétique se fait sentir tout proche le souffle de la plastique et de la nature : les traits de ces figures qui se présentaient à son imagination — et peut-être crut-il seulement être toujours sur les traces des métamorphoses d’une unique déesse — devinrent à son insu les traits de tous les enfants de son art. Sans les vagabondages de l’erreur, il ne serait pas devenu Goethe, c’est-à-dire le seul artiste allemand de l’écriture qui aujourd’hui encore n’ait pas vieilli, justement parce qu’il voulait être aussi peu écrivain qu’Allemand de métier.
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Divers degrés de voyageurs. — Il faut distinguer cinq degrés de voyageurs. Ceux du premier degré, le plus bas, sont ceux qui sont vus quand ils voyagent : ils sont en fait menés en voyage et sont pour ainsi dire aveugles. Les suivants sont ceux qui regardent eux-mêmes réellement le monde. Les troisièmes retirent quelque chose de ce qu’ils ont vu. Les quatrièmes vivent intérieurement cette expérience qu’ils ont retenue et l’emportent avec eux. Enfin, il y a quelques êtres d’une force supérieure qui, après avoir vécu et intériorisé tout ce qu’ils ont vu, doivent le revivre en l’extériorisant en actions et en œuvres dès qu’ils sont revenus chez eux. À l’instar de ces cinq catégories de voyageurs, tous les hommes parcourent l’ensemble du cheminement de la vie, ceux du bas d’une façon purement passive, ceux d’en-haut comme des hommes d’action qui extériorisent leur vécu sans aucun reliquat d’événements intérieurs.
229
En montant plus haut. — Dès que l’on monte plus haut que ceux qui jusqu’ici nous admiraient, on paraît à leurs yeux mêmes abaissé et déchu : car ils se figuraient jusqu’ici être en toutes circonstances avec nous (ne serait-ce que grâce à nous) à la hauteur.
230
Mesure et juste milieu. — Il y a deux choses dont il vaut mieux ne jamais parler : la mesure et le juste milieu. Rares sont ceux qui en connaissent la force et les indices par les parcours initiatiques des événements et des bouleversements intérieurs : en elles ils vénèrent quelque chose de divin et évitent de l’ébruiter. Tous les autres écoutent à peine quand on en parle et s’imaginent que cela revient à l’ennui et à la médiocrité, excepté peut-être ceux qui en ont un jour perçu un écho venu de ce royaume, mais se sont bouché les oreilles. Le rappel de cela, maintenant, les fâche et les courrouce.
231
Humanité d’ami et de maître. — « Si tu prends la gauche, j’irai à droite, si tu prends la droite, j’irai à gauche » : réagir ainsi est la marque supérieure d’humanité dans les relations proches. Faute de cela, toute amitié, toute relation avec des disciples ou des élèves tourne finalement à l’hypocrisie.
232
Profonds. — Les esprits profonds, dans leurs rapports avec autrui, se font l’effet de comédiens parce que alors, pour être compris, ils doivent toujours jouer d’abord la superficialité.
23 3
Pour les contempteurs de l’« humanité grégaire ». — Qui considère l’humanité comme un troupeau et la fuit à toutes jambes, celui-là sera certainement rattrapé par elle, qui lui flanquera des coups de cornes.
234
Manquement capital envers les vaniteux. — Qui, en société, donne à un autre l’occasion d’étaler à son avantage son savoir, sa sensibilité ou son expérience, se place au-dessus de lui et, si cette supériorité n’est pas reconnue par cet autre sans réserve, il attente à sa vanité — au moment où justement il croyait la satisfaire.
235
Déception. — Lorsqu’une longue vie bien remplie, avec des discours et des écrits, porte publiquement témoignage d’une personne, sa fréquentation est habituellement décevante, et cela, pour deux raisons : d’abord parce qu’on attend trop d’une brève rencontre — à savoir ce que seules les mille occasions de la vie pourraient faire apparaître —, ensuite parce que toute personnalité reconnue ne se donne pas la peine de briguer la reconnaissance en détail. Elle est trop nonchalante, et nous, notre attente est trop vive.
236
Deux sources de bonté. — Traiter tous les hommes avec une égale bienveillance et être bon sans acception de personne peut tout aussi bien découler d’un profond mépris des hommes que d’un amour solide de l’humanité.
237
Ce que se dit le voyageur en montagne. — Il y a des signes certains que tu as avancé et que tu es parvenu plus haut : la vue aux alentours est maintenant plus dégagée et plus vaste qu’auparavant, le souffle de l’air est plus frais, mais aussi plus doux — tu n’as plus la folie de confondre la douceur et la chaleur —, ton pas s’est fait plus vif et plus ferme, ton courage et ta lucidité ont grandi de conserve : pour toutes ces raisons, ta route devrait être désormais plus solitaire et en tout cas elle sera plus risquée qu’auparavant, mais en tout cas pas autant que le croient ceux qui, depuis les brumes de la vallée, te voient, toi le voyageur, marcher dans la montagne.
238
Excepté le prochain. — Visiblement, c’est seulement sur mes propres épaules que ma tête n’est pas d’aplomb ; car, comme on sait, n’importe qui d’autre sait mieux que moi ce que je dois faire et ne dois pas faire : je suis seul, pauvre bougre, à ne pas savoir que faire. Est-ce que nous ne sommes pas, tous, pareils à des statues auxquelles on n’a pas mis les bonnes têtes ? — N’est-ce pas, mon cher voisin ? — Ah, mais non, c’est toi justement l’exception.
239
Précaution. — On peut se passer de fréquenter les hommes qui ne respectent pas ce qu’on a de personnel, ou alors il faut leur mettre impitoyablement les menottes des convenances.
240
Vouloir paraître vaniteux. — N’exprimer, dans la conversation avec des inconnus ou de vagues connaissances, que des pensées choisies, s’en tenir à des propos sur ses relations célèbres, ses expériences et ses voyages importants, cela témoigne que l’on n’est pas orgueilleux, ou du moins qu’on ne veut pas paraître tel. La vanité est le masque de politesse des orgueilleux.
241
La bonne amitié. — La bonne amitié naît quand on tient l’autre en grande estime, plus que soi-même, quand en outre on l’aime, toutefois moins que soi-même et quand enfin, pour faciliter la relation, on sait y ajouter le velouté et le duvet de l’intimité, mais tout en se gardant sagement de l’intimité réelle et véritable et de la confusion du moi et du toi.
242
Les amis fantômes. — Quand nous nous transformons fortement, nos amis qui, eux, ne se sont pas transformés, deviennent des fantômes de notre propre passé : leur voix nous parvient à la façon d’une ombre effrayante, comme si c’était nous-mêmes que nous entendions, mais plus jeunes, plus durs, plus verts.
243
Un œil et deux regards. — Les mêmes personnes qui, d’instinct, savent jouer du regard pour quêter la faveur et la protection, possèdent aussi communément, par suite de leurs humiliations et de leurs rancunes répétées, un regard impudent.
244
Les lointains bleus. — Enfant sa vie durant : voilà qui a un accent touchant, mais ce n’est qu’un jugement à distance. Vu et vécu de près, cela veut toujours dire : puéril sa vie durant.
245
Avantage et inconvénient dans le même malentendu. — L’embarras qui rend muet l’esprit subtil est habituellement interprété par les esprits frustes comme un sentiment de supériorité tacite, qu’ils redoutent, tandis que percevoir l’embarras susciterait leur bienveillance.
246
Le sage qui se fait passer pour fou. — La philanthropie du sage le détermine parfois à feindre d’être ému, irrité ou réjoui, afin de ne pas blesser son entourage par la froideur et la pondération de sa vraie nature.
247
Se forcer à l’attention. — Dès que nous remarquons que, dans son commerce et ses conversations avec nous, quelqu’un doit se forcer à être attentif, nous avons une preuve irrécusable qu’il ne nous aime pas ou ne nous aime plus.
248
Prendre le chemin d’une vertu chrétienne. — Apprendre de ses ennemis, c’est le meilleur chemin pour les aimer, car cela dispose à leur être reconnaissant.
24 9
Stratagème de l’importun. — L’importun nous rend en or la monnaie de notre pièce de convention, et il veut par ce moyen nous contraindre après coup à traiter notre convention comme une erreur et lui-même comme une exception.
250
Motif d’aversion. — Nous concevons de l’hostilité envers tel artiste ou écrivain, non parce que nous finissons par constater qu’il nous a abusés, mais parce qu’il n’a pas cru devoir employer des moyens plus subtils pour nous attraper.
251
À la séparation. — Ce n’est pas à la façon dont une âme s’approche de l’autre, mais à la manière dont elle s’en éloigne que je reconnais son affinité et son appartenance avec elle.
252
« Silence ! » — On ne doit pas parler de ses amis : sinon, les paroles dissipent le sentiment de l’amitié.
253
Impolitesse. — L’impolitesse est fréquemment l’indice d’une modestie maladroite qui, lorsqu’elle est surprise, perd la tête et cherche à le cacher par la grossièreté.
254
Mauvais calcul de la sincérité. — Ce sont parfois nos connaissances de fraîche date qui apprennent les premières ce que nous avons tu jusque-là : ce faisant, nous avons la sottise de croire que la preuve de confiance que nous leur donnons est le lien le plus fort pour nous les attacher. Mais ces personnes n’en savent pas assez sur nous pour mesurer suffisamment le sacrifice que représentent nos confidences et elles révèlent nos secrets à autrui sans y voir une trahison, avec ce résultat que peut-être nous perdrons de ce fait nos vieilles connaissances.
25 5
Dans l’antichambre de la faveur. — Tous ceux que nous avons longtemps fait lanterner dans l’antichambre de notre faveur se mettent à fermenter et à tourner à l’aigre.
256
Avis aux méprisés. — Si l’on est manifestement déchu dans l’estime des hommes, il faut s’en tenir mordicus à la pudeur dans les relations, sans quoi on laisse voir aux autres qu’on est également déchu dans sa propre estime. Le cynisme dans les relations sociales laisse entendre que, dans la solitude, l’homme se traite lui-même comme un chien.
257
Certaines ignorances ennoblissent. — Eu égard à la considération de ceux qui en accordent, il est plus avantageux de ne pas comprendre visiblement certaines choses. L’ignorance aussi donne des privilèges.
258
Réfractaire à la grâce. — L’intolérant ou l’orgueilleux n’aime pas la grâce et y voit comme un reproche vivant et visible à son égard ; car elle est la tolérance du cœur dans la démarche et l’attitude.
259
Retrouvailles. — Quand de vieux amis se revoient après une longue séparation, il advient souvent qu’ils feignent l’intérêt en évoquant des choses qui leur sont devenues complètement indifférentes : parfois ils s’en aperçoivent tous deux mais n’osent pas lever le voile — par l’effet d’un doute attristé. C’est ainsi que certaines conversations se tiennent comme au royaume des morts.
260
Ne prendre comme amis que des gens qui travaillent. — L’oisif est dangereux pour ses amis car, comme il n’a pas grand-chose à faire, il parle de ce que font ou ne font pas ses amis, finit par s’en mêler et se rend fâcheux, ce pourquoi il est plus avisé de ne nouer amitié qu’avec ceux qui travaillent.
261
Une arme en vaut deux fois deux. — C’est un combat inégal lorsque l’un plaide sa cause avec sa tête et son cœur, tandis que l’autre ne le fait qu’avec sa tête : le premier a pour ainsi dire le soleil et le vent contre lui et ses deux armes se gênent mutuellement : il perd le prix… aux yeux de la vérité. C’est pourquoi à vrai dire la victoire du second muni de son arme unique est rarement une victoire pour le cœur de tous les autres spectateurs, et il ne s’en fait pas aimer.
262
Profondeur et eau trouble. — Le public confond aisément celui qui pêche en eau trouble avec celui qui puise dans l’eau profonde.
263
Démontrer sa vanité sur amis et ennemis. — Certains vont même jusqu’à maltraiter leurs amis par vanité quand il y a des témoins devant lesquels ils veulent faire éclater leur supériorité ; et d’autres exagèrent la valeur de leurs ennemis pour indiquer fièrement qu’ils sont dignes de tels ennemis.
264
Refroidissement. — L’échauffement du cœur est communément associé à une maladie de la tête et du jugement. Celui auquel importe, pour quelque temps, la santé de ces derniers doit donc savoir ce qu’il lui faut refroidir, sans se soucier de l’avenir de son cœur ! Car dès lors qu’on est capable de réchauffement, on retrouvera bien sa chaleur et on aura forcément son été.
265
Du mélange des sentiments. — Envers la science, les femmes et les artistes égoïstes éprouvent quelque chose qui mêle la jalousie à la sentimentalité.
26 6
Quand le danger est à son comble. — On se casse rarement la jambe tant que l’on gravit péniblement le chemin de la vie, mais bien quand on se met à choisir la facilité et les chemins qui vous arrangent.
267
Pas trop tôt. — Il faut prendre garde à ne pas s’aiguiser trop tôt parce que, du même coup, on mincira trop tôt.
268
Plaisir que causent les récalcitrants. — Le bon éducateur connaît des cas où il est fier que son disciple s’oppose à lui pour rester fidèle à lui-même : dans le cas en effet où le jeune homme ne doit pas comprendre l’homme fait ou le comprendrait à son détriment.
269
Tentative de sincérité. — Les jeunes gens qui veulent devenir plus sincères qu’ils ne l’ont été prennent pour victime quelqu’un de notoirement sincère, qu’ils attaquent d’emblée en cherchant par leurs injures à se hausser à son niveau, avec l’arrière-pensée que cette première tentative est en tout cas sans danger ; car leur victime n’ira certainement pas châtier l’insolence d’un sincère.
270
L’éternel enfant. — Nous croyons que les contes et les jeux appartiennent à l’enfance, myopes que nous sommes ! Comme si nous pouvions nous passer de contes et de jeux à n’importe quel âge de la vie ! Nous les appelons et les voyons autrement, mais cela prouve justement que c’est la même chose, car l’enfant, lui aussi, voit le jeu comme son travail et le conte comme sa vérité. La brièveté de la vie devrait nous garder de la distinction pédante des âges — comme si chaque âge apportait quelque chose de nouveau — et il faudrait qu’un poète représente un jour un homme de deux cents ans, qui vivrait vraiment sans contes ni jeux.
27 1
Toute philosophie est celle d’un âge de la vie. — L’âge auquel un philosophe a trouvé sa doctrine laisse sa marque en elle, il n’y peut rien, si haut qu’il puisse se croire au-dessus du temps et de l’heure. C’est ainsi que la philosophie de Schopenhauer ne laisse pas de refléter sa jeunesse ardente et mélancolique. Elle n’est pas une façon de penser pour des hommes plus âgés. C’est ainsi que la philosophie de Platon évoque le milieu de la trentaine, âge auquel un courant froid et un courant chaud se heurtent en faisant des remous, ce qui produit des embruns et de délicats petits nuages et, quand le soleil veut bien percer, un arc-en-ciel enchanteur.
272
De l’esprit des femmes. — La force intellectuelle d’une femme se manifeste par excellence quand, par amour pour un homme et pour son esprit, elle sacrifie le sien propre, et que pourtant, sur ce terrain nouveau et originellement étranger à sa nature, où la pousse la forme d’intelligence de l’homme, il lui vient immédiatement un deuxième esprit.
273
Élévation et abaissement dans la sexualité. — La tempête du désir entraîne parfois l’homme à une hauteur où tout désir se tait, là où il aime véritablement et jouit d’une vie encore meilleure par son être que par sa volonté. En revanche, une femme accomplie descend souvent, par amour vrai, jusqu’au désir et s’abaisse par là à ses propres yeux. Ce dernier cas surtout fait partie des choses les plus émouvantes que puisse comporter l’idée d’un bon mariage.
274
La femme est accomplissement, l’homme est promesse. — Dans la femme, la nature montre ce qu’elle a pu achever dans son travail sur la nature humaine ; dans l’homme, elle montre ce qu’elle a dû surmonter pour cela, mais aussi tout ce qu’elle se propose encore de faire avec l’être humain. La femme accomplie est, à toutes les époques, le loisir du créateur tous les septièmes jours de la civilisation, le repos de l’artiste dans son œuvre.
27 5
Transplantation. — Quand on a employé son esprit à se rendre maître de la démesure des affects, cela peut aboutir à ce fâcheux résultat que l’on transporte la démesure dans l’esprit et que l’on se déchaîne dorénavant dans la pensée et la recherche de la connaissance.
276
Ce que révèle le rire. — Quand et comment rit une femme, c’est la marque de son éducation. Mais c’est dans le timbre de son rire que se dévoile sa nature, chez des femmes très cultivées, c’est même peut-être le vestige ultime et irréductible de leur nature. C’est pourquoi le moraliste dira, avec Horace, mais pour une raison différente : ridete puellae[11].
277
Dans l’âme des jeunes gens. — Les jeunes gens font alterner, dans leurs rapports avec une même personne, le dévouement et l’impudence. C’est qu’au fond, dans autrui, ils ne respectent et ne méprisent qu’eux-mêmes et sont forcément ballottés entre ces deux sentiments à leur propre égard tant qu’ils n’ont pas trouvé dans leur expérience la mesure de leur vouloir et de leur pouvoir.
278
Pour rendre le monde meilleur. — Si l’on interdisait la reproduction aux mécontents, aux atrabilaires et aux esprits moroses, on pourrait déjà, comme par magie, transformer la terre en jardin des délices. Cette proposition relève d’une philosophie pratique pour le sexe féminin.
279
Ne pas se méfier de ses sentiments. — La formule féminine qui conseille de ne pas se méfier de ses sentiments revient à peu près à dire qu’il faut manger ce qu’on aime. C’est là peut-être aussi, en particulier pour les natures modérées, une bonne règle pour le quotidien. Cependant, d’autres natures doivent vivre selon un autre précepte : « Tu dois manger, non seulement avec la bouche, mais encore avec la tête, de sorte que la gourmandise de ta bouche ne te mène pas à ta perte. »
280
Cruelle lubie de l’amour. — Tout grand amour s’accompagne de l’idée cruelle de tuer l’objet d’amour, afin qu’il soit une fois pour toutes soustrait au jeu sacrilège du changement : car l’amour a horreur du changement plus encore que de la destruction.
281
Portes. — L’enfant, comme l’adulte, voit dans tout ce qui lui advient, dans tout ce qu’il apprend, des portes : mais, pour l’adulte, ce sont des voies d’accès, pour lui ce ne sont que des passages.
282
Femmes compatissantes. — La compassion des femmes, qui est bavarde, porte le lit du malade sur la place publique.
283
Mérite précoce. — Celui qui, tout jeune, s’acquiert un mérite désapprend habituellement du même coup le respect de la vieillesse et du vieillissement et s’exclut ainsi, à son grand désavantage, de la société des gens mûrs, de ceux qui procurent la maturité, en sorte que, malgré ses mérites précoces, il reste plus longtemps vert, sans-gêne et puéril.
284
Âmes d’un seul bloc. — Les femmes et les artistes se figurent que, lorsqu’on ne les contredit pas, c’est qu’on n’est pas en mesure de le faire ; l’approbation sur dix articles et la désapprobation muette sur dix autres leur semblent inconciliables, parce qu’ils ont une âme d’un seul bloc.
28 5
Jeunes talents. — À l’égard des jeunes talents, il convient de procéder strictement selon la maxime de Goethe qui veut que souvent il ne faille pas contrecarrer l’erreur pour ne pas nuire à la vérité. Leur état ressemble aux indispositions de la grossesse et comporte des envies étranges, que l’on devrait satisfaire de son mieux ou leur passer, par égard pour le fruit que l’on espère d’eux. Il est vrai que, à titre de garde de ces singuliers malades, on doit pratiquer l’art difficile du renoncement volontaire à sa fierté personnelle.
286
Répugnance pour la vérité. — Les femmes sont ainsi faites que toute vérité (concernant l’homme, l’amour, l’enfant, la société ou le but de la vie) leur répugne et qu’elles cherchent à se venger de quiconque leur ouvre les yeux.
287
La source du grand amour. — D’où viennent les passions soudaines d’un homme pour une femme, les passions profondes, intimes ? De la seule sensualité pour une part infime : mais quand l’homme trouve la faiblesse, le besoin d’aide et l’arrogance réunis dans un seul être, il se passe quelque chose en lui comme si son âme voulait déborder, il est tout à la fois ému et offensé. C’est là que jaillit la source du grand amour.
288
Propreté. — On doit enflammer jusqu’à la passion le sens de la propreté chez l’enfant. Ce sens s’élèvera plus tard, avec des métamorphoses toujours nouvelles, jusqu’à atteindre presque toutes les vertus et il finira par apparaître, compensation de tous les talents, comme une plénitude lumineuse de pureté, de modération, de douceur et de caractère, portant en soi le bonheur et le répandant autour de soi.
289
Des vieillards vaniteux. — La profondeur appartient à la jeunesse, la clarté à la vieillesse : si néanmoins des vieillards parlent et écrivent parfois à la façon des hommes profonds, ils le font par vanité, croyant par là revêtir le charme de la jeunesse, de l’exaltation, de l’être en devenir, plein de pressentiments et d’espérances.
290
Utilisation du nouveau. — Ce qu’ils viennent d’apprendre ou de vivre de nouveau, les hommes s’en servent dorénavant comme d’un soc de charrue, voire comme d’une arme, mais les femmes s’en font tout de suite une parure.
291
Avoir raison pour les deux sexes. — Si l’on concède à une femme qu’elle a raison, elle ne pourra pas s’empêcher de poser encore triomphalement le talon sur la nuque du vaincu, il lui faut savourer sa victoire jusqu’au bout ; tandis qu’un homme, face à un autre homme, a communément honte d’avoir raison dans un pareil cas. C’est que l’homme est habitué à la victoire, tandis que c’est pour la femme une exception.
292
Renoncer à vouloir être belle. — Pour devenir belle, une femme ne doit pas vouloir passer pour jolie : c’est-à-dire que, dans quatre-vingt-dix-neuf cas où elle pourrait plaire, elle doit dédaigner de plaire et se l’interdire, pour récolter, une unique fois, le ravissement de celui dont l’âme s’ouvre assez grand pour accueillir de grandes choses.
293
Inconcevable, insupportable. — Un jeune homme ne saurait concevoir qu’un homme plus vieux ait lui aussi connu ses extases, les aurores de ses sentiments, ses tours et ses élans de pensées : il s’offense rien qu’à l’idée que tout cela ait pu exister deux fois. Mais il tourne à la franche hostilité quand il entend dire que, pour porter des fruits, il faut perdre ces fleurs, se priver de leur parfum.
294
Le parti qui se donne des airs de victime. — Tout parti qui sait se donner des airs de victime attire à lui le cœur des bienveillants et gagne ainsi lui-même un air de bienveillance, à son plus grand avantage.
29 5
Affirmer est plus sûr que démontrer. — Une affirmation a plus de force qu’un argument, du moins chez la plupart des hommes ; car l’argument éveille la méfiance. C’est pourquoi les tribuns cherchent à assurer les arguments de leur parti par des affirmations.
296
Les meilleurs dissimulateurs. — Les hommes qui collectionnent les succès sont doués d’une profonde astuce pour présenter leurs fautes et leurs faiblesses comme autant de forces apparentes : ce pourquoi il leur faut les connaître particulièrement bien et clairement.
297
De temps en temps. — Il s’assit sous la porte de la ville et dit à un quidam qui y passait que c’était bien là la porte de la ville. L’autre répliqua que c’était là une vérité, mais que l’on ne devait pas avoir trop raison si l’on voulait qu’on vous en sût gré. Oh ! répondit-il, ce n’est pas que je veuille qu’on m’en sache gré ; mais, de temps en temps, il est agréable, non seulement d’avoir raison, mais de continuer à avoir raison.
298
La vertu n’est pas une invention des Allemands. — La noblesse et le désintéressement de Goethe, la noble résignation solitaire de Beethoven, la grâce et la délicatesse de cœur de Mozart, la virilité indomptable et la liberté sans la loi chez Haendel, la vie intérieure confiante et transfigurée de Bach, qui n’a même pas besoin de renoncer à la splendeur et au succès — sont-ce là des qualités allemandes ? Si ce n’est pas le cas, cela montre du moins à quoi peuvent aspirer les Allemands et ce qu’ils sont capables d’atteindre.
299
Pia fraus[12] ou autre chose. — Je veux bien me tromper, mais j’ai l’impression que, dans l’Allemagne d’aujourd’hui, une double forme d’hypocrisie est devenue pour chacun le devoir du moment : on exige le germanisme pour des raisons de politique impériale et le christianisme par crainte sociale, mais l’un et l’autre rien qu’en paroles et en attitudes et surtout dans la capacité de se taire. C’est le vernis qui coûte maintenant si cher et que l’on paie un prix si élevé : c’est pour les spectateurs que la nation fait ses grimaces germanico-christianisantes.
300
À quel point la moitié peut, même dans le bien, valoir plus que le tout. — Dans toutes les choses faites pour durer et qui demandent toujours le service de plusieurs personnes, il faut parfois prendre pour règle le moins bien, lors même que l’organisateur connaît très bien le meilleur (et le plus difficile) : mais il s’assurera qu’il ne manquera jamais de personnes capables de satisfaire à la règle, et il sait que les forces moyennes sont la règle. C’est ce dont un jeune homme ne s’avise que rarement, et il admire alors à quel point il est dans le vrai, tout étonné de voir comme est étrange l’aveuglement des autres.
301
L’homme de parti. — Le véritable homme de parti n’apprend plus rien, il ne fait plus que prendre acte et juger, tandis que Solon, qui ne fut jamais homme de parti, mais poursuivait son but en marge des partis et au-dessus d’eux, est, d’une façon significative, l’auteur de ce mot simple qui renferme toute la santé et les vertus inépuisables d’Athènes : « Je vieillis en ne cessant d’apprendre. »
302
Ce qui est allemand selon Goethe. — Ils sont vraiment insupportables, et on ne peut même pas reconnaître ce qu’ils ont de bon, ces gens qui ont une liberté d’opinion, mais ne voient même pas que la liberté du goût et de l’esprit leur fait défaut. Mais c’est justement là, selon le jugement bien pesé de Goethe, ce qui est allemand. Sa voix et son exemple indiquent que l’Allemand doit être plus qu’un Allemand s’il veut se rendre utile ou même tout simplement supportable aux autres nations — et dans quelle direction il doit s’efforcer d’aller pour se dépasser et sortir de lui-même.
30 3
Quand s’arrêter. — Quand les masses commencent à se déchaîner et que la raison s’obscurcit, on fait bien, tant qu’on n’est pas tout à fait sûr de la santé de son âme, de s’abriter sous une porte cochère pour observer le temps qu’il fait.
304
Esprits subversifs et esprits possédants. — Le seul remède contre le socialisme qui reste en votre pouvoir, c’est de ne pas le provoquer, c’est-à-dire de mener pour votre part une existence frugale et tempérante, d’empêcher autant que vous le pouvez tout étalage d’opulence et de soutenir l’État lorsqu’il impose lourdement tout ce qui est superflu et ressemble à du luxe. Vous ne voulez pas de ce remède ? Alors, vous les riches bourgeois qui vous déclarez « libéraux », avouez-le donc, ce sont vos propres sentiments que vous trouvez si effrayants et menaçants chez les socialistes, mais que chez vous-mêmes vous admettez comme inévitables, comme si, là, ce n’était pas la même chose. Si, tels que vous êtes, vous n’aviez pas votre fortune et le souci de sa conservation, ce sentiment-là ferait de vous des socialistes : seule la possession fait la différence entre vous et eux. C’est vous que vous devez commencer par vaincre si vous voulez l’emporter d’une manière ou d’une autre sur les adversaires de votre prospérité. Si encore cette prospérité coïncidait avec un bien-être véritable ! Elle serait moins extérieure et provoquerait moins l’envie, elle serait plus disposée au partage, plus bienveillante, plus portée aux compensations et aux secours. Mais ce qu’il y a de contrefait et d’exhibitionniste dans les joies de votre vie, qui résident plus dans le sentiment du contraste (les autres ne les ont pas et ils nous les envient) que dans celui de l’accomplissement et de l’élévation de la force — vos demeures, vos atours, vos équipages, vos magasins, les exigences de votre palais et de votre table, vos enthousiasmes tapageurs pour la musique et l’opéra et, pour finir, vos femmes, sculptées et modelées, mais dans un métal vil, dorées, mais pas en or massif, choisies par vous pour la montre et se donnant elles-mêmes pour des objets de montre : voilà les instruments empoisonnés de cette maladie du peuple qui, sous forme de gale du cœur socialiste, contamine maintenant toujours plus rapidement la masse, mais qui a en vous d’abord son siège et son foyer d’incubation. Et qui donc pourrait maintenant arrêter cette peste ?
305
Tactique des partis. — Lorsqu’un parti se rend compte que l’un de ses membres, jusque-là inconditionnel, est devenu un partisan conditionnel, il le tolère si mal que, par toutes sortes de provocations et d’humiliations, il tente de le pousser à la défection définitive et d’en faire un adversaire : car il nourrit le soupçon que l’intention de voir dans sa doctrine quelque chose d’une valeur relative, qui admet le pour et le contre, l’examen et le rejet, est plus dangereuse pour lui qu’une opposition en bloc.
306
Renforcement des partis. — Qui veut renforcer intérieurement un parti n’a qu’à lui fournir l’occasion de se faire traiter à son corps défendant d’une façon manifestement injuste : il amassera ainsi un capital de bonne conscience qui lui faisait peut-être défaut jusque-là.
307
Avoir souci de son passé. — Puisque les hommes n’estiment vraiment que tout ce qui est de fondation ancienne et s’est formé lentement, celui qui veut survivre après sa mort doit avoir souci, non seulement de ses descendants, mais davantage encore de son passé : c’est pourquoi les tyrans de toute espèce (y compris les artistes et hommes politiques tyranniques) se plaisent à faire violence à l’histoire, en sorte qu’elle apparaisse comme des préparatifs et des échelons qui mènent jusqu’à eux.
308
Écrivains de parti. — Les roulements de timbales auxquels se plaisent tant les jeunes plumitifs au service d’un parti ressemblent, pour celui qui n’appartient pas au parti, à un bruit de chaînes et éveillent plutôt la pitié que l’admiration.
309
Prendre parti contre soi. — Nos adeptes ne nous pardonnent jamais quand nous prenons parti contre nous-mêmes, car à leurs yeux cela signifie non seulement repousser leur amour, mais encore compromettre leur intelligence.
310
Danger de la richesse. — Seul devrait posséder celui qui a de l’esprit, faute de quoi la possession est un danger public. En effet le possédant qui ne sait pas quoi faire du temps libre que pourrait lui procurer la possession, ne cessera jamais de partir en quête de celle-ci : cette quête sera sa distraction, son stratagème pour lutter contre l’ennui. C’est ainsi que la possession modeste, qui suffirait à la vie de l’esprit, donne finalement naissance à la véritable richesse, résultat en trompe-l’œil de la dépendance et de la pauvreté intellectuelles. Or c’est seulement en apparence qu’elle diffère totalement de ce que pourrait faire attendre son origine misérable, car elle peut se masquer de culture et d’art, elle peut même acheter le masque. Par là, la richesse suscite l’envie chez les pauvres et les incultes — qui au fond jalousent toujours la culture et ne voient pas que le masque est un masque —, et elle prépare insensiblement un bouleversement social : car les manières frustes cachées sous les ors et les vantardises tapageuses dans les prétendus « plaisirs de la culture » leur inspirent l’idée qu’« il n’y a que l’argent qui compte », alors qu’en effet l’argent compte bien pour quelque chose, mais l’esprit bien davantage.
311
Plaisir de commander et d’obéir. — Le commandement fait plaisir tout autant que l’obéissance, le premier quand il n’est pas encore devenu une habitude, la seconde en revanche quand elle l’est devenue. Les vieux serviteurs et leurs nouveaux maîtres s’encouragent mutuellement à trouver ce plaisir.
312
Ambition du poste perdu. — Il y a une ambition du poste perdu qui pousse un parti à s’exposer à un danger extrême.
313
Quand on a besoin d’ânes. — On n’amènera pas la foule à pousser des hosannas tant qu’on ne sera pas entré dans la ville sur un âne.
314
Mœurs de parti. — Tout parti cherche à présenter comme insignifiantes les choses importantes qui se sont faites en dehors de lui ; mais, s’il n’y parvient pas, il les attaquera avec d’autant plus d’âpreté qu’elles sont d’une excellence supérieure.
31 5
Se vider. — Celui qui s’abandonne aux événements s’amenuise toujours davantage. C’est pourquoi les grands hommes politiques peuvent devenir des êtres complètement vides après avoir été pourtant pleins et riches autrefois.
316
Ennemis souhaités. — Les mouvements socialistes sont encore, actuellement, toujours plus agréables que redoutables pour les gouvernements dynastiques, parce qu’ils leur mettent en main le droit et l’épée de mesures d’exception grâce auxquelles ils peuvent frapper leurs véritables bêtes noires, les démocrates et adversaires de la dynastie. Pour tout ce qu’ils haïssent publiquement, de tels gouvernements ont une inclination et une tendresse secrètes : ils sont contraints de déguiser leur âme.
317
La possession possède. — C’est seulement jusqu’à un certain point que la possession rend l’homme plus indépendant, plus libre ; un pas de plus, et la possession devient le maître, le possesseur, l’esclave : dès lors il doit lui sacrifier son temps, sa réflexion, il se sent astreint dorénavant à certaines fréquentations, cloué à un lieu, incorporé à un État, tout cela peut-être à l’encontre de ses besoins les plus intimes et les plus essentiels.
318
De l’autorité de ceux qui savent. — Il est facile, dérisoirement facile, de dresser un modèle pour le choix d’un corps législatif. D’abord il faudrait que, par quelque moyen de détection et de reconnaissance mutuelle, se détachent du lot les hommes honnêtes et dignes de confiance du pays qui seraient à la fois maîtres et experts en quelque domaine : ensuite, parmi eux, ils devraient trier sur le volet, par un choix plus restrictif, les spécialistes de premier ordre compétents dans leur discipline, là encore au moyen d’une reconnaissance et d’une garantie réciproques. Si le corps législatif était composé de ces hommes-là, seuls les voix et les jugements des spécialistes les plus compétents devraient décider dans chaque cas particulier, et l’honnêteté de tous les autres devrait être assez grande et relever tout bonnement de la décence, pour ne laisser qu’à ceux-là le vote en l’occurrence, de sorte que, au sens strict, la loi naîtrait de l’intelligence des plus intelligents. Aujourd’hui, ce sont les partis qui votent, et à chaque vote il y a forcément des centaines de consciences honteuses, celles des hommes mal informés, incapables de juger, celles des perroquets, des suiveurs, des béni-oui-oui. Rien ne rabaisse autant la dignité d’une loi nouvelle que le rouge de la honte qui s’attache à l’improbité résultant nécessairement du vote par partis. Mais, je le répète, il est facile, dérisoirement facile, de dresser un modèle de ce genre ; aucune puissance au monde n’est aujourd’hui assez forte pour réaliser le bien, à moins que la croyance en l’utilité supérieure du savoir et des compétences ne finisse par sauter aux yeux mêmes des plus malveillants et ne soit préférée à la croyance, aujourd’hui dominante, au nombre. Dans l’esprit de cet avenir, que notre mot d’ordre soit : « Plus de respect pour la compétence ! Et à bas tous les partis ! »
319
À propos du « peuple des penseurs » (ou de la mauvaise pensée). — Le confus, l’incertain, le mystérieux, l’élémentaire, l’intuitif — à choses vagues, termes vagues — que l’on attribue à la nature allemande seraient la preuve, si ces caractères existaient effectivement encore, que la civilisation allemande est restée plusieurs pas en arrière et encore prisonnière des charmes et de l’atmosphère du Moyen Âge. Il est vrai que cette arriération ne va pas sans comporter quelques avantages : grâce à ces qualités — à supposer, je le répète, qu’ils les possèdent toujours —, les Allemands seraient aptes à certaines choses et surtout à comprendre certaines choses pour lesquelles les autres peuples ont perdu toutes leurs ressources. Et il est certain que beaucoup de choses se perdent quand le manque de raison — c’est-à-dire ce qu’il y a de commun à ces qualités — se perd ; mais là aussi en l’occurrence il n’y a pas de perte sans de substantielles compensations, de sorte qu’on n’a aucun motif de se lamenter, sauf dans l’hypothèse où, comme les enfants et les gourmands, on veut goûter les fruits de toutes les saisons à la fois.
320
Apporter des chouettes à Athènes. — Les gouvernements des grands États ont entre les mains deux moyens de maintenir le peuple en dépendance, dans la crainte et l’obéissance : l’un, grossier, l’armée, l’autre, subtil, l’école. À l’aide du premier, ils attirent de leur côté l’ambition des classes supérieures et la force des classes inférieures, pour autant que ces deux qualités sont propres aux hommes actifs et vigoureux, moyennement ou médiocrement doués. À l’aide du second, ils enrôlent dans leur camp la pauvreté douée, surtout la demi-pauvreté à exigences intellectuelles des classes moyennes. Ils se composent surtout, avec les professeurs de tout niveau, une cour d’esprits naturellement tournés vers le « haut » : en multipliant les obstacles à l’école privée et même à l’instruction individuelle, tout particulièrement mal vue d’eux, ils s’assurent la disposition d’un nombre très important de postes vers lesquels ne cessent maintenant de se tourner des regards de convoitise et de soumission en nombre certainement cinq fois supérieur à ce qu’il est possible de satisfaire. Mais ces places ne peuvent nourrir leur homme que fort chichement, ce qui fait que s’entretient chez lui une soif fiévreuse d’avancement qui le rallie encore plus étroitement aux vues du gouvernement. Car cultiver un mécontentement modéré est toujours plus avantageux que la satisfaction, mère du courage, grand-mère de la liberté d’esprit et de l’insolence. Au moyen de ce corps enseignant tenu en lisière matériellement et intellectuellement, toute la jeunesse du pays est, tant bien que mal, élevée à un certain niveau d’instruction utile à l’État et gradué selon un dessein précis : mais surtout on transmet presque insensiblement aux esprits immatures et ambitieux de toutes les conditions sociales l’idée que seule une carrière reconnue et estampillée par l’État peut donner immédiatement la distinction sociale. La croyance aux diplômes et titres conférés par l’État a une portée telle que même chez des hommes restés indépendants, qui se sont élevés par le commerce ou l’artisanat, il reste au cœur une pointe d’insatisfaction tant que leur position n’a pas été remarquée et reconnue d’en haut par la grâce de l’investiture d’un titre ou d’une décoration, jusqu’au moment où on « peut se montrer ». Enfin, l’État lie ces mille et une fonctions et positions rétribuées qui relèvent de lui à l’obligation de se faire éduquer et délivrer un diplôme par les écoles publiques si jamais on veut franchir ces portes : reconnaissance sociale, gagne-pain assuré, possibilité de fonder une famille, protection d’en haut, esprit de corps de ceux qui sont passés par la même formation, tout cela constitue un filet d’espérances dans lequel foncent tous les jeunes gens : et pourquoi donc seraient-ils effleurés par la méfiance ? Si, en fin de compte, l’obligation pour chacun d’être soldat pendant quelques années est devenue au bout de quelques générations une habitude et une condition préalable machinales en vue desquelles on arrange de bonne heure ses projets de vie, l’État peut encore oser par là-dessus le coup de maître d’entrelacer mutuellement par des avantages l’école et l’armée, les aptitudes, l’ambition et la force, c’est-à-dire d’attirer dans l’armée, au moyen de conditions privilégiées, celui qui est supérieurement doué et éduqué et de lui insuffler l’esprit militaire de joyeuse obéissance, de sorte qu’il prêtera peut-être serment durable au drapeau et lui procurera, par ses talents, une nouvelle gloire toujours plus éclatante. Alors il ne manquera plus que l’occasion de grandes guerres, ce à quoi veilleront, de par leur métier, et donc en toute innocence, les diplomates, avec les journaux et les bourses : car le « peuple », devenu peuple de soldats, a toujours bonne conscience à faire la guerre, on n’a pas besoin de lui en fabriquer une.
32 1
La presse. — Si l’on considère comment aujourd’hui encore les grands événements politiques se glissent secrètement et d’une manière voilée sur le théâtre du monde, comment ils sont recouverts par des faits insignifiants à côté desquels ils paraissent petits, comment leurs conséquences profondes et leurs répliques ne se manifestent et ne font trembler le sol que longtemps après, quelle importance peut-on alors accorder à la presse, sous sa forme actuelle, qui s’époumone quotidiennement à hurler, assourdir, exciter et effrayer ? Et est-elle autre chose que la fausse alarme permanente, qui détourne les oreilles et les sens dans la mauvaise direction ?
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Après un grand événement. — Un peuple ou un homme dont l’âme s’est révélée lors d’un grand événement éprouve ensuite habituellement le besoin de commettre un enfantillage ou un acte de sauvagerie, autant par pudeur que pour s’en remettre.
323
Être bon Allemand, c’est se dégermaniser. — Les traits auxquels on repère les différences nationales, bien plus que ce qu’on y a vu jusqu’ici, se résument à des différences de degré de civilisation, dont seule une partie infime a quelque chose de permanent (et encore, pas au sens strict). C’est pourquoi toute argumentation se fondant sur le caractère national est si peu astreignante pour quiconque travaille à la transformation des convictions, c’est-à-dire à la civilisation. Si par exemple on considère tout ce qui a été déjà allemand, on devra aussitôt corriger la question théorique « Qu’est-ce qui est allemand ? » par une autre : « Qu’est-ce qui, aujourd’hui, est allemand ? », et tout bon Allemand y répondra par sa pratique, en surmontant précisément ses qualités allemandes. En effet, chaque fois qu’un peuple va de l’avant et grandit, il rompt la camisole qui jusque-là lui conférait son prestige national : s’il fait du surplace, s’il dépérit, c’est une nouvelle camisole qui enserre son âme ; cette croûte de plus en plus dure l’enferme pour ainsi dire dans une prison dont les murs ne cessent de grandir. Si donc un peuple s’est bien solidifié, c’est la preuve qu’il tend à se pétrifier et qu’il voudrait absolument devenir un monument, comme ce fut le cas pour la civilisation égyptienne à partir d’une certaine époque. Qui veut du bien aux Allemands devra donc veiller pour sa part aux moyens de s’arracher le plus possible à ce qui est allemand. C’est pourquoi se tourner vers ce qui est non allemand a toujours été le signe des hommes marquants de notre peuple.
32 4
Réflexions d’étranger. — Un étranger voyageant en Allemagne proféra quelques affirmations qui plurent ou déplurent selon les régions où il séjourna. Tous les Souabes qui ont de l’esprit, avait-il coutume de dire, sont coquets. Quant aux autres Souabes, disait-il, ils persistent à croire que Uhland est un poète et que Goethe est immoral. Ce qu’il y a de meilleur dans les romans à la mode aujourd’hui, c’est qu’on n’a pas besoin de les lire : on les connaît déjà. Le Berlinois paraît plus gentil que l’Allemand du Sud, car il est volontiers trop railleur, et supporte donc la raillerie, ce qui n’est pas le cas des Allemands du Sud. L’esprit des Allemands est rabaissé par leur bière et leurs journaux : cet étranger leur recommandait le thé et les pamphlets, bien entendu comme remèdes. Il conseillait de passer là-dessus en revue les différents peuples de la vieille Europe pour voir comment chacun d’eux respectivement fait montre d’une qualité déterminée de la vieillesse, cela pour le plus grand plaisir des spectateurs de cette grande scène : les Français représentent par exemple avec bonheur ce que la vieillesse a d’intelligent et d’aimable, les Anglais son expérience et sa réserve, les Italiens son innocence et sa candeur. Serait-ce que font défaut les autres masques de la vieillesse ? Où est le vieillard arrogant ? Le vieillard tyrannique ? Le vieillard cupide ? Selon cet étranger, les régions les plus dangereuses d’Allemagne sont la Saxe et la Thuringe : nulle part on ne trouve plus de vivacité intellectuelle et de connaissance des hommes, associées à la liberté d’esprit, et tout cela caché avec tellement de discrétion par la langue affreuse et le zèle obséquieux de cette population que l’on se rend à peine compte qu’on a ici affaire, en bien et en mal, aux caporaux intellectuels de l’Allemagne et à ses magisters. L’arrogance des Allemands du Nord est tenue en lisière par leur penchant à l’obéissance, celle des Allemands du Sud par leur penchant à prendre leurs aises. Il trouvait que les maris allemands ont en leurs épouses des ménagères maladroites mais qui ont une haute opinion d’elles-mêmes : elles persistent à dire tant de bien d’elles-mêmes qu’elles sont parvenues à persuader presque tout le monde des vertus toutes particulières des maîtresses de maison allemandes. Puis quand la conversation se portait sur la politique intérieure et extérieure de l’Allemagne, il avait pris le pli de dire — il disait : révéler — que le plus grand homme d’État allemand ne croyait pas aux grands hommes d’État. Il jugeait menacé et menaçant l’avenir des Allemands : selon lui, ils ne savaient plus se réjouir (ce à quoi s’entendaient si bien les Italiens), mais, s’étant habitués à l’émotion* du fait du grand jeu de hasard des guerres et des révolutions dynastiques, ils finiraient un jour par avoir l’émeute*. Car c’est, disait-il, l’émotion* la plus forte qu’un peuple puisse s’offrir. Le socialiste allemand est, d’après lui, le plus dangereux de tous parce qu’aucune nécessité précise ne le pousse ; ce dont il souffre, c’est de ne pas savoir ce qu’il veut. Quoi qu’il puisse obtenir, il se consumera de désir dans la jouissance même, tout comme Faust, mais vraisemblablement comme un Faust populacier. « Car ce diable faustien, s’écriait-il enfin, qui a tellement tourmenté les Allemands, Bismarck l’a chassé : mais maintenant ce démon est entré dans les pourceaux et il est pire que jamais. »
325
Opinions. — La plupart des hommes ne sont rien et ne comptent pour rien tant qu’ils n’ont pas revêtu les convictions communes et les opinions publiques, conformément à la philosophie des tailleurs : l’habit fait le moine. Mais, pour les hommes d’exception, il faut dire : c’est d’abord l’homme qui le porte qui fait l’habit ; là, les opinions cessent d’être publiques, et deviennent autre chose que des masques, des parures et du travestissement.
326
Deux genres de sobriété. — Afin de ne pas confondre la sobriété causée par l’épuisement de l’esprit avec celle de la tempérance, il faut prendre garde que la première est de méchante humeur, tandis que l’autre est joyeuse.
327
Falsification de la joie. — Ne pas appeler bonne une chose un jour de plus qu’elle ne le mérite à nos yeux, et surtout, pas un jour trop tôt : c’est le seul moyen de préserver la joie dans sa pureté car, autrement, elle prendrait trop facilement un goût fade et avarié et serait rangée désormais, par un grand nombre de gens, parmi les nourritures frelatées.
328
Le bouc chargé de vertus. — Lorsque quelqu’un fait ce qu’il sait faire de mieux, ceux qui lui veulent du bien, mais qui ne sont pas à la hauteur de son acte, s’empressent de chercher un bouc à sacrifier, s’imaginant que c’est le bouc chargé de péchés — alors que c’est le bouc chargé de vertus.
329
Souveraineté. — Faire honneur même au mauvais et s’en déclarer partisan quand il vous plaît, et être à mille lieues de l’idée qu’on puisse avoir honte de ce qui plaît, c’est la marque de la souveraineté dans les grandes et les petites choses.
33 0
L’homme influent est un fantôme, et non une réalité. — L’homme important apprend progressivement que, dans la mesure où il a de l’influence sur eux, il est un fantôme dans la tête des autres, et il en vient peut-être à se tracasser pour savoir si, pour le bien de ses semblables, il ne devrait pas conserver ce fantôme de soi.
331
Prendre et donner. — Quand on a pris une toute petite chose à quelqu’un (ou qu’on l’a devancé), il est aveugle au fait qu’on lui en a donné une plus grande, voire la plus grande.
332
La bonne terre. — Tout refus et toute négation dénotent un manque de fécondité : au fond, si nous n’étions rien que de la bonne terre, nous devrions ne rien laisser perdre sans l’utiliser et voir dans toute chose, dans tout événement, dans tout être humain un engrais, une pluie, un rayon de soleil bienvenus.
333
Plaisir des relations. — Si, dans un esprit de renoncement, quelqu’un choisit délibérément de vivre dans la solitude, il pourra ainsi, en en jouissant rarement, faire de ses relations avec les hommes une friandise.
334
Savoir souffrir publiquement. — Il faut afficher son malheur et de temps en temps faire bien entendre ses soupirs, manifester son impatience : car si on laissait voir aux autres à quel point on est sans crainte et heureux en dépit des souffrances et des privations, comme on les rendrait envieux et méchants ! Mais il nous faut prendre soin de ne pas rendre nos semblables plus mauvais ; sans compter que, dans cette circonstance, ils nous feraient payer de lourdes contributions, et qu’au demeurant nos souffrances publiques sont aussi notre avantage privé.
33 5
Chaleur en altitude. — En altitude il fait plus chaud qu’on ne le croit dans les vallées, surtout en hiver. Le penseur sait bien ce que veut dire cette métaphore.
336
Vouloir le bien, pouvoir le beau. — Il ne suffit pas de pratiquer le bien, il faut encore l’avoir voulu et, selon le mot du poète, accueillir la divinité dans sa volonté. Mais on ne saurait vouloir le beau, il faut le pouvoir, dans l’innocence et l’aveuglement, sans que Psyché fasse preuve de sa curiosité. Qui allume sa lanterne pour trouver des hommes parfaits doit prendre garde à ce signe distinctif : ce sont ceux qui agissent toujours pour l’amour du bien et parviennent toujours par là au beau sans y songer. Nombreux sont ceux, parmi les bons et les nobles qui, par incapacité et défaut d’une belle âme, en dépit de leur bonne volonté et de leurs bonnes œuvres, gardent un aspect peu édifiant et laid : ils sont repoussants et font même tort à la vertu par les habits rebutants dont leur mauvais goût l’a affublée.
337
Dangers du renoncement. — Il faut se garder de fonder sa vie sur une base de désirs trop restreinte : car lorsqu’on renonce aux joies que procurent les situations, les honneurs, les accointances, les voluptés, le confort et les arts, il vient un jour où l’on s’aperçoit qu’au lieu de la sagesse, c’est le dégoût de la vie qu’on s’est donné comme compagnon par ces renoncements.
338
Ultime opinion sur les opinions. — Il faut ou bien cacher ses opinions, ou bien se cacher derrière elles. Qui procède autrement ne connaît pas le cours du monde, ou bien appartient à l’ordre de la Sainte Témérité.
339
« Gaudeamus igitur[13] ». — Il faut que la joie comporte aussi des vertus édifiantes et salutaires pour la nature morale de l’homme : comment se ferait-il, sinon, que notre âme, dès qu’elle se prélasse au soleil de la joie, se promette solennellement d’« être bonne », de « devenir parfaite », et qu’alors elle soit saisie d’un pressentiment de la perfection, semblable à un frisson sacré ?
340
À celui qu’on loue. — Persuade-toi bien que, aussi longtemps qu’on te louera, tu ne seras pas encore sur ta voie propre, mais sur celle d’un autre.
341
Aimer le maître. — L’apprenti aime le maître à sa façon, différente de celle du maître.
342
Trop beau et humain. — « La nature est trop belle pour toi, pauvre mortel » : il n’est pas rare qu’on ait ce sentiment, mais parfois, en pénétrant intimement tout ce qui est humain, sa plénitude, sa force, sa délicatesse, sa complexité, j’avais envie de dire, en toute humilité : « L’homme, lui aussi, est trop beau pour celui qui le considère ! » — et pas seulement l’homme moral, tout homme.
343
Biens mobiliers et propriété foncière. — Quand une fois la vie vous a littéralement spolié et vous a pris tout ce qu’elle pouvait prendre d’honneurs, de joies, de relations, de santé et de biens de toutes sortes, on découvrira peut-être dans la suite, une fois passé la première frayeur, que l’on est plus riche qu’auparavant. Car c’est alors seulement qu’on sait ce qui vous appartient en propre au point qu’aucune main spoliatrice ne peut y toucher : et c’est ainsi que l’on sortira de tout ce pillage et de tout ce désarroi avec la distinction d’un grand propriétaire foncier.
344
Figures idéales involontaires. — Le sentiment le plus pénible qui soit, c’est de découvrir qu’on vous prend toujours pour quelqu’un de supérieur à ce que vous êtes. Car il faut alors se l’avouer : il y a en toi quelque chose de menteur et de trompeur, ta parole, ton expression, ton attitude, ton regard, ton action, et ce quelque chose de trompeur est aussi nécessaire que ta loyauté habituelle, mais en annule continuellement l’effet et la valeur.
345
Idéaliste et menteur. — On ne doit pas se laisser tyranniser par le plus beau des plaisirs, celui d’élever les choses à l’idéal : sinon, la vérité pourrait un beau jour se séparer de nous avec ces dures paroles : « Fieffé menteur, qu’ai-je à faire avec toi ? »
346
Être mal compris. — Lorsqu’on est mal compris en bloc, il est impossible de lever complètement un malentendu de détail. Il faut bien comprendre cela pour ne pas gaspiller en pure perte son énergie à se défendre.
347
Le buveur d’eau parle. — Continue à boire le vin dont tu t’es délecté toute ta vie : que t’importe que je doive être buveur d’eau ? Le vin et l’eau ne sont-ils pas des éléments pacifiques et fraternels qui cohabitent sans reproche ?
348
Du pays des anthropophages. — Dans la solitude le solitaire se dévore lui-même, dans la multitude c’est le grand nombre qui le dévore. Alors, fais ton choix.
349
Au point de congélation de la volonté. — « La voilà enfin, l’heure qui va t’envelopper dans le nuage doré de l’absence de souffrances, où l’âme jouit de sa propre lassitude et, tout heureuse de son jeu patient avec sa patience, ressemble aux vagues d’un lac qui, par une calme journée d’été, dans le reflet du couchant aux mille couleurs, viennent clapoter sur la rive, clapotent puis font silence — sans fin, sans but, sans se lasser et sans besoin —, toutes au repos qui se plaît à ce qui revient, toutes à ce reflux et à ce flux entraînés par le pouls de la nature. » C’est là ce que ressentent et disent tous les malades : mais, s’ils parviennent à ces moments-là, alors, après un bref répit, c’est l’ennui qui survient. Mais ce dernier est le vent du dégel pour la volonté congelée : elle s’éveille, s’agite et recommence à enfanter désir après désir. Désirer est la marque de la guérison ou de l’amélioration.
350
L’idéal renié. — Exceptionnellement, il arrive qu’un homme ne parvienne au sommet qu’en reniant son idéal : car cet idéal le poussait jusque-là en avant avec une telle violence qu’il se trouvait essoufflé dès le milieu de sa course et devait s’arrêter.
351
Penchant révélateur. — Il faut considérer comme la marque d’un homme envieux, mais qui vise haut, qu’il se sente attiré par l’idée que, devant la perfection, il n’y a qu’une voie de salut : l’amour.
352
Bonheur de l’escalier. — De même que, chez certains hommes, le mot d’esprit ne marche pas d’un pas égal avec l’occasion qui se présente, de sorte que l’occasion s’est échappée par la porte quand l’esprit est encore dans l’escalier, de même, chez d’autres hommes, il y a une sorte de bonheur de l’escalier, qui avance trop lentement pour être toujours à la hauteur du temps au pied léger : le plus grand bonheur que leur procure un événement ou toute une période de la vie ne leur parvient que longtemps après, bien des fois seulement comme un faible arôme de parfum, qui éveille la nostalgie et la tristesse — comme si, à un certain moment, il avait été possible de boire jusqu’à plus soif dans cet élément. Mais maintenant il est trop tard.
353
Vers. — Ce n’est pas un argument contre la maturité d’un esprit s’il contient quelques vers.
354
Le maintien victorieux. — Une bonne tenue à cheval dérobe le courage de l’adversaire et dérobe le cœur du spectateur — à quoi bon attaquer, maintenant ? Aie le maintien d’un vainqueur.
35 5
Danger de l’admiration. — Une trop grande admiration pour des vertus étrangères peut faire perdre le sens des siennes propres et, faute d’exercice, même les faire perdre sans que les vertus étrangères les remplacent.
356
Utilité de l’état maladif. — Qui est souvent malade non seulement prend bien plus plaisir à être en santé, du fait de ses fréquents rétablissements, mais encore possède un sens extrêmement aigu de ce qu’il y a de sain et de morbide dans les œuvres et dans les actes, les siens et ceux d’autrui ; de sorte que, par exemple, les écrivains maladifs — et, malheureusement, presque tous les grands sont dans ce cas — ont généralement dans leurs écrits un ton de santé beaucoup plus sûr et plus égal parce qu’ils s’entendent, beaucoup mieux que les individus gaillards, à la philosophie de la santé et de la guérison de l’âme, ainsi qu’à leurs maîtres : le matin, le soleil, la forêt et les sources.
357
L’infidélité, condition de la maîtrise. — Rien n’y fait : chaque maître n’a qu’un seul disciple, lequel lui est infidèle, car lui aussi est destiné à la maîtrise.
358
Jamais en vain. — Tu ne grimperas jamais en vain sur la montagne de la vérité : ou bien tu montes déjà plus haut aujourd’hui, ou bien tu exerces tes forces afin de monter plus haut demain.
359
Devant des vitres grises. — Ce que vous voyez du monde par cette fenêtre est-il donc si beau que vous ne vouliez absolument pas regarder par une autre et même vous efforciez d’en écarter les autres ?
36 0
Signes de grands changements. — Quand on rêve des morts ou de gens depuis longtemps tombés dans l’oubli, c’est le signe que l’on est passé par de grands changements intérieurs et que le sol sur lequel on vit a été complètement retourné : alors, les morts ressuscitent et notre ancien univers devient monde nouveau.
361
Médecine de l’âme. — Rester tranquillement couché et penser peu est le remède le moins cher pour toutes les maladies de l’âme et, avec de la bonne volonté, devient à l’usage plus agréable d’heure en heure.
362
De la hiérarchie des esprits. — Cela te place bien au-dessous de lui quand tu cherches à fixer l’exception, mais lui la règle.
363
Le fataliste. — Il faut bien que tu croies au fatum — la science peut t’y contraindre. Ce qui résultera en toi de cette croyance — lâcheté et résignation ou grandeur et franchise — porte témoignage du sol dans lequel ce grain a été semé, mais pas du grain lui-même, car il peut donner toutes sortes de choses.
364
Motifs d’humeur renfrognée. — Qui, dans la vie, préfère le beau à l’utile finira à coup sûr, comme l’enfant qui préfère les sucreries au pain, par se gâter l’estomac et par regarder le monde d’un air très renfrogné.
365
L’excès comme remède. — On peut prendre goût à ses talents propres en vénérant et en savourant avec excès des talents contraires, pendant un certain laps de temps. User de l’excès comme d’un remède, c’est une des subtiles manières de s’y prendre dans l’art de vivre.
36 6
« Veuille-toi toi-même. » — Les natures actives qui réussissent n’agissent pas selon l’adage « Connais-toi toi-même », mais comme si elles avaient devant les yeux le précepte : « Veuille-toi toi-même et tu deviendras toi-même. » Le destin semble leur avoir toujours laissé le choix, tandis que les inactifs et les contemplatifs réfléchissent pour savoir comment à leur entrée dans la vie ils ont fait un jour leur choix.
367
Si possible vivre sans adeptes. — Combien les adeptes ont peu d’importance, c’est ce qu’on ne comprend que le jour où l’on a cessé d’être l’adepte de ses adeptes.
368
S’effacer. — Il faut savoir s’effacer pour se défaire de ce tas de mouches que sont les admirateurs trop importuns.
369
Ennui. — Il y a un ennui des esprits les plus subtils et les plus cultivés pour lesquels ce que la terre offre de meilleur a perdu son sel : habitués qu’ils sont aux saveurs les plus recherchées et à répugner aux mets grossiers, ils risquent de mourir de faim, car le fin du fin n’est ménagé que chichement, et il est parfois inaccessible ou devenu dur comme pierre, de sorte que même les bonnes dents ne peuvent plus y mordre.
370
Danger de l’admiration. — L’admiration d’une qualité ou d’un art peut être vive au point de nous retenir d’aspirer à leur possession.
371
Ce que l’on demande à l’art. — L’un veut, au moyen de l’art, prendre plaisir à son être, l’autre, grâce à lui, dépasser momentanément son être, s’en détacher. En fonction de ces deux besoins, il y a une double espèce d’art et d’artistes.
37 2
Défection. — Qui fait défection n’offense peut-être pas notre personne, mais à coup sûr nos adeptes.
373
Après la mort. — D’habitude, c’est longtemps après sa mort seulement que nous trouvons inconcevable qu’un homme ne soit plus là : pour les très grands hommes, ce n’est souvent que des décennies plus tard. L’homme sincère se dit, lors d’un décès, qu’en fait on n’a pas perdu grand-chose et que l’auteur de l’oraison funèbre est un hypocrite. Seule la nécessité fait voir qu’un individu est nécessaire et sa véritable épitaphe est un soupir à retardement.
374
Laisser dans l’Hadès. — Il y a beaucoup de choses qu’il faut laisser dans l’Hadès des sentiments semi-conscients, sans chercher à les délivrer de leur existence d’ombres, faute de quoi, sous forme de pensées et de paroles, elles s’instituent nos maîtres et démons et exigent cruellement notre sang.
375
Proche de la mendicité. — Même à l’esprit le plus riche il arrive parfois de perdre la clef de la pièce où dorment les trésors qu’il a amassés, et il ressemble alors au miséreux, contraint de mendier pour vivre.
376
Penseur en chaîne. — Pour celui qui a beaucoup pensé, toute pensée nouvelle qu’il entend ou lit prend la forme d’une chaîne.
377
Compassion. — Le fourreau doré de la compassion recèle parfois le poignard de l’envie.
37 8
Qu’est-ce que le génie ? — Un but élevé et en vouloir les moyens.
379
Vanité des combattants. — Celui qui n’a pas l’espoir de l’emporter dans un combat ou qui a visiblement le dessous veut d’autant plus faire admirer sa façon de combattre.
380
La vie philosophique est mal interprétée. — C’est au moment où quelqu’un commence à prendre la philosophie au sérieux que tout le monde croit le contraire.
381
Imitation. — Par l’imitation, le mauvais gagne en considération, le bon y perd — surtout en art.
382
Dernier enseignement de l’histoire. — « Ah ! Si j’avais vécu à cette époque-là ! » : c’est ce que disent les sots et les plaisantins. Au contraire, à chaque moment de l’histoire que l’on aura considéré sérieusement, quand ce serait même la Terre promise du passé, on finira par s’écrier : « Pourvu qu’on n’y revienne plus ! L’esprit de cette époque pèserait sur toi avec la pression de cent atmosphères, tu ne prendrais aucun plaisir à ce qu’elle contient de bon et de beau, tu ne pourrais pas digérer ce qu’elle a de mauvais. » Il est certain que la postérité portera le même jugement sur notre époque : elle dira qu’elle était insupportable, que la vie en ce temps-là était invivable. Et pourtant chacun supporte son époque ? Assurément, et c’est que l’esprit de l’époque non seulement pèse sur lui, mais encore est en lui. L’esprit de l’époque s’oppose lui-même de la résistance, il se porte lui-même.
383
La noblesse comme masque. — Avec la noblesse du maintien on exaspère ses ennemis, tandis qu’avec l’envie qu’on laisse paraître, on peut presque se les concilier : car l’envie fait des comparaisons, établit des équivalences, c’est une espèce involontaire et geignarde de modestie. Est-ce que, du fait de l’avantage dont je parle, l’envie n’aurait pas, ici ou là, été prise comme masque par des gens qui n’étaient pas envieux ? Peut-être ; ce qui est sûr, c’est que la noblesse du maintien est souvent utilisée comme masque de l’envie par des ambitieux qui préfèrent subir des préjudices et veulent exaspérer leurs ennemis plutôt que de laisser voir qu’en leur for intérieur ils se considèrent eux-mêmes comme leurs égaux.
384
Impardonnable. — Tu lui as donné l’occasion de montrer de la grandeur de caractère, et il n’en a pas profité. C’est ce qu’il ne te pardonnera jamais.
385
Anti-thèses. — L’idée la plus sénile qu’on ait jamais eue sur l’homme se trouve dans la célèbre formule : « Le moi est toujours haïssable » ; la plus puérile, dans celle, encore plus célèbre : « Aime ton prochain comme toi-même. » Dans la première, la connaissance de l’homme a cessé, dans la seconde, elle n’a même pas encore commencé.
386
L’oreille en défaut. — « On appartient encore à la populace aussi longtemps qu’on rejette la faute sur autrui ; on est sur la voie de la sagesse quand on n’en rend responsable que soi-même ; mais le sage ne tient personne pour coupable, ni lui-même, ni autrui. » Qui dit cela ? — Épictète, il y a mille huit cents ans. — On l’a entendu, mais on l’a oublié. — Non, on ne l’a pas entendu ni oublié : il y a des choses qu’on n’oublie pas. Mais on n’avait pas l’oreille qu’il fallait, celle d’Épictète. — Il se l’est donc dit lui-même à l’oreille ? — C’est cela : la sagesse, c’est ce que se chuchote à lui-même le sage en pleine place publique.
387
Défaut du point de vue, non de l’œil. — On se voit toujours soi-même d’un peu trop près, et le prochain toujours d’un peu trop loin. C’est ce qui fait qu’on juge ce dernier trop en bloc et soi-même d’après des traits et des faits de détail, occasionnels et insignifiants.
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388
L’ignorance en armes. — Comme nous traitons à la légère la question de savoir si autrui sait ou ne sait pas quelque chose, alors que peut-être il sue déjà sang et eau à la pensée qu’on puisse l’en croire ignorant ! Il y a même des fous fieffés qui paradent sans cesse avec un carquois regorgeant d’anathèmes et d’arrêts sans appel, prêts à occire quiconque laisserait entendre qu’il y a des choses dans lesquelles leur jugement n’entre pas en ligne de compte.
389
Au comptoir de l’expérience. — Les personnes qui, par modération innée, laissent toujours leur verre à moitié plein ne veulent pas avouer que toute chose en ce monde a son reste et sa lie.
390
Oiseaux chanteurs. — Les adeptes d’un grand homme ont coutume de s’aveugler pour mieux chanter ses louanges.
391
Pas à la hauteur. — Le bien nous déplaît lorsque nous ne sommes pas à sa hauteur.
392
La règle comme mère ou comme enfant. — La situation qui donne naissance à la règle est différente de celle à laquelle la règle donne naissance.
393
Comédie. — Il arrive que nous récoltions amour et honneur pour des actions ou des œuvres que nous avons depuis longtemps dépouillées, comme une peau : nous sommes alors aisément tentés de jouer les comédiens de notre propre passé et de jeter encore une fois sur nos épaules notre ancienne dépouille — non seulement par vanité, mais aussi par bienveillance envers nos admirateurs.
39 4
Erreur des biographes. — La force minime qu’il faut pour pousser un canot dans le fleuve ne doit pas être confondue avec la force de ce fleuve, qui va dorénavant le porter : c’est pourtant ce qui se passe dans presque toutes les biographies.
395
Ne pas acheter trop cher. — Ce qu’on achète trop cher, on l’utilise généralement mal, en plus, parce que c’est sans amour et avec un souvenir pénible, en sorte que l’inconvénient est double.
396
De quelle philosophie la société a toujours besoin. — Le pilier de l’ordre social repose sur ce fondement que chacun regarde avec belle humeur ce qu’il est, ce qu’il fait et ce qu’il vise, sa santé ou sa maladie, sa pauvreté ou sa prospérité, son honneur ou son insignifiance, et qu’il se dise : « Je n’échangerais ma place avec personne. » Qui veut travailler à la construction de l’ordre social n’a qu’à implanter dans les cœurs cette philosophie du refus de l’échange et de l’absence d’envie pleins de belle humeur.
397
Marque de l’âme noble. — Une âme noble n’est pas celle qui est capable des plus hautes envolées, mais celle qui s’élève à peine et retombe à peine, tout en se maintenant toujours dans une atmosphère et une attitude plus dégagées et plus lumineuses.
398
La grandeur et son contemplateur. — Le meilleur effet de la grandeur, c’est qu’elle donne à celui qui la contemple un œil qui magnifie et arrondit les choses.
399
Se contenter. — Ce qui témoigne qu’on a atteint la maturité de l’intelligence, c’est qu’on ne se hasarde plus dans les endroits où des fleurs rares se tiennent sous les buissons les plus épineux de la connaissance, et qu’on se contente des jardins, des forêts, des prairies et des champs, attendu que la vie est trop courte pour le rare et l’insolite.
400
Avantage de la privation. — Qui vit perpétuellement dans la chaleur et l’abondance du cœur et pour ainsi dire dans l’atmosphère estivale de l’âme ne peut s’imaginer le frisson de ravissement qui s’empare des natures hivernales quand viennent exceptionnellement les toucher les rayons de l’amour et le souffle tiède d’une journée ensoleillée de février.
401
Recette pour le martyr. — Le fardeau de la vie est trop lourd pour toi ? Alors il te faut augmenter le fardeau de ta vie. Quand le martyr finit par soupirer de soif après les eaux du Léthé, il lui faut devenir héros pour les trouver à coup sûr.
402
Le juge. — Celui qui a bien perçu l’idéal de quelqu’un devient son juge inexorable et pour ainsi dire sa mauvaise conscience.
403
Utilité du grand renoncement. — Le grand renoncement a ceci d’utile qu’il nous communique cette fierté de la vertu grâce à laquelle il nous est dès lors facile d’obtenir de nous une multitude de petits renoncements.
404
Comment donner de l’éclat au devoir. — Le moyen de transformer en or aux yeux de tous ton devoir d’airain, le voici : c’est de tenir toujours un peu plus que ce que tu promets.
40 5
Prière aux humains. — « Pardonne-nous nos vertus » : c’est ainsi qu’il faut prier pour les humains.
406
Ceux qui créent et ceux qui savourent. — Tout amateur s’imagine que ce qui compte pour l’arbre, c’est le fruit, alors que c’est la semence. Là se trouve la différence entre tous les créateurs et tous les amateurs.
407
La gloire de tous les grands. — À quoi bon le génie s’il ne communique pas à celui qui le contemple et le vénère une liberté et une élévation du sentiment telles qu’il n’a plus besoin du génie ? Se rendre superflu : voilà la gloire de tous les grands.
408
Descente dans l’Hadès. — Moi aussi, j’ai été aux Enfers, comme Ulysse, et j’y serai souvent encore ; et je ne me suis pas contenté de sacrifier des moutons, pour pouvoir dialoguer avec certains morts, mais encore c’est mon propre sang que j’ai donné. Il s’est trouvé quatre couples pour ne pas refuser mon sacrifice : Épicure et Montaigne, Goethe et Spinoza, Platon et Rousseau, Pascal et Schopenhauer. C’est avec eux que je dois m’expliquer, quand j’ai longtemps cheminé seul, c’est par eux que je veux me faire donner tort ou raison, c’est eux que je veux écouter quand dans ce débat ils se donnent mutuellement tort ou raison. Quoi que je puisse dire, conclure, penser, pour moi et pour les autres, c’est sur ces huit-là que je fixe mon regard et c’est le leur que je vois fixé sur moi. Que les vivants me pardonnent si ce sont eux qui, parfois, m’apparaissent comme des ombres, toutes pâles et chagrines, si inquiètes et, hélas ! si avides de vivre, tandis que ceux-là me paraissent alors si vivants, comme si maintenant, après leur mort, ils ne pouvaient plus jamais être las de vivre. Or ce qui compte, c’est cette faculté d’être éternellement vivant : qu’importent la « vie éternelle » et même la vie tout court !
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