Préface générale & Note sur cette édition - Œuvres complètes
By Friedrich Nietzsche
Le présent volume propose pour la première fois la totalité des ouvrages publiés, ainsi que des textes intégralement rédigés mais non publiés par Nietzsche, dont certains sont inédits en français. Il constitue la seule édition française complète de ses textes philosophiques hors fragments posthumes.
L’ensemble des traductions de ce volume d’Œuvres complètes ont été réalisées à partir de l’édition de référence des textes de Nietzsche, établie par Giorgio Colli et Mazzino Montinari, et leurs successeurs :
Friedrich Nietzsche Werke. Kritische Gesamtausgabe, Berlin-New York, Walter de Gruyter, 1967 sq. (abréviation KGW).
À l’exception des textes de jeunesse et des textes philologiques, et avec un apparat critique allégé, cette édition a été réimprimée en format de poche :
Friedrich Nietzsche Sämtliche Werke, kritische Studienausgabe, Munich-Berlin-New York, DTV-Walter de Gruyter, 1980 ; édition corrigée, 1988, rééd. 1999 (abréviation KSA), 15 volumes.
La version électronique de l’édition Colli-Montinari (KGW) a été réalisée par les éditions de Gruyter sous le titre Nietzsche online :
https://www.degruyter.com/database/nietzsche/html
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Préface
« La question des valeurs est plus fondamentale que la question de la certitude : cette dernière n’acquiert son sérieux qu’à supposer que l’on a déjà répondu à la question des valeurs1. »
Biographie
La vie de Friedrich Nietzsche, qui naît le 15 octobre 1844 à Röcken, près de Leipzig, ne ressemble en rien à celle de la plupart des philosophes allemands, en général assez standardisée depuis Kant, et même depuis Wolf. Presque tous ceux-ci, à l’exception notable de Schopenhauer, sont avant tout des professeurs, généralement des professeurs d’université. Le début de carrière de Nietzsche semble prendre le même chemin, bien que ce soit avec un éclat qui d’emblée le met à part : remarqué pour l’excellence de ses travaux, le jeune Nietzsche, étudiant en philologie classique, alors âgé de vingt-quatre ans, se voit en effet offrir un poste de professeur par l’université de Bâle, avant même d’avoir soutenu sa thèse, laquelle constitue pourtant la condition ouvrant la possibilité de se porter candidat sur un poste universitaire. C’est peu après, au début de l’année 1872, qu’il publie son premier ouvrage, La Naissance de la tragédie. Suivront très vite, les années suivantes, les quatre Considérations inactuelles, puis Humain, trop humain.
Assez rapidement, en l’espace d’une dizaine d’années, du fait de la dégradation de son état de santé, Nietzsche est amené à renoncer à ses fonctions. Il démissionne en 1879, et mène dès lors, c’est-à-dire durant l’essentiel de sa carrière intellectuelle de philosophe, une vie de déplacements et de voyages, en partie motivés par la recherche d’un lieu favorable au rétablissement de sa santé, qui le conduiront, de manière récurrente, en Suisse, dans la haute Engadine (Sils-Maria), en Italie (Venise, Gênes, Rapallo, épisodiquement la Sicile, épisodiquement aussi Rome, enfin Turin, à l’automne 1888), et dans le sud de la France (Nice, Menton). Il ne séjournera plus que très occasionnellement en Allemagne durant ces années extrêmement intenses sur le plan de la réflexion. Voilà donc le jeune et brillant universitaire transformé en fugitivus errans, en « fugitif en proie à l’errance », selon l’expression dont il use pour se qualifier lui-même dans une lettre à Paul Rée de l’été 1879. Désormais, durant toutes les années qui suivent, Nietzsche vivra, modestement, grâce à la pension que ses amis et collègues de Bâle ont réussi à lui faire allouer par l’université.
Une vie modeste, mais indépendante : car s’il doit continuer à lutter contre la maladie de longues années durant, Nietzsche est libéré des contraintes professionnelles propres à l’univers académique, et peut se consacrer entièrement à l’approfondissement de sa réflexion. Considérant rétrospectivement, dans Ecce homo, la trajectoire qu’a suivie sa vie, il affirmera que la maladie l’a en quelque sorte sauvé en le détachant de force d’un métier (professeur de philologie classique) et d’un milieu (le monde universitaire) qui n’étaient pas les siens, et auxquels il s’est, finalement, toujours senti étranger, pour lui permettre de vivre en accord avec sa mission de philosophe à l’esprit libre, qu’il ressent, elle, comme sa vocation véritable.
De fait, la productivité de Nietzsche, dans ces années où il se consacre à poursuivre obstinément ses investigations et à conquérir progressivement sa pensée, est stupéfiante. La radicalité du renouvellement qu’il impose à l’entreprise philosophique ne l’est pas moins. Une dizaine d’ouvrages sont composés sur les dix années d’activité qui suivent l’abandon de ses fonctions universitaires. L’année qui marque sa démission, 1879, voit la publication des Opinions et sentences mêlées, puis du Voyageur et son ombre. Les livres s’enchaînent alors à un rythme régulier ; Aurore en 1881, puis les poèmes rassemblés sous le titre Idylles de Messine. Suivra la série de tous les ouvrages majeurs : Le Gai Savoir, les trois premières parties d’Ainsi parlait Zarathoustra, auxquelles s’ajoute peu après un quatrième texte portant le même titre, puis Par-delà bien et mal, l’un des sommets de son œuvre, que complète l’année suivante Pour la généalogie de la morale. La dernière année de son activité intellectuelle, 1888, se caractérise par une intensification encore redoublée de son activité : ce ne sont pas moins de six ouvrages qui sont rédigés en l’espace d’à peine quelques mois : Le Cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Ecce homo, Nietzsche contre Wagner, et le recueil poétique intitulé Dithyrambes à Dionysos.
La carrière intellectuelle de Nietzsche s’interrompt aussi brutalement qu’elle avait commencé. Victime d’un malaise dans les rues de Turin en janvier 1889, il est ramené à la pension où il séjourne. La notoriété commençante de Nietzsche, qui aura connu les premières marques de reconnaissance internationale pour sa pensée (Georg Brandès au Danemark, Hippolyte Taine en France…), attirera l’attention sur la crise de Turin, et favorisera du même coup l’apparition d’une série de mythes qui se grefferont rapidement autour de cet épisode, lequel n’a pourtant rien de pittoresque ni de romanesque. Dans ces premiers jours de janvier 1889, Nietzsche adresse à ses amis des brefs mots au contenu énigmatique et à la tonalité exaltée, que les biographes ont parfois, improprement, désignés par la formule « billets de la folie ». Alerté par l’un de ces messages, son ami Franz Overbeck se rend à Turin. Il trouve Nietzsche, dans la chambre qu’il occupe dans sa pension, dans un état d’intense exaltation, et, devant l’évidente détérioration de son état de santé, décide de le ramener à Bâle, où il le confie aux médecins. Ces derniers diagnostiquent une paralysie progressive, ce qui désigne, dans la terminologie nosographique de l’époque, un trouble infectieux, d’origine organique, entraînant à long terme des destructions neurologiques irréversibles. Il semble probable que Nietzsche ait été victime d’une syphilis non soignée.
À partir de janvier 1889, si Friedrich Nietzsche est toujours vivant (il disparaîtra onze ans plus tard, en août 1900), le philosophe en revanche n’existe plus. Nietzsche ne semble avoir aucun souvenir de sa vie intellectuelle antérieure. Il n’écrit plus. Et il ne mentionnera plus jamais ni ses ouvrages, ni la pensée qu’il avait élaborée minutieusement entre les premiers temps de sa carrière bâloise, entre 1869 et le tout début janvier 1889.
Les écrits
Il convient de distinguer trois strates dans l’immense ensemble de textes de Nietzsche que nous avons conservés, désormais tous rassemblés dans l’édition totalement neuve, réalisée pour la première fois sur les manuscrits, et qui fait désormais autorité, l’édition dite Colli-Montinari, du nom de ses deux initiateurs italiens, Giorgio Colli et Mazzino Montinari.
Un premier groupe est constitué par les textes philologiques, c’est-à-dire les travaux érudits (nous dirions « de recherche », dans la terminologie universitaire en usage aujourd’hui) que Nietzsche réalise, en tant qu’helléniste, depuis l’époque de ses études de philologie classique à l’université de Leipzig (ce sont ces textes qui lui vaudront l’invitation à devenir professeur à l’université de Bâle), ou bien encore les notes de cours constituant le support de son enseignement, en philologie classique toujours, à l’université de Bâle, entre 1869 et 1879. Dans ce groupe entrent par exemple les articles publiés dans des revues savantes que Nietzsche a consacrés aux sources de Diogène Laërce, au recueil de distiques poétiques de Théognis de Mégare, au poète lyrique Simonide et à sa Plainte de Danaé, ou encore l’édition critique de textes antiques, par exemple celle du manuscrit en grec, conservé à Florence, évoquant une compétition poétique qui aurait opposé Homère et Hésiode (Certamen quod dicitur Homeri et Hesiodi).
Un second groupe, d’autre part, comprend les textes proprement philosophiques, qui sont eux-mêmes de deux ordres :
Tout d’abord les œuvres publiées, c’est-à-dire les vingt-cinq ouvrages (si l’on y inclut deux brefs écrits de circonstance imprimés en 1873) que le philosophe a fait paraître, ou avait l’intention de faire paraître, entre 1872 et 1888.
Et d’autre part les textes dits « posthumes », ce qui ne veut pas nécessairement dire tardifs, mais signale uniquement qu’ils n’ont pas été publiés par Nietzsche sous leur forme originelle, et n’étaient souvent pas destinés à l’être. Il s’agit de cahiers, de carnets, ou de feuilles portant des notes, parfois télégraphiques, parfois soigneusement rédigées, dans lesquelles Nietzsche consigne ses réflexions, ses notes de lecture, ses programmes de travail, ses projets de livres à venir, et, en très grand nombre, ses brouillons et premières versions de textes qui prendront place dans les ouvrages effectivement publiés par la suite. Il est à noter que, du fait de l’interruption brutale provoquée par la crise de Turin, nombre de fragments posthumes des dernières années ne possèdent pas de correspondant dans les ouvrages publiés, et constituent l’unique témoignage de l’avancée de la réflexion de Nietzsche, qui n’a pu mener à terme les livres qu’il projetait peut-être. L’ensemble des textes posthumes représente un volume global équivalent à celui des ouvrages publiés.
Les ouvrages publiés par Nietzsche, classés par ordre chronologique, sont les suivants :
1) La Naissance de la tragédie
2) Mot de nouvel an à l’éditeur de l’hebdomadaire « Im neuen Reich »
3) David Strauss, le confesseur de la foi et l’écrivain
4) Exhortation aux Allemands
5) Des avantages et des inconvénients de l’histoire pour la vie
6) Schopenhauer éducateur
7) Richard Wagner à Bayreuth
8) Humain, trop humain
9) Opinions et sentences mêlées
10) Le Voyageur et son ombre (les Opinions et sentences mêlées et Le Voyageur et son ombre seront rassemblés ultérieurement par Nietzsche sous le titre Humain, trop humain II)
11) Aurore
12) Idylles de Messine
13) Le Gai Savoir (1882, 2e édition avec ajouts en 1886)
14) Ainsi parlait Zarathoustra
15) Ainsi parlait Zarathoustra II
16) Ainsi parlait Zarathoustra III
17) Ainsi parlait Zarathoustra IV
18) Par-delà bien et mal
19) Pour la généalogie de la morale[2]
20) Le Cas Wagner
21) Crépuscule des idoles
22) L’Antéchrist
23) Ecce homo
24) Dithyrambes à Dionysos
25) Nietzsche contre Wagner
On trouvera en annexe (« Chronologie », infra, p. 2503), la liste détaillée des rééditions des ouvrages publiés, avec l’indication des modifications, parfois considérables, apportées par ces nouvelles versions.
Une précision doit être apportée au sujet des quatre derniers ouvrages, L’Antéchrist, Ecce homo, Dithyrambes à Dionysos, et Nietzsche contre Wagner, rédigés par Nietzsche à l’automne 1888 : ils présentent une situation particulière du fait de la crise de Turin, début janvier 1889, qui l’empêchera de les faire paraître lui-même. Comme pour les textes de la période de Bâle (voir ci-après), nous nous trouvons en présence de livres intégralement rédigés, prêts pour la publication et dont Nietzsche a en outre reçu et corrigé les épreuves, mais qui ne seront pas publiés par lui, ni sous son contrôle. Ils ne le seront qu’après son effondrement, à l’initiative de sa sœur, qui n’a pas hésité à procéder à des coupures sur L’Antéchrist et sur Ecce homo, supprimant par exemple la « Loi contre le christianisme » qui clôture le premier de ces ouvrages, ou remplaçant le chapitre la concernant (« mon antithèse la plus radicale, l’insondable vulgarité des instincts ») dans le second (à ce sujet, voir également l’annexe « Chronologie », en fin de volume).
C’est l’intégralité de ces œuvres publiées ou, pour les quatre derniers textes, dont la publication était de fait voulue et programmée par Nietzsche, que rassemble le présent volume.
À ces textes effectivement édités, nous adjoignons la série complète des textes intégralement rédigés et prêts pour la publication, ou quasi intégralement rédigé dans un cas, publié à compte d’auteur dans un autre, datant du début de l’époque de Bâle. Trois d’entre eux sont inédits en français (La Naissance de la pensée tragique, Origine et but de la tragédie, Socrate et la tragédie grecque). La liste, chronologique également, en est la suivante :
Le Drame musical grec
Socrate et la tragédie
La Vision dionysiaque du monde
La Naissance de la pensée tragique
Origine et but de la tragédie
Socrate et la tragédie grecque
De l’avenir de nos institutions éducatives
Cinq Préfaces à cinq livres non écrits
La Philosophie à l’âge tragique des Grecs
De la vérité et du mensonge au sens extra-moral
Pensée
La pensée nietzschéenne constitue la tentative la plus radicale depuis Platon de réformer l’entreprise philosophique. Elle entend même être plus poussée encore que le spectaculaire recommencement mis en œuvre par Descartes, à qui Nietzsche reproche de n’avoir pas pleinement appliqué son ambition refondatrice. De fait, deux orientations sont présentes dès les premiers textes, et courent tout au long de l’œuvre de Nietzsche, instaurant un renouvellement complet de la problématique philosophique : d’une part, une insatisfaction à l’égard du manque de rigueur avec lequel ont procédé les philosophes, qui se fait jour d’emblée ; d’autre part, la constatation d’une méprise désastreuse au sujet de la question qui constitue l’objet propre de l’enquête philosophique. C’est en conséquence l’élaboration non pas simplement de doctrines originales, comme ce serait le cas chez tout autre philosophe, mais bien d’un renouvellement total de la manière de penser, désormais purgée des présupposés irréfléchis, qui la mettaient jusqu’à présent en contradiction avec son objectif, que l’on découvre en abordant les textes de Nietzsche. En outre, difficulté supplémentaire, si celui-ci ne pense pas à la manière de ses prédécesseurs, il ne s’exprime pas non plus comme les autres philosophes. Simultanément, puisque le langage lui-même est lourdement impliqué dans la diffusion de ces préjugés, cette véritable révolution dans la manière de penser requiert en effet, pour pouvoir être formulée, la mise au point d’un mode d’expression totalement renouvelé : « notre nouveau langage », ainsi que Nietzsche le désigne, qui se caractérise, entre autres, par le rejet de l’usage référentiel, l’abandon du concept, le privilège accordé à la signification indirecte, notamment via la métaphore, et surtout la constitution d’un réseau d’expression métaphorique[3].
Les philosophes, qui devraient mettre en œuvre une interrogation radicale, comme le requiert l’idée même de philosophie, sont toujours demeurés, à leur insu, superficiels. L’examen attentif de leur pratique révèle en effet que celle-ci repose sur des présupposés non repérés, et surtout non justifiés, en d’autres termes sur des préjugés, qui jouent le rôle de soubassement clandestin de leur activité. Ceux-ci ruinent d’emblée les prétentions à l’objectivité et à la radicalité de leur mode de réflexion. Le privilège accordé par principe à la vérité et, à titre de conséquence, l’identification de la philosophie à la recherche de celle-ci constituent l’exemple le plus dramatique de cette déficience. Il convient donc de mettre la philosophie en accord avec son exigence de justification intégrale.
Parallèlement, un second point est d’emblée présent : dès La Naissance de la tragédie, et les premiers textes sur les Grecs rédigés peu après la prise de fonction de Nietzsche à Bâle, c’est l’étude non d’une doctrine, mais d’une manière d’organiser la vie humaine (ce qu’il désigne par le terme « culture ») qui constitue l’objet fondamental de son enquête. Ce déplacement n’a rien d’arbitraire. La raison en est la découverte, en deçà de la pensée consciente, de la strate des valeurs, c’est-à-dire des préférences intériorisées, passées dans la vie du corps, qui jouent le rôle de conditions de vie : c’est cette strate qui conditionne intégralement l’existence humaine, tant dans l’ordre de la pensée que dans celui de l’action ; c’est elle qui, par la variation du contenu de ces préférences, crée les innombrables formes, prodigieusement diversifiées, dont est susceptible l’existence humaine. Et si le terme « valeur », ou « évaluation », tout comme l’analyse réfléchie de cette notion ne s’imposent qu’au tournant des années 1880, l’idée, elle, est bien à l’œuvre dès le premier ouvrage de Nietzsche, et d’emblée sont fermement tracées les premières lignes de développement de cette investigation axiologique sur les cultures.
Face à l’inadéquation de la démarche philosophique telle qu’elle a été pratiquée jusqu’alors, qui trahit l’idée même de philosophie, une rectification est indispensable : le geste fondamental de Nietzsche consiste pour cela à substituer la problématique des valeurs à la problématique de la vérité. C’est l’analyse des valeurs, de leur provenance et de leurs conséquences, qui constitue l’objet du questionnement philosophique.
Conformément à cette problématique englobante, c’est l’ensemble des champs de la vie humaine qui se voit analysé dans les ouvrages successifs de Nietzsche : connaissance, morale, science, art, vie religieuse, politique… Or, dans tous ces champs, l’enquête fait découvrir dès La Naissance de la tragédie le rôle structurant joué par des processus infra-conscients, que Nietzsche désigne au moyen d’un lexique très riche, dont les termes les plus récurrents sont toutefois ceux de pulsions, d’instincts et d’affects. Ces processus infra-conscients traduisent concrètement les préférences posées par les valeurs en vigueur dans le cadre d’une culture. Cette découverte entraîne elle aussi la remise en cause radicale des modes d’élucidation pratiqués antérieurement par la philosophie, ainsi que de leurs résultats. La présence d’un conditionnement pulsionnel à la base de toute pensée interdit désormais d’attribuer de l’objectivité à cette dernière : la pensée se révèle être, par nature, une activité d’interprétation, toujours effectuée à partir d’un angle particulier. C’est là que se dévoile l’une des insuffisances les plus dramatiques de la pratique philosophique, qui, myope à l’égard du conditionnement axiologique constitutif de toute forme de vie et de toute action, a toujours pris la logique gouvernant la forme de pensée qu’elle connaît (celle qui règne dans la culture platonicienne, qui est encore la nôtre) pour une norme universelle, intrinsèquement valide et absolument inconditionnée. Une telle logique unique et universelle qui fournirait les règles objectives applicables à toute forme de pensée n’existe pas. De la même manière, si l’on quitte le champ de la connaissance, les phénomènes moraux, ou prétendument moraux, se voient ramenés à la manifestation de processus de nature extra-morale : la morale, elle aussi, se révèle être une interprétation. Mieux vaudrait parler des morales, du reste, puisqu’il en existe autant de types qu’il y a de cultures, c’est-à-dire d’organisations de la vie humaine. Toute forme d’absolu (vérité inconditionnée, être, bien en soi…) se dissout désormais. Et il en va de même de toutes les sphères de l’activité humaine : l’homme est un animal qui crée des interprétations.
La tâche du philosophe consiste donc désormais, précisément, à identifier les origines productrices de ces interprétations (c’est-à-dire de toutes les pensées, doctrines, croyances, manières d’agir, etc.), en d’autres termes à découvrir les valeurs à partir desquelles elles se sont élaborées. Toutefois, l’identification des valeurs constituant les origines productrices n’est pas un but en soi, et elle doit être prolongée par un travail consistant à apprécier la valeur de ces valeurs, c’est-à-dire leur impact, favorable ou nuisible, sur le développement de la vie. Car les valeurs ne sont pas des idées purement théoriques, mais des préférences ou des répugnances enracinées au plus profond de nous, qui jouent le rôle de conditions de vie. C’est l’enchaînement de ces deux tâches, que Nietzsche rassemble sous le nom de « généalogie », qu’il donne en 1887 à cette nouvelle manière de penser : « Le philosophe doit résoudre le problème de la valeur, déterminer la hiérarchie des valeurs. —[4] »
Il s’agit donc tout à la fois pour le philosophe de faire prendre conscience du caractère interprétatif des doctrines que nous prenons usuellement pour des vérités, absolues et objectives ; de dénoncer également les interprétations illégitimes, en particulier morales, qui déforment ou mutilent le réel ; et enfin de construire une interprétation cette fois rigoureuse de la réalité dans son ensemble. À cet égard, la découverte de l’activité structurante des pulsions, instincts et affects dans tous les champs de l’activité humaine conduit Nietzsche à l’élaboration d’une hypothèse de lecture : l’hypothèse de la volonté de puissance, présentée dans Par-delà bien et mal. Celle-ci fait l’essai d’étendre à l’ensemble de la réalité, y compris au monde inorganique (celui des phénomènes physiques), l’activité de ces processus infra-conscients dont l’omniprésence a été établie dans le champ de la pensée. À supposer que cette hypothèse soit vérifiée, « Le monde vu du dedans, le monde déterminé et désigné par son “caractère intelligible” — il serait précisément “volonté de puissance” et rien d’autre. —[5] » En d’autres termes, la réalité tout entière, quel qu’en soit le secteur considéré, peut alors se décrire comme interprétation, ou encore comme le jeu sans fin, fait de rivalités et d’alliances, d’un ensemble de processus infra-conscients qui tendent, via la formation de groupements complexes, parfois très fortement ramifiés, ou des recompositions permanentes, à l’intensification du sentiment de leur propre puissance.
Que tout soit en fin de compte interprétation n’engendre pas pour autant le relativisme, puisque la réflexion en termes de valeur (et de valeur des valeurs) impose au contraire la hiérarchisation des interprétations en fonction de leur impact, bénéfique ou nuisible, pour l’épanouissement de la vie humaine. Une valeur n’est pas simplement une idée, nous l’avons souligné, mais une condition de vie. Et en tant que telle, elle exerce, à très long terme, une action modificatrice de l’organisation du vivant qui s’y conforme. C’est pourquoi l’impact des valeurs sur la vie devient l’autre versant du questionnement nietzschéen.
Il convient en effet de remarquer la variation considérable de degré d’épanouissement de la vie humaine, se traduisant soit dans la force de l’attachement à l’existence (comme Nietzsche le constatait dès ses premiers textes dans le cas de la culture de la Grèce tragique), soit au contraire dans la condamnation et la dévalorisation de celle-ci, par exemple au profit d’un au-delà imaginaire projeté alors comme étant le « vrai monde » (comme dans la culture grecque de l’âge classique, ou celle de l’Europe contemporaine, enracinée dans les valeurs platoniciennes, elles-mêmes prolongées par le christianisme), que l’on observe en fonction du contenu des valeurs. Cette opposition tranchée entre le mode d’organisation de la vie qui règne dans la culture européenne du XIXe siècle, tout particulièrement en Allemagne, et la vie grecque de l’époque préclassique, entre l’étiolement dans un cas, et l’accomplissement dans l’autre, constitue d’emblée un schème organisateur de la réflexion nietzschéenne, dès les premiers ouvrages du philosophe, La Naissance de la tragédie et les quatre Considérations inactuelles. C’est, plus précisément, la découverte du caractère destructeur des valeurs sous l’autorité desquelles nous vivons, en Europe, depuis Platon qui doit retenir l’attention du philosophe. Ces valeurs (en premier lieu la croyance en la vérité, pensée comme un absolu rigoureusement objectif, et d’autre part la croyance en un bien pensé comme existant en soi, et opposé contradictoirement au mal, la condamnation intransigeante de la souffrance et la généralisation de la pitié, la promotion de la dépersonnalisation, du désintéressement, et de l’altruisme) sont fondamentalement ascétiques : en d’autres termes, elles professent le mépris du corps et dénigrent la vie sensible, en posant et en privilégiant simultanément l’existence d’un prétendu monde suprasensible éternel, réputé invariant, vrai, juste et bon. Examinées dans leurs effets, ces valeurs s’avèrent produire une influence nocive sur l’existence humaine : elles promeuvent une forme de vie malade, qui se retourne contre elle-même en allant jusqu’à éprouver la non-existence comme préférable à l’existence.
Cette montée irrésistible du nihilisme, selon le nom dont Nietzsche désigne ce phénomène dans les dernières années de sa production, qui affecte l’Europe contemporaine en faisant proliférer les doctrines pessimistes et se diffuser le sentiment découragé du « à quoi bon ? » et du « rien n’a de valeur », manifeste une logique de mort. C’est pourquoi il est urgent pour le philosophe, dont la tâche est caractérisée par Nietzsche à partir du modèle du médecin, de lancer une contre-action destinée à enrayer cette spirale fatale de la maladie. Il est nécessaire, en d’autres termes, de travailler à substituer des valeurs bénéfiques, affirmatrices, intensificatrices, aux valeurs dévastatrices du platonisme et du christianisme. Et c’est pour cela que le philosophe commence par créer ces valeurs : « les philosophes véritables sont des hommes qui commandent et qui légifèrent : ils disent “il en sera ainsi !”, ils déterminent en premier lieu le vers où ? et le pour quoi faire ? de l’homme et disposent à cette occasion du travail préparatoire de tous les ouvriers philosophiques, de tous ceux qui se sont rendus maîtres du passé, — ils tendent une main créatrice pour s’emparer de l’avenir et tout ce qui est et fut devient pour eux, ce faisant, moyen, instrument, marteau. Leur “connaître” est un créer, leur créer est un légiférer, leur volonté de vérité est — volonté de puissance[6] ». On voit à quel point la tradition philosophique s’est méprise sur le statut du philosophe, qu’elle a confondu avec un savant, alors qu’il est fondamentalement un législateur axiologique.
Cette ligne d’analyse constitue le second versant de la problématique nietzschéenne, la pensée de l’« élevage », selon le terme dont Nietzsche use systématiquement à partir des années 1880 : la tâche fondamentale du philosophe, qui porte la responsabilité de l’évolution à venir de l’humanité, est de travailler à l’« élévation du type “homme”[7] ». Et c’est de ce travail que le « renversement de toutes les valeurs » (des valeurs actuellement en vigueur) constitue le moyen. C’est dans le strict cadre de cette problématique de l’élevage et de la neutralisation des préférences infra-conscientes porteuses de nihilisme que prennent sens deux notions difficiles et souvent mal comprises de l’univers de pensée nietzschéen. La première est l’idée de « surhumain », entendu comme type d’homme incarnant une forme de vie suprêmement affirmatrice, dont il s’agit de favoriser l’apparition (aux côtés d’autres types de vie, qui ont toujours existé et existeront toujours). Nietzsche insiste très clairement sur le caractère typologique (il s’agit d’une forme de vie, et en aucun cas d’un individu isolé), et d’autre part sur le caractère relatif de cette notion : c’est par rapport aux types d’homme actuellement considérés, à tort, comme « supérieurs » par la culture nihiliste de l’Europe contemporaine (le type du « bon », du « saint », en particulier) qu’il peut être dit « surhumain ». Comment toutefois trouver des valeurs incarnant le « oui » à la vie, susceptibles de se substituer à l’axiologie calomniatrice de l’ascétisme ? C’est à cette question que la doctrine (car elle est toujours qualifiée ainsi) de l’éternel retour, présentée dans Le Gai Savoir, apporte une réponse. Car c’est bien dans cette proclamation que notre vie se répétera indéfiniment à l’identique, sans nul changement ni terme, que Nietzsche trouve la forme de pensée la plus affirmatrice : celle qu’il convient d’essayer de faire passer à l’état de valeur, en d’autres termes de croyance rendue infra-consciente et régulatrice, en en escomptant un effet transformateur, et suprêmement affirmateur, sur la vie humaine.
Note sur la traduction
Les traductions de l’œuvre de Nietzsche que présente ce volume d’Œuvres complètes sont les plus récentes en français. Seule la traduction d’Ainsi parlait Zarathoustra reprend la version classique due à Geneviève Bianquis. Ce volume marque ainsi l’aboutissement de l’entreprise de retraduction de Nietzsche lancée à l’heureuse initiative de Monique Labrune au début des années 1990, au sein de la collection GF.
Ces traductions ont toutes été réalisées par des spécialistes de la pensée nietzschéenne : Martine Béland, Céline Denat, Dorian Astor, Éric Blondel (en collaboration avec Ole Hansen-Løve, Théo Leydenbach, et Pierre Pénisson pour certains volumes), et Patrick Wotling.
Le présent volume offre en outre la version révisée de certaines des traductions parues dans la collection GF : c’est le cas de La Naissance de la tragédie, de Par-delà bien et mal, de L’Antéchrist[8], d’Ecce homo et de Nietzsche contre Wagner[9], mais également du Crépuscule des idoles, qui paraîtra prochainement dans une nouvelle édition de la collection GF.
De la même manière, il comprend la traduction nouvelle, à paraître dans la collection GF, mais encore inédite à ce jour, des textes suivants :
De l’avenir de nos institutions éducatives
Cinq préfaces à cinq livres non écrits
Mot de nouvel an à l’éditeur de l’hebdomadaire « Im neuen Reich »
La Philosophie à l’âge tragique des Grecs
De la vérité et du mensonge au sens extra-moral
Exhortation aux Allemands
Considérations inactuelles
Idylles de Messine
Dithyrambes à Dionysos
L’ensemble de ces traductions sont réalisées sur l’édition de référence, et seule utilisable, des œuvres de Nietzsche, établie à partir des manuscrits par G. Colli et M. Montinari et leurs collaborateurs :
Friedrich Nietzsche Werke. Kritische Gesamtausgabe, Berlin-New York, Walter de Gruyter, 1967 sq. (abréviation KGW). On trouvera en annexe la description de la structure de cette édition volume par volume.
À l’exception des textes de jeunesse et des textes philologiques, et avec un apparat critique allégé, cette édition a été réimprimée en format de poche :
Friedrich Nietzsche Sämtliche Werke, kritische Studienausgabe, Munich-Berlin-New York, DTV-Walter de Gruyter, 1980 ; édition corrigée, 1988, rééd. 1999 (abréviation KSA), 15 volumes.
La version électronique de cette édition de référence a été réalisée par les éditions de Gruyter sous le titre Nietzsche online : www.degruyter.com/database/nietzsche/html
Appareil de notes
Tous les volumes de la collection GF dont les traductions sont reprises ici comportent à chaque fois un très important appareil de notes destinées à expliciter les références culturelles, historiques, linguistiques qui émaillent le texte nietzschéen, et surtout de notes de nature philosophique qui éclairent les argumentations qu’il met en œuvre. À l’exception des notes spécifiant la traduction des très nombreux mots et expressions en langue étrangère (grec, latin, sanscrit, anglais, italien, espagnol…) qui sont une des particularités de l’écriture nietzschéenne, cet appareil critique n’a pas été repris dans le présent volume. Nous renvoyons donc le lecteur désireux d’approfondir sa connaissance des textes nietzschéens aux volumes GF.
Ajoutons que les termes et expressions suivis d’un astérisque (*) sont écrits en français par Nietzsche.
Annexes
Le lecteur trouvera en annexe la liste chronologique des ouvrages de Nietzsche et leurs éditions et rééditions effectuées à son instigation jusqu’en 1888. À cette liste récapitulative est adjointe la totalité des écrits entièrement rédigés mais non publiés, en particulier des écrits dits posthumes de la période de Bâle.
L’annexe II présente l’exposition détaillée de la structure de l’édition Colli-Montinari du corpus nietzschéen.
L’annexe III indique la liste des volumes GF présentant l’édition critique des textes de Nietzsche.
Patrick Wotling