Chapitre 1 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
L’invitation arriva un jeudi d’avril comme les autres. Louise Lambert rentrait chez elle après son entraînement de natation et la découvrit sur la pile de courrier déposé près de l’entrée. Elle attrapa l’enveloppe lavande et monta l’escalier.
Louise jeta son sac à dos violet par terre. Elle plongea sur son lit à baldaquin pour examiner la lettre qui lui était adressée personnellement.
Pour Mlle Louise Lambert
Son nom était joliment calligraphié. Pas d’adresse, ni d’expéditeur, et pas de timbre. L’enveloppe était scellée à la cire rouge, d’un rouge sang. Étrange, et plutôt démodé !
Louise recevait rarement du courrier, excepté son Vogue Ado mensuel, et des cartes d’anniversaire où était glissé un billet de vingt dollars, de la part de grand-père Léo, qui vivait en Floride. Elle prit son temps pour ouvrir, apprécia le poids et la texture du papier. Puis elle observa le sceau comme une bonne scientifique. On aurait dit un monogramme : les lettres MG, entrelacées telle de la vigne vierge. Trop curieuse pour poursuivre son examen, elle déchira l’enveloppe.
Cool ! Ça tombait bien ! Elle dénicherait peut-être une robe fabuleuse pour la soirée des cinquièmes, vendredi prochain. Son premier bal ! Louise virevolta dans sa chambre avec un partenaire imaginaire, se rêvant dans une salle somptueuse. Puis elle s’arrêta net devant le miroir qui occupait toute la surface de sa porte.
Il était recouvert de photos de mannequins découpées dans Vogue Ado, recouvertes elles-mêmes de photos de stars de l’âge d’or de Hollywood, surtout Marilyn Monroe et Elizabeth Taylor, récupérées sur Internet et imprimées.
La mère de Louise, d’origine anglaise, adorait les vieux films hollywoodiens. Elle avait toujours proclamé que c’était la raison de son installation aux États-Unis quand elle était jeune fille. Elle s’y représentait la vie comme dans un film, aussi merveilleux que Le Magicien d’Oz et aussi romantique que Casablanca. Louise avait hérité de son amour pour cette époque du cinéma. Ses meilleurs souvenirs, c’était des soirées devant la télévision. Elle se blottissait sur le canapé avec sa mère et un bol de pop-corn, pour regarder des classiques en noir et blanc avec Cary Grant, le George Clooney de son temps, ou Audrey Hepburn.
Louise étudia son reflet et fut déçue, une fois de plus : elle était trop petite, et elle avait toujours ces maudites bagues sur ses dents ! De profil, c’était pire : plate comme une limande. Ses cheveux châtain bouclés, à hauteur d’épaule, encore mouillés de la piscine, étaient ramassés en un chignon maigrichon au bas de sa nuque. Quelques petites mèches frisottées s’échappaient autour de son visage.
Elle prit son vieux Polaroïd, actionna le retardateur automatique et attendit. Cinq… quatre… trois… deux… FLASH ! L’appareil cracha un cliché opaque qui mettrait quelques minutes à se révéler. Louise l’étiqueta « 14 avril » au stylo-bille. Elle le rangea avec tous les autres, dans le tiroir du haut de sa commode, sous ses chaussettes et ses dessous, sans attendre qu’il soit complètement développé. Un jour, elle en était sûre, elle repérerait un changement. Quelque chose serait différent.