Chapitre 10 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Bienvenue ! Entrez ! Marla, nous avons une cliente, quel plaisir !
Une femme aux cheveux d’un roux écarlate, avec un rouge à lèvres coquelicot et un nez épaté surgit de derrière un portant. Elle guida Louise dans la pièce sombre et encombrée.
– Avez-vous une invitation, ma chère ? héla une voix non identifiée depuis le tréfonds de la boutique. Glenda, vérifie qu’elle en a une.
Louise extirpa le carton gravé couleur lavande de la poche avant de son sac à dos et le présenta à Glenda.
Le magasin poussiéreux était bourré d’armoires, de portants pleins de vieux vêtements, et des cartons à chapeaux s’empilaient jusqu’à une hauteur périlleuse. La femme prénommée Marla était partiellement dissimulée derrière un bureau en acajou au fond de la boutique. Le bureau était un véritable chantier. Il croulait sous les papiers, des coupons de tissu et des livres à reliure de cuir.
– Oh, formidable ! gloussa Marla en s’emparant de l’invitation de Louise sans même la regarder, avant de la jeter négligemment par terre, par-dessus son épaule.
Glenda avait les cheveux coiffés en chignon, fait à la va-vite, maintenu à l’aide de baguettes chinoises laquées noir. Elle portait une robe en laine noire sans coupe définie, presque monacale. Elle était exceptionnellement grande. Les bottines victoriennes noires lacées et leurs talons de dix centimètres sur lesquelles elle était perchée rehaussaient son apparence intimidante.
– Jetez un coup d’œil, je vous en prie. Désolée pour le désordre, mais ce lieu est provisoire. Nous allons bientôt déménager, expliqua la femme prénommée Marla.
Elle avait émergé de son bureau, telle une souris minuscule. Ses cheveux châtain-roux très raides descendaient librement sur ses épaules. Le seul trait remarquable de son visage, par ailleurs ordinaire, était une verrue de la taille d’une cacahuète, venue se planter sur le bout de son nez. Louise remarqua que les deux femmes arboraient toutes deux le même médaillon ovale avec le portrait d’un caniche noir, suspendu à une lourde chaîne en or.
Louise avait horreur d’être la seule cliente dans un magasin. C’était trop gênant de se retrouver au centre de l’attention au moment où il s’agissait de farfouiller dans les portants surchargés de vêtements ! Vu qu’elles ne la lâchaient pas d’une semelle, les deux femmes n’arrangeaient rien. Elles s’arrêtèrent quand Louise stoppa pour examiner de plus près une robe froufroutante d’un bleu poudré.
Par chance, Brooke fit irruption dans la boutique avant que la situation ne devienne trop embarrassante.
– Désolée, je suis en retard ! haleta-t-elle en découvrant les lieux avec horreur ou stupéfaction, Louise aurait eu du mal à le déterminer. C’est quoi, cette boutique ? demanda-t-elle en haussant les sourcils. J’ignorais que cet endroit existait.
– Je sais. C’est cool, hein ? fit Louise avec un enthousiasme exagéré, déjà certaine qu’elle n’aurait pas fini de subir les commentaires de son amie.
– Ma chèèèère, avez-vous une invitation ? s’enquit Glenda en détaillant Brooke des pieds à la tête.
Cette dernière portait son uniforme du week-end, un ensemble de jogging violet hors de prix de la marque Juicy Couture.
– Elle est avec moi ! lança Louise d’un ton protecteur.
– Bon, je suppose que ça peut aller, conclut Marla en examinant Brooke d’un air soupçonneux.
– Vous supposez ? persifla Brooke en haussant un sourcil avant de commencer à regarder les portants. Elle n’est pas gênée, celle-là, marmonna-t-elle dans sa barbe.
Il n’y avait d’étiquette de prix sur aucun vêtement, et quand Brooke voulut savoir combien valait une robe de cocktail noire, Glenda et Marla se regardèrent l’air surpris, comme si la question ne leur avait jamais effleuré l’esprit.
– Eh bien, oh, ma foi, je ne sais pas trop. Un dollar. Cela vous paraît raisonnable ? demanda Glenda qui fouillait dans un tas de papiers sur son bureau.
– Non, non, non ! Les choses ont changé, Glenda. L’inflation, la déflation, l’extorsion. Un million de dollars. Cela vous convient-il ?
Louise et Brooke éclatèrent de rire. La robe en satin noire était dans le style des années soixante. Classique, sobre mais assez sexy, elle rappelait les créations du célèbre Halston pour Jackie Kennedy. Elle aurait été parfaite pour un dîner à la Maison Blanche. Mais à un million de dollars, elles s’en passeraient.
– Oups ! C’est trop ? se reprit Marla en rougissant.
– Oublions donc l’argent pour le moment, trancha Glenda. C’est si corrupteur, si inutile entre amies. Nous verrons cela plus tard. Occupons-nous plutôt de dénicher quelque chose de joli pour cette jeune fille.
– Mais, et moi ? protesta Brooke, qui n’avait pas l’habitude d’être traitée comme quantité négligeable.
– Je suis certaine que vous trouverez tout à l’heure une jolie tenue Marc Jacobs hors de prix, au centre commercial, ironisa Glenda avec un clin d’œil, à leur grande surprise.
Ouh là ! Ces femmes étaient douées ! pensa Louise.
Glenda et Marla se mirent à farfouiller dans la boutique, à ouvrir des housses, et entasser sur le sol des pièces inutiles : étoles en vison, robes en laine drapées, et foulards en soie chamarrés. Leur agitation souleva un véritable nuage de poussière. Complètement absorbées dans leur fouillis, elles laissèrent ainsi un moment de tranquillité à Louise et Brooke pour chercher par elles-mêmes. Louise passait rapidement en revue le contenu des portants.
– Des hors-d’œuvre ? proposa soudain Glenda, en écorchant le mot français en « hôôô douououvvvreu ».
Elle venait de réapparaître avec une assiette en argent où trônait un monticule de pâte à tartiner orange fluo, entouré de crackers. Louise regarda la nourriture avec anxiété.
– De la mousse de crabe, annonça Glenda. Marla est célèbre pour cette recette.
– Je suis allergique aux fruits de mer ! mentit Brooke. Ça pourrait, euh… me tuer !
Glenda présenta alors l’assiette à Louise.
– Non, merci, déclina poliment Louise. Je n’ai pas très faim. Je viens de déjeuner.
– Oh, juste pour goûter, ma chère ! insista Marla. Nous avons très peu de patience envers les jeunes filles effarouchées par la nouveauté.
Glenda jeta sur Louise un regard désapprobateur.
– Mais pourquoi cette couleur ? demanda Louise, nerveuse, en prenant un cracker pour le tremper à peine dans la substance étrange.
La mousse était recouverte d’une croûte dure qui faillit casser le cracker, comme si elle avait mariné toute la journée en plein soleil et développé une armure pour se protéger des crackers plongeurs et des filles aventureuses. Ne voulant pas avoir l’air grossière, elle en goûterait juste un peu.
– Une bonne dose de paprika doux, expliqua Marla avec un clin d’œil. C’est l’ingrédient secret. Ne le répétez à personne.
– Promis, dit Louise.
Voilà au moins un secret qu’elle serait capable de garder sans problème !
Elle enfourna le cracker dans sa bouche et mâcha rapidement sans respirer, puis avala. Mais elle sentit quand même la texture crémeuse et l’arôme de poisson de la pâte. Bien qu’elle ne l’ait absolument pas appréciée, elle remercia néanmoins Marla en l’assurant qu’elle comprenait pourquoi tout le monde l’aimait tant. Vu les circonstances, le mensonge, il n’y avait que ça de vrai !
– Merci, ma jolie, répondit Marla, radieuse.
Cette dernière prit à son tour un cracker et le plongea dans la mixture. Il en ressortit enrobé d’un gros tas, qu’elle goba en une bouchée.
– Miam, aaah, délicieux ! s’extasia-t-elle en essuyant les grains de sel du cracker qui s’étaient coincés sur son menton plutôt poilu. Maintenant, s’il vous plaît, revenons à notre shopping.
Louise ouvrit avec précaution la porte d’une armoire couleur ivoire, qui était déjà entrebâillée. Elle était pleine de manteaux imprimés léopard, de fabuleuses chaussures à talons hauts et de robes pailletées or et argent. Un léger éclat rose irisé attira son œil dans les profondeurs de l’armoire. Louise écarta les manteaux de fourrure et les paillettes pour mieux voir.
La robe lui coupa le souffle. Elle était d’un rose poudré parfait. Longue, avec un drapé qui partait d’une taille Empire, rehaussée de fils d’or et de minuscules perles argentées. Délicate et féminine. Personne au collège de Fairview n’en aurait une semblable ! Elle la sortit vivement de l’armoire et annonça qu’elle avait trouvé LA robe.
Glenda et Marla se précipitèrent sur elle, les yeux brillants, excitées de découvrir ce qu’elle avait choisi.
– Vous êtes sûre de vouloir essayer celle-ci, ma chère ? demanda Marla avec de l’hésitation dans la voix.
– Mais bien sûr qu’elle le veut ! intervint Brooke. Lou, elle est géniale. Enfin, pour du vintage.
– Oh oui, j’adore celle-ci, roucoula Louise en pressant le tissu frais et soyeux contre sa joue. Je peux l’essayer, s’il vous plaît ?
– Qu’en penses-tu, Glenda ? Oh, je ne sais pas, je ne sais vraiment pas…, bredouilla Marla en tripotant nerveusement son pendentif caniche.
– Je vous en prie, je n’ai jamais vu une robe pareille. Elle est trop spéciale.
– Vous ne savez pas à quel point, mon petit chou, marmonna Glenda, d’une voix basse et rauque.
Encore une qui avait dû passer sa vie à fumer des cigarettes sans filtre et abuser du champagne ! s’imagina Louise.
– Mais c’est censé être la vente vintage des fashionistas voyageuses, non ? s’indigna Brooke. Comment allez-vous vendre quoi que ce soit ? Autant que je sache, nous sommes vos seules clientes !
Louise se cramponna à la robe. Elle la voulait. Vraiment.
– Touché. Pas la peine d’être agressive, princesse.
Louise examina l’étiquette sur la robe pour tenter d’en trouver le nom du créateur. Il n’en restait pas grand-chose, elle s’était tout effilochée après des décennies de manipulations. Cependant il en subsistait un tout petit bord, encore cousu au col. Elle réussit à discerner les vagues volutes d’un L brodé à l’ancienne.
– Mon initiale, déclara-t-elle. Elle a été faite pour moi, c’est évident !
Les deux femmes échangèrent un regard amusé devant l’obstination de Louise.
– Tu sais, Marla, je pense qu’elle lui irait à merveille. On dirait que Miss Baxter et elle ont exactement la même stature.
– Miss Baxter ? répliqua Louise distraitement, fascinée par la verrue au bout du nez de Marla.
Pourquoi ne se l’était-elle pas fait retirer ? Il n’y avait donc pas de dermatos spécialisés dans ce genre de trucs ?
– Eh bien, c’est la robe de Miss Baxter, ma chère. Nous ne vous l’avions donc pas dit ? demanda Marla, coupant court aux considérations de Louise sur la verrue.
Elle prit la robe des mains de Louise et la tint devant elle pour en évaluer la taille.
– Non, je ne crois pas. Qui est Miss Baxter ? interrogea Louise.
– Ah oui. C’est absolument parfait. Miss Baxter et vous auriez pu être sœurs. Vous avez la même stature. Je pense qu’elle devrait l’essayer. Qu’en dis-tu, Glenda ?
– Oh, attendez ! Regardez, elle est abîmée ! fit remarquer Brooke en faisant courir son pouce et son index le long de l’ourlet. On dirait que ça a été déchiré.
– On peut raccommoder sans problème ! Un petit point par-ci, un petit point par-là… elle sera comme neuve. Enfin, pas tout à fait, c’est du vintage, n’oubliez pas ! Oui, vous devez l’essayer, conclut Glenda en applaudissant brièvement.
Louise approcha le tissu de son nez et le fronça, perplexe.
– Ça sent le poisson.
– Eh bien, ça ne résistera pas à un petit coup de désodorisant pour tissus. Glenda, où l’as-tu mis ?
– Ça sent le sel et l’humidité, comme l’océan, insista Louise.
– Mais ma chère, pourquoi cela sentirait-il l’océan ? C’est idiot ! Essayez-la ! La couleur est tout simplement divine.
Marla tendit à Louise une flûte remplie d’un liquide pétillant et la poussa vers le paravent qui délimitait la cabine d’essayage.
– Détendez-vous ! Goûtez donc ce cocktail. Ne vous inquiétez pas, ma chère, ce n’est que du cidre. Je crois que vous êtes la personne à qui cette robe est destinée, l’encouragea Glenda.
– Et n’avez-vous pas un bal la semaine prochaine ? renchérit Marla.
– Hmm… oui. Mais comment êtes-vous au courant ?
Louise se laissa pousser par Marla derrière le paravent. Son impatience à trouver la robe idéale pour le bal des cinquièmes avait soudain laissé place à quelque chose d’un peu plus stressant. Elle défit lentement les lacets de ses Converse sales, et aurait juré entendre des gargouillis d’appréhension dans son estomac.
– Tout va bien ici, ma chère ? la héla Glenda de l’autre côté du paravent japonais. Avez-vous besoin d’aide ? Marla peut vous boutonner. Elle était l’habilleuse personnelle et la styliste de toutes les starlettes en vogue. Louise Brooks refusait tout simplement de s’habiller si elle n’était pas là.
– Qui ? demanda Louise.
– Oh, personne, ma chère. Allez, venez nous montrer ce que ça donne !
– Dans une minute !
Louise prit une gorgée du liquide pétillant sucré pour calmer son estomac et sentit les bulles lui exploser directement dans le cerveau.
– Vous êtes sûres que ce n’est que du cidre ?
– Ha, ha, ha ! Bien sûr, mon chou ! la rassura Marla.
Louise retira sa veste, fit passer sa robe bain de soleil à pois par-dessus sa tête et se retrouva en dessous et chaussettes sur le parquet froid. Elle retira avec précaution la robe de son cintre en bois et la tint devant elle, contemplant son reflet dans le miroir poussiéreux et craquelé.
La robe était d’un rose parfait : couleur barbe à papa, chewing-gum et Marilyn Monroe. Louise avait l’impression d’être vraiment belle grâce à elle ! Elle se fit un énorme sourire. Le miroir lui renvoya l’image d’une pauvre fille à la bouche bourrée de bagues hyper voyantes. Déprimée, elle revint vite fait à la réalité.
Soupirant, Louise s’empara de la robe rose, glissa ses bras dans les emmanchures et la laissa tomber le long de son corps comme un rideau. Elle entendit le frou-frou du tissu qui se coulait autour d’elle, la soie fluide et le taffetas qui grattait sur sa peau. Dès que la robe fut en place, sa tête se mit à tourner… et tout devint noir. Louise s’effondra inconsciente sur le sol, dans un nuage de soie rosée.