Chapitre 11 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Miss Baxter, Miss Baxter ! Réveillez-vous, Miss Baxter !
Louise ouvrit ses yeux, tout collés comme après une longue nuit de sommeil. Elle avait mal à la tête, et l’impression que sa bouche était pleine de boules de coton au goût amer.
– Elle est réveillée ! Ouh là là ! Miss Baxter, vous nous avez fait une de ces peurs !
Une lumière vive aveugla Louise, et elle referma aussitôt les yeux. Son mal de tête était vraiment atroce. Le sol tournait. Et pourquoi avait-elle l’impression qu’une voix d’homme l’appelait Miss Baxter ? Il fallait que cette sensation de vertige s’arrête ! Où était-elle ? Elle essaya de se concentrer. Elle sentit une brise froide, d’un air vif et marin.
– Miss Baxter ? Ouvrez vos yeux, je vous en prie. Prenez un peu d’eau.
Louise obéit à la voix. Elle se retrouva face à un inconnu aux cheveux poivre et sel, avec une barbe blanche et des joues roses. Penché sur elle, il l’éventait avec un journal. À côté de lui se trouvait un homme qui tenait un appareil photo avec un gros flash. Derrière eux, elle découvrit une foule de visages inquiets, sur un fond de ciel bleu éclatant.
– Miss Baxter, vous nous avez fait très peur pendant une minute, répéta l’homme étrange.
Louise discerna un accent anglais. Il portait un uniforme blanc surchargé de boutons et de galons dorés.
– Est-ce que… est-ce que nous nous déplaçons ? demanda Louise.
Elle avait l’impression d’être allongée sur quelque chose de dur, avec des échardes.
– Eh bien, ça vaudrait mieux, répondit l’homme en gloussant. Si nous voulons atteindre New York City…
– New York City ?
– Oui, nous sommes en route pour New York. Vous ne vous en souvenez pas, Miss Baxter ? s’inquiéta-t-il.
– Arrêtez de m’appeler comme ça ! supplia Louise. Qui est cette Miss Baxter ?
– C’est pire que je ne le pensais ! conclut l’homme en uniforme, en sifflant d’un air perplexe.
Il proposa de nouveau de l’eau à Louise et continua à l’éventer avec le journal plié. Louise accepta de boire. Peut-être réussirait-elle à se débarrasser de l’horrible goût qu’elle avait dans la bouche !
– Vous êtes Miss Baxter, Miss Baxter, l’assura-t-il avec chaleur.
Oh, si ce type prononçait ce nom une fois de plus, elle allait se mettre à hurler, c’était sûr !
– Et vous, qui êtes-vous ? demanda-t-elle, déconcertée.
– Eh bien, Miss Baxter, vous ne vous souvenez pas de moi non plus, n’est-ce pas ?
Louise secoua la tête. Comment l’aurait-elle pu ?
– Je suis Edward Smith, fit-il en pointant le doigt vers la plaque d’identité dorée fixée à sa veste. Le commandant de ce navire.
– Nous sommes sur un bateau ?
Le balancement qu’elle sentait commençait à devenir un peu plus logique.
– Oui, madame, répondit-il. Nous avons quitté l’Angleterre ce matin. M. Miller vient de prendre une photo de groupe pour le Times, et juste après l’éclair du flash vous vous êtes effondrée sur le pont A. La lumière vive a dû vous affecter.
– L’Angleterre ? répéta Louise, incrédule.
Elle devait rêver. C’était la seule explication possible.
– Oui, Miss Baxter. Mais ne vous inquiétez pas, nous allons embarquer M. Baxter au prochain port, à Cherbourg, en France.
Oh mon Dieu ! Il y avait un M. Baxter ? ! C’était pire qu’elle croyait. Il fallait qu’elle se réveille. Tout de suite. Louise ferma les yeux très fort et se pinça vigoureusement le bras droit. Ça faisait mal.
Elle réalisa qu’elle était allongée sur un transat en bois. Elle portait une robe du soir rose, pas de chaussures. Ses doigts de pied vernis en rouge dépassaient du tissu. Louise tenta de s’arranger, soudain gênée en raison du petit groupe qui l’observait.
– Ne bougez pas, madame, je vous en prie. Nous ne voudrions pas que vous vous évanouissiez de nouveau. Ni que vous vous coupiez avec ce verre brisé, ajouta le commandant en montrant le sol à côté du transat de Louise. William ! Allez chercher quelqu’un pour nettoyer ce verre, immédiatement !
– Oui, monsieur, répondit une voix dans le groupe.
Louise jeta un regard sur sa gauche. Une flûte à champagne en mille morceaux était renversée sur le pont en bois blond.
– William vous aidera à réintégrer votre cabine dès que vous vous sentirez assez forte, décida le commandant d’un ton autoritaire. Je dois retourner à mon poste.
– Hmm… merci… commandant…, murmura Louise en plissant les yeux pour essayer de lire, sur la plaque rutilante, le nom qu’elle avait déjà oublié.
Gênée, elle prit le journal des mains du commandant et le déplia à la première page.
Elle s’évanouit de nouveau.