Chapitre 12 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Louise avait l’impression d’être blottie au cœur d’un nuage, enveloppée dans des textures délicates et soyeuses. Du coup, elle n’avait pas la moindre envie de soulever les paupières et de mettre fin à ce rêve merveilleux.
Après être restée tranquille un moment, elle entendit un cliquetis rythmé et sentit que quelqu’un la regardait. Ce sentiment inconfortable la força à ouvrir les yeux, pour voir ce qui troublait cet instant de félicité.
– Madame, êtes-vous réveillée ? demanda avec hésitation une voix juvénile à l’accent britannique.
Louise émit un grognement, du genre de ceux qu’on produit lorsqu’on est à moitié réveillé mais qu’on veut faire croire qu’on dort encore.
– Dieu merci ! Oh, Miss Baxter, j’étais malade d’inquiétude ! couina-t-elle.
Quand Louise entendit le nom de Miss Baxter, la réalité lui retomba dessus aussitôt. Elle se souvenait maintenant très nettement de ses derniers moments de lucidité. Sur le pont d’un bateau… à bord d’un navire… il y avait cent ans. Je dois toujours être en train de rêver, songea-t-elle, encore dans le brouillard.
Louise était douillettement installée dans un lit de plumes, sous une pile d’édredons outremer et violet qui l’empêchaient de se redresser. Le lit à colonnes supportait des tentures en velours bordeaux.
Elle n’était pas seule dans la chambre. Au pied du lit, une jolie adolescente aux yeux bleus pénétrants tricotait, assise sur une chaise en bois. Une robe grise toute simple d’une autre époque mettait en valeur sa silhouette svelte, et un châle blanc était noué autour de ses épaules. Ses cheveux blond vénitien étaient rassemblés en un chignon bien net.
– Comment vous sentez-vous, Miss Baxter ?
Louise n’en croyait pas ses oreilles. Comment cette fille, qui avait l’air assez vieille pour être au lycée, pouvait-elle l’appeler « madame » ? D’ailleurs, c’était assez difficile à croire qu’on s’adresse à elle de cette manière, puisqu’elle n’avait que douze ans !
– Je vous ai mis vos vêtements de nuit. Cette robe vous serrait trop. J’ai pensé qu’il vous serait bénéfique d’être à votre aise, expliqua la jeune fille, pleine de zèle.
Louise devint écarlate quand elle comprit que la sensation douce et soyeuse qu’elle avait éprouvée provenait du tissu satiné d’une culotte inconnue qu’elle portait. Elle souleva l’édredon pour essayer de mieux se voir. Elle n’avait jamais eu de chemise de nuit en soie de sa vie. Et dire que cette étrangère l’avait déshabillée puis lui avait enfilé cela, c’était trop gênant !
– Vous n’aimez pas la chemise, madame ? Je l’ai trouvée dans votre malle-cabine. Je peux vous en passer une autre, si vous préférez.
– Non ! répondit Louise à toute vitesse, inquiète au son de sa propre voix, un peu étrange, mais très réelle. Je veux dire, euh… non, merci. C’est parfait. Et excusez-moi de vous demander cela, mais… qui êtes-vous ?
– Oh, mon Dieu, le commandant Smith a dit que votre mémoire était un peu embrumée ! Vous ne vous souvenez pas de moi ? s’enquit la jeune inconnue, arrêtant son tricot à mi-rang.
– Je suis désolée, mais… non.
– Je suis Anna Hard, votre femme de chambre.
– Ma… quoi ? hoqueta Louise, choquée. Qu’est-ce qui se passe, bon sang ?
– Oui, madame. Ne vous inquiétez pas. Le médecin de bord a dit que vous alliez progressivement retrouver votre mémoire. Il vous faut juste du repos. Il va revenir vous voir dans un petit moment.
– Anna, où sommes-nous ? demanda Louise, effarée, en contemplant la chambre décorée avec élégance.
– Eh bien, nous sommes sur les lignes de la White Star, en direction de New York. N’est-ce pas stupéfiant ?
– Si, je suppose, fit Louise en hochant lentement la tête.
Eh oui, pour être stupéfiant, ça l’était !
– C’est impressionnant, c’est vrai, reprit Louise. Je ne m’attendais pas à être là, c’est tout. Et si ma mère s’inquiète ?
– Votre mère ? répéta Anna, troublée, en se levant de sa chaise. Mais elle sait que vous êtes ici, madame. Elle était sur le quai à Southampton pour nous regarder partir.
Elle posa une serviette mouillée sur le front de Louise et lui tendit un verre en cristal rempli d’eau.
– Je vous en prie, madame, restez au lit. Vous avez besoin de repos.
– Eh bien, peut-être, en effet, fit Louise en replongeant dans les confortables oreillers en plume.
Quel que soit le lieu où elle se trouvait, elle avait en tout cas droit à un traitement de première classe. Et elle se fichait pas mal de rater une journée au collège, où jamais elle ne serait si bien traitée…
– S’il vous plaît, Miss Baxter, restez tranquille. M. Baxter sera bientôt là. Il saura quoi faire.
Louise avait oublié qu’il lui faudrait se dépatouiller avec un M. Baxter dans peu de temps.
– M. Baxter ? interrogea-t-elle, sous le choc. Vous voulez dire que j’ai un mari ?
– Dieu du ciel, non ! lança Anna en éclatant de rire. C’est votre oncle. Il se trouve qu’il est aussi votre impresario, au cas où vous auriez aussi oublié cela. Il a réservé la suite à côté de la vôtre, car votre mère ne trouvait pas correct que vous voyagiez seule à votre âge.
– Merci, mon Dieu, soupira Louise, soulagée.
Elle qui n’avait même pas encore eu de vrai petit ami ! Le mariage n’était absolument pas sur la liste de ses priorités.
– Mais pourquoi ai-je un impresario ? reprit-elle.
– Vous êtes actrice, lui expliqua Anna, comme si c’était une évidence. Comment pourriez-vous aussi vous occuper de votre carrière ? Alors que vous n’avez que dix-sept ans !
– C’est époustouflant ! s’exclama Louise, soudain remontée par une bouffée d’énergie.
Elle venait apparemment d’obtenir tout ce qu’elle désirait en secret !
– Anna, je suis heureuse d’être ici, déclara-t-elle. Je crois que c’est l’endroit parfait pour moi en ce moment.
Anna secoua la tête. Elle semblait amusée et un peu déroutée par son comportement inhabituel, ou plutôt celui de Miss Baxter.
Elle tapota les oreillers de Louise pour leur redonner du gonflant et partit lui préparer une camomille et des toasts, en refermant la porte à clé derrière elle.