Chapitre 13 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Une fois seule, Louise repoussa vite ses couvertures encombrantes et se leva, tout excitée à l’idée d’explorer sa suite.
La chambre était lambrissée de merisier foncé, tapissée d’un papier peint bordeaux. Une cheminée décorative avec des moulures compliquées en volutes faisait face au lit à colonnes. Dans un cadre doré, une grande nature morte à l’huile représentant des fleurs et des fruits était accrochée au-dessus du manteau. Un petit bureau à cylindre, dans le coin, offrait un assortiment joliment présenté du papier à lettres de la White Star. Louise essaya une méridienne moelleuse. Scarlett O’Hara dans Autant en emporte le vent aurait pu parader sur la même !
Elle sentit le parquet froid sous ses pieds nus quand elle alla visiter la seconde pièce. Elle pénétra dans un salon meublé d’un divan, d’une causeuse et d’une paire de fauteuils tapissés d’un tissu à motifs beige et doré. Quelle froideur ! Rien de confortable ou d’accueillant. Un vrai concentré de palais flottant, élégant, riche, et démodé. Louise remarqua qu’il n’y avait ni fenêtre ni accès dans cette pièce non plus. Les panneaux de lambris lui donnaient l’impression d’être dans un cercueil ! Elle laissa courir ses doigts sur la texture veloutée du papier peint en faisant le tour de la pièce.
Louise repéra alors un autre espace plus petit donnant sur le salon. Elle foula un tapis oriental d’un rouge tirant sur le violet et pénétra dans une alcôve qui faisait office de dressing et de rangement. Une coiffeuse croulait sous des flacons de parfum et des pots de crème. Une houppette dépassait d’un poudrier d’un bleu lilas, un peu de poudre répandue autour tels des flocons de neige. Ça sentait comme le rayon parfumerie d’un grand magasin au centre commercial.
Une photo couleur sépia était posée entre les flacons de parfum. Louise prit délicatement le cadre terni en veillant à ne rien renverser.
Elle contempla l’image d’une très belle femme vêtue d’une robe rose, qui serrait un bouquet de roses pâles dans ses mains. Un teint parfait, des cheveux sombres qui cascadaient en boucles délicates sur les épaules et des yeux gris entourés de longs cils : tout en elle évoquait la star du Hollywood d’autrefois.
– Ça doit être Miss Baxter, murmura Louise pour elle-même, tout en replaçant le cadre sur la table avec des mains tremblantes.
Elle poursuivit son exploration des lieux, attirée par la malle-cabine de Miss Baxter, ouverte au milieu de la pièce. En cuir noir, avec un cadenas doré, elle ressemblait plus à une véritable penderie que toutes les valises qu’elle avait jamais vues. Elle était plus haute que Louise, et assez profonde pour qu’elle puisse s’y tenir à l’aise. Cette femme ne voyageait pas léger ! On aurait dit que la personne qui déballait avait été interrompue dans sa tâche, car les vêtements étaient étalés n’importe où.
Qui que fût cette Miss Baxter, sa garde-robe était remplie de vêtements absolument fabuleux ! Des robes en mousseline violette, en soie jaune canari avec rubans couleur pêche jonchaient négligemment le sol. Quelques pièces avaient été pendues à des cintres dans le placard : un manteau de fourrure, une chemise de nuit, et une robe rose copie conforme de celle que Louise avait essayée avec Brooke, Marla et Glenda à la vente vintage des fashionistas voyageuses. Ça avait l’air d’être celle qu’elle portait sur le pont plus tôt dans l’après-midi !
Louise serra de nouveau la robe rose entre ses mains. C’était bien celle qu’elle avait enfilée dans la boutique, pas de doute. Mais toute neuve, sans le moindre accroc ou la moindre tache. Elle eut la chair de poule quand elle approcha le tissu de son nez et respira une odeur de parfum et de poudre. Comme celle de sa mère quand elle s’habillait pour sortir.
Louise ferma les yeux pour humer le tissu une fois de plus et fut prise d’un terrible mal du pays. Comme la première fois qu’elle était partie en colonie de vacances, le premier jour ! Elle avait supplié sa mère de la laisser y aller, mais une fois arrivée là-bas et toute seule dans son lit superposé, elle n’avait eu qu’un seul désir : rentrer à la maison. À ce moment-là, Louise était sûre d’être bien plus loin que ne l’avait été sa colo !
Tout en continuant son exploration, Louise fut attirée par un éclat brillant au fond de la pièce, qui n’était autre que le reflet de la lumière sur un miroir en pied. Elle s’approcha lentement du cadre doré à moulures.
C’était dingue ! Comment pouvait-on la prendre pour cette femme superbe et plus âgée ? Si cette personne était vraiment Miss Baxter, qui pouvait les confondre ? Louise lui ressemblait-elle maintenant ?
Elle examina son reflet avec hésitation une fois de plus et fut soudain envahie d’une vague de déception. Eh non, ce qu’elle voyait, c’était elle-même, en train de se regarder dans le miroir : douze ans, bagues aux dents, cheveux frisottés. Vraiment ?
Louise s’accroupit doucement et serra ses genoux contre sa poitrine. Il semblait bien qu’à l’intérieur elle était Louise Lambert, mais que pour tous les autres elle avait l’apparence de Miss Baxter, une somptueuse actrice adolescente. Riche, c’était sûr. Sans doute célèbre. Elle sourit et se mit inconsciemment à enrouler une boucle de ses cheveux entre son pouce et son index. C’était ce qui l’aidait le mieux à réfléchir. Tout cela n’avait aucun sens. Elle s’était réveillée – par quel mystère ? – dans le corps d’une femme qui voyageait en première classe sur une ligne de la White Star. Avec sa femme de chambre attitrée et un oncle/impresario. Partie d’Angleterre, en direction de New York. Il y avait cent ans. Il allait falloir qu’elle réfléchisse comment revenir au Connecticut, et au xxie siècle… mais pas tout de suite. Elle allait trop s’amuser, aucune raison de se presser.