Chapitre 16 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Anna et Louise s’engagèrent dans la coursive tapissée de moquette, en tout point semblable à un hôtel de luxe. Les murs couleur ivoire alignaient des rangées d’appliques à supports en cuivre brillant.
– Allons-nous acheter un ticket pour la piscine ? demanda Anna, impatiente.
Après avoir vécu l’interminable expérience de se faire habiller en Miss Baxter, Louise n’était pas tout à fait d’humeur à sauter dans une piscine. Pour la première fois de sa vie, elle venait de se transformer en l’une de ces filles qui ne veulent jamais se mouiller les cheveux.
– Et si nous allions plutôt sur le pont supérieur ? suggéra vivement Anna, qui avait senti le manque d’enthousiasme de Louise.
– Parfait, acquiesça Louise, soulagée.
Anna la conduisit vers un ascenseur à l’ancienne, manœuvré par un moustachu vêtu de l’uniforme de la White Star. Il y avait donc des ascenseurs il y a un siècle ? Ce bateau était plus stupéfiant que le plus moderne des navires de croisière d’aujourd’hui !
– Quelle destination, mesdames ? s’enquit-il avec jovialité.
– Le pont supérieur, je vous prie, répondit Louise avec assurance.
Elle se sentait tellement chic et sophistiquée dans sa nouvelle robe !
L’homme referma la grille en fer forgé, actionna une manette et annonça :
– On monte.
À cette heure de la journée, les ponts du navire étaient bondés de gens qui se flânaient et profitaient du soleil. Des enfants en culotte de laine avec de grosses casquettes couraient dans tous les sens et lançaient des toupies. Des hommes en uniforme promenaient des caniches au bout de longues laisses. Des femmes en petits groupes déambulaient en riant et en potinant. Une vie d’oisiveté, voilà qui ne déplaisait pas à Louise !
En observant autour d’elle, elle remarqua que tout le monde avait l’air de porter un chapeau. Les hommes des chapeaux melon, ou d’autres plus chics en soie. Ceux des femmes étaient bien plus élaborés, avec de larges bords et de longues plumes effilées fièrement dressées. Elles étaient vraiment cool, songea Louise. C’était décidé : elle essayerait de lancer la mode au collège quand elle reviendrait.
Elles dépassèrent un rassemblement d’enfants qui riaient aux éclats en jouant à un jeu d’anneaux.
– Midi doit avoir sonné, fit Anna en regardant le soleil haut dans le ciel.
Baissant les yeux sur son poignet, Louise se rappela qu’elle ne portait jamais de montre.
– Miss Baxter, il n’y a pas d’autres femmes de chambre sur le pont A. Les gens vont peut-être trouver cela bizarre de nous voir nous promener ensemble.
– Vraiment ? s’étonna Louise, surprise que cela puisse avoir de l’importance.
C’était trop nul ! Elle avait juste l’impression de faire un tour avec son amie.
– Miss Baxter ! Quelle joie de vous revoir bon pied bon œil par cette belle journée ! la héla une voix féminine inconnue.
Louise releva la tête. Elle avait oublié que des gens qu’elle n’avait jamais vus de sa vie la reconnaîtraient et s’imagineraient qu’elle les connaissait. Une jeune femme accessoirisée d’une débauche de diamants et de saphirs étincelants, vêtue d’une robe verte couleur d’écume qui drapait avec élégance son très gros ventre de femme enceinte, était en train de leur faire signe. Elle était superbe : yeux noisette, petit nez parfait et moue d’enfant boudeuse. Elle ne devait pas avoir plus de dix-huit ans.
– Qui est cette femme ? demanda discrètement Louise à Anna.
– Madeleine Astor, chuchota Anna.
– Madame Astor, lança Louise de sa voix la plus adulte possible. Comment allez-vous ?
– Très bien, merci. Cet air marin fait des merveilles sur l’humeur, ne trouvez-vous pas ? répondit la femme.
Elle ne montrait pas le moindre signe qui aurait laissé penser qu’elle parlait à une fille de douze ans. Avec son chapeau à plumes vertes et violettes, elle ressemblait à un paon content de lui.
– Oui, c’est tout simplement meeerveilleux, ânonna Louise d’un ton sucré, essayant de se souvenir de la leçon d’Anna.
On aurait dit deux actrices dans une pièce dont elle ignorait le texte. Si elle ne mettait pas vite un terme à cette conversation, on découvrirait la supercherie, Louise en était sûre ! Son cœur se mit à battre plus vite.
– Je suis désolée de ne pouvoir bavarder, mais Anna et moi devons nous hâter, dit Louise. Je crois que nous avons rendez-vous avec un cheval mécanique.
Anna gloussa et Louise se mordit la lèvre inférieure pour ne pas rire.
– Oh, je vois. Avez-vous une séance avec ce charmant jeune Anglais, M. McCawley ? demanda Mme Astor en scrutant la mince silhouette de Louise, ou plutôt Miss Baxter. Enfin, vous n’avez pas vraiment besoin d’exercice. Vous êtes si mince que l’on dirait que vous allez disparaître. Je vois que vous avez votre bonne avec vous ?
– L’exercice m’ennuie tellement, fit Louise avec un bâillement exagéré. Mais mon amie Anna et moi apprécions une bonne chevauchée. Pas vous, madame Astor ?
– Si, j’imagine, répliqua-t-elle en les regardant toutes les deux d’un drôle d’air.
– Au revoir ! lança Louise par-dessus son épaule alors qu’elles s’éloignaient avec hâte, ayant un mal fou à ne pas éclater de rire.
Mais au bout de quelques mètres à peine, Louise se plia en deux, les mains pressées sur son estomac. On aurait dit qu’on lui tordait les intestins de l’intérieur, comme une serpillière !
– Je vais être malade, gémit-elle en courant vers la rambarde.
Puis elle se mit à vomir. Anna lui dégagea les cheveux du visage et l’abrita des regards curieux des autres passagers qui faisaient mine de se détourner.
En sueur et flageolante, Louise se laissa glisser avec précaution sur le bois du pont. Elle éclata en sanglots, c’était plus fort qu’elle. Depuis qu’elle était toute petite, elle pleurait à chaque fois qu’elle était malade. Elle eut l’impression d’avoir de nouveau cinq ans. Elle voulait sa mère.
Anna s’assit par terre à côté de Louise.
– La première fois que j’ai pris le bateau, j’ai aussi vraiment eu le mal de mer. C’est horrible.
– Oui, acquiesça Louise. Ça doit être ça, le mal de mer…
Mais pour une raison qui lui échappait, elle n’en était pas totalement convaincue. Elle ressentait toujours les effets de la douleur fulgurante qu’elle avait éprouvée à l’estomac. Cela lui rappelait la fois où elle avait eu une intoxication alimentaire, en vacances dans la famille de Brooke. En ce moment précis, elle n’avait qu’une envie : se retrouver chez elle, lovée sur le canapé en train de regarder un vieux film en noir et blanc.
Anna sortit un mouchoir de sa poche et le tendit à Louise pour qu’elle s’essuie la bouche.
– Au moins il n’y a pas de vent ! fit-elle en souriant.
Louise éclata de rire malgré son malaise. Dans quel état serait-elle maintenant si le vent avait soufflé dans la mauvaise direction !
Elles se regardèrent sans arrêter de s’esclaffer.
Le claquement de talons sur le pont en bois les fit sursauter. Elles réprimèrent leurs rires et levèrent les yeux vers les deux personnes qui passaient devant elles bras dessus bras dessous, en pleine promenade romantique. Une femme blonde avec une ombrelle baissa les yeux vers elles et les considéra d’un air offusqué.
Les deux filles se relevèrent et Anna prit la direction du gymnase. Ce n’était pas un malheureux mal de mer qui allait empêcher Louise de profiter de sa journée fabuleuse d’actrice glamour d’une autre époque !