Chapitre 17 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Oh là là, cet endroit est trop cool ! s’exclama Louise en découvrant les vélos d’exercice démodés, les rameurs et deux étranges appareils qui ressemblaient beaucoup à un chameau et à un cheval.
Le sol était en carreaux blancs ponctués de cabochons noirs. Les boiseries en chêne auraient plus convenu à une bibliothèque qu’à un gymnase. Un sac de boxe en cuir marron pendait à l’une des poutres en bois au centre de la pièce.
– À quoi peut bien servir ce truc ? demanda Louise, perplexe, en montrant la machine à tête de chameau.
– À faire de l’exercice, bien sûr, expliqua Anna.
Elle jeta un regard à Louise comme si celle-ci venait de tomber de la planète Mars.
– Bizarre, fit Louise.
Anna aurait sûrement eu la même réaction si elle était venue au club de sport de Fairview et y avait découvert un trainer elliptique ou une plate-forme de Pilates !
– Bonjour, mesdames ! claironna quelqu’un avec un lourd accent cockney, apparemment dissimulé par un chameau.
Les filles sursautèrent, car elles avaient cru qu’elles étaient seules.
Un petit homme musclé et costaud émergea des jambes arrière du chameau mécanique. Il s’approcha de Louise et Anna, main tendue.
Il portait un polo, un short en coton et des tennis blancs, qui faisaient ressortir son teint très hâlé. Il arborait une moustache en brosse à dents comme Charlie Chaplin, l’acteur préféré de Louise à l’époque du muet.
– Je m’appelle T.W. McCawley, dit-il en leur secouant vigoureusement les mains.
– Je suis Lou… Miss Baxter, se corrigea vivement Louise. Et voici mon amie Anna.
Celle-ci sourit à son nouveau titre.
– Splendide ! Êtes-vous prêtes pour un peu d’exercice ? La matinée a été calme. Plutôt flemmards, les lascars, sur ce rafiot ! se désola T.W. en esquissant un grand geste qui englobait le gymnase désert. Excusez ma franchise, mais ça fait pitié, tout cet équipement moderne qui ne sert à rien !
Louise et Anna hochèrent la tête en silence.
– Bon, vous n’êtes pas vraiment vêtues pour l’exercice, observa-t-il en examinant leurs longues robes. Mais j’attends encore le jour où je verrai une dame qui le sera ! J’imagine que le rameur est exclu. Tout comme la piscine.
– Oh, mais je fais partie de l’équipe de natation ! s’écria Louise.
T.W. et Anna la regardèrent, interloqués, puis T.W. se mit à ricaner.
– C’est ça, c’est ça… et moi je suis dans l’équipe équestre olympique, répliqua-t-il, sarcastique.
Louise devint écarlate d’indignation. Elle ne mentait pas. Si Brooke avait été là, elle aurait répondu d’elle. Mais elle réalisa soudain qu’à cette époque-là les filles ne pratiquaient peut-être pas ce genre de sport, comme elles le feraient cent ans plus tard.
– Je pourrais peut-être tenter ces dames avec un tour de chameau ? C’est comme si vous étiez dans le désert marocain. Il faut simplement y mettre un peu d’imagination.
Difficile pour Louise de se figurer que c’était là l’équivalent, au début du xxe siècle, du tapis de jogging… et qu’elle allait faire du sport dans une authentique robe de Lucile.
– Oui, s’il vous plaît, répondit Anna, euphorique.
Elle enfourcha le cheval mécanique comme si elle avait fait ça toute sa vie.
Louise se hissa maladroitement sur l’autre machine et coinça l’ourlet de sa robe violette dans les étriers.
– Parfait ! hurla T.W. J’aime les dames qui ont du cran !
Il brancha les machines, et les animaux se mirent en mouvement.
Louise éclata de rire. On venait de la qualifier de « dame », et en quoi cela simplifiait-il ses problèmes ? Brooke serait morte de jalousie, si elle pouvait la voir. Elle s’amusait trop pour rentrer tout de suite, mais elle n’avait pas non plus très envie de faire d’autres expériences sans sa meilleure amie.
Les machines stoppèrent brutalement. T.W. attrapa soudain Louise par la taille et la fit descendre du chameau. Louise regarda Anna en descendre comme une gymnaste.
– Vous ne voudrez pas vous épuiser, décréta-t-il d’un ton protecteur.
S’épuiser ? On voyait bien qu’il n’avait jamais assisté à l’entraînement de natation du samedi matin de M. Murphy !
– À demain, donc, mesdames ! s’exclama T.W., toujours aussi jovial.
Après s’être fait plusieurs fois broyer les mains, Anna et Louise quittèrent le gymnase. Jusqu’à maintenant, jouer le rôle de Miss Baxter, c’était bien plus facile et plus drôle qu’elle ne l’aurait cru !