Chapitre 19 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
– Il fait un peu frais. Peut-être pourriez-vous aller chercher un manteau pour Miss Baxter ?
– Oui, monsieur, répondit Anna à M. Guggenheim.
Elle tourna les talons avant même que Louise ait eu le temps de protester. Ils se promenaient sur le pont des premières classes partiellement couvert.
– Eh bien, Miss Baxter, je dois l’avouer, j’espérais que nous aurions l’occasion de nous promener ensemble, commença-t-il, alors qu’ils déambulaient lentement sur le pont.
Pourquoi Todd ne pouvait-il pas se comporter un peu comme ça ? songeait Louise en repensant à la scène super gênante de la veille dans les couloirs du collège. Où est passé le sens de la chevalerie ?
Louise baissa la tête et se mit à rougir. Elle bouillait, en dépit de la température glaciale. « Frais », comme ils disaient, ce n’était pas vraiment le mot ! Ils longeaient le cercle polaire pour aller à New York, ou quoi ?
– La vue n’est-elle pas merveilleuse ? s’enquit-il, les bras serrés dans le dos.
– Si, répondit Louise. J’adore l’océan.
Le ciel clair sans le moindre nuage réfléchissait le calme infini de la mer d’un bleu céruléen.
Ils marchaient sans se presser, et firent demi-tour à la proue pour reprendre le même chemin. Ce bateau devait faire deux kilomètres de long !
– Et ce navire est vraiment la quintessence de l’opulence, n’est-ce pas ?
– Oui, tout à fait, approuva Louise avec enthousiasme.
Mais en son for intérieur, elle devait bien admettre qu’elle commençait à trouver le temps long. Ces gens ont-ils toujours un mot à dire sur tout et n’importe quoi ? Elle n’avait jamais échangé autant de politesses et de banalités de sa vie !
– J’adore votre musée, se lança-t-elle, pour diriger la conversation vers quelque chose de plus intéressant, comme l’art, son sujet de prédilection.
Ses parents l’avaient emmenée à New York pour voir une rétrospective de Julian Schnabel au musée Guggenheim l’été dernier. Ça avait été trop magique de descendre cette spirale blanche pour la première fois, éclairée d’une lumière zénithale, en admirant les peintures abstraites les plus belles qu’elle ait jamais vues. Certaines d’entre elles étaient peintes sur des assiettes brisées, d’autres sur des bâches vertes de l’armée, ou encore sur du velours. Elle avait découvert tout un monde, suggéré en quelques coups de pinceaux. Et elle aurait pu rester là-bas pendant des heures.
– Mon musée ? s’étonna Benjamin. Mais à quoi faites-vous allusion exactement, ma chère ?
Oups ! Le musée Guggenheim n’existe pas encore ?
La panique !
– Je suis désolée… je voulais dire… votre château.
Il la regarda de plus en plus interloqué.
– Je veux dire votre… votre… propriété, bafouilla Louise. Ce type avait bien une propriété, quand même ? Elle est si belle qu’elle me fait penser à un musée.
Il la considérait toujours d’un air bizarre.
– Merci. Venez la voir un jour, à votre convenance. Nous adorerions avoir votre compagnie.
Nous ?
Ils reprirent leur marche, mais elle ne savait plus du tout quoi dire. Avait-il mentionné sa petite amie avec ce « nous » ? Sa femme ? Sa mère ? Pourtant elle aurait juré qu’il flirtait avec elle. Donc il vivait peut-être encore chez ses parents ? Louise avait froid, elle était épuisée. Et avait juste envie d’être elle-même.
– Pourrions-nous nous asseoir, je vous prie ? lui demanda-t-elle quand ils passèrent devant l’un des nombreux bancs en bois et fer forgé orné répartis sur le pont.
– Cela me semble une merveilleuse idée, fit Benjamin en la conduisant vers le siège.
Ils s’installèrent dans un silence gêné. C’était trop fatigant de faire semblant d’être cette autre fille ! Et finalement pas si rigolo que ça !
Louise sortit de sa rêverie en voyant Anna qui cahotait vers elle tant bien que mal, les bras chargés de velours, fourrure et plumes. Elle était pratiquement enfouie dans cette débauche de matériaux divers.
– Anna ! l’appela-t-elle, ravie et soulagée de voir enfin un visage familier.
Elle se précipita en riant pour aider son amie. Récupéra le chapeau garni de plumes d’autruche qui trônait sur le haut du tas. Puis essaya tant bien que mal de le positionner sur sa tête.
– Vous êtes vraiment une originale, Miss Baxter, dit M. Guggenheim. Souhaitez-vous que je vous accompagne au Café Verandah pour le thé ? Pour moi il est presque l’heure de déguster un cigare au fumoir, avant le dîner.
– Oui, s’il vous plaît, demanda Louise pour couper court.
Anna aida Louise à passer un manteau en velours bordeaux qui lui comprimait tant la taille qu’elle en avait presque envie de vomir ! Les poignets étaient ornés d’opulentes bordures en fourrure. Comme si elle avait deux chinchillas enroulés autour des poignets ! Le manteau frôlait le sol. Difficile de marcher sans courir le risque de s’étaler comme une crêpe !
– Splendide ! complimenta Anna tout en arrangeant avec soin le chapeau et la coiffure de Louise.
Le manteau devait bien peser dans les vingt-cinq kilos, et Louise suait déjà sang et eau sous ce poids invraisemblable. Oh là là, elle était trop ridicule, c’était sûr !
Benjamin leur fit traverser une pièce du genre club anglais, tout en boiseries d’acajou et fumée de cigares, adjacente au Café Verandah.
– Bien, je vais vous abandonner ici, mesdames, salua-t-il d’un geste emphatique avec son chapeau melon gris avant de s’incliner pour faire un baisemain à Louise, fidèle à son personnage. Miss Baxter, je suis impatient de vous retrouver ce soir au dîner.
– Merci, monsieur Guggenheim, dit Louise en souriant.
Il fit volte-face et les laissa. Elle n’avait plus du tout les mêmes sentiments que ce matin, lorsqu’ils s’étaient rencontrés dans sa cabine, et… tant mieux !