Chapitre 20 - Une robe couleur du temps
By Bianca Turetsky
Anna et Louise passèrent de l’autre côté de la cloison de panneaux en chêne vitrés. Le café était spacieux et aéré. La lumière du soleil baignait la salle. Les murs croulaient sous des treillis, recouverts d’un lierre vert vif, qui descendaient jusqu’au sol en carrelage à damier noir et blanc. L’endroit regorgeait d’élégantes qui bavardaient en prenant leur thé, servi dans de ravissantes tasses en porcelaine fine.
– Voici Lady Duff-Gordon, chuchota Anna à Louise en lui indiquant une femme seule tout au fond du café.
Elle était installée dans une chaise en osier tressé blanc, près d’une fenêtre en arcade, avec vue imprenable sur l’océan. Elle leur adressa de grands signes enthousiastes. Louise en resta pétrifiée. Incroyable ! Elle était en train de contempler la créatrice de Lucile ! Une légende ! Et elle était là, en chair et en os.
– Vous devriez prendre le thé avec elle. Je ferais mieux de retourner à la cabine pour finir de déballer les affaires avant le dîner, dit Anna.
Elle pressa alors la main de Louise pour l’encourager. Puis elle quitta la salle sans que Louise ait pu réagir.
Lady Duff-Gordon n’était sans doute pas la plus belle femme que Louise ait jamais vue, mais c’était l’une des plus chic. Elle portait une robe en dentelle vert pastel, semblable à celui d’un pré saupoudré de rosée par une matinée de printemps, structurée à la taille par une ceinture en soie ivoire. Des fleurs en soie, la marque de fabrique de Lucile, décoraient le corsage. Un élégant collier de perles à trois rangs et un chapeau très simple à bord vert complétaient sa tenue.
– Bonjour, Lucile, quel plaisir de vous revoir ! lança Louise, incapable de cacher la légère hystérie dans sa voix.
Lucile était dans le top dix des personnes avec qui elle aurait rêvé de prendre le thé. C’était l’une des créatrices anglaises les plus célèbres du début du xxe siècle, et l’une des préférées de Louise, juste derrière Coco Chanel, Karl Lagerfeld et Vivienne Westwood. Elle avait été l’une des premières créatrices de mode à concevoir des vêtements plus féminins et pratiques pour les femmes, avec des décolletés suggestifs et de longues jupes fendues qui facilitaient la marche. Ainsi qu’une ligne de lingerie qui avait eu beaucoup de succès. Elle habillait l’aristocratie et les plus grandes stars de son époque. Un chapitre entier lui était consacré dans le livre de Louise sur le vintage.
– Je vous en prie, ma chère, tous mes intimes m’appellent Lucy, protesta-t-elle en se levant pour envoyer à Louise des baisers de loin, sur les deux joues. Du thé ? proposa-t-elle en faisant signe à un serveur qui portait un plateau de scones et de crème.
– S’il vous plaît, fit Louise, ça a l’air tentant.
Et ça l’était vraiment.
– Ce bateau n’est-il pas divin ? lui demanda Lucile, qui effleura de ses lèvres sa tasse en porcelaine délicate. J’adore ma jolie petite cabine, avec son chauffage électrique et ses rideaux roses.
– C’est magique, assura Louise.
Elle n’aurait pas pu mieux choisir ce mot !
Elle essayait de rester assise très droite, sans gigoter sur sa chaise en osier un peu bancale, afin que l’imposante plume d’autruche bleu-vert qui jaillissait de son chapeau ne flotte pas comme un drapeau en plein vent. Mais sans grand succès.
– Comment avez-vous commencé votre activité ? l’interrogea Louise.
Un serveur lui apporta à cet instant une théière sur un plateau en argent. Elle n’avait pas envie de ressembler à un reporter du Fairview Press, le journal de son collège, mais c’était plus fort qu’elle. Pas question de laisser passer cette opportunité d’interviewer l’une de ses idoles.
– Eh bien, j’imagine que c’est par nécessité. Après avoir divorcé de mon premier mari, je me suis retrouvée sans le sou. J’ai compris que je ne devrais compter que sur mon talent pour subsister. Je me suis lancée dans une petite affaire de confection de robes, ce qui avait toujours été ma passion. C’est agréable d’avoir un homme à ses côtés, mais, ma chère, on ne peut pas se fier à eux.
– Oui, je suis tout à fait d’accord avec vous.
Louise était ravie de découvrir que Lucy se révélait être une femme cool et moderne avant l’heure.
– Mais comment créez-vous ? insista Louise.
Elle goûta une gorgée de thé English breakfast et choisit un scone au cassis qu’elle fit crouler sous de la confiture de framboises. Jusqu’à maintenant, la nourriture de 1912 était plutôt pas mal !
– Créer, c’est faire de la magie, expliqua Lady Lucy en replaçant soigneusement sa tasse dans sa soucoupe.
Dotée d’un nez fort et de pommettes très marquées, il émanait d’elle un air distingué et aristocratique.
– Mais il y a une raison pour laquelle mes robes sont qualifiées de « robes émotionnelles ». J’aime connaître vraiment mes clientes, et je suis convaincue que leurs robes devraient être une représentation matérielle de leur personnalité. La coupe, la couleur, le style, tous ces éléments doivent être un reflet de la femme qui les porte. Je me vois autant comme une psychologue que comme une créatrice de vêtements.
– C’est stupéfiant, dit Louise, impressionnée, tout en essuyant la confiture qu’elle avait sur la lèvre supérieure. Je vous considère comme une artiste.
– Merci. Je ne veux pas seulement habiller le corps de la femme, je veux habiller son âme, continua Lady Lucy avec emphase. Ce que je cherche pour mes créations, c’est à la fois la vérité et la beauté. Ce n’est pas parce que vous faites la même taille qu’une autre femme que vous devriez porter la même robe.
– C’est merveilleux, s’extasia Louise avec un soupir. Les robes sont, comment dire… personnalisées.
– Bien sûr, ma chère. J’ai passé des mois sur votre robe rose, à tout coudre à la main. Et j’ai le sentiment d’avoir réussi à saisir votre esprit et votre élégance naturelle. Vous êtes absolument charmante dedans.
Lady Duff-Gordon contempla l’océan par la fenêtre, perdue dans ses pensées.
– Peut-être cette création conservera-t-elle toujours en elle un peu de nos deux esprits, reprit-elle. C’est une manière de tromper la mort, ne trouvez-vous pas ? Désolée d’être si morose par un après-midi aussi somptueux.
– Ne vous inquiétez pas, la rassura Louise. Je suis en général plutôt morose, moi aussi.
Passer sa vie au collège de Fairview transformerait n’importe quel être normal en créature dépressive !
– J’ai une idée plutôt inhabituelle que j’aimerais vous soumettre, continua Lucile. J’ai rêvé l’autre nuit d’une parade de modèles qui défilaient en portant mes robes. N’est-ce pas irréel ?
– Comme sur un podium ? demanda Louise, la bouche toujours pleine de scones. Dans un défilé de mode ?
– Euh, oui, répondit Lucile, un peu perdue par les termes modernes employés par Louise. En effet, ce serait une démonstration de mode. Ce serait aussi divertissant que regarder une pièce de théâtre. J’utiliserais des filles superbes, comme des déesses, qui marcheraient vêtues de mes créations et les présenteraient à leur avantage, devant une assemblée de spectatrices qui les admireraient. Exactement ! s’enthousiasma-t-elle en applaudissant.
– Bonne idée, la complimenta Louise en souriant d’un air entendu. Je pense que cela aura un grand succès.
– Je viens de rencontrer deux femmes très spéciales, qui semblaient savoir très précisément de quoi je parlais. Elles veulent m’aider à préparer la première présentation. Comment s’appelaient-elles, déjà ? Glenda ? Marla ? Peu importe…
– Vous connaissez Marla et Glenda ? s’exclama Louise, très excitée.
Sûrement les mêmes que celles qui lui avaient donné la robe à la vente vintage des fashionistas voyageuses ! Elles pourraient peut-être lui expliquer enfin pourquoi elle se retrouvait ici.
– L’une d’elles est grande et rousse, l’autre plus petite et plus discrète. Elles ont toutes les deux un côté sorcière…
– Mais oui, en effet, acquiesça Lucile, ce sont elles qui m’ont parlé de la parade de filles qui défilaient, pendant que nous jouions aux cartes cet après-midi. Des personnes très excentriques ?
– C’est ça, dit Louise. Savez-vous où elles peuvent être ? Où je pourrais les trouver ? C’est très urgent.
– Non, ma chère, elles m’ont dit qu’elles me retrouveraient quand j’aurais besoin d’elles. Très étrange.
– Eh bien, si elles réapparaissent, dites-leur s’il vous plaît que je les cherche. Et merci, ajouta Louise.
Elle sentit un pincement de tristesse en songeant à la culture dans laquelle elle était élevée aujourd’hui. Elle avait du mal à croire à quel point autrefois on avait consacré temps et réflexion à la création de vêtements. Pourvu que la mode ne soit pas un art voué à disparaître !
– Il faut que j’y aille, dit Louise en terminant son thé tiède.
Elle se sentait un peu coupable de laisser Anna seule si longtemps, même si elle passait un moment génial.
– Anna m’attend, expliqua-t-elle.
– Vous m’ouvrez de nouveaux horizons, fit Lady Duff-Gordon, distraite. Je vais réfléchir un peu à tout ça. Je crois que je vais prendre une autre tasse de thé avant le dîner.
Louise se leva avec précaution (toujours à cause du chapeau à plumes démoniaque…) et prit congé. Elle traversa rapidement le café et se retrouva sur le pont avant de réaliser qu’elle devrait s’en remettre à la gentillesse d’étrangers (ou plutôt à celle d’un employé super mignon) pour être raccompagnée à sa cabine.